Oberman
Je vous le dis avec simplicité, si…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Pour les efforts presque surnaturels que la religion fit faire, je n’y vois pas une grande preuve d’origine divine. Tous les genres de fanatisme ont produit des choses qui surprennent quand on est de sang-froid.
Quand vos dévots ont trente mille livres de rente, et qu’ils donnent beaucoup de sous aux pauvres, on vante leurs aumônes. Quand les bourreaux leur ouvrent le ciel, on crie que sans la grâce d’en haut, ils n’auraient jamais eu la force d’accepter une félicité éternelle. En général, je n’aperçois point ce que leurs vertus peuvent avoir qui m’étonnât à leur place. Le prix est assez grand: mais eux sont souvent bien petits. Pour aller droit, ils ont sans cesse besoin de voir l’enfer à gauche, le purgatoire à droite, et le ciel en face. Je ne dis pas qu’il n’y ait point d’exceptions; il me suffit qu’elles soient rares.
Si la religion a fait de grandes choses, c’est avec des moyens immenses. Celles que la bonté du coeur a faites tout naturellement, sont moins éclatantes peut-être, moins opiniâtres et moins prônées, mais plus sûres comme plus utiles.
Le stoïcisme eut aussi ses héros. Il les eut sans promesses éternelles, sans menaces infinies. Si un culte eût fait tant avec si peu, on en tirerait de belles preuves de son institution divine.
DATX A demain.
*
Examinez deux choses: si la religion n’est pas un des plus faibles moyens sur la classe qui reçoit ce qu’on appelle de l’éducation: et s’il n’est pas absurde qu’il ne soit donné de l’éducation qu’à la dixième partie des hommes.
Quand on a dit que le Stoïcien n’avait qu’une fausse vertu, parce qu’il ne prétendait pas à la vie éternelle, on a porté l’impudence du zèle à un excès rare.
C’est un exemple non moins curieux de l’absurdité où la fureur du dogme peut entraîner même un bon esprit, que ce mot du célèbre Tilotson: la véritable raison pour laquelle un homme est athée, c’est qu’il est méchant.
Je veux que les lois civiles se trouvent insuffisantes pour cette multitude que l’on ne forme pas, dont on ne s’inquiète pas, que l’on fait naître et qu’on abandonne au hasard des affections ineptes et des habitudes crapuleuse. Cela prouve seulement qu’il n’y a que misère et confusion sous le calme apparent des vastes Etats; que la politique, dans la véritable acception de ce mot, s’est absentée de notre terre où la diplomatie, où l’administration financière font des pays florissants pour les poèmes, et gagnent des victoires pour les gazettes.
Je ne veux point discuter une question compliquée: que l’histoire prononce! Mais n’est-il pas notoire que les terreurs de l’avenir ont retenu bien peu de gens disposés à n’être retenus par aucune autre chose. Pour le reste des hommes, il est des freins plus naturels, plus directs, et dès-lors plus puissants. Puisque l’homme avait reçu le sentiment de l’ordre, puisqu’il était dans sa nature, il fallait en rendre le besoin sensible à tous les individus. Il fût resté moins de scélérats que vos dogmes n’en laissent; et vous eussiez eu de moins tous ceux qu’ils font.
On dit que les premiers crimes mettent aussitôt dans le coeur le supplice du remords, et qu’ils y laissent pour toujours le trouble; et l’on dit qu’un athée, s’il est conséquent, doit voler son ami et assassiner son ennemi: c’est une des contradictions que je croyais voir dans les écrits des défenseurs de la foi. Mais il ne peut y en avoir, puisque les hommes qui écrivent sur des choses révellées n’auraient aucun prétexte qui excusât l’incertitude et les variations: ils en sont tellement éloignés, qu’ils n’en pardonnent pas même l’apparence à ces profanes qui annoncent avoir reçu en partage une raison faible et non inspirée, le doute et non l’infaillibilité.
Qu’importe, diront-ils encore, d’être content de soi-même si l’on ne croit pas à la vie future? Il importe au repos de celle-ci, laquelle est tout alors.
S’il n’y avait point d’immortalité, poursuivent-ils, qu’est-ce que l’homme vertueux aurait gagné à bien faire? Il y aurait gagné tout ce que l’homme vertueux estime, et perdu seulement ce que l’homme vertueux n’estime pas, c’est-à-dire ce que vos passions ambitionnent souvent malgré votre croyance.
Sans l’espérance et la terreur de la vie future, vous ne reconnaissez point de mobile: mais la tendance à l’ordre ne peut-elle faire une partie essentielle de nos inclinations, de notre instinct, comme la tendance à la conservation, à la reproduction? N’est-ce rien que de vivre dans le calme et la sécurité du juste?
Dans l’habitude trop exclusive de lier à vos désirs immortels et à vos idées célestes, tout sentiment magnanime, toute idée droite et pure, vous supposez toujours que tout ce qui n’est pas surnaturel est vil, que tout ce qui n’exalte pas l’homme jusqu’au séjour des béatitudes, le rabaisse nécessairement au niveau de la brute; que des vertus terrestres ne sont qu’un déguisement misérable; et qu’une âme bornée à la vie présente n’a que des désirs infâmes et des pensées immondes. Ainsi l’homme juste et bon, qui, après quarante ans de patience dans les douleurs, d’équité parmi les fourbes, et d’efforts généreux que le ciel doit couronner, viendrait à reconnaître la fausseté des dogmes qui faisaient sa consolation, et qui soutenaient sa vie laborieuse dans l’attente d’un repos céleste; ce sage dont l’âme est nourrie du calme de la vertu, et pour qui bien faire c’est vivre, changeant de besoins présents parce qu’il a changé de système sur l’avenir, et ne voulant plus du bonheur actuel parce qu’il pourrait bien ne pas durer toujours, va tramer une perfidie contre l’ancien ami qui n’a jamais douté de son coeur; il va s’occuper des moyens vils mais secrets d’obtenir de l’or et du pouvoir; et pourvu qu’il échappe à la justice des hommes, il va croire que son intérêt se trouve désormais à tromper les bons, à opprimer les malheureux, à ne garder de l’honnête homme qu’un dehors prudent, et à mettre dans son coeur tous les vices qu’il avait abhorré jusqu’alors? Sérieusement, je n’aimerais pas faire une pareille question à vos sectaires, à ces vertueux exclusifs; car s’ils me répondaient par la négative, je leur dirais qu’ils sont très-inconséquents, or il ne faut jamais perdre de vue que des inspirés n’ont pas d’excuse en cela; et s’ils osaient avancer l’affirmative, ils me feraient pitié.
