Nuits macabres (French Edition)
Treizième Chapitre
Ne connaissant en rien la façon dont la loyauté des anges était perçue dans leurs plus hautes sphères, Maelys trouvait néanmoins la punition de Jeratiah injuste. Celui-ci se montrait récalcitrant quant à parler de ses erreurs, voulant à tout prix aller de l’avant et en finir avec la démone.
– De quelle grande bataille parlez-vous ?
– Chaque jour céleste, les démons tentent de forcer les portes du jardin d’Eden. Parfois, ils sont en nombre supérieur.
– Le Paradis ! Les démons veulent s’emparer du Paradis ? Bégaya presque Maelys.
– Si c’est le nom que vous lui donnez sur Terre, confirma Jeratiah avant de poursuivre d’un air pensif, j’ai renvoyé des centaines de démons en Enfer. Même nombreux, ils n’ont aucune chance.
Puis il revint doucement à lui, laissant échapper un soupir contrarié.
– Comme le temps s’écoule plus lentement là-haut, il arrive que des batailles durent des années terrestres. Mais certainement pas des siècles.
Il venait de prononcer les dernières paroles presqu’à lui-même, se rappelant avec amertume le fossé qui s’était creusé pendant leur léthargie.
– Les démons sur Terre sont beaucoup plus vils et puissants, reprit-il, l’humain reste leur principale source d’énergie. Chair, sang, essence de vie, même votre âme. Certains d’entre eux se nourrissent de vos peurs.
– Nous avons déjà affronté l’Empusa sans grand succès, confia Adragar, peu fier de l’admettre, là-haut, sur les hauteurs, mais aussi près du fleuve. A chaque combat, nous avons pu remarquer sa puissance croître.
– Et sans vos pouvoirs, vous ne pouvez ni la débusquer, ni la combattre ? Je pensais que les anges étaient plus redoutables.
– Vous en avez une image trop prode et bienveillante, même si beaucoup d’entre nous ont pour mission de veiller sur les hommes, ils n’ont pas le droit d’intervenir.
Il tourna soudainement la tête vers le porche.
– Quelqu’un vient par ici ! Lança-t-il en fronçant les sourcils, Adragar, cache-toi !
Sans protester, l’homme-dragon décolla du sol jusqu’à l’ouverture faite par la démone et enfouit son corps massif sous l’eau, juste derrière le mur brisé. Tandis que toutes les torches s’éteignirent, Jeratiah saisit le bras de Maelys. La jeune femme retrouva la terre ferme en l’espace d’une seconde dans un lieu dépourvu de toute source de lumière.
– Où sommes-nous ? Murmura-t-elle, inquiète, et qui ça peut être ?
– Vous êtes décidément trop curieuse, râla doucement l’ange, nous sommes dans la troisième pièce. Je sais simplement qu’ils sont trois.
Même si le froid était constant, Léa trouvait la Chapelle des Evêques beaucoup moins effrayante qu’à sa dernière visite. Cela dit, il faisait encore jour et la jeune femme se sentait nettement plus en sécurité qu’avec les jumeaux, dut-elle admettre. Benjamin avait apporté une lampe torche puissante et, après avoir tiré sur le loquet en fer forgé avec une facilité déconcertante, décida enfin de l’allumer. Antoine gardait un silence quasi religieux, pressé de revoir la crypte et ses magnifiques fresques.
Le faisceau lumineux semblait homogène et la zone d’éclairage secondaire autour de celui-ci leur donnait une visibilité correcte des lieux. Le jeune homme ouvrit la marche, servant également de repère dans ce petit couloir sombre. Arrivé près de l’ambon en pierre, il se tourna enfin sur son grand-père.
– A toi l’honneur !
Le vieil homme avança vers l’alcôve, appuyé sur sa canne. Pas besoin de lunettes pour trouver le carré de pierre qui déclenchait l’ouverture. Même les yeux fermés, il l’aurait trouvé. Le sol vibra légèrement sous leurs pieds, puis un passage s’ouvrit derrière le pupitre.
Ils longèrent un couloir encore plus étroit que le premier. Les escaliers en colimaçon se trouvaient juste devant eux. Benjamin proposa à la jeune femme de tenir la lampe, ayant besoin de ses deux mains pour aider son grand-père à descendre. Malgré leur vétusté, les marches ne leur causèrent aucune difficulté.
– Ça va ? S’enquit le jeune homme à l’adresse d’Antoine.
