Oberman

Etienne Pivert de Senancour · Chapitre 2 sur 48 · partie 2/4

Pages du PDF

Oberman

Je vous le dis avec simplicité, si…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Je voudrais avoir un métier; il animerait mes bras, et endormirait ma tête. Un talent ne vaudrait pas cela: cependant si je savais peindre, je crois que je serais moins inquiet. J’ai été longtemps dans la stupeur; je regrette de m’être éveillé. J’étais dans un abattement plus tranquille que l’abattement actuel.

De tous les moments rapides et incertains où j’ai cru dans ma simplicité qu’on était sur la terre pour y vivre, aucun ne s’est embelli d’une erreur aussi durable, aucun ne m’a laissé de si profonds souvenirs que ces vingt jours d’oubli et d’espérance, où vers l’équinoxe de Mars, devant les rochers, près du torrent, entre la jacinthe heureuse et la simple violette, j’allai m’imaginer qu’il me serait donné d’aimer.

Je touchai ce que je ne devais jamais saisir. Sans goûts, sans espérance, j’aurais pu végéter ennuyé mais tranquille: je pressentais l’énergie humaine, mais dans ma vie ténébreuse, je supportais mon sommeil. Quelle force sinistre m’a ouvert le monde pour m’ôter les consolations du néant?

Entraîné dans une activité expansive; avide de tout aimer, de tout soutenir, de tout consoler; toujours combattu entre le besoin de voir changer tant de choses funestes, et cette conviction qu’elles ne seront point changées; je reste fatigué des maux de la vie, et plus indigné de la perfide séduction de ses plaisirs, l’oeil toujours arrêté sur l’immense amas des haines, des iniquités, des opprobres et des misères de la terre égarée.

Et moi! voici ma vingt-septième année: les beaux jours sont passés, je ne les ai pas même vus. Malheureux, dans l’âge du bonheur, qu’attendrai-je des autres âges? J’ai passé dans le vide et les ennuis la saison heureuse de la confiance et de l’espoir. Partout comprimé, souffrant, le coeur vide et navré, j’ai atteint, jeune encore, les regrets de la vieillesse. Dans l’habitude de voir toutes les fleurs de la vie se flétrir sous mes pas stériles, je suis comme ces vieillards que tout a fui: mais plus malheureux qu’eux, j’ai tout perdu longtemps avant de finir moi-même. Avec une âme avide, je ne puis reposer dans ce silence de mort.

Souvenir des ans dès longtemps passés, des choses à jamais effacées, des lieux qu’on, ne reverra pas, des hommes qui ont changé! Sentiment de la vie perdue!

Quels lieux furent jamais pour moi ce qu’ils sont pour les autres hommes? quels temps furent tolérables, et sous quel ciel ai-je trouvé le repos du coeur? J’ai vu le remuement des villes, et le vide des campagnes, et l’austérité des monts; j’ai vu la grossièreté de l’ignorance, et le tourment des arts; j’ai vu les vertus inutiles, les succès indifférents et tous les biens perdus dans tous les maux; l’homme et le sort, toujours inégaux, se trompant sans cesse, et dans la lutte effrénée de toutes les passions, l’odieux vainqueur recevoir pour prix de son triomphe le plus pesant chaînon des maux qu’il a su faire.

Si l’homme était conformé pour le malheur, je le plaindrais bien moins; et considérant sa durée passagère, je mépriserais pour lui comme pour moi le tourment d’un jour. Mais tous les biens l’environnent, mais toutes ses facultés lui commandent de jouir, mais tout lui dit, sois heureux: et l’homme a dit, le bonheur sera pour la brute; l’art, la science, la gloire, la grandeur seront pour moi. Sa mortalité, ses douleurs, ses crimes eux-mêmes ne sont que la plus faible moitié de sa misère. Je déplore ses pertes; l’indifférence, l’union, la possession tranquille. Je déplore cent années que mille millions d’êtres sensibles épuisent dans les sollicitudes et la contrainte, au milieu de ce qui ferait la sécurité, la liberté, la joie; et vivant d’amertume sur une terre voluptueuse, parce qu’ils ont voulu des biens imaginaires, et des biens exclusifs.

Cependant tout cela est peu de chose; car je ne le voyais point il y a un demi-siècle, et dans un demi-siècle je ne le verrai point.

Je me disais: s’il n’appartient pas à ma destinée inféconde de ramener à des moeurs primordiales une contrée circonscrite et isolée: si je dois m’efforcer d’oublier le monde, et me croire assez heureux d’obtenir pour moi des jours tolérables sur cette terre séduite; je ne demande alors qu’un bien, qu’une ombre dans ce songe vain dont je ne veux plus m’éveiller. Il reste sur la terre telle qu’elle est, une illusion qui peut encore m’abuser: elle est la seule; j’aurais la sagesse d’en être trompé; le reste n’en vaut pas l’effort. Voilà ce que je me disais alors: mais le hasard seul pouvait m’en permettre l’inestimable erreur. Le hasard est lent et incertain; la vie rapide, irrévocable: son printemps passe; et ce besoin trompé, en achevant de perdre ma vie, doit enfin aliéner mon coeur et altérer ma nature. Quelquefois déjà je sens que je m’aigris; je m’indigne, mes affections se resserrent; l’impatience rendra ma volonté farouche; et une sorte de mépris me porte à des desseins grands mais austères. Cependant cette amertume ne dure point dans toute sa force; et je m’abandonne ensuite, comme si je sentais que les hommes distraits, et les choses incertaines, et ma vie si courte ne méritent pas l’inquiétude d’un jour, et qu’un réveil sévère est inutile quand on doit sitôt s’endormir pour jamais.

