Nuits macabres (French Edition)

Christelle Morize · Chapitre 6 sur 17

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Nuits macabres (French Edition)

Chapitre 1

– Paul Durant ! Il réside juste là, répondit Lopez, en désignant une maison dans l’angle de la rue, son yorkshire est de nature fugueuse. Dès qu’il ouvre la porte d’entrée ou celle de son garage, le chien en profite pour se faufiler. Généralement, il ne va jamais plus loin que le portail. Quand il a vu son chien partir sur la route, Monsieur Durant lui a couru après. C’est à ce moment là qu’il a découvert le corps. Il a, je cite, vomi toutes ses tripes avant d’appeler la police à 7h43.

– Une réaction tout ce qu’il y a de plus naturelle, soupira le légiste en secouant la tête.

Remarquant que la foule de curieux dans la rue voisine grossissait à vue d’œil, Benjamin demanda à un gardien de la paix de les faire partir, sachant pertinemment que cela était peine perdue. Puis il se tourna enfin vers le grillage arraché. Les agents de la police scientifique semblaient se concentrer sur un endroit en particulier, un peu plus bas, vers la sortie des eaux. L’un d’eux rejoignit les trois hommes, près de la dame en pierre.

– Nous avons trouvé quelque chose d’intéressant, remarqua le médecin, en invitant le jeune lieutenant à le suivre.

Il se dirigea vers la clôture tout en prônant les bienfaits de la nouvelle technologie. En s’approchant du grillage arraché, Benjamin fut surpris par cette ouverture sur plus d’un mètre. Il n’était pas expert en comportement canin, mais, si un chien arrivait à lacérer un grillage, même usagé, comme celui-ci, il aurait fait un trou assez gros pour passer. Peut-être même qu’il se serait blessé en forçant le passage. Le jeune policier ne voyait que deux solutions pour le moment. Soit le chien était enragé et donc, suffisamment hargneux pour détruire ainsi les mailles de fer, soit il était accompagné de son maître, ce qui orientait l’enquête dans une toute autre direction.

Il descendit la petite pente jusqu’au bord de l’Ingressin où deux ASPTS[1] étaient penchés sur les rebords en pierre verdâtre. Le plus petit se redressa aussitôt et retira la paire de lunettes orange qu’il portait sur le nez.

– Lieutenant Delavaut ? Agent Robert Potier se présenta-t-il avant de se tourner, confus et excité à la fois, vers l’étendue d’eau, je n’ai jamais rien vu de tel. Le Polilight nous indique que ce sont bien des fluides corporels, mais leur intensité dépasse les 700 nanomètres sur la longueur d’onde.

– Le bord de l’Ingressin en est rempli sur quatre mètres environ, reprit son collègue, les fluides sont présents dans l’herbe également, jusqu’au grillage. Ah et moi, c’est agent Antonio Cabeza.

– Et ce n’est pas tout ! Poursuivit Potier, d’après les traces, l’animal est monté par là et redescendu de ce côté.

Benjamin fronça les sourcils devant cette possibilité qui ne ressemblait pas à l’attitude d’un chien, enragé ou non. Il leva les yeux vers le vieux pont des fortifications Vauban d’où il pouvait apercevoir la route. Résumant ce qu’il venait d’apprendre, le chien ou quel que soit l’animal qui s’était trouvé dans l’eau, avait eu beaucoup de difficultés à s’en extirper, ce qui pouvait signifier qu’il était imposant et lourd. Après s’être jeté sur le pauvre homme qui se trouvait sur son chemin, il était retourné dans l’Ingressin. Mais pourquoi ?

– C’est insensé ! S’inquiéta d’emblée le brigadier Lopez, un chien ne réagirait pas de cette façon ou ce n’en est pas un.

– Un loup ? Supposa Cabeza avant d’ajouter pour justifier ses dires, j’ai travaillé sur une affaire de brebis égorgées, l’an dernier, dans les Vosges. L’autopsie avait révélé que les morsures avaient été faites par un grand canidé.

Pendant que les quatre hommes tergiversaient sur des opinions différentes, Benjamin étudia les lieux avec attention. Délimité par un autre grillage qui donnait sur le terrain du tir à l’arc, l’endroit était plutôt restreint et isolé. Le jeune homme suivit du regard les balises jaunes qui traçaient le chemin de l’animal, puis revint sur le bord usé de l’Ingressin. A défaut de ne pas y voir à l’œil nu le fluide corporel, il scruta longuement la pierre tailladée de griffes sur la partie désignée par les techniciens. Il aperçut une enfonçure, pas plus grosse que la paume de sa main, creusé dans la pierre et profonde d’au moins deux centimètres.

– Et ça, c’est quoi ? S’enquit-il en tâtonnant l’intérieur.

Une poudre marron dorée apparut sur son doigt ganté.

– Il est fort probable que c’était déjà là avant, mais, d’après la structure sableuse des parois, c’est récent. Vous dire que cela a été fait cette nuit, c’est autre chose. Nous en avons prélevé un échantillon pour l’analyser, vu que c’est en plein dans les fluides corporels.

– Parfait ! Avez-vous repéré des traces de pas, un collier, une laisse, une muselière ?