Celui-ci, moins essoufflé qu’il ne pensait l’être après autant d’efforts, reprit sa canne et s’appuya allégrement dessus. Il devait ce regain d’énergie à la perspective de revoir le sanctuaire, bien que son petit-fils l’avait littéralement soulevé pendant leur descente.
– Allons-y ! S’empressa le vieil homme, alors que la voûte apparaissait sous une brume épaisse.
– Gardez le porche éclairé ! Je reviens.
Sans protester, Léa pointa le faisceau lumineux vers la voûte tandis que le jeune homme grimpait sur la haute marche tout en sortant un briquet de sa poche. Il s’enfonça dans le néant. Quelques secondes seulement et une lueur vive enveloppa l’autre côté de la voûte, dissipant ainsi la brume. Benjamin revint vers eux et aida son grand-père à le rejoindre.
Le cœur battant à tout rompre, Antoine avança lentement vers la cavité et put enfin en admirer les multiples couleurs. D’abord celles des peintures murales, étincelantes sous les flammes lancinantes, mais aussi celles de l’eau qui reflétaient une myriade d’étoiles brillantes, flottant à la surface.
– C’est splendide, murmura la jeune femme, visiblement sous le charme.
Avec le soutien de Benjamin, le vieil homme put descendre la marche et s’y asseoir. Léa l’imita sans lâcher les fresques de son regard ambre.
– Je comprends maintenant pourquoi vous aimez venir ici, observa-t-elle, éblouie.
Appuyé contre la paroi, le jeune homme accorda un instant à son grand-père. Cet étrange sanctuaire possédait un attrait particulier. Peut-être à cause de l’énergie déployée par ceux qui s’étaient évertués à creuser la roche ou à en peindre les parois avec autant d’amour et de conviction qu'à la garder secrète.
– Tout te semble normal ? Finit-il par demander en se redressant.
– A première vue, oui, répondit Antoine, en enveloppant la crypte d’un regard circulaire, excepté une forte odeur de poisson, mais je pense… Oh non !
– Quoi !
– La gargouille ! Elle n’est plus là.
Benjamin regarda dans la même direction que son grand-père et put constater que la paroi était sérieusement abîmée sur la gauche, comme si une statue en avait été extirpée.
– Au moins, on sait déjà ce qui est tombé dans l’eau, pensa-t-il tout haut.
Une moue contrariée sur les lèvres, Antoine regrettait de ne pouvoir l’admirer une dernière fois.
– Si je pouvais leur botter les fesses à ces deux petits couillons, fulmina-t-il, je m’en donnerais à cœur joie.
Léa posa une main affectueuse sur la sienne.
– Je suis désolée, laissa-t-elle entendre d’une voix à peine audible, pestant intérieurement contre Jeffrey et Lucas.
Cette fois, Benjamin en était persuadé. La jeune femme éprouvait beaucoup d’affection pour son grand-père, ce qui semblait réciproque, d’ailleurs.
– Où vas-tu ? S’étonna Antoine en le regardant prendre la lampe torche par sa poignée ouverte.
– Je vais jeter un coup d’œil rapide aux salles.
Le vieil homme n’eut pas le temps de protester que son petit-fils s’engageait déjà sur la passerelle. Benjamin s’arrêta devant la première porte et tira doucement sur le loquet, sérieusement rongé par la rouille. Il alluma sa lampe sur la puissance minimale et scruta l’intérieur sans trop prêter attention aux contenus. Il cherchait le fameux coffret dont avait parlé Léa, celui sur lequel son ami avait lu des inscriptions en latin. Il le trouva posé sur une sorte d’étagère poussiéreuse. En fait, tout était recouvert de poussière, excepté ce coffret. Apparemment de fabrication très ancienne, celui-ci brillait comme un sou neuf. Le jeune homme espérait fortement que Jeffrey en était le responsable. Il poussa un soupir avant de sortir de la pièce.
– Il y a bien un coffret, apprit-il à son grand-père, mais ça ne veut pas dire que le reste soit vrai.
En observant les deux autres portes, il remarqua que les loquets avaient été bougés récemment.
– Seulement la première pièce, vous êtes certaine ? Demanda-t-il en fronçant les sourcils.
– Ils se sont sauvés avant.
