Nuits macabres (French Edition)

Christelle Morize · Chapitre 3 sur 17

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Nuits macabres (French Edition)

Deuxième Chapitre

 

Après l’hésitation vint la curiosité qui les poussa à pénétrer vers l’inconnu. La porte se referma derrière eux sous le regard anxieux de Lucas. La température avait encore chuté de quelques degrés. Les deux jeunes hommes suivirent le seul chemin qui s’offrait à eux, guidés par le faisceau de leur lampe.

Epais et larges, les escaliers en colimaçon apparurent au bout du petit tunnel. Avec prudence, ils les descendirent tout en s’agrippant au mur humide. Lucas se repérait au trait de lumière que leur offrait la lampe torche, mais le faisceau devenait faible dans cet endroit d’une opacité effrayante. La pierre craquelait légèrement comme si chaque marche s’effritait sous leurs pas. Enfin, Jeffrey stoppa devant une petite cavité où la seule issue était une voûte taillée dans les murs épais, juché sur une marche. D’où ils se trouvaient, ils ne pouvaient pas distinguer ce qu’il y avait de l’autre côté. Rien ne filtrait à travers ce néant, si ce n’était qu’une brume étrange émanant du sol.

– C’est quoi ça ? S’inquiéta Lucas, et elles sont où les pièces ?

Il n’y avait pas à tortiller. Jeffrey était quand même le plus aventureux des deux et le moins froussard, se targua celui-ci intérieurement tout en avançant courageusement vers l’étrange vapeur. Il sentait Lucas juste derrière lui, prêt à partir en courant au moindre bruit.

– Antoine nous a dit qu’il pensait être juste en-dessous de la nef, se rappela Jeffrey en braquant la torche sur la voûte.

Des polychromies, presque effacées par le temps et l’humidité, apparaissaient tout autour. On pouvait encore discerner les restes d’une fresque ainsi que des lettres gothiques gravées dans les voussures. A n’en pas douter, l’endroit existait bien avant la construction de la cathédrale Saint-Etienne. Peut-être avait-il été construit avec l’ancienne cathédrale romane en 963 par l’évêque Gérard de Toul ?

– Non, c’est Saint Mansuy.

– Saint Mansuy était le premier évêque, rectifia Jeffrey qui avait passé des heures sur le net avant leur arrivée dans la ville, l’évêque Gérard a fait construire le premier édifice.

– Je suis épaté, admit Lucas d’un sourire forcé, et maintenant Indiana Jones, on fait quoi ?

Pour toute réponse, son jumeau leva le pied pour grimper sur la marche et, tandis que son frère se hissait à sa hauteur, il scruta l’autre côté avec le peu de lumière que lui accordait la lampe de poche.

– Tu veux bien me dire comment papi Antoine a pu voir quoi que ce soit avec ce brouillard ? Râla Lucas en tâtonnant le mur froid pour se guider.

Sa voix résonna à plusieurs reprises pour finir comme un murmure. Son sang se glaça dans ses veines, aussi sûrement que s’il était plongé dans une eau polaire.

– Euh… Traite-moi de trouillard si tu veux, mais je pense qu’on devrait rebrousser chemin, proposa-t-il, embarrassé d’entendre une fois de plus cet écho qui lui donnait la chair de poule.

– Je savais bien que tu étais un froussard, chuchota Jeffrey en ricanant, regarde ! Il y a un flambeau sur le mur. File-moi ton briquet.

Blessé dans son amour-propre, sachant pertinemment que son frère le bassinerait pendant longtemps sur son attitude peu courageuse, Lucas fouilla dans la poche de son pantalon et faillit lui balancer l’objet en pleine figure. Mais, sans le faisceau de la lampe de poche qui faisait comme un halo lumineux autour d’eux, le reste demeurait désespérément sombre. En quelques secondes, la flamme du briquet fit crépiter la vieille lampe, laissant s’échapper une odeur insupportable de suif.

– Oh merde, mais ça chlingue, ce truc ! Pesta Lucas qui leva le col de son tee-shirt jusqu’au nez.

– Chochotte ! Railla Jeffrey qui fit flamber la seconde lampe, de l’autre côté de la voûte, nous vivons un moment important et toi tu ne penses qu’à râler. La brume, qui régnait en maître depuis leur arrivée, se dissipa lentement sous la clarté frétillante des flammes. Accrochées par un étau étrange, les lampes suspendues étaient larges. Un dragon, finement sculpté, encerclait leur base. D’abord intrigué par ce petit détail, Jeffrey leva enfin la tête vers ce qui ressemblait à une grande cavité souterraine. Comme l’avait remarqué Antoine, l’endroit était aussi immense que la nef, les plafonds hauts et voûtés sans les croisées d’ogives. Au centre, à la place de ce qui aurait dû être le sol, trônait une gigantesque étendue d’eau qui, avec les flammes, laissait apparaître d’étranges lueurs chancelantes sur les parois. Celles-ci étaient couvertes de fresques, représentant notamment l’archange Michel dans son armure ailée, terrassant un démon de son épée.