Si l’idée de l’immortalité a tous les caractères d’un songe admirable, celle de l’anéantissement n’est pas susceptible d’une démonstration rigoureuse. L’homme de bien désire nécessairement de ne pas périr tout entier: n’est-ce pas assez pour l’affermir?
Si, pour être juste, on avait besoin de l’espoir d’une vie future, cette possibilité vague serait encore suffisante. Elle est superflue pour celui qui raisonne sa vie; les considérations du temps présent peuvent lui donner moins de satisfaction, mais elles le persuadent de même; car il a le besoin présent d’être juste. Les autres hommes n’écoutent que les intérêts du moment. Ils pensent au paradis quand il s’agit des rites religieux; mais dans les choses morales, la crainte des suites, celle de l’opinion, celle des lois, les penchants de l’âme sont leur seule règle. Les devoirs imaginaires sont fidèlement observés par quelques-uns; les véritables sont sacrifiés par presque tous quand il n’y a pas de danger temporel.
Donnez aux hommes la justesse de l’esprit et la bonté du coeur, vous aurez une telle majorité d’hommes de bien, que le reste sera entraîné par ses intérêts même les plus directs et les plus grossiers. Au contraire, vous rendez les esprits faux et les âmes petites. Depuis trente siècles, les résultats sont dignes de la sagesse des moyens. Tous les genres de contrainte ont des effets funestes, et des résultats éphémères: il faudra enfin persuader.
J’ai de la peine à quitter un sujet aussi important qu’inépuisable.
Je suis si loin d’avoir de la partialité contre le Christianisme, que je déplore ce que la plupart de ses zélateurs ne pensent guère à déplorer eux-mêmes. Je me plaindrais volontiers comme eux, de la perte du christianisme: avec cette différence néanmoins qu’ils le regrettent tel qu’il fut exécuté, tel même qu’il existait il y a un demi-siècle; et que je ne trouve pas que ce christianisme-là soit bien regrettable.
Les conquérants, les esclaves, les poètes, les prêtres païens et les nourrices parvinrent à défigurer les traditions de la Sagesse antique à force de mêler les races, de détruire les écrits, d’expliquer et de confondre les allégories, de laisser le sens profond et vrai pour chercher des idées absurdes qu’on puisse admirer, et de personnifier les êtres abstraits afin d’avoir beaucoup à adorer.
Les grandes conceptions étaient avilies. Le Principe de vie, l’Intelligence, la Lumière, l’Eternel n’était plus que le mari de Junon: l’Harmonie, la Fécondité, le lien des êtres, n’étaient plus que l’amante d’Adonis: la Sagesse impérissable n’était plus connue que par son hibou: les grandes idées de l’immortalité et de la rémunération consistaient dans la crainte de tourner une roue et dans l’espoir de se promener sous des rameaux verts. La Divinité indivisible était partagée en une multitude hiérarchique agitée de passions misérables: le résultat, du génie des races primitives, les emblèmes des lois universelles n’étaient plus que des pratiques superstitieuses, dont les enfants riaient dans les villes.
Rome avait changé le monde, et Rome changeait. La Terre inquiète, agitée, opprimée ou menacée, instruite et trompée, ignorante et désabusée, avait tout perdu sans avoir rien remplacé; encore endormie dans l’erreur, elle était déjà étonnée du bruit confus des vérités que la science cherchait.
Une même domination, les mêmes intérêts, la même terreur, le même esprit de ressentiment et de vengeance contre le Peuple-roi, tout rapprochait les nations. Leurs habitudes étaient interrompues, leurs constitutions n’étaient plus; l’amour de la cité, l’esprit de séparation, d’isolement, de haine pour les étrangers, s’était affaibli dans le désir général de résister aux vainqueurs de la terre, ou dans la nécessité d’en recevoir des lois: le nom de Rome avait tout réuni. Les vieilles religions des peuples n’étaient plus que des traditions de province: le Dieu du Capitole avait fait oublier leurs Dieux, et l’apothéose des empereurs le faisait oublier lui-même; partout, les autels les plus fréquentés étaient ceux des Césars.
C’était la plus grande époque de l’histoire du monde: il fallait élever un monument majestueux et simple sur ces monuments ruinés des diverses régions connues.
Il fallait une croyance sublime puisque la morale était méconnue: il fallait des dogmes impénétrables peut-être, mais nullement risibles, puisque les lumières s’étendaient. Puisque tous les cultes étaient avilis, il fallait un culte majestueux et digne de l’homme qui cherche à agrandir son âme par l’idée d’un Dieu du monde. Il fallait des rites imposants, rares, désirés, mystérieux mais simples, des rites comme surnaturels, mais aussi convenables à la raison de l’homme qu’à son coeur. Il fallait ce qu’un grand génie pouvait seul établir, et que je ne fais qu’entrevoir.