Intrigué, Benjamin décida d’y regarder de plus près et ouvrit la seconde porte. Il braqua le faisceau lumineux à l’intérieur. La pièce ne contenait que trois tables recouvertes d’objets religieux. Chandeliers, calices, croix ou statuettes. En dessous des tables se trouvaient des croquis et tableaux qui avaient dû inspirer les peintres des fresques. En soufflant simplement sur une coupe, il put remarquer qu’elle était en or et comprit sans le moindre doute pourquoi cette crypte devait demeurer secrète.
– Qu’est-ce que tu vois ? S’enquit Antoine devant le silence inquiétant du jeune homme.
– Des babioles qui ont dû appartenir aux évêques de l’époque et qui ne devront pas sortir d’ici, marmonna son petit-fils en sortant de la pièce.
Dans celle d’à côté, Maelys eut un mouvement de recul.
– C’est Benjamin, murmura-t-elle, d’un air ahuri.
Jeratiah fulmina intérieurement. Que faisait ce lieutenant dans la crypte ? A l’extérieur, passait encore, mais pas dans son sanctuaire. Refusant de croire à une pure coïncidence, il se promit de sauter sur la première opportunité pour en savoir plus sur cet homme. Il glissa un bras autour de la taille de la jeune femme et se pencha à son oreille.
– Ne faites pas de bruit. Tant que vous restez près de moi, il ne nous verra pas.
Quelque peu embarrassée par cette promiscuité, Maelys se contenta de hocher la tête. Eblouie par la forte luminosité, surtout après être restée dans le noir total, elle cligna des yeux quand la porte s’ouvrit.
Benjamin augmenta l’intensité de sa lampe et balaya rapidement la pièce de son faisceau. Sur sa droite, une paillasse difforme à la couleur douteuse, une petite table et un tabouret aux pieds épais contre le mur de gauche. Sur la table, un chandelier, différent de ceux qu’il venait de voir dans la pièce d’à côté, une plume flétrie dans un encrier asséché et un codex recouvert de cuir cousu. Il prit la lampe dans la main gauche et avec la droite, enleva la poussière sur le cuir.
– Le journal de Gaspard, lut-il d’une moue intriguée.
En soulevant la couverture avec un maximum de précautions, il découvrit un texte manuscrit, dont l’écriture d’un français ancien semblait fine et soignée. Chaque phrase laissait apparaître de grandes boucles, donnant au document des allures de parchemin. Il crut reconnaître quelques mots. « Bataille, peste et ergotisme », ce qui ne ressemblait pas au langage des ecclésiastiques de l’époque. Du moins, l’espérait-il. Qui était ce Gaspard ? Dans un soupir, il referma le petit journal. Cela ne lui apportait pas grand-chose sur la présence de ce sanctuaire creusé à même la roche en dessous de la cathédrale Saint-Etienne.
Alors qu’il s’apprêtait à sortir, le jeune homme fut de nouveau envahi par cette sensation étrange. Il braqua son faisceau vers le fond de la pièce et scruta les lieux avec minutie. On l’observait, de cela, il en était persuadé, mais le vide et un silence absolu le firent douter.
– Tu deviens complètement fou, mon vieux, se murmura-t-il à lui-même en frottant négligemment son visage.
Il pivota sur les talons et demeura quelques secondes sur le seuil de la pièce, observant désormais un trou béant dans la paroi du fond. Peu éclairé, les lieux étaient envahis de moitié par l’eau. Il se rappela le récit de Léa et commençait à se demander s’il n’y avait pas une part de vrai.
– Que se passe-t-il ? S’étonna Antoine.
– Il y a bien un trou dans le fond, dut reconnaître Benjamin, mais je ne suis pas certain que ça mène quelque part.
– D’après mon grand-père, quand le Fort Saint-Michel a été construit, des tunnels ont été creusés en dessous de la ville. L’un d’eux passe à côté du sanctuaire. Tu te rends compte ! Quelques mètres de plus et cet endroit aurait été profané.
Le jeune homme tenta de se repérer par rapport à l’extérieur. Il enveloppa la crypte d’un regard pensif, sachant qu’ils se trouvaient juste en dessous de la nef, tandis qu’Adragar, immergé sous l’eau dans le coin le plus sombre du souterrain, laissait dépasser ses yeux et le nez.
– En admettant qu’un animal se soit effectivement échappé d’ici, où on atterrit en passant par là ?
Antoine fit mine de réfléchir, connaissant les lieux bien mieux que son petit-fils.
– Je dirais que ça passe sous la rue Drouas et l’eau doit se jeter dans la sortie des eaux.