Lucas était ébloui par tant de beauté. Il comprenait maintenant pourquoi Antoine regrettait sa vigueur du jeune homme fringant qu’il avait été pour venir admirer cet endroit secret.

– Regarde ! On dirait une passerelle, remarqua Jeffrey en désignant un chemin de pierre qui cernait les parois de la cavité.

Comme l’avait souligné le vieil homme, les lieux semblaient vétustes, usés par le froid, l’humidité constante et le poids des ans. Le couloir de fortune n’était accessible que par la droite, délimité par une barrière de balustres, sculptées à même la pierre. L’autre côté s’était sûrement effondré depuis des lustres à en juger la mousse verdoyante qui florissait, et le peu qu’il restait du passage avait fini dans l’eau. Seule, une gargouille en forme de chimère, moitié humaine, moitié dragon, émergeait du plafond voûté et semblait être la raison de la présence de toute cette eau. A l’époque où il avait été construit, ce couloir permettait apparemment de faire le tour de la cavité.

Jeffrey se concentra donc sur le passage encore en état et aperçut trois portes arquées, sérieusement délabrées, et séparées de plusieurs mètres. Elles étaient toutes fermées par un loquet en fer forgé. S’il n’était pas dans les souterrains secrets d’une cathédrale, il aurait pu jurer que l’endroit était un ancien monastère. Sa curiosité primant sur la sagesse, il descendit la grande marche avec une infinie prudence puis posa un pied tâtonnant sur le chemin sous le regard éberlué de son frère.

– Mais tu es malade ! S’exclama celui-ci, tout va s’écrouler.

– Monsieur le pétochard va m’attendre, décréta Jeffrey d’une voix moqueuse, je vais juste voir ce qu’il y a dans ces pièces. Au moins, je n’aurai pas fait tout ça pour rien.

– Je n’ai pas la trouille, se défendit Lucas d’une mine boudeuse, je préfère dire que je suis prudent, ce qui n’est pas ton cas.

Téméraire, audacieux ou tout simplement inconscient, rumina-t-il intérieurement, ne sachant pas s’il devait admirer son frère ou le plaindre. Jeffrey avait pris la lampe de poche pour regarder à l’intérieur des pièces. Son périple jusqu’à la première porte n’avait pas fait bouger la moindre pierre, à son grand soulagement. Il dut tirer de toutes ses forces sur la poignée détériorée, craignant de faire céder ou de briser le fer corrodé. Finalement, le loquet glissa bruyamment. La porte s’ouvrit dans un grincement long et gras, provoquant des résonnances terrifiantes dans la cavité. Un froid insidieux s’échappa de l’intérieur de la pièce, plongée dans une obscurité effrayante.

Le jeune aventurier balaya les lieux de son faisceau lumineux, découvrant un endroit poussiéreux, certes, mais impeccablement bien rangé. Une étagère, encastrée dans une voûte murale, bondée de livres dont il était impossible de connaître la vraie couleur, tant la poussière les recouvrait. Un chandelier posé sur une table épaisse. Au-dessus, trois alcôves murales, contenant des statues dont une de la Vierge Marie.

Jeffrey allait refermer la porte quand il fut attiré par un coffret orné d’acier qui trônait sur une étagère dans la vieille bibliothèque. Il hésita un instant, certain qu’Antoine devait fulminer à l’extérieur, puisque les cinq minutes qu’il leur avait accordé étaient écoulées depuis longtemps. Dicté par une bravoure qu’il ne se connaissait pas, il traversa la pièce après avoir vérifié que la porte ne se refermerait pas derrière lui. Il souffla plusieurs fois sur le couvercle, faisant voler une masse épaisse de poussière et scruta longuement le bois riveté où une inscription en latin était visible.

– Tu fais quoi, bon sang ? S’impatienta Lucas, toujours près du porche d’entrée, il fait de plus en plus froid.

Perdu dans sa contemplation, Jeffrey sursauta au son de cette voix familière. Heureusement que son frère ne pouvait pas le voir parce qu’à l’évidence, son teint était devenu livide de peur.