 

LETTRE XXXVIII.

DATX Lyon, 8 mai, VI.

 

J’ai été jusqu’à Blammont, chez le chirurgien qui a remis si adroitement le bras de cet officier tombé de cheval en revenant de Chessel.

Vous n’avez pas oublié comment, lorsque nous entrâmes chez lui, à cette occasion, il y a plus de douze ans, il se hâta d’aller cueillir dans son jardin les plus beaux abricots; et comment, en revenant les mains pleines, ce vieillard, déjà infirme, heurta du pied le pas de la porte, ce qui fit tomber à terre presque tout le fruit qu’il tenait. Sa fille lui dit brusquement: voilà comme vous faites toujours; vous voulez vous mêler de tout, et c’est pour tout gâter; ne pouvez-vous pas rester sur votre chaise? c’est bien présentable à présent. Nous avions le coeur navré; car il souffrait et ne répondait rien. Le malheureux! il est plus malheureux encore. Il est paralytique; il est couché dans un véritable lit de douleurs, il n’a auprès de lui que cette misérable qui est sa fille. Depuis plusieurs mois il ne parle plus, mais le bras droit n’est pas encore attaqué, il s’en sert pour faire des signes. Il en fit que j’eus le chagrin de ne pouvoir expliquer: il voulait dire à sa fille de m’offrir quelque chose. Elle ne l’entendit pas, et cela arrive très-souvent. Lorsqu’il lui survint quelques affaires au-dehors, j’en profitai pour que son malheureux père sût du moins que ses maux étaient sentis, car il a encore une oreille assez bonne. Il me fit comprendre que cette fille, regardant sa fin comme très-prochaine, se refusait à tout ce qui pourrait diminuer de quelques sous l’héritage assez considérable qu’il lui laisse: mais que quoiqu’il en eût eu bien des chagrins, il lui pardonnait tout, afin de ne pas cesser d’aimer, à son dernier moment, le seul être qui lui restât à aimer. Un vieillard voir ainsi expirer sa vie! un père finir avec tant d’amertume dans sa propre maison! Et nos lois ne peuvent rien!

Il faut qu’un tel abîme de misères touche aux perceptions de l’immortalité. S’il était possible que dans un âge de raison, j’eusse manqué essentiellement à mon père, je serais malheureux toute la vie, parce qu’il n’est plus, et que ma faute serait aussi irréparable que monstrueuse. On pourrait dire, il est vrai, qu’un mal fait à celui qui ne le sent plus, qui n’existe plus, est actuellement chimérique en quelque sorte et indifférent, comme le sont les choses tout-à-fait passées. Je ne saurais le nier; et cependant j’en serais inconsolable. La raison de ce sentiment est bien difficile à trouver; car s’il n’était autre que le sentiment d’une chute avilissante dont on a perdu l’occasion de se relever avec une noblesse qui puisse consoler intérieurement, on trouverait ce même dédommagement dans la vérité de l’intention. Lorsqu’il ne s’agit que de notre propre estime, le désir d’une chose louable doit nous satisfaire comme son exécution. Celle-ci ne diffère du désir que par ses suites, et il n’en peut être aucune pour l’offensé qui ne vit plus. L’on voit pourtant le sentiment de cette injustice dont les effets ne subsistent plus, nous accabler encore, nous avilir, nous déchirer comme si elle devait avoir des résultats éternels. On dirait que l’offensé n’est qu’absent, et que nous devons retrouver les rapports que nous avions avec lui, mais dans un état de permanence que ne permettra plus de rien changer, de rien réparer, et où le mal sera perpétuel malgré nos remords.

L’esprit humain trouve toujours à se perdre dans cette liaison des choses effectuées avec leurs conséquences inconnues. Il pourrait imaginer que ces conceptions d’un ordre futur et d’une suite sans borne aux choses présentes, n’ont d’autres fondements que la possibilité de leurs suppositions, et qu’elles doivent être comptées parmi les moyens qui retiennent l’homme dans la diversité, dans les oppositions et dans la perpétuelle incertitude, où le plonge la perception incomplète des propriétés et de l’enchaînement des choses.

Puisque ma lettre n’est pas fermée, il faut que je vous cite Montaigne. Je viens de rencontrer par hasard un passage si analogue à l’idée dont j’étais occupé, que j’en ai été frappé et satisfait. Il y a dans cette conformité des pensées, un principe de joie secrète: c’est elle qui rend l’homme nécessaire à l’homme, parce qu’elle rend nos idées fécondes, parce qu’elle donne de l’assurance à notre imagination et confirme en nous l’opinion de ce que nous sommes.