Benjamin se redressa d’un coup, étonné et inquiet à la fois.
– La première victime a été retrouvée rue du Moulin Saintin, pas loin de la sortie des eaux, lâcha-t-il en fronçant les sourcils.
Ne comprenant que trop bien ce que cela pouvait signifier, Léa posa une main affolée sur sa bouche. Les jumeaux n’avaient pas menti, pire encore, ils avaient peut-être contribué à libérer un animal dangereux.
La porte à demi fermée, Jeratiah décida que le moment était venu d’intervenir. Il devait absolument savoir si cet homme était humain ou pas, pourquoi il avait accès à la crypte et surtout s’il était un danger pour Adragar et lui.
– Ne bougez surtout pas, je reviens, marmonna-t-il en lâchant la jeune femme.
A découvert et fort heureusement cachée dans le fond de la pièce dont la porte demeurait encore ouverte, Maelys n’eut pas le temps de protester. L’ange s’était déjà évaporé.
Benjamin imaginait le pire des scénarii. Quel genre d’animal pouvait-il bien s’évader d’un tel endroit ? Et surtout, comment avait-il pu entrer ? La façon dont il en était sorti ne lui semblait plus une énigme désormais. Il fit demi-tour pour fermer la porte quand un homme se matérialisa devant lui à sa grande stupéfaction. Seule la voix de son grand-père résonna dans la crypte. N’ayant pas le temps de réagir, il fut littéralement plaqué contre le mur, entre deux portes, lâchant la lampe torche dans la foulée. Terrifié, Antoine se leva d’un bond, faisant craquer ses genoux douloureux.
– Qui êtes-vous ? Claqua l’étranger en maintenant fermement le jeune homme.
– Je pourrais vous renvoyer la question, fulmina d’emblée Benjamin.
Il le repoussa avec force pour se libérer et le détailla de la tête aux pieds. « Vêtu comme Robin des bois » se rappela-t-il, totalement déboussolé. Ne lui donnant aucune occasion de se défendre, l’inconnu le repoussa avec une telle force que sa tête cogna contre la paroi.
– Ne lui faites pas de mal, je vous en supplie ! Cria Antoine, tenant à peine sur ses jambes.
Jeratiah ne prêta nullement attention aux deux autres humains, plantés devant le porche, encore moins à Maelys qui sortait de la pièce, complètement abasourdie. Profitant que le jeune lieutenant était légèrement sonné, il plongea les doigts, devenus transparents, dans son front. Un halo se dessina autour de sa main.
– Qui êtes-vous ? Répéta-t-il froidement, alors que ses yeux se remplirent d’un blanc nacré.
Benjamin sentit un vertige l’envahir, ainsi qu’une vive douleur frapper ses tempes. Il tenta de se dégager sans grand succès. Autour de lui, tout vacilla. Il crut perdre connaissance, mais des images défilèrent rapidement sous ses yeux, comme un mauvais film monté à l’envers. Il entraperçut le visage familier de son père, celui d’Antoine quand il était encore un solide gaillard, puis d’autres surgirent à une vitesse vertigineuse. Des hommes mais également des femmes qui lui étaient totalement étrangers. Sa tête le martela à nouveau, plus violemment encore. Il s’entendit gémir de douleur. Vint ensuite la silhouette d’un homme, vêtu comme son assaillant, suivi de scènes horribles, ensanglantées, de corps horriblement mutilés, d’un monstre au regard sang.
– Arrêtez ! Hurla Maelys, n’osant s’approcher.
Jeratiah desserra son emprise et recula d’un pas, l’air ahuri. De son côté, Benjamin reprenait doucement pied vers la réalité. Il se courba, les mains sur sa tête souffrante, encore imprégné des images immondes qu’il venait de découvrir.
– Vous êtes complètement fou, s’énerva la jeune femme, visiblement furieuse, qu’est-ce qui vous a pris ?
– Je n’avais pas le choix, se défendit Jeratiah, il fallait que je sache.
Benjamin réussit enfin à retrouver un semblant d’équilibre. Sa première réaction fut de regarder du côté de son grand-père pour voir s’il allait bien. Des traits d’inquiétude sur son visage ridé, le vieil homme peinait à tenir debout. Sans Léa, il serait certainement tombé à même le sol. Puis, le jeune homme se tourna vers Maelys et l’inconnu, ignorant totalement comment sa collègue était arrivée dans la crypte.
– Qu’est-ce que vous m’avez mis dans la tête, espèce de malade ? Ragea-t-il en se redressant.