Mais vous avez fabriqué, raccommodé, essayé, corrigé, recommencé je ne sais quel amas incohérent de cérémonies triviales et de dogmes un peu propres à scandaliser les faibles: vous avez mêlé ce composé hasardeux à une morale quelquefois fausse, souvent fort belle, et habituellement austère, seul point sur lequel vous n’ayez pas été gauches. Vous passez quelques centaines d’années à arranger tout cela par inspiration; et votre lent ouvrage, industrieusement réparé, mais mal conçu, n’est fait pour durer qu’à-peu-près autant de temps que vous en mettez à l’achever.
Jamais on ne fit une maladresse plus surprenante que de confier le sacerdoce aux premiers venus, et d’avoir une populace d’hommes-de-Dieu. On multiplia hors de toute mesure ce sacrifice auguste dont la nature était essentiellement l’unité: on parut ne voir jamais que les effets directs et les convenances du moment: on mit partout des sacrificateurs et des confesseurs; on fit partout des prêtres et des moines, ils se mêlèrent de tout, et partout on en trouve des troupes dans le luxe ou dans la mendicité.
Cette multitude est commode, dit-on, pour les fidèles. Mais il n’est pas bon qu’en cela le peuple trouve ainsi toutes ses commodités au coin de sa rue. Il est insensé de confier les fonctions religieuses à des millions d’individus: c’est les abandonner continuellement aux derniers des hommes; c’est en compromettre la sainte dignité; c’est effacer l’empreinte sacrée dans un commerce trop habituel; c’est avancer de beaucoup l’instant ou doit périr tout ce qui n’a pas des fondements impérissables.
LETTRE XLV.
DATX Chessel, 27 juillet, VI.
*
*
Je n’ai jamais affirmé que ce fût une faiblesse d’avoir une larme pour des maux qui ne nous sont point personnels, pour un malheureux qui nous est étranger, mais qui nous est connu. Il est mort: c’est peu de chose, qui est-ce qui ne meurt pas? mais il a été constamment malheureux et triste; jamais l’existence ne lui a été bonne; il n’a encore eu que des douleurs, et maintenant il n’a plus rien. Je l’ai vu, je l’ai plaint: je le respectais, il était malheureux et bon. Il n’a pas eu des malheurs éclatants: mais en entrant dans la vie, il s’est trouvé sur une longue trace de dégoûts et d’ennuis; il y est resté, il y a vécu, il y a vieilli avant l’âge, il s’y est éteint.
Je n’ai pas oublié ce bien de campagne qu’il désirait, et que j’allai voir avec lui, parce que j’en connaissais le propriétaire. Je lui disais; vous y serez bien, vous y aurez des années meilleures, elles vous feront oublier les autres; vous prendrez cet appartement-ci, vous y serez seul et tranquille.—J’y serais heureux, mais je ne le crois pas.—Vous le serez demain, vous allez passer l’acte.—Vous verrez que je ne l’aurai point.
Il ne l’eut pas: vous savez comment tout cela tourna. La multitude des hommes vivants est sacrifiée à la prospérité de quelques-uns; comme le plus grand nombre des enfants meurt, et est sacrifié à l’existence de ceux qui resteront; comme des millions de glands le sont à la beauté des grands chênes qui doivent couvrir librement un vaste espace. Et, ce qui est déplorable, c’est que dans cette foule que le sort abandonne et repousse dans les marais bourbeux de la vie, il se trouve des hommes qui ne sauraient descendre comme leur sort, et dont l’énergie impuissante s’indigne en s’y consumant. Les lois générales sont fort belles: je leur sacrifierais volontiers un an, deux, dix ans même de ma vie; mais tout mon être, c’est trop: ce n’est rien dans la nature, c’est tout pour moi. Dans ce grand mouvement, sauve qui peut, dit-on: cela serait assez bien, si le tour de chacun venait tôt ou tard, ou si du moins on pouvait l’espérer toujours: mais quand la vie s’écoule, quoique l’instant de la mort reste incertain, l’on sait bien du moins que l’on s’en va. Dites-moi où est l’espérance de l’homme qui arrive à soixante ans sans avoir encore autre chose que de l’espérance! Ces lois de l’ensemble, ce soin des espèces, ce mépris des individus, cette marche des êtres est bien dure pour nous qui sommes des individus. J’admire cette providence qui taille tout en grand; mais comme l’homme est culbuté parmi les rognures! et que nous sommes plaisants de nous croire quelque chose! Dieux par la pensée, insectes pour le bonheur, nous sommes ce Jupiter dont le temple est aux petites maisons; il prend pour une cassolette d’encens l’écuelle de bois où fume la soupe qu’on apporte dans sa loge; il règne sur l’Olympe, jusqu’à l’instant où le plus vil geôlier lui donnant un soufflet, le rappelle à la vérité, pour qu’il baise la main et mouille de larmes son pain moisi.
Infortuné! vous avez vu vos cheveux blanchir, et dans tant de jours, vous n’en avez pas eu un de contentement, pas un; pas même le jour du mariage funeste, du mariage d’inclination qui vous a donné une femme estimable, et qui vous a perdu tous deux. Tranquilles, aimants, sages, vertueux, religieux, tous deux la bonté même, vous avez vécu plus mal ensemble que ces insensés que leurs passions entraînent, qu’aucun principe ne retient, et qui ne sauraient imaginer à quoi peut servir la bonté du coeur. Vous vous êtes marié pour vous aider mutuellement, disiez-vous, pour adoucir vos peines en les partageant, pour faire votre salut: et le même soir, le premier soir, mécontents l’un de l’autre et de votre destinée, vous n’eûtes plus d’autre vertu ni d’autre consolation à attendre que la patience de vous supporter jusqu’au tombeau. Quel fut donc votre malheur, votre crime? de vouloir le bien, de le vouloir trop, de ne pouvoir jamais le négliger, de le vouloir minutieusement et avec assez de passion pour ne le considérer que dans le détail du moment présent.