On ne trouve point dans Montaigne ce que l’on cherche, on rencontre ce qui s’y trouve. Il faut l’ouvrir au hasard et c’est rendre une sorte d’hommage à sa manière. Elle est très-indépendante sans être burlesque, ou affectée; et je ne suis pas surpris qu’un anglais ait mis les Essais au-dessus de tout. On a reproché à Montaigne deux choses qui le font admirable, et dont je n’ai nul besoin de le disculper entre nous.

C’est au chapitre huitième du livre second qu’il dit: «Comme je scay, par une trop certaine expérience, il n’est aucune si douce consolation en la perte de nos amis, que celle que nous apporte la science de n’avoir rien oublié à leur dire, et d’avoir eu avec eux une parfaite et entière communication.»

Cette entière communication avec l’être moral semblable à nous et mis auprès de nous dans des rapports respectés, semble une partie essentielle du rôle qui nous est départi pour l’emploi de notre durée. Nous sommes mécontents de nous quand l’acte étant fini, nous avons perdu sans retour le mérite de l’exécution dans la scène qui nous était confiée.

Ceci prouve, me direz-vous peut-être, que nous pressentons une autre durée. Je vous l’accorde; et nous conviendrons aussi que le chien, qui ne veut plus alimenter sa vie parce que son maître a perdu la sienne, et qui s’élance dans le bûcher embrasé où l’on consume son corps, veut mourir avec lui, parce qu’il croit fermement le dogme de l’immortalité, et qu’il a la certitude consolante de le rejoindre dans un autre monde.

Je n’aime pas à rire de ce qu’on veut mettre à la place du désespoir, et cependant j’allais plaisanter si je ne m’étais retenu. La confiance dont l’homme se nourrit dans les opinions qu’il aime, et où il ne peut rien voir, est respectable, puisqu’elle diminue quelquefois l’amertume de ses misères; mais il y a quelque chose de comique dans cette inviolabilité religieuse dont il prétend l’environner. Il n’appellerait pas sacrilège celui qui assurerait qu’un fils peut sans crime égorger son père; il le conduirait à la maison des fous, et ne se fâcherait pas: mais il devient furieux si on ose lui dire que peut être il mourra comme un chêne ou un renard, tant il a peur de le croire. Ne saurait-il s’apercevoir qu’il prouve sa propre incertitude. Sa foi est aussi fausse que celle de certains dévots qui crieraient à l’impiété si l’on doutait qu’un poulet mangé, le vendredi, pût nous plonger dans l’enfer, et qui pourtant en mangent en secret; tant il y a de proportion entre la terreur d’un supplice éternel, et le plaisir de manger deux bouchées de viande sans attendre le dimanche.

Que ne prend-on le parti de laisser à la libre fantaisie de chacun les choses dont on peut rire, et même les espérances que tous ne peuvent également recevoir. La morale gagnerait beaucoup à abandonner la force d’un fanatisme éphémère, pour s’appuyer avec majesté sur l’inviolable évidence. Si vous voulez des principes qui parlent au coeur, rappelez ceux qui sont dans le coeur de tout homme bien organisé.

Dites: sur une terre de plaisirs, et de tristesse; la destination de l’homme est d’accroître le sentiment de la joie, de féconder l’énergie expansive; et de combattre, dans tout ce qui sent, le principe de l’avilissement et des douleurs…….

 

*

 

TROISIÈME FRAGMENT.

De l’expression romantique, et du RANZ DES VACHES.

 

…Le romanesque séduit les imaginations vives et fleuries; le romantique suffit seul aux âmes profondes, à la véritable sensibilité. La nature est pleine d’effets romantiques dans les pays simples: une longue culture les détruit dans les terres vieillies, surtout dans les plaines dont l’homme s’assujettit facilement toutes les parties.

Les effets romantiques sont les accents d’une langue primitive que les hommes ne connaissent pas tous, et qui devient étrangère à plusieurs contrées. On cesse bientôt de les entendre, quand on ne vit plus avec eux; et cependant cette harmonie romantique est la seule qui conserve à nos coeurs les couleurs de la jeunesse et la fraîcheur de la vie. L’homme de la société ne sent plus ces effets trop éloignés de ses habitudes: il finit par dire, Que m’importe? Il est comme ces tempéraments fatigués du feu desséchant d’un poison lent et habituel; il se trouve vieilli dans l’âge de la force, et les ressorts de la vie sont relâchés en lui, quoiqu’il garde l’extérieur d’un homme.

Mais vous, que le vulgaire croit semblables à lui, parce que vous vivez avec simplicité, parce que vous avez du génie sans avoir les prétentions de l’esprit, ou simplement parce qu’il vous voit vivre, et que, comme lui, vous mangez et vous dormez; hommes primitifs, jetez ça et là dans le siècle vain, pour conserver la trace des choses naturelles, vous vous reconnaissez, vous vous entendez dans une langue que la foule ne sait point, quand le soleil d’octobre paraît dans les brouillards sur les bois jaunis; quand un filet d’eau coule et tombe dans un pré fermé d’arbres, au coucher de la lune; quand sous le ciel d’été, dans un jour sans nuages, une voix de femme chante à quatre heures, un peu au loin, au milieu des murs et des toits d’une grande ville.