– Tu devrais venir voir ça, finit-il par dire, une fois ses émotions passées, c’est vraiment splendide.

– Euh… non ! Je préfère de loin attendre que sa seigneurie veuille bien sortir ses fesses de cet endroit.

– Je suis peut-être tombé sur un trésor, le nargua Jeffrey qui tenta d’ouvrir le coffret, qu’est-ce que peut bien contenir une boîte scellée avec des lettres en latin ?

Il y eut un court silence, après que leurs voix avaient cessé de résonner dans la cavité, puis Lucas reprit d’un ton encore plus angoissé.

– Une lampe vient de s’éteindre… celle qui donne sur le côté effondré. A mon avis, tu devrais rappliquer vite fait. Je ne le sens pas, là !

A contre cœur, Jeffrey cessa toute tentative pour faire céder la serrure de la boîte. Si la seconde lampe venait à s’éteindre, il lui serait difficile de rejoindre Lucas dans cette obscurité et pour se l’avouer à lui-même, il n’avait pas envie de ressembler à une poule mouillée devant son frère. Il passa la main sur les inscriptions, braquant le faisceau lumineux sur les lettres pour tenter de les mémoriser. Lui qui avait fait un peu de latin ne comprenait pas du tout ce qui était écrit mais, au moins, il pouvait articuler correctement les mots.

– Il y a quelque chose dans l’eau, paniqua Lucas.

Jeffrey se serait bien moqué, une fois de plus, du manque de courage dont faisait preuve son frère, s’il n’avait pas senti un léger souffle s’engouffrer dans la petite pièce. Il reposa la boîte à sa place et, d’un pas rapide, sortit de la salle, refermant grossièrement la porte derrière lui. Lucas avait raison. Une ombre étrange se déplaçait furtivement sous l’eau. Jeffrey activa le pas sans prêter attention à la précarité des lieux. La brume qui se formait au-dessus de la nappe d’eau n’était guère réconfortante.

A peine fut-il arrivé à la hauteur de son frère qu’une masse étrange émergea brusquement de l’eau. Sous le regard apeuré des jumeaux, une forme bestiale se dessina dans le brouillard, poussant des cris stridents. Elle se débattait furieusement, cherchant visiblement un moyen de s’échapper mais quelque chose semblait l’en empêchait. Dans un dernier élan, la forme indistincte fonça en direction du porche à une vitesse vertigineuse. Pétrifiés sur place, les deux jeunes hommes n’étaient plus en mesure de réagir. La peur bloquait chacun de leurs mouvements alors que cette chose immonde se ruait vers eux.

Aussi soudainement qu’elle s’était éteinte, la flamme de la seconde lampe reprit vie toute seule, éclairant davantage le monstre difforme. D’autres lampes suspendues, que les deux frères n’avaient pas vues à leur arrivée, s’enflammèrent les unes après les autres, illuminant ainsi toute la cavité. Ce fut à cet instant précis que Lucas put discerner les yeux rouges de l’étrange boule de chair noire et hideuse. Dans un sursaut de peur, il agrippa son frère et tenta de l’attirer vers le porche. La bête les avait repérés et flottait à la surface de l’eau, devenue étrangement bleuâtre. Quand elle s’en extirpa enfin, prête à fondre sur eux, les jumeaux furent projetés vers la sortie avec une force monumentale.

Un homme, aux allures de paysan médiéval, se tenait debout sous le porche, entre eux et le monstre. Dans un étrange dialecte, il se mit à hurler des mots incompréhensibles. La bête s’immobilisa un court instant, poussant un grognement infâme, puis se tordit de douleur, et retomba lourdement dans l’eau. Un voile lumineux enveloppa la nappe liquide, tel un champ de protection. Les deux mains tendues, l’inconnu continuait de parler, comme s’il invoquait une puissance divine pour maîtriser la créature. Avec une fureur indescriptible, celle-ci se débattit rageusement et, dans un ultime effort, fonça littéralement vers la paroi opposée aux salles. Le halo de lumière qui cernait chacune de ses formes ne la retint pas longtemps. Elle réussit finalement à s’évader en pulvérisant la pierre humide et abîmée dans un vacarme assourdissant.

Son cri résonna bruyamment dans la cavité, se dissipant en même temps qu’elle prenait de la distance. Toujours sous le porche, l’homme se retourna vivement vers les deux intrus, les foudroyant d’un regard aussi froid que la pierre qui les entourait. Il portait un pantalon en cuir noir, maintenu par une ceinture et un pourpoint à capuche au-dessus d’un jaque, noir également. Complètement pétrifiés par la scène dont ils venaient d’être témoins, Jeffrey et Lucas n’avaient pas bougé de place. Cet inconnu les avait sauvés d’une mort certaine. Cela ne faisait aucun doute. Mais étaient-ils vraiment sortis d’affaire ?