Jeratiah le toisa de toute sa hauteur, aussi fier que pouvait l’être un ange, déchu ou pas.
– Tout ce que vous venez de voir n’est rien de plus que le visage de vos ancêtres et leurs actions à travers le temps.
– Bah voyons ! Vous voulez me faire croire que mes ancêtres étaient des assassins ! Vous êtes complètement taré !
– Non, vous êtes le digne descendant de Gaspard, lui apprit l’ange sous le regard étonné de Maelys.
Si la jeune femme comprenait de quoi il retournait exactement, ce n’était malheureusement pas le cas de Benjamin. Celui-ci tourna lentement la tête vers la troisième porte où il venait de trouver le journal de ce Gaspard. Un geste qui lui occasionna une vive douleur. Il ferma les yeux quelques secondes pour la canaliser.
– Je suis à l’origine de cette douleur. Laissez-moi la stopper avant qu’elle ne reprenne, proposa Jeratiah en s’approchant.
Il n’eut pas le temps de faire un pas que Benjamin lui décocha un violent coup de poing dans la mâchoire.
– Si ça peut vous soulager, marmonna Jeratiah, qui ne sembla pas en souffrir.
– Ne me cherchez pas, bordel ! Pesta Benjamin en le frappant de nouveau.
Cette fois, Jeratiah faillit perdre l’équilibre, à son grand désarroi, mais ne fit aucun mouvement pour se défendre. Le jeune homme accorda un regard furieux à sa collègue avant de tenter de rejoindre son grand-père. Ce fut sans compter l’horrible vertige qui l’assaillit de toutes parts. Il se retint à la barrière de balustres en pierre et crut tomber à l’eau quand une main écaillée en sortit pour le retenir. Le corps massif de l’homme-dragon s’extirpa de la source et flotta dans les airs.
– Bonté Divine ! Lâcha Antoine, pantois, la main tremblante sur sa canne.
Léa, quant à elle, ressentit le besoin de s’asseoir.
– Mais, qu’est-ce que… bafouilla Benjamin, après un mouvement de recul.
Peu habitué à être le centre d’attention, Adragar posa enfin ses pieds larges sur le sol, visiblement embarrassé. Sa longue queue tournoyait autour de lui. Ses ailes s’étirèrent pour ensuite se contracter dans son dos. Médusé, Benjamin se ressaisit aussitôt et glissa une main à l’intérieur de son blouson, caressant son arme du bout des doigts. Puis, il détailla plus sérieusement la chimère qui devait dépasser les deux mètres. Un homme-dragon, comme la gargouille qui avait orné la paroi de cette crypte durant des siècles. Etait-ce vraiment possible ?
– Je m’appelle Adragar, se présenta celui-ci, visiblement plus embarrassé que lui, j’ai choisi d’être au service de l’humanité.
Il devait être complètement fou, pensa Benjamin en abandonnant l’idée de prendre son arme au grand soulagement du géant écaillé. Pourquoi était-il convaincu que ce dernier ne représentait pas un danger ? Peut-être parce qu’il l’avait empêché de tomber dans cette eau gelée ?
De nouveau assailli de vertiges, le jeune homme s’appuya contre la paroi pour ne pas tomber. Sa vue se troubla, alors qu’une douleur fulgurante lui coupa littéralement le souffle. Il serra les dents comme pour gérer cette souffrance insupportable.
– Faites quelque chose ! S’écria Maelys à l’adresse de l’ange.
Benjamin sentit ses jambes fléchir sous le poids de la douleur. Puis d’autres images surgirent, plus sanglantes, plus déroutantes que les premières, comme s’il était propulsé dans un autre lieu, une autre époque. L’horreur dont il était témoin n’avait pas de nom. Une belle jeune femme à la chevelure flamboyante se transformait en un monstre sanguinaire, dévorant ses victimes à grands coups de gueule.
Quand il rouvrit les yeux, son grand-père était penché sur lui, le visage ravagé par l’inquiétude.
– Ça va ?
Benjamin se contenta de hocher la tête tout en prenant une profonde inspiration. Il était assis sur le sol, le dos contre la paroi du porche, un flambeau crépitant au-dessus de lui. Comment était-il arrivé là ?
– Que m’avez-vous fait ?
– J’ai dû sonder votre âme, répondit Jeratiah d’un calme qui irrita le jeune homme.