Imaginez une plaine d’une eau limpide et blanche. Elle est vaste, mais circonscrite; sa forme oblongue et un peu circulaire, se prolonge vers le couchant d’hiver. Des sommets élevés, des chaînes majestueuses la ferment de trois côtés. Vous êtes assis sur la pente de la montagne, au-dessus de la grève du nord, que les flots quittent et recouvrent. Des rochers perpendiculaires sont derrière vous; ils montent jusqu’à la région des nues: le triste vent du pôle n’a jamais soufflé sur cette rive heureuse. A votre gauche, les montagnes s’ouvrent, une vallée tranquille s’étend dans leurs profondeurs, un torrent descend des cimes neigeuses qui la ferment: et quand le soleil du matin paraît entre leurs dents glacées, sur les brouillards, quand des voix de la montagne indiquent les chalets, au-dessus des prés encore dans l’ombre; c’est le réveil d’une terre primitive, c’est un monument de nos destinées méconnues!

Voici les premiers moments nocturnes; l’heure du repos et de la tristesse sublime. La vallée est fumeuse, elle commence à s’obscurcir. Vers le midi, le lac est dans la nuit: les immenses rochers qui le ferment, sont une zone ténébreuse sous le dôme glacé qui les surmonte, et qui semble retenir dans ses frimas la lumière du jour. Ses derniers feux jaunissent les nombreux châtaigniers sur les rocs sauvages; ils passent en longs traits sous les hautes flèches du sapin alpestre; ils brunissent les monts; ils allument les neiges; ils embrasent les airs; et l’eau sans vagues, brillante de lumière et confondue avec les cieux, est devenue infinie comme eux, et plus pure encore, plus éthérée, plus belle. Son calme étonne, sa limpidité trompe, la splendeur aérienne qu’elle répète semble creuser ses profondeurs; et sous ses monts séparés du globe et comme suspendus dans les airs, vous trouvez à vos pieds le vide des cieux et l’immensité du monde. Il y a là un temps de prestige et d’oubli. L’on ne sait plus où est le ciel, où sont les monts, ni sur quoi l’on est porté soi-même; on ne trouve plus de niveau, il n’y a plus d’horizon; les idées sont changées, les sensations inconnues, vous êtes sortis de la vie commune. Et lorsque l’ombre a couvert cette vallée d’eau; lorsque l’oeil ne discerne plus ni les objets, ni les distances; lorsque le vent du soir a soulevé les ondes: alors, vers le couchant, l’extrémité du lac reste seule éclairée d’une pâle lueur, mais tout ce que les monts entourent n’est qu’un gouffre indiscernable; et au milieu des ténèbres et du silence, vous entendez à mille pieds sous vous, s’agiter ces vagues toujours répétées, qui passent et ne cessent point, qui frémissent sur la grève à intervalles égaux, qui s’engouffrent dans les roches, qui se brisent sur la rive, et dont les bruits romantiques semblent résonner d’un long murmure dans l’abîme invisible.

C’est dans les sons que la nature a placé la plus forte expression du caractère romantique: et c’est surtout au sens de l’ouïe que l’on peut rendre sensibles, en peu de traits et d’une manière énergique, les lieux et les choses extraordinaires. Les odeurs occasionnent des perceptions rapides et immenses, mais vagues: celles de la vue semblent intéresser davantage l’esprit que le coeur: on admire ce qu’on voit, mais on sent ce qu’on entend[29]. La voix d’une femme aimée sera plus belle encore que ses traits; les sons que rendent des lieux sublimes feront une impression plus profonde et plus durable que leurs formes. Je n’ai point vu de tableau des Alpes qui me les rendît présentes, comme le peut faire un air vraiment alpestre.