Vous voyez que je les connaissais. On paraissait me voir avec plaisir: on voulait me convertir; et quoique ce projet n’ait pas absolument réussi, nous jasions assez ensemble. C’est lui surtout dont le malheur me frappait. Sa femme n’était ni moins bonne ni moins estimable; mais plus faible, elle trouvait dans son abnégation un certain repos où devait s’engourdir sa douleur. Dévote avec tendresse, offrant ses amertumes, et remplie de l’idée d’une récompense future, elle souffrait, mais d’une manière qui n’était pas sans dédommagement. Il y avait d’ailleurs dans ses maux quelque chose de volontaire; elle était malheureuse par goût; et ses gémissements, comme ceux des saints, quoique très-pénibles quelquefois, lui étaient précieux et nécessaires.
Pour lui, il était religieux sans être absorbé par la dévotion: il était religieux par devoir, mais sans fanatisme, et sans faiblesses comme sans momerie; pour réprimer ses passions, et non pas pour en suivre une plus particulière. Je n’assurerais pas même qu’il ait joui de cette conviction sans laquelle la religion peut plaire, mais ne saurait suffire.
Ce n’est pas tout: on voyait comment il eût pu être heureux; on sentait même que les causes de son malheur n’étaient pas dans lui. Mais sa femme eût été à-peu-près la même, dans quelque situation qu’elle eût vécu: elle eût trouvé partout le moyen de se tourmenter et d’affliger les autres, en ne voulant que le bien, en ne s’occupant nullement d’elle-même, en croyant sans cesse se sacrifier pour tous; mais en ne sacrifiant jamais ses idées, en prenant sur elle tous les efforts, excepté celui de changer sa manière. Il semblait donc que son malheur appartînt en quelque sorte à sa nature; et on était plus disposé à s’en consoler et à prendre là-dessus son parti, comme sur l’effet d’une destinée irrévocable. Au contraire, son mari eût vécu comme un autre, s’il eût vécu avec tout autre qu’avec elle. On sait quel remède trouver à un mal ordinaire, et surtout à un mal qui ne mérite pas de ménagement: mais c’est une misère à laquelle on ne peut espérer de terme, de ne pouvoir que plaindre celle dont la perpétuelle manie nous déplaît avec amitié, nous harcèle avec douceur, et nous impatiente toujours sans se déconcerter jamais; qui ne nous fait mal que par une sorte de nécessité, qui n’oppose à notre indignation que des larmes pieuses, qui en s’excusant fait pis encore qu’elle n’avait fait; et qui avec de l’esprit, mais dans un aveuglément inconcevable, fait en gémissant tout ce qu’il faut pour nous pousser à bout.
Si quelques hommes ont été un fléau pour l’homme, ce sont bien les législateurs profonds qui ont rendu le mariage indissoluble, afin que l’on fut forcé de s’aimer. Pour compléter l’histoire de la sagesse humaine, il nous en manque un, qui voyant la nécessité de s’assurer de l’homme suspecté d’un crime et l’injustice de rendre malheureux en attendant son jugement celui qui peut être innocent, ordonne dans tous les cas vingt ans de cachot provisoirement, au lieu d’un mois de prison, afin que la nécessité de s’y faire adoucisse le sort du détenu et lui rende sa chaîne aimable.
On ne remarque pas assez quelle insupportable répétition de peines comprimantes, et souvent mortelles, produisent dans le secret des appartements, ces humeurs difficiles, ces manies tracassières, ces habitudes orgueilleuses à-la-fois et petites, où s’engagent, par hasard, sans le soupçonner et sans pouvoir s’en retirer, tant de femmes à qui on n’a jamais cherché à faire connaître le coeur humain. Elles achèvent leur vie avant d’avoir découvert qu’il est bon de savoir vivre avec les hommes: elles élèvent des enfants ineptes comme elles; c’est une génération de maux, jusqu’à ce qu’il survienne un tempérament heureux qui se forme lui-même un caractère; et tout cela, parce qu’on a cru leur donner une éducation très-suffisante en leur apprenant à coudre, danser, mettre le couvert et lire les psaumes en latin.
Je ne sais pas quel bien il peut résulter de ce qu’on ait des idées étroites, et je ne vois pas qu’une imbécile ignorance soit de la simplicité: l’étendue des vues produit au contraire moins d’égoïsme, moins d’opiniâtreté, plus de bonne-foi, une délicatesse officieuse, et cent moyens de conciliation. Chez les gens trop bornés, à moins que le coeur ne soit d’une bonté extrême, et qu’il faut rarement attendre, vous ne voyez qu’humeur, oppositions, entêtement ridicule, altercations perpétuelles; et la plus faible altercation devient en deux minutes une dispute pleine d’aigreur. Des reproches amers, des soupçons hideux, des manières brutes semblent, à la moindre occasion, brouiller ces gens-là pour jamais. Il y a cependant chez eux une chose heureuse, c’est que comme l’humeur est leur seul mobile, si quelque bêtise vient les divertir, ou si quelque tracasserie contre une autre personne vient les réunir, voilà mes gens qui rient ensemble et se parlent à l’oreille, après s’être traités avec le dernier mépris: une demi-heure plus tard, voici une fureur nouvelle; un quart-d’heure après cela chante ensemble. Il faut rendre à de telles gens cette justice qu’il ne résulte ordinairement rien de leur brutalité, si ce n’est un dégoût insurmontable dans ceux que des circonstances particulières engageraient à vivre avec eux.