– Ah mais évidemment ! Pourquoi je n’y ai pas pensé plus tôt ? Railla Benjamin, ça m’arrive tous les jours, un type qui sort de nulle part et vient triturer ma cervelle.
– Votre âme, rectifia froidement l’ange, il me fallait savoir pourquoi vous pouviez sentir ma présence.
– Quoi ! C’était vous ? Pesta Benjamin, qui se redressa non sans grimacer, c’était nécessaire de me balancer toutes ces horreurs ?
Le jeune homme se frotta le visage d’un air las. Il ferma les yeux le temps de retrouver un semblant de calme, puis décida de se lever.
– Oh, est-ce bien prudent ? S’inquiéta Antoine.
– Tout va bien, grand-père, le rassura Benjamin.
A peine debout, Maelys se posta devant lui, l’air embarrassé.
– J’aimerais vous expliquer la situation, si vous m’en donnez l’occasion, déclara-t-elle, résolue à tout lui avouer.
– Ce serait une bonne chose, en effet ! Trancha Benjamin, à commencer par votre présence dans cette crypte.
La jeune femme se tourna d’un air entendu vers Jeratiah.
– Je vous dirai tout, mais ça risque fort de vous surprendre.
Benjamin se massa les tempes encore douloureuses.
– Je suis dans une crypte secrète avec un homme-dragon et un type qui sonde les âmes, vous avez quelque chose de plus surprenant que ça ?
– Et bien pour commencer, Jeratiah est un ange et notre assassin est une démone, décida d’avouer Maelys, de but en blanc.
– Oh mon Dieu ! Lâcha Léa, complètement abasourdie.
Elle repensa immédiatement au récit de Lucas et l’invraisemblable maladie de Jeffrey qui l’avait frappé à peine revenu de Toul. De son côté, Antoine se rappela une petite anecdote que son grand-père lui avait raconté dans sa jeunesse et qu’il avait jugée insignifiante. Benjamin, quant à lui, éclata de rire.
– Un ange et une démone ! Quelle bonne blague ! Ironisa-t-il sous le regard assassin du concerné.
Puis, le jeune homme reprit très vite son sérieux, revoyant les horreurs qui avaient défilé sous ses yeux. Les corps mutilés, la jolie rousse qui prenait vite des allures de monstre aux dents affûtées. Il repensa immédiatement aux cheveux trouvés sur les lieux du crime. Des cheveux roux.
– Alors, ce n’était pas un rêve ? Souffla-t-il comme sous le choc.
Le regard plissé, Jeratiah se tourna vers Adragar avant de reporter son attention sur le jeune homme.
– Votre ancêtre nous a aidés à la pourchasser. La démone savait qui j’étais. Elle m’évitait, évitait Adragar mais pas Gaspard. Il a été jusqu’à ce jour, le seul homme à avoir vu son visage humain sans y laisser la vie.
– Wow ! Percuta enfin Benjamin, en réfléchissant à une vitesse folle, je crois finalement que je ne regrette pas d'avoir eu ces visions d’horreur.
Jeratiah n’osait comprendre.
– L’avez-vous vu ? Avez-vous vu son visage humain ? Demanda-t-il, reprenant soudainement confiance.
– Si vous voulez parler d’une petite rousse qui se transforme en une espèce de gorgone hideuse avec la peau en lambeaux, une jambe d’âne, l’autre en bronze. Je crois que oui.
Il y eut un court silence devant la description quelque peu effrayante que venait de donner Benjamin.
– Si vous pouvez ressentir ma présence, vous pourrez percevoir la sienne également. J’ai offert ces infimes pouvoirs à Gaspard.
Dimanche 21 Septembre 2014
Rue de la Vierge du Refuge, Toul, 14h00
La Peugeot 407 noire sillonnait les rues principales de la ville pour la seconde fois. Yves Duquesne pestait haut et fort dans l’habitacle de ne pas pouvoir approcher les lieux des crimes, s'emportant ouvertement sur le commissaire Meyer et ses exigences. Il aurait bien tenté d’appeler son oncle pour lui demander une petite faveur, mais celui-ci passait le week-end en famille dans sa maison de campagne. Le déranger en plein repas, un dimanche, ne servirait qu’à le mettre en colère, et Duquesne pouvait s’attendre à un refus catégorique. Mais il se promit de l’appeler tôt le lendemain.