Le Ranz des vaches ne rappelle pas seulement des souvenirs, il peint. Je sais que Rousseau a dit le contraire, mais je crois qu’il s’est trompé. Cet effet n’est point imaginaire: il est arrivé que deux personnes parcourant séparément les planches de tableaux pittoresques de la Suisse, on dit toutes deux à la vue du Grimsel: voilà où il faut entendre le ranz des vaches. S’il est exprimé d’une manière plus juste que savante, si celui qui le joue le sent bien; les premiers sons vous placent dans les hautes vallées, près des rocs nus et d’un gris roussâtre, sous le ciel froid, sous le soleil ardent. On est sur la croupe des sommets arrondis et couverts de pâturages. On se pénètre de la lenteur des choses, et de la grandeur des lieux: on y trouve la marche tranquille des vaches, et le mouvement mesuré de leurs grosses cloches, près des nuages, dans l’étendue doucement inclinée depuis la crête des granits inébranlables jusqu’aux granits ruinés des ravins neigeux. Les vents frémissent d’une manière austère dans les mélèzes éloignés: on discerne le roulement du torrent caché dans les précipices qu’il s’est creusé durant de longs siècles. A ces bruits solitaires dans l’espace, succèdent les accents hâtés et pesants des Küheren[30], expression nomade d’un plaisir sans gaîté, d’une joie des montagnes. Les chants cessent; l’homme s’éloigne; les cloches ont passé les mélèzes: on n’entend plus que le choc des cailloux roulants, et la chute interrompue des marbres que le torrent pousse vers les vallées. Le vent apporte ou recule ces sons alpestres; et quand il les perd, tout paraît froid, immobile et mort. C’est le domaine de l’homme qui n’a pas d’empressement: il sort du toit, bas et large, que de lourdes pierres assurent contre les tempêtes: si le soleil est brûlant, si le vent est fort, si le tonnerre roule sous ses pieds, il ne le sait pas. Il marche du côté où les vaches doivent être, elles y sont; il les appelle, elles se rassemblent, elles s’approchent successivement; et il retourne avec la même lenteur, chargé de ce lait destiné aux plaines qu’il ne connaîtra pas. Les vaches s’arrêtent, elles ruminent; il n’y a plus de mouvement visible, il n’y a plus d’hommes. L’air est froid, le vent a cessé avec la lumière du soir; il ne reste que la lueur des neiges antiques, et la chute des eaux dont le bruissement sauvage, en s’élevant des abîmes, semble ajouter à la permanence silencieuse des hautes cimes, et des glaciers, et de la nuit.

 

LETTRE XXXIX.

DATX Lyon, 11 mai, VI.

 

Ce que peut avoir de séduisant la multitude de rapports qui lient chaque individu à ceux de son espèce et à l’univers; cette attente expansive que donne à un coeur jeune tout un monde à expérimenter; ce dehors inconnu et fantastique, ce prestige est décoloré, fugitif, évanoui. Ce monde terrestre offert à l’action de mon être est devenu aride et nu: j’y cherchais la vie de l’âme, il ne la contient pas.

J’ai vu la vallée doucement éclairée dans l’ombre, sous le voile humide, charme vaporeux du matin; elle était belle. Je l’ai vue changer et se flétrir: l’astre qui consume a passé sur elle; il l’a embrasée, il l’a fatiguée de lumière; il l’a laissée sèche, vieillie et d’une stérilité pénible à voir. Ainsi s’est levé lentement, ainsi s’est dissipé le voile heureux de nos jours. Il n’y a plus de ces demi-ténèbres, de ces espaces cachés qui plaisent tant à pénétrer. Il n’y a plus de clartés douteuses où se puissent reposer mes yeux. Tout est aride et fatigant, comme le sable qui brûle sous le ciel de Zaara: et toutes les choses de la vie dépouillées de ce revêtement, présentent, dans une vérité rebutante, le savant et triste mécanisme de leur squelette découvert. Leurs mouvements continus, nécessaires, irrésistibles m’entraînent sans m’intéresser, et m’agitent sans me faire vivre.

Voilà plusieurs années que le mal menace, se prépare, se décide, se fixe. Si le malheur du moins ne vient rompre cet uniforme ennui, il faudra que tout cela finisse.

 

LETTRE XL.

DATX Lyon, 14 mai, VI.

 

J’étais près de la Saône, derrière le long mur où nous marchions autrefois ensemble, lorsque nous parlions de Tinian au sortir de l’enfance, que nous aspirions au bonheur, que nous avions l’intention de vivre. Je considérais cette rivière qui coulait de même qu’alors; et ce ciel d’automne aussi tranquille, aussi beau que dans ces temps-là dont il ne subsiste plus rien. Une voiture venait: je me retirai insensiblement; et je continuai à marcher les yeux occupés des feuilles jaunies que le vent promenait sur l’herbe sèche, et dans la poussière du chemin. La voiture s’arrêta, M.me Del** était seule avec sa fille, âgée de six ans. Je montai et j’allai jusqu’à sa campagne, où je ne voulus pas entrer. Vous savez que M.me Del** n’a pas vingt-cinq ans, et qu’elle est bien changée: mais elle parle avec la même grâce simple et parfaite; ses yeux ont une expression plus douloureuse et non moins belle. Nous n’avons rien dit de son mari: vous vous rappelez qu’il n’a guères que trente ans de plus qu’elle, et que c’est une sorte de financier fort instruit quand il s’agit de l’or, mais nul dans tout le reste. Femme infortunée! Voilà une vie perdue: et le sort semblait la lui promettre si heureuse! Que lui manquait-il pour mériter le bonheur, et pour faire le bonheur d’un autre! Quel esprit! quelle âme! quelle pureté d’intentions! Tout cela est inutile. Il y a bientôt cinq ans que je ne l’avais vue. Elle renvoyait sa voiture à la ville: je me fis descendre auprès de l’endroit où elle m’avait rencontré; j’y restai fort tard.