– Non, rien de tout ça, répondit l’agent Potier, d’un air navré, mais nous allons élargir nos recherches de l’autre côté.

Benjamin commençait à trouver cette affaire de plus en plus étrange. Il ne pouvait ôter de son esprit l’idée qu’un homme, ou une femme, ait pu prendre part à cette attaque mortelle.

– Votre équipe est là, lieutenant, lança un policier, sortant le jeune homme de ses pensées.

Remerciant les agents de la scientifique, il remonta vers le grillage, talonné par le légiste et le brigadier Lopez. Les cinq enquêteurs qui formaient son équipe attendaient devant la dame en pierre. En découvrant leur mine déconfite, Benjamin en conclut que ses hommes venaient de voir le corps de la victime. Il entreprit de leur expliquer la situation, ce qu’il venait d’apprendre, en tenant compte uniquement des faits. Tandis que l’ambulance quittait les lieux dans un silence funèbre, le jeune lieutenant et son équipe prenaient connaissance des photos prises avant leur arrivée grâce à l’appareil numérique.

– Comme vous le constatez, un animal dangereux rôde dans la ville. Alors, il faut le retrouver au plus vite avant qu’il ne tue à nouveau, décréta Benjamin en se tournant vers le Brigadier Lopez, appelez le commissariat. Tous les hommes disponibles doivent être en alerte. Prévenez la gendarmerie également. Nous avons un chien de niveau quatre en liberté.

Puis, il se tourna enfin vers ses hommes qui attendaient visiblement ses ordres.

– Karim, toi et Maxime, renseignez-vous auprès de tous les vétérinaires de la ville et de ses environs. Voyez si parmi leurs clients, ils ont des propriétaires de chiens agressifs. Contactez également le Refuge du Mordant et la SPA. Essayez de savoir s’il y a des plaintes de déposées, concernant des attaques de chiens. José, fais le tour de l’Ingressin avec les agents de la scientifique. Je veux savoir par où cet animal est ressorti. Dès que vous avez un début de piste, faites venir un maître-chien. Les hommes du brigadier Lopez vont vous porter main forte. Greg, je veux que tu fasses le voisinage. Essaie de savoir si Matthieu Verrier avait des ennemis, si des habitants du coin possèdent un chien de catégorie un ou deux. Lydia, tu viens avec moi, nous allons rendre visite à madame Verrier.

Quatre des enquêteurs se dispersèrent pour accomplir leur travail, tandis que Lydia Duprat se préparait à rencontrer la veuve. D’ailleurs, ce n’était pas un hasard si le lieutenant l’avait choisie. La policière possédait une licence en psychologie.

Benjamin retira ses gants stériles et les fourra grossièrement dans la poche de son blouson. Il souhaitait vraiment que l’animal soit vite neutralisé, en espérant intérieurement qu’il y en avait qu’un. L’autopsie répondrait à sa question. Cette enquête s’annonçait déjà ardue, même si les indices ne manquaient pas. Une empreinte, une fibre textile auraient pu le conduire vers une personne mais, dans le cas présent, il pourchassait un animal incontrôlable et dangereux.

Jetant un dernier coup d’œil autour de lui avant d’affronter le désarroi de madame Verrier, il eut une étrange sensation. Il observa la haie de troènes et tourna son regard vert en direction de la petite butte, s’attardant sur les grands arbres, le mur Vauban, le grillage arraché, celui qui les séparait du terrain du tir à l’arc, la maison dans l’angle où résidait le seul témoin, le petit muret blanc, puis revint sur la haie.

– Que se passe-t-il ? S’étonna Lydia, intriguée par le regard froncé du jeune lieutenant.

Benjamin se ressaisit aussitôt, alors que son portable sonna dans sa poche. Le cadran annonçait un appel de Carine qu’il refusa sans la moindre hésitation.

– Oh rien, c’est juste que… J’ai la sensation d’être observé, finit-il par répondre en soupirant, je déteste ça.

La rue Chemins du Grand Patis se trouvait quelques mètres plus bas. Les deux policiers décidèrent de s’y rendre à pieds.

Imperceptible pour les humains, Jeratiah était présent sur les lieux bien avant l’arrivée des policiers. Il avait observé l’étrange manège des hommes en blanc, remarqué la désolation sur le visage de celui qu’on appelait légiste, suivi les faits et gestes de ce lieutenant. Contraint à demeurer invisible, il ne pouvait qu’être spectateur.

Dans ses souvenirs, les hommes se sauvaient à la vue d’un cadavre mutilé. Une fois la peur dissipée, ils se laissaient aveuglés par la colère. Pelles, serpettes ou fourches en main, ils cherchaient le coupable et, trop souvent, accusaient l’étranger qui venait de débarquer dans leur village.

Le calme dont faisaient preuve ces hommes là, travaillant ensemble dans une entente parfaite, le surprenait grandement. Il devait admettre qu’il ne s’attendait pas à une telle évolution. Cependant, certaines choses ne changeaient pas, comme les curieux qui observaient la scène de l’autre côté de la rue, ou ce caniche qui avait reniflé ses bottes. Parce que, seuls les animaux pouvaient déceler sa présence. Excepté ce jeune lieutenant. Jeratiah suivit la haute silhouette du policier d’un air interrogateur.

 

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