Vous êtes hommes, vous vous dites chrétiens: et cependant, malgré les lois que vous ne sauriez désavouer, et malgré celles que vous adorez, vous fomentez, vous perpétuez une extrême inégalité entre les lumières et les sentiments des hommes. Cette inégalité est dans la nature; mais vous l’avez augmentée contre toute mesure, quand vous deviez au contraire travailler à la restreindre. Il faut bien que les prodiges de votre industrie soient une surabondance funeste, puisque vous n’avez ni le temps, ni les facultés de faire tant de choses indispensables. La masse des hommes est brute, inepte et livrée à elle-même; tous vos maux viennent de-là: ou ne les faites pas exister, ou donnez-leur une existence d’homme.
Que conclure, à la fin, de tous mes longs propos? C’est que l’homme étant peu de chose dans la nature, et étant tout pour lui-même, il devrait bien s’occuper un peu moins des lois du monde, et un peu plus des siennes; laisser peut-être celles des hautes-sciences qui sont sublimes, et qui n’ont pas séché une seule larme dans les hameaux et au quatrième étage; laisser peut-être certains arts admirables et inutiles; laisser des passions héroïques et funestes; tâcher, s’il se peut, d’avoir des institutions qui arrêtent l’homme et qui cessent de l’abrutir, d’avoir moins de science et moins d’ignorance; et convenir enfin que si l’homme n’est pas un ressort aveugle qu’il faille abandonner aux forces de la fatalité, que si ses mouvements ont quelque chose de spontané, la morale est la seule science de l’homme livré à la providence de l’homme.
Vous laissez aller sa veuve dans un couvent: vous faites très-bien, je crois. C’est-là qu’elle eût dû vivre: elle était née pour le cloître, mais je soutiens qu’elle n’y eût pas trouvé plus de bonheur. Ce n’est donc pas pour elle que je dis que vous faites bien. Mais en la prenant chez vous, vous étaleriez une générosité inutile; elle n’en serait pas plus heureuse. Votre bienfaisance prudente et éclairée se soucie peu des apparences, et ne considère dans le bien à faire, que la somme plus ou moins grande du bien qui doit en résulter.
LETTRE XLVI.
DATX Lyon, 2 août, VI.
Quand le jour commence, je suis abattu; je me sens triste et inquiet; je ne puis m’attacher à rien; je ne vois pas comment je remplirai tant d’heures. Quand il est dans sa force, il m’accable; je me retire dans l’obscurité, je tâche de m’occuper, et je ferme tout pour ne pas savoir qu’il n’a point de nuages. Mais lorsque sa lumière s’adoucit, et que je sens autour de moi ce charme d’une soirée heureuse qui m’est devenu si étranger, je m’afflige, je m’abandonne; dans ma vie commode, je suis fatigué de plus d’amertumes que l’homme pressé par le malheur. On m’a dit: vous êtes tranquille maintenant.
Le paralytique est tranquille dans son lit de douleur. Consumer les jours de l’âge fort, comme le vieillard passe les jours du repos! Toujours attendre, et ne rien espérer; toujours de l’inquiétude sans désirs, et de l’agitation sans objet; des heures constamment nulles; des conversations où l’on parle pour placer des mots, où l’on évite de dire des choses; des repas où l’on mange par excès d’ennui; de froides parties de campagne dont on n’a jamais désiré que la fin; des amis sans intimité; des plaisirs pour l’apparence; du rire pour contenter ceux qui bâillent comme vous; et pas un sentiment de joie dans deux années! Avoir sans cesse le corps inactif, la tête agitée, l’âme malheureuse, et n’échapper que fort mal dans le sommeil même à ce sentiment d’amertumes, de contrainte, et d’ennuis inquiets: c’est la lente agonie du coeur; ce n’est pas ainsi que l’homme devait vivre.
DATX 3 août.
S’il vit ainsi, me direz-vous, c’est donc ainsi qu’il devait vivre: ce qui existe est selon l’ordre; où seraient les causes, si elles n’étaient pas dans la nature? Il faudra que j’en convienne avec vous: mais cet ordre de choses n’est que momentané; il n’est point selon l’ordre essentiel, à moins que tout ne soit déterminé irrésistiblement. Si tout est nécessaire, il l’est que j’agisse comme s’il n’y avait point de nécessité: ce que nous disons est vain; il n’y a point de sentiment préférable au sentiment contraire, point d’erreur, point d’utilité. Mais s’il en est autrement, avouons nos écarts; examinons où nous en sommes; cherchons comment on pourrait réparer tant de pertes. La résignation est souvent bonne aux individus; elle ne peut être que fatale à l’espèce. C’est ainsi que va le monde, est le mot d’un bourgeois quand on le dit des misères publiques; ce n’est celui du sage que dans les cas particuliers.
Dira-t-on qu’il ne faut pas s’arrêter du beau imaginaire, au bonheur absolu; mais aux détails d’une utilité directe dans l’ordre actuel: et que la perfection n’étant pas accessible à l’homme, et surtout aux hommes, il est à-la-fois inutile et romanesque de les en entretenir. Mais la nature elle-même prépare toujours le plus pour obtenir le moins. Dans mille graines, une seule germera. Nous voudrions apercevoir quel serait le mieux possible, non pas précisément dans l’espoir de l’atteindre, mais afin de nous en approcher davantage que si nous envisagions seulement pour terme de nos efforts, ce qu’ils pourront en effet produire. Je cherche des données qui m’indiquent les besoins de l’homme; et je les cherche dans moi, pour me tromper moins. Je trouve dans mes sensations un exemple limité, mais sûr; et en observant le seul homme que je puisse bien sentir, je m’attache à découvrir quel pourrait être l’homme en général.