Comme j’allais rentrer, un homme âgé, faible, et qui paraissait abattu par la misère, s’approcha de moi en me regardant beaucoup: il me nomma, et me demanda quelques secours. Je ne sus pas le reconnaître pour le moment; mais ensuite je fus accablé en me rappelant que ce ne pouvait être que ce professeur de troisième, si laborieux et si bon. Je me suis informé ce matin: mais je ne sais si je pourrai découvrir le triste grenier où sans doute il passe ses derniers jours. L’infortuné aura cru que je ne voulais pas le reconnaître. Si je le trouve, il faut qu’il ait une chambre et quelques livres qui lui rendent ses habitudes; car il me semble qu’il y voit encore bien. Je ne sais ce que je dois lui promettre de votre part, marquez-le moi: comme il ne s’agit pas d’un moment, mais du reste de sa vie, je ne ferai rien sans avoir vos intentions.

J’avais passé plus d’une heure je crois, à hésiter de quel côté j’irais pour marcher un peu. Quoique cet endroit fût plus loin de ma demeure, j’y fus comme entraîné: apparemment c’était par le besoin d’une tristesse qui pût convenir à celle dont j’étais déjà rempli.

J’aurais volontiers affirmé que je ne la reverrais jamais. C’était une chose comme résolue, et cependant….. Son idée, quoiqu’affaiblie par le découragement, par le temps, par l’affaiblissement même de ma confiance à un genre d’affections trop trompées et trop inutiles, son idée se trouvait comme liée aux sentiments de mon existence et de ma durée au milieu des choses. Je la voyais en moi, mais comme le souvenir ineffaçable d’un songe passé, comme ces idées de bonheur dont on garde l’empreinte, et qui ne sont plus de mon âge.

Car je suis un homme fait: les dégoûts m’ont mûri: grâce à ma destinée, je n’ai d’autre maître que ce peu de raison qu’on reçoit d’en haut, sans savoir pourquoi. Je ne suis point sous le joug des passions; les désirs ne m’égarent point; la volupté ne me corrompra pas. J’ai laissé là toutes ces futilités des âmes fortes: je n’aurai point le ridicule de jouir des choses romanesques dont on doit revenir, ni d’être dupe d’un beau sentiment. Je me sens en état de voir avec indifférence un site heureux, un beau ciel, une action vertueuse, une scène touchante; et si j’y mettais assez d’importance, je pourrais, comme l’homme du meilleur ton, bâiller toujours en souriant toujours, m’amuser consumé de chagrins, et mourir d’ennui avec beaucoup de calme et de dignité.

Dans le premier moment, j’ai été surpris de la voir, et maintenant je le suis encore, parce que je ne vois pas à quoi cela peut mener. Mais quelle nécessité y a-t-il que cela mène à quelque chose? que d’incidents isolés dans le cours du monde, ou qui n’ont pas de résultats que nous puissions connaître! Je ne parviens pas à me défaire de cette sorte d’instinct qui cherche une suite et des conséquences à chaque chose, surtout à celles que le hasard amène. Je veux toujours y voir, et l’effet d’une intention, et un moyen de la nécessité. Je m’amuse de ce singulier penchant: il nous a fourni plus d’une occasion de rire ensemble; et, dans ce moment-ci, je ne le trouve point du tout incommode.

Il est certain que si j’avais su la rencontrer, je n’aurais pas été de ce côté: je crois pourtant que j’aurais eu tort. Un rêveur doit tout voir; et un rêveur n’a malheureusement pas grand chose à craindre. Faudrait-il d’ailleurs éviter tout ce qui tient à la vie de l’âme, et tout ce qui l’avertit de ses pertes? le pourrait-on? Une odeur, un son, un trait de lumière me diront de même qu’il y a autre chose dans la nature humaine que digérer et m’assoupir. Un mouvement de joie dans le coeur du malheureux, ou le soupir de celui qui jouit, tout m’avertira de cette mystérieuse combinaison dont l’intelligence entretient et change sans cesse la suite infinie, et dont les corps ne sont que les matériaux qu’une idée éternelle arrange comme les figures d’une chose invisible, qu’elle roule comme des dés, qu’elle calcule comme des nombres.

Revenu sur le bord de la Saône, je me disais après l’avoir quittée: l’oeil est incompréhensible! Non-seulement il reçoit pour ainsi dire l’infini, mais il semble le reproduire. Il voit tout un monde; et ce qu’il rend, ce qu’il peut, ce qu’il exprime est plus vaste encore. Une grâce qui entraîne tout, une éloquence douce et profonde, une expression plus étendue que les choses exprimées, l’harmonie qui fait le lien universel, tout cela est dans l’oeil d’une femme. Tout cela, et plus encore, est dans la voix illimitée de celle qui sent. Lorsqu’elle parle, elle tire de l’oubli les affections et les idées, elle éveille l’âme de sa léthargie, elle l’entraîne et la conduit dans tout le domaine de sa vie morale. Lorsqu’elle chante, il semble qu’elle agite les choses, qu’elle les déplace, qu’elle les forme, et qu’elle crée des sentiments nouveaux. La vie naturelle n’est plus la vie ordinaire: tout est romantique, animé, enivrant. Là, assise en repos, ou occupée d’autre chose, elle nous emporte, elle nous précipite avec elle dans le monde immense; et notre vie s’agrandit de ce mouvement sublime et calme. Combien, alors, paraissent froids ces hommes qui se remuent tant pour de si petites choses; dans quel néant ils nous retiennent, et qu’il est fatigant de vivre parmi des êtres turbulents et muets!