– Qu’est-ce que c’était ? S’affola Lucas, encore sous le choc.

– Piller d’abord et poser des questions ensuite ! Lança l’inconnu en s’avançant vers eux d’un pas vif, la race humaine restera toujours aussi vile.

Instinctivement, les jumeaux reculèrent en frottant leurs fesses sur le sol. L’homme était grand et massif. Sa voix se répercutait sèchement contre les parois. Le visage camouflé sous sa capuche, ne laissant apparaître qu’une mâchoire volontaire et crispée, il pointa un doigt accusateur sur Jeffrey.

– Tu viens de sceller ton sort, trancha-t-il d’un ton sans appel.

Le concerné secoua la tête, bafouillant des excuses à peine audibles. Ce n’était que de la curiosité, pas du vol. Il ne comptait rien prendre et n’arrivait pas à formuler une phrase cohérente pour l’expliquer. La panique le gagna davantage quand il vit l’inconnu saisir sa dague, attachée à la ceinture. Acculés au bas des escaliers en pierre, les deux frères levèrent des yeux apeurés vers lui.

– Nous n’avons rien volé, réussit à prononcer Lucas, malgré le tremblement de ses membres.

– Quiconque prononcera les paroles infâmes périra pour son impudence, tonna l’homme en brandissant la lame.

– Je vous en prie, non ! Le supplia Jeffrey qui leva instinctivement le bras pour se protéger.

Son agresseur s’apprêtait à le frapper de son épée quand un murmure se fit entendre.

– Jeratiah ! Souffla une voix qui semblait venir de la brume.

Les flammes faisaient briller la lame, éclairant sournoisement son visage impassible. Une moue de dédain se dessina sur ses lèvres. Il sembla hésiter un court instant puis, comme s’il en était contraint, baissa son arme au grand soulagement des jumeaux.

– Ne revenez plus jamais ici, même pour demander pénitence, ordonna-t-il froidement avant de tourner les talons vers le porche.

Dès que sa haute silhouette s’engouffra dans la brume, toutes les lampes s’éteignirent en même temps, plongeant les lieux dans une obscurité angoissante.

 

Ce fut sans lampe de poche ni briquet que Jeffrey et Lucas regagnèrent la sortie, tâtonnant les parois humides pour se repérer. Ils ne risquaient pas de se perdre puisqu’il n’y avait que deux issues possibles. Et retourner dans cette crypter ne les tentait plus autant qu’à leur arrivée. Gardant un silence lourd de honte, aucun des deux n’avait plus envie de charrier l’autre. Ils venaient d’éprouver la frayeur de leur vie.

– Il ne faut rien dire sur ce qui c’est passé à Antoine, proposa enfin Jeffrey qui suivait Lucas.

Celui-ci se figea sur une marche, surpris par l’idée stupide qui venait de traverser l’esprit de son frère. Grimpant à l’aveugle, Jeffrey le heurta, non sans râler.

– Eh ! Préviens quand tu t’arrêtes.

– Comment ça, il ne faut rien lui dire ? Lâcha Lucas, on ne peut pas garder ça pour nous. Tu as vu ce… cette… chose et ce type, bordel !

– Justement oui ! Je trouverai bien quoi dire, mais je refuse de lui sortir qu’on s’est fait agresser par un… un fantôme.

– Tu es devenu fou ou quoi ?

– Qui va nous croire hein ? Rétorqua aussitôt Jeffrey, je suis prêt à parier tout ce que j’ai en poche qu’Antoine lui-même se moquera de nous.

Devant le silence qui suivit, le jeune homme en conclut que son frère réfléchissait quant à cette possibilité et crut bon d’ajouter.

– Vas-y ! Dis-lui qu’un type, venu de nulle part, aux allures d’Edward Kenway, nous a envoyé voler sur deux mètres sans même nous toucher, qu’une bête bizarre est sortie de l’eau et a fait un trou béant dans le mur. Te gêne surtout pas !

– D’abord on n’est pas dans Assassin's Creed ! C’est la réalité, pas un jeu vidéo.

– Quelle que soit ta décision, je nierai tout, trancha Lucas d’un ton ferme, je ne tiens pas à porter la camisole pour le restant de mes jours.

Même s’il ne le voyait pas, Lucas pouvait aisément deviner, au son de sa voix vibrante, que son frère était à la limite des larmes. Il se demandait d’ailleurs comment, lui-même, arrivait à tenir le coup sans craquer face à une telle situation. Il avait failli uriner sur lui dès qu’il avait vu l’étranger brandir son épée.