Vous seuls savez remplir votre vie, hommes simples et justes, pleins de confiance et d’affections expansives, de sentiment et de calme; qui sentez votre existence avec plénitude, et qui voulez voir l’oeuvre de vos jours! Vous placez votre joie dans l’ordre et la paix domestique, sur le front pur d’un ami, sur la lèvre heureuse d’une femme. Ne venez point vous soumettre dans nos villes à la médiocrité misérable, à l’ennui superbe. N’oubliez pas les choses naturelles: ne livrez pas votre coeur à la vaine tourmente des passions équivoques; leur objet toujours indirect, fatigue et suspend la vie jusqu’à l’âge infirme qui déplore trop lard le néant où se perdit la faculté de bien faire.
Je suis comme ces infortunés en qui une impression trop violente a pour jamais irrité la sensibilité de certaines fibres, et qui ne sauraient éviter de retomber dans leur manie toutes les fois que l’imagination, frappée d’un objet analogue, renouvelle en eux cette première émotion. Le sentiment des rapports me montre toujours les convenances harmoniques comme l’ordre et la fin de la nature. Ce besoin de chercher les résultats dès que je vois les données, cet instinct à qui il répugne que nous soyons en vain…… Croyez-vous que je le puisse vaincre? Ne voyez-vous pas qu’il est dans moi, qu’il est plus fort que ma volonté, qu’il m’est nécessaire, qu’il faut qu’il m’éclaire ou m’égare, qu’il me rende malheureux et que je lui obéisse? Ne voyez-vous pas que je suis déplacé, isolé, lassé; que je ne trouve rien, que l’ennui me tue. Je rejette tout ce qui passe; je me presse, je me hâte par dégoût; j’échappe au présent, je ne désire point l’avenir; je me consume, je dévore mes jours, et je me précipite vers le terme de mes ennuis, sans désirer rien après eux. On dit que le temps n’est rapide qu’à l’homme heureux: on dit faux; je le vois passer maintenant avec une vitesse que je ne lui connaissais pas. Puisse le dernier des hommes n’être jamais heureux ainsi!
Je ne vous le dissimule point, j’avais un moment compté sur quelque douceur intérieure: je suis bien désabusé. Qu’attendais-je en effet? que les hommes sussent arranger ces détails que les circonstances leur abandonnent, user des avantages que peuvent offrir ou les facultés intérieures, ou quelque conformité de caractère, établir et régler ces riens dont on ne se lasse pas, et qui peuvent embellir ou tromper les heures; qu’ils sussent ne point perdre dans l’ennui leurs années les plus tolérables, et n’être pas plus malheureux par leur maladresse que par le sort lui-même; qu’ils sussent vivre! Devais-je donc ignorer qu’il n’en est point ainsi; et ne savais-je pas assez que cette apathie, et surtout cette sorte de crainte et de défiance mutuelles, cette incertitude, cette ridicule réserve qui étant l’instinct des uns, devient le devoir des autres, condamnaient tous les hommes à se voir avec ennui, à se lier avec indifférence, à s’aimer avec lassitude, à se convenir inutilement, et à bâiller tous les jours ensemble, faute de se dire une fois, ne bâillons plus.
En toutes choses, et partout, les hommes perdent leur existence; ils se fâchent ensuite contre eux-mêmes, ils croient que ce fut leur faute. Malgré l’indulgence pour nos propres faiblesses, peut-être sommes-nous trop sévères en cela, trop portés à nous attribuer ce que nous ne pouvions éviter. Lorsque le temps est passé, nous oublions les détails de cette fatalité impénétrable dans ses causes, et à peine sensible dans ses résultats.
Tout ce qu’on espérait se détruit sourdement; toutes les fleurs se flétrissent, tous les germes avortent; tout tombe, comme ces fruits naissants qu’une gelée a frappés de mort, qui ne mûriront point, qui périront tous, mais qui végètent encore plus ou moins longtemps suspendus à la branche stérilisée, comme si la cause de leur ruine eût voulu rester inconnue.
On a la santé, l’intimité; on voit dans ses mains ce qu’il faut pour une vie assez douce: les moyens sont tout simples, tout naturels; nous les tenons, ils nous échappent pourtant. Comment cela se fait-il? La réponse serait longue et difficile: je la préférerais à bien des traités de philosophie; elle n’est pas même dans les trois mille lois de Pythagore.
Peut-être se laisse-t-on trop aller à négliger des choses indifférentes par elles-mêmes, et que pourtant il faut désirer, ou du moins recevoir, pour que les heures soient occupées sans langueur. Il y a une sorte de dédain, qui est une prétention fort vaine, mais à laquelle on se trouve entraîné sans y songer. On voit beaucoup d’hommes; chacun d’eux, livré à d’autres goûts, est ou se montre insensible à bien des choses dont nous ne voulons pas alors paraître plus émus que lui. Il se forme dans nous une certaine habitude d’indifférence et de renoncement; elle ne coûte point de sacrifices, mais elle augmente l’ennui. Ces riens qui pris chacun à part, étaient tous inutiles, devenaient bons par leur ensemble; ils entretenaient cette activité des affections qui fait la vie. Ils n’étaient pas des causes suffisantes de sensations, mais ils nous faisaient échapper au malheur de n’en plus avoir. Ces biens, si faibles, convenaient mieux à notre nature, que la puérile grandeur qui les rejette, et qui ne les remplacera pas. Le vide devient fastidieux à la longue; il dégénère en une morne habitude: et, bien trompés dans notre superbe indolence, nous laissons se dissiper en une triste fumée la lumière de la vie, faute du souffle qui l’animerait.