Même avec une voiture banalisée, le nom police devait être inscrit sur la carrosserie. A moins que ce ne fût son air hargneux qui faisait se tourner les regards dans sa direction. Il fallait avouer qu’il se permettait de klaxonner à tout bout de champ, ne supportant pas l’attente interminable devant des feux d’une lenteur incroyable. Le premier qui ne démarrait pas au vert se prenait une litanie d’insultes toutes aussi colorées les unes que les autres.
Finalement, n’ayant tout simplement pas envie de retourner près de la gare, il décida de déjeuner à la Grande Brasserie du Commerce, non loin de la Place des Évêchés. Un choix qu’il ne regretta pas, non seulement pour le bon repas qu’il avait apprécié, chose bien rare venant de sa part, mais également parce que la pluie s’était remise à tomber. Il quitta finalement le restaurant quelques minutes avant sa fermeture et reprit la route en direction de la ville haute.
Avant d’arriver sur Toul, il s’était documenté sur les lieux probables où une secte pouvait élire domicile. Les vestiges du Fort Mont Saint-Michel lui parurent un endroit propice. Cependant, l’accès semblait interdit voire impossible en voiture. Pestant à nouveau contre la malchance, il choisit de jouer les touristes auprès des habitants, certain qu’il y avait une autre issue.
Sa plaque de commandant et son air renfrogné eurent raison de sa ténacité. Les gens parlaient avec plus d’assurance avec un membre de la police, surtout quand celui-ci parlait d’attraper un assassin en fuite. Il en avait fait pâlir la pauvre vieille femme qui sortait son chien mais, dans la foulée, il avait appris pas mal de choses. Entre autres, que certains jeunes du coin se réunissaient souvent au Mont Saint-Michel pour des raisons obscures. Un autre habitant, qui résidait dans le bâtiment Alfred de Vigny, avait certifié avoir aperçu un renard sortir des bois d’à côté alors qu’il rentrait tard le soir. Cela valait bien la peine d’aller y jeter un œil et au diable les recommandations de Meyer.
Le bois de la Vierge du Refuge semblait accessible par voiture, ce qui rendit le sourire à Duquesne. Il suivit la rue qui portait le même nom et s’enfonça doucement dans la petite forêt. « Faites attention de ne pas vous embourber », lui avait alors gentiment conseillé le type. Pourtant, le sentier semblait sec, à première vue, certainement protégé de la pluie par les arbres. La voiture tangua sur des bosses. Au fur et à mesure que le véhicule avançait, la lueur du jour perçait difficilement les lieux.
Voyant que le chemin rétrécissait devant son imposante voiture et refusant de fouiner l’endroit à pied, il tenta une marche arrière. Telle ne fut pas sa surprise quand il aperçut une silhouette féminine dans le rétroviseur. Le visage camouflé sous la capuche de son manteau, la jeune femme fit le tour du véhicule et se pencha sur la portière. D’une simple pression sur le bouton, Duquesne fit descendre la vitre et éteignit le moteur.
– Que fait une jolie femme dans un endroit aussi isolé ?
L’inconnue repoussa sa capuche, laissant une crinière rousse envelopper son visage d’une blancheur surprenante.
– Je cherche mon chat, répondit-elle d’une voix presque enfantine, il vient souvent chasser par ici.
Le policier la détailla, reluquant ouvertement son décolleté. Elle ne portait pas de soutien-gorge et s’était apparemment habillée à la hâte puisque les boutons de son chemisier étaient décalés.
– Les chats sont malins, ma petite dame, observa le policier, ils rentrent toujours au bercail quoi qu’il arrive.
La jolie rousse se mordit la lèvre inférieure, comme pour montrer son inquiétude. Un vent frais s’engouffra dans la veste et le chemisier, offrant à son interlocuteur une pleine vue sur sa poitrine. Sa jupe courte n’arrangeait en rien la situation. Malgré un effort considérable, Duquesne loucha sur les longues jambes.
– Si vous persistez à le chercher dans cette tenue, vous allez attraper froid. Vous êtes déjà toute pâle. Il fait meilleur dans ma voiture.
– Me proposeriez-vous de me réchauffer ? Minauda la jeune femme d’un sourire provocateur.
Finalement, la journée n’était pas si pourrie qu’elle y paraissait, pensa Duquesne en desserrant sa cravate. Il était persuadé que la jolie rousse devait être un brin écervelée, à voir son attitude puérile, mais qu’importe. Il avait bien le droit de s’offrir un peu de plaisir. Il s’empressa d’ouvrir la portière passager, après avoir fait signe à la jeune femme de monter. Il la suivit du regard quand celle-ci contourna le véhicule. Un peu dérangée, certes, mais très bien roulée, dut-il admettre. Elle s’installa sur le siège sans la moindre méfiance. Sa jupe remonta plus haut sur les cuisses, excitant davantage son voisin.