– Ok ! Capitula-t-il sèchement, mais tu lui répondras, toi. Je refuse de mentir à un homme qui nous a fait confiance.

– Je sais que ça ne te plaît pas, mais en y réfléchissant bien, personne n’est venu ici depuis des années et ça sera probablement le cas après notre départ.

– Si tu cherches des excuses pour ta conduite, c’est trop tard, soupira Lucas.

Quand ils pénétrèrent enfin dans la salle des évêques, soulagés d’apercevoir un peu de lumière, Antoine les attendait de pied ferme. Le regard furibond du vieil homme ne mentait pas sur la colère qui le tenaillait, mais les jumeaux venaient de croiser bien pire. Léa remarqua leurs visages défaits par la peur, leurs cheveux ébouriffés, ainsi que la poussière sur leurs vêtements.

– Nous avons entendu un boucan du tonnerre, s’affola-t-elle sans dissimuler son inquiétude, Antoine pensait que tout s’était écroulé sur vous.

Se cantonnant à ce qu’il lui avait dit quelques secondes plus tôt, Lucas se contenta de regarder son jumeau d’un air réprobateur, ce qui étonna la jeune femme. L’air penaud, Jeffrey agita les mains en guise d’impuissance.

– Vous aviez raison, finit-il par admettre, tout est vétuste.

– Qu’avez-vous donc fait ? Quel était ce bruit qui a résonné jusqu’au dehors ? Pesta Antoine.

– La passerelle était trop fragile. Tout est tombé dans l’eau.

Médusé, Antoine se redressa en s’appuyant sur sa canne, le regard allant d’un visage à l’autre.

– Vous ne deviez que regarder. Seulement regarder, leur rappela-t-il, d’un air désabusé, êtes-vous inconscients ?

– Je n’étais pas d’accord, se défendit soudainement Lucas, admirer, profiter de la splendeur de cet endroit, c’était… Vraiment, c’était magnifique. Mais Jeffrey a voulu y aller.

– Je l’avoue, oui ! S’empressa celui-ci, craignant que Lucas n’en dise trop, mais plus rien ne tenait.

Le vieil homme fulmina contre lui-même de ne plus être aussi vaillant pour descendre, évaluer les dégâts causés par les deux imprudents. Il ne connaissait que trop bien les lieux pour y avoir passé de nombreuses heures. À contempler chaque fresque, chaque paroi, chaque détail de cette étrange gargouille dont la présence dans la crypte demeurait une énigme.

– Je n’aurais jamais dû vous faire confiance, tonna-t-il en sortant la clé de sa poche d’une main tremblante, nous ferions mieux de sortir d’ici.

Il se dirigea lentement vers la porte, claquant sa canne sur les dalles de pierre. Il ne semblait plus disposé à en entendre davantage. Quelque peu étonnée par le comportement inhabituel des deux frères, Léa choisit une fois de plus de suivre le vieil homme.

De son côté, Lucas lançait des œillades assassines vers son jumeau. Comment pouvait-il agir comme s’il ne s’était rien passé ? L’inconnu, la bête aux yeux rouges, les flammes qui surgissaient et s’éteignaient toutes seules. Sans oublier cette voix éraillée qui s’était élevée du porche. Une fois de plus, Jeffrey choisissait la facilité. Il reconnaissait bien l’attitude immature de son frère. Nier la réalité, fuir ses responsabilités, quelles que soient les conséquences de ses actes.

Antoine ouvrit grandement la porte, signe incontestable que sa bonne volonté était épuisée et sortit après avoir galamment laissé passer Léa. Dans un soupir, il verrouilla la porte en tournant deux fois la clé dans la serrure, ce qui provoqua un grincement aigu dans le mécanisme. Puis, il demeura un instant sur la deuxième marche à contempler la clé dans la paume de sa main abîmée par le poids des années.

– Personne, pas même le conservateur de la cathédrale, ne connaît l’existence de cette crypte secrète, confia-t-il, et quand on m’a demandé ce qu’il y avait dans ce tunnel sombre, j’ai menti. Je leur ai dit qu’il s’agissait d’un hôtel, réservé aux évêques de l’époque. Il fallait préserver les lieux, les garder intacts. C’était une promesse que j’avais faite à mon grand-père, qui lui, l’avait faite au sien.

Il laissa tomber la clé dans sa poche d’un air las. Désormais, il ne viendrait plus admirer la salle de marbre rose.

 

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