Je vous le répète, le temps fuit avec une vitesse qui s’accroît à mesure que l’âge change. Mes jours perdus s’entassent derrière moi: ils remplissent l’espace vague de leurs ombres sans couleur; ils amoncèlent leurs squelettes atténués: c’est le ténébreux simulacre d’un monument funèbre. Et si mon regard inquiet se détourne et cherche à se reposer sur la chaîne, jadis plus heureuse, des jours que prépare l’avenir; il se trouve que leurs formes pleines et leurs riantes images ont beaucoup perdu. Leurs couleurs pâlissent: cet espace voilé qui les embellissait d’une grâce céleste dans la magie de l’incertitude, découvre maintenant à nu leurs fantômes arides et chagrins. A la lueur austère qui les montre dans l’éternelle nuit, j’en discerne déjà le dernier qui s’avance seul sur l’abîme, et n’a plus rien devant lui.
Vous souvient-il de nos vains désirs, de nos projets d’enfant? La joie d’un beau ciel, l’oubli du monde, et la liberté des déserts!
Jeune enchantement d’un coeur vierge, qui croit au bonheur, qui veut ce qu’il désire, et ignore la vie! Simplicité de l’espérance, qu’êtes-vous devenue? Le silence des forêts, la pureté des eaux, les fruits naturels, l’habitude intime nous suffisaient alors. Le monde réel n’a rien qui remplace ces besoins d’un coeur juste, d’un esprit incertain, premier songe de nos premiers printemps.
Quand une heure plus favorable vient placer sur nos fronts une sérénité imprévue, quelque nuance fugitive de paix et de bien-être, l’heure suivante se hâte d’y fixer les traits chagrins et fatigués, les rides abreuvées d’amertumes qui en effacent pour jamais la candeur primitive.
Depuis cet âge qui est déjà si loin de moi, les instants épars qui ont pu rappeler l’idée du bonheur, ne forment pas dans ma vie un demi-jour que je dusse consentir à voir renouveler. C’est ce qui caractérise ma fatigante destinée: d’autres sont bien plus malheureux, mais j’ignore s’il fut jamais un homme moins heureux. Je me dis, que l’on est porté à la plainte; que l’on sent tous les détails de ses propres misères, tandis qu’on affaiblit, ou qu’on ignore celles que l’on n’éprouve pas soi-même: et pourtant je me crois juste, en pensant que l’on ne saurait moins jouir, moins vivre, être plus constamment au-dessous de ses besoins.
Je ne suis pas souffrant, impatienté, irrité; je suis lassé, abattu; je suis dans l’accablement. Quelquefois, à la vérité, un mouvement imprévu m’élance hors de la sphère étroite où je me sentais comprimé. Ce mouvement est si rapide, que je ne puis le prévenir: ce sentiment me remplit et m’entraîne sans que j’aie pensé à la vanité de son impulsion: je perds ainsi ce repos raisonné qui éternise nos maux, en les calculant avec son froid compas, avec ses formules savantes et mortelles.
Alors, j’oublie ces considérations accidentelles, chaînons misérables dont ma faiblesse a tissu le fragile lien: je vois seulement, d’un côté, mon âme avec ses forces et ses désirs, comme un principe moteur borné mais indépendant, que rien ne peut empêcher de s’éteindre à son terme, que rien aussi ne peut empêcher d’être selon sa nature; et de l’autre, toutes choses sur la terre humaine comme son domaine nécessaire, comme les moyens de son action, les matériaux de sa vie. Je méprise cette prudence timide et lente, qui pour des jouets qu’elle travaille, oublie la puissance du génie, laisse éteindre le feu du coeur, et perd à jamais ce qui fait la vie pour arranger des ombres puériles.
Je me demande ce que je fais; pourquoi je ne me mets pas à vivre; quelle force m’enchaîne, quand je suis libre; quelle faiblesse me retient quand je sens une énergie dont l’effort réprimé me consume; ce que j’attends, quand je n’espère rien; ce que je cherche ici, quand je n’y aime rien, n’y désire rien; quelle fatalité me force à faire ce que je ne veux point, sans que je voie comment elle me le fait faire?
Il est facile de s’y soustraire; il en est temps, il le faut: et à peine ce mot est dit, que l’impulsion s’arrête, l’énergie s’éteint, et me voilà replongé dans le sommeil où s’anéantit ma vie. Le temps coule uniformément: je me lève avec dégoût, je me couche fatigué, je me réveille sans désirs. Je m’enferme, et je m’ennuie: je vais dehors, et je gémis. Si le temps est sombre, je le trouve triste; et s’il est beau, je le trouve inutile. La ville m’est insipide, et la campagne m’est odieuse. La vue des malheureux m’afflige; celle des heureux ne me trompe point. Je ris amèrement quand je vois des hommes qui se tourmentent; et si quelques-uns sont plus calmes, je ris, en songeant qu’on les croit contents.
Je vois tout le ridicule du personnage que je fais; je me rebute, et je ris de mon impatience. Cependant je cherche dans chaque chose, le caractère bizarre et double qui la rend un moyen de nos misères; et ce comique d’oppositions qui fait de la terre humaine une scène contradictoire où toutes choses sont importantes au sein de la vanité de toutes choses. Je me précipite ainsi, ne sachant plus de quel côté me diriger. Je m’agite, parce que je ne trouve point d’activité; je parle, afin de ne point penser; je m’anime, par stupeur. Je crois même que je plaisante: je ris de douleur, et l’on me trouve gai. Voilà qui va bien, disent-ils, il prend son parti. Il faut que je le prenne, car je n’y pourrai plus tenir.
DATX 5 août.
Je crois, je sens que tout cela va changer. Plus j’observe ce que j’éprouve, plus j’en viendrais à me convaincre que les choses de la vie sont indiquées, préparées et mûries dans une marche progressive dirigée par une force inconnue.