Mais quand tous les efforts, tous les talents, tous les succès, et tous les dons du hasard ont formé un visage admirable, un corps parlait, une manière fine, une âme grande, un coeur délicat, un esprit étendu; il ne faut qu’un jour pour que l’ennui et le découragement commencent à tout anéantir dans le vide d’un cloître, dans les dégoûts d’un mariage trompeur, dans la nullité d’une vie fastidieuse.

Je veux continuer à la voir. Elle n’attend plus rien; nous serons bien ensemble. Elle ne sera pas surprise que je sois consumé d’ennui, et je n’ai point à craindre d’ajouter au sien. Notre situation est fixe, et tellement, que je ne changerai pas la mienne en allant chez elle dès qu’elle aura quitté la campagne.

Je me figure déjà avec quelle grâce riante et fatiguée, elle reçoit une société qui l’excède; et avec quelle impatience elle attend le lendemain des jours de plaisir.

Je vois tous les jours à-peu-près les mêmes ennuis. Les concerts, les soirs, tous ces passe-temps sont le travail des prétendus heureux: il leur est à charge, comme celui de la vigne l’est à l’homme de journée; et davantage, car il ne porte pas avec lui sa consolation, il ne produit rien.

 

LETTRE XLI.

DATX Lyon, 18 mai, VI.

 

L’on dirait que le sort s’attache à ramener l’homme sous la chaîne qu’il a voulu secouer malgré le sort. Que m’a-t-il servi de tout quitter pour chercher une vie plus libre? Si j’ai vu des choses selon ma nature, ce ne fut qu’en passant, sans en jouir, et comme pour redoubler en moi l’impatience de les posséder.

Je ne suis point l’esclave des passions, je suis plus malheureux, leur vanité ne me trompera point; mais enfin ne faut-il pas que la vie soit remplie par quelque chose? Quand l’existence est vide, peut-elle satisfaire? Si la vie du coeur n’est qu’un néant agité, ne vaut-il pas mieux la laisser pour un néant plus tranquille? Il me semble que l’intelligence cherche un résultat: je voudrais que l’on me dît quel est celui de ma vie. Je veux quelque chose qui voile et entraîne mes heures; car je ne saurais toujours les sentir rouler si pesamment sur moi, seules et lentes, sans désirs, sans illusions, sans but. Si je ne puis connaître de la vie que ses misères, est-ce un bien de l’avoir reçue? est-ce une sagesse de la conserver?

Vous ne pensez pas que trop faible contre les maux de l’humanité, je n’ose même en soutenir la crainte: vous me connaissez mieux. Ce n’est point dans le malheur que je songerais à rejeter la vie: la résistance éveille l’âme et lui donne une attitude plus fière; l’on se retrouve enfin, quand il faut lutter contre de grandes douleurs; on peut se plaire dans son énergie, on a du moins quelque chose à faire. Mais ce sont les embarras, les ennuis, les contraintes, l’insipidité de la vie qui me fatiguent et me rebutent. L’homme passionné peut se résoudre à souffrir, puisqu’il prétend jouir un jour; mais quelle considération peut soutenir l’homme qui n’attend rien. Je suis las de mener une vie si vaine. Il est vrai que je pourrais prendre patience encore; mais ma vie passe sans que je fasse rien d’utile, et sans que je jouisse, sans espoir, comme sans paix. Pensez-vous qu’avec une âme indomptable, tout cela puisse durer de longues années?

Je croirais qu’il y a aussi une raison des choses physiques; et que la nécessité elle-même a une marche suivie, une sorte de fin que l’intelligence peut pressentir. Je me demande quelquefois où me conduira cette contrainte qui m’enchaîne à l’ennui, cette apathie d’où je ne puis jamais sortir; cet ordre de choses nul et insipide dont je ne saurais me débarrasser, où tout manque, diffère, s’éloigne; où toute probabilité s’évanouit; où l’effort est détourné; où tout changement avorte; où l’attente est toujours trompée, même celle d’un malheur du moins énergique; où l’on dirait qu’une volonté ennemie s’attache à me retenir dans un état de suspension et d’entraves, à me leurrer par des choses vagues et des espérances évasives, afin de consumer ma durée entière sans qu’elle ait rien atteint, rien produit, rien possédé. Je revois le triste souvenir des longues années perdues. J’observe comment cet avenir qui séduit toujours, change et s’amoindrit en s’approchant. Frappé d’un souffle de mort à la lueur funèbre du présent, il se décolore dès l’instant où l’on veut jouir; et laissant derrière lui les séductions qui le masquaient et le prestige déjà vieilli, il passe seul, abandonné, traînant avec pesanteur son spectre épuisé et hideux, comme s’il insultait à la fatigue que donne le glissement sinistre de sa chaîne éternelle: lorsque je pressens cet espace désenchanté où vont se traîner les restes de ma jeunesse et de ma vie; et que ma pensée cherche à suivre d’avance la pente uniforme où tout coule et se perd; que trouvez-vous que je puisse attendre à son terme, et qui pourrait me cacher l’abîme où tout cela va finir? Ne faudra-t-il pas bien que, las et rebuté, quand je suis assuré de ne pouvoir rien, je cherche au moins du repos? Et quand une force inévitable pèse sur moi sans relâche, comment reposerai-je, si ce n’est en me précipitant moi-même?

Il faut que toute chose ait une fin selon sa nature. Puisque ma vie relative est retranchée du cours du monde, pourquoi végéter longtemps encore inutile au monde et fatigant à moi-même? Pour le vain instinct d’exister! Pour respirer et avancer en âge! Pour m’éveiller amèrement quand tout repose, et chercher les ténèbres quand la terre fleurit: pour n’avoir que le besoin des désirs, et ne connaître que le songe de l’existence: pour rester déplacé, isolé sur la scène des afflictions humaines, quand nul n’est heureux pur moi, quand, je n’ai que l’idée du rôle d’un homme: pour tenir à une vie perdue, lâche esclave que la vie repousse et qui s’attache à son ombre, avide de l’existence, comme si l’existence réelle lui était laissée, et voulant être misérablement faute d’oser n’être plus!

Que me feront tous ces sophismes d’une philosophie douce et flatteuse, vain déguisement d’un instinct pusillanime, vaine sagesse des patients qui perpétue les maux si bien supportés, et qui légitime notre servitude par une nécessité imaginaire.

Attendez, me dira-t-on, le mal moral s’épuise par sa durée même: attendez; les temps changeront, et vous serez satisfait; ou s’ils restent semblables, vous serez changé vous-même. En usant du présent tel qu’il est, vous aurez affaibli le sentiment trop impétueux d’un avenir meilleur; et quand vous aurez toléré la vie, elle deviendra bonne à votre coeur plus tranquille.—Une passion cesse, une perte s’oublie, un malheur se répare: moi, je n’ai point de passions, je ne plains ni perte ni malheur, rien qui puisse cesser, qui puisse être oublié, qui puisse être réparé. Une passion nouvelle peut distraire de celle qui vieillit: mais où trouverai-je un aliment pour mon coeur quand il aura perdu cette soif qui le consume? Il désire tout, il veut tout, il contient tout. Que mettre à la place de cet infini qu’exige ma pensée? Les regrets, s’oublient, d’autres biens les effacent: mais quels biens pourront tromper des regrets universels? Tout ce qui est propre à la nature humaine appartient à mon être; il a voulu s’en nourrir selon sa nature, il s’est épuisé sur une ombre impalpable: savez-vous quelque bien qui console du regret du monde? Si mon malheur est dans le néant de ma vie, le temps calmera-t-il des maux que le temps aggrave: et dois-je espérer qu’ils cessent, quand c’est par leur durée même qu’ils sont intolérables?—Attendez: des temps meilleurs produiront peut-être ce que semble vous interdire votre destinée présente.—Hommes d’un jour, qui projetez en vieillissant, et qui raisonnez, pour un avenir reculé quand la mort est sur vos pas; en rêvant des illusions consolantes dans l’instabilité des choses, ne sentirez-vous jamais leur cours rapide; ne verrez-vous point que votre vie s’endort en se balançant; et que cette vicissitude qui soutient votre coeur trompé, ne l’agite que pour l’éteindre à jamais dans une secousse dernière et prochaine? Si la vie de l’homme était éternelle, si seulement elle était plus longue, si seulement elle restait semblable jusques près de sa dernière heure, alors l’espérance pourrait me séduire, et j’attendrais peut-être ce qui du moins serait possible. Mais y a-t-il quelque permanence dans la vie? Le jour futur peut-il avoir les besoins du jour présent, et ce qu’il fallait aujourd’hui sera-t-il bon demain? Notre coeur change plus rapidement que les saisons annuelles; leurs vicissitudes souffrent du moins quelque permanence, parce qu’elles se répètent dans l’étendue des siècles. Mais nos jours que rien ne renouvelle, n’ont pas deux heures qui puissent être semblables: leurs saisons, qui ne se réparent pas, ont chacune leurs besoins; s’il en est une qui ait perdu ce qui lui était propre, elle l’a perdu sans retour, et nul autre âge ne saurait posséder ce que l’âge puissant n’a pas atteint.—C’est le propre de l’insensé de prétendre lutter contre la nécessité. Le sage reçoit les choses telles que sa destinée les donne; il ne s’attache qu’à les considérer sous les rapports-qui peuvent les lui rendre heureuses: sans s’inquiéter inutilement dans quelles voies il erre sur ce globe, il sait posséder, à chaque gîte qui marque sa course, et les douceurs des convenances, et la sécurité du repos; et devant sitôt trouver, quoiqu’il arrive, le terme de sa marche, il va sans effort, il s’égare même sans inquiétude. Que lui servirait de vouloir davantage, de résister à la force du monde, et de chercher à éviter des chaînes et une ruine inévitable? Nul individu ne saurait arrêter le cours universel, et rien n’est plus vain que la plainte des maux attachés nécessairement à notre nature.—Si tout est nécessaire, que prétendez-vous opposer à mes ennuis? Pourquoi