Duquesne se pencha légèrement pour regarder les alentours. Un jour maussade qui ne devait pas pousser les gens à se balader au beau milieu des bois. D’ailleurs, les lieux semblaient en friche et il n’avait toujours pas aperçu la fameuse Vierge du Refuge.
La jeune femme retira son manteau et le balança à l’extérieur de la voiture sans refermer la porte. Duquesne en conclut que ce n’était pas la première fois qu’elle agissait ainsi. Pendant un court instant, il fut envahi d’un doute qui s’envola en fumée quand sa passagère posa une main sur sa virilité.
– Toi, au moins, tu sais ce que tu veux, ricana Duquesne, viens par là.
Obéissante, elle glissa une jambe habile pour se retrouver assise sur lui, tout en desserrant la ceinture du pantalon, tandis qu’il entreprenait de la déshabiller. Pendant quelques secondes, il admira son corps magnifique, mais la jolie rousse en eut assez d’attendre. Elle s’empala sur son membre et le chevaucha avec furie. Leurs deux corps s’agitèrent dans une frénésie incontrôlable jusqu’à frémir sous un puissant orgasme.
– Oh seigneur ! Tu es incroyable, lâcha Duquesne, essoufflé, avant de reprendre d’un air plus sérieux, merde, j’espère au moins que tu prends la pilule.
Elle posa les mains sur les bras de son amant d’un jour et se pencha pour chuchoter à son oreille.
– Tu n’es pas assez pur pour enfanter, murmura-t-elle en reniflant l’odeur de sa peau.
– Pour qui te prends-tu, petite pétasse ? S’énerva d’emblée Duquesne, visiblement froissé par ses paroles.
Il voulut la repousser mais découvrit avec horreur qu’il ne pouvait plus bouger. Le poids de la jeune femme s’appesantit lourdement sur lui jusqu’à lui donner une sensation affreuse d’étouffement.
– Mais qu’est-ce que… oh mon Dieu !
Enfin, elle se redressa et Duquesne poussa un cri d’horreur. La belle jeune rousse aux yeux noisette revêtait désormais l’apparence d’un monstre aux veines saillantes qui sillonnaient son visage terreux. Un sourire machiavélique laissa apparaître des longues dents pointues. La chevelure flamboyante n’était plus qu’un amas de vipères se chevauchant les unes les autres. D’un seul coup de gueule, ses dents arrachèrent la chair du cou qu’elle mastiqua bruyamment. N’émettant plus que des borborygmes à peine audibles, Duquesne fixait malgré lui son reflet ensanglanté dans le rétroviseur, tandis que la démone le dévorait, dilacérant sa chair à grands coups de mâchoire. Le sang gicla dans tout l’habitacle.
Son festin enfin terminé, la démone fracassa le pare-brise pour s’extirper du véhicule et se laissa glisser jusqu’au sol. Elle observa son œuvre, s’en léchant encore les commissures de sa bouche lippue. Duquesne gisait sur son siège, les entrailles à l’air, le regard vitreux, fixant le plafonnier.
Même si son corps brunâtre et couvert de squames n’avait plus rien de féminin, ses formes n’en demeuraient pas moins subjectives. Du moins, jusqu’au buste. Son bassin large et velu surplombait deux jambes d’âne dont une entièrement faite d’airain. Après chacun de ses repas, la démone rampait sur le sol comme un serpent, le ventre repu. Elle donnait l’impression d’être indolente, flétrie, mais son métabolisme prenait quelques minutes pour reprendre des forces. De plus en plus à chaque repas.
Elle savait l’ange et la gargouille à sa recherche et ne devait pas traîner trop longtemps au risque de les voir débarquer, même s’il faisait encore jour. Elle redressa son corps lourd, frappant de son pied d’airain un arbre qui fut marqué par son sabot. Une fois debout, elle ramassa le manteau qui lui serait encore utile, tout comme le savoir qu’elle avait acquis en aspirant l’essence de vie de cette femme. Puis son corps devint transparent et s’enfonça lentement dans la terre encore sèche des lieux, rejoignant son antre, quelque part sous les rues de la ville.
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