Dès qu’une série d’incidents marche vers un terme, ce résultat qu’elle annonce, se trouve aussitôt un centre que beaucoup d’autres incidents environnent avec une tendance marquée. Cette tendance qui les unit au centre par des liens universels, nous le fait paraître comme un but qu’une intention de la nature se serait proposé, comme un chaînon qu’elle travaillerait à dessein selon ses lois générales, et où nous cherchons à découvrir, à pressentir dans des rapports individuels, la marche, l’ordre, et les harmonies du plan du monde.
Si nous y sommes trompés, c’est peut-être par notre seul empressement. Nos désirs cherchent toujours à anticiper sur l’ordre des événements, et leur impatience ne saurait attendre cette tardive maturité.
On dirait aussi qu’une volonté inconnue, qu’une intelligence d’une nature indéfinissable nous entraîne par des apparences, par la marche des nombres, par des songes dont les rapports avec les faits surpassent de beaucoup les probabilités du hasard. On dirait que tous les moyens lui servent à nous séduire, que les sciences occultes, que les résultats extraordinaires de la divination, et les vastes effets dus à des causes imperceptibles, sont l’ouvrage de cette industrie cachée; qu’elle précipite ainsi ce que nous croyons conduire; qu’elle nous égare, afin de varier le monde. Si vous voulez avoir un sentiment de cette force invisible, et de l’impuissance où l’ordre même se trouve de produire la perfection, calculez toutes les forces bien connues, et vous verrez qu’elles n’ont pas leur résultat direct. Faites plus; imaginez un ordre de choses où toutes les convenances particulières soient observées, où toutes les destinations particulières soient remplies: vous trouverez, je crois, que l’ordre de chaque chose ne produirait pas le véritable ordre des choses; que tout serait trop bien; que non-seulement ce n’est pas ainsi que va le monde, mais que ce n’est pas même ainsi qu’il pourrait aller, et qu’une perpétuelle déviation dans les détails opposés semble être la grande loi de l’universalité des choses.
Voici des faits sur un objet où les probabilités peuvent être calculées rigoureusement, des songes relatifs à la loterie de Paris. J’en ai connu douze ou quinze avant les tirages. La personne âgée qui les faisait, n’avait assurément ni le démon de Socrate, ni aucune donnée cabalistique: elle était pourtant mieux fondée à s’entêter de ses songes, que moi à l’en dissuader. La plupart furent réalisés: il y avait au moins vingt mille à parier contre un, que l’événement ne les justifierait pas ainsi. Elle fut séduite, elle rêva encore; elle mit, et rien alors ne se réalisa.
On n’ignore pas que les hommes sont trompés et par de faux calculs, et par la passion; mais, dans ce qui peut être supputé mathématiquement, est-il bien vrai que tous les siècles croient à ce qui n’a en sa faveur qu’autant d’incidents que le hasard en doit donner?
Moi-même qui assurément ne m’occupais guère de ces sortes de rêves, il m’est arrivé trois fois de rêver que je voyais les numéros sortis. Un de ces songes n’eut point de rapport avec l’événement du lendemain: le second en eut un aussi frappant que si l’on eût deviné un nombre sur quatre-vingt mille. Le dernier fut plus étrange: j’avais vu, dans cet ordre: 7, 39, 72, 81.. Je n’avais pas vu le cinquième numéro, et quant au troisième, je l’avais mal discerné, je n’étais pas assuré si c’était 72 ou 70. J’avais même noté tous deux, mais je penchai pour le 72. Pour cette fois, je voulus mettre au moins le quaterne; et je mis, 7, 39, 72, 81. Si j’eusse choisi le 70, j’eusse eu le quaterne, ce qui est déjà extraordinaire: mais ce qui l’est bien davantage, c’est que ma note faite exactement selon l’ordre dans lequel j’avais vu les quatre numéros, porta un terne déterminé, et que c’eût été un quaterne déterminé, si, en hésitant entre le 70 et le 72, j’eusse choisi le 70.
Est-il dans la nature une intention qui leurre les hommes, ou du moins beaucoup d’hommes? Serait-ce un de ses moyens, une loi nécessaire pour les faire ce qu’ils sont? ou bien, tous les peuples ont-ils été dans le délire, en trouvant que les choses réalisées surpassaient évidemment l’occurrence naturelle? La philosophie moderne le nie; elle nie tout ce qu’elle n’explique pas. Elle a remplacé celle qui expliquait ce qui n’était point.
Je suis loin d’affirmer, et même de croire positivement, qu’il y ait en effet dans la nature une force qui séduise les hommes, indépendamment du prestige de leurs passions; qu’il existe une chaîne occulte de rapports, soit dans les nombres, soit dans les affections, qui puisse faire juger, ou sentir d’avance, ces choses futures que nous croyons accidentelles. Je ne dis pas, cela est: mais n’y a-t-il point quelque témérité à dire, cela n’est pas?[37]
Serait-il même impossible que les pressentiments appartinssent à un mode particulier d’organisation, et qu’ils fussent impossibles aux autres hommes? Nous voyons, par exemple, que la plupart ne sauraient concevoir des rapports entre l’odeur qu’exhale une plante, et les moyens du bonheur du monde. Doivent-ils pour cela regarder comme une erreur de l’imagination le sentiment de ces rapports? Ces deux perceptions si étrangères l’une à l’autre pour plusieurs esprits, le sont-elles pour le génie qui peut suivre la chaîne qui les unit? Celui qui abattait les hautes têtes des pavots, savait bien qu’il serait entendu: il savait aussi que ses esclaves ne le comprendraient point, qu’ils n’auraient point son secret.
Vous ne prendrez pas tout ceci plus sérieusement que je ne le dis. Mais je suis las des choses certaines, et je cherche partout des voies d’espérance.
Si vous venez bientôt, cela pourra me donner un peu de courage: celui d’attendre toujours des lendemains est du moins quelque chose pour qui n’en a pas d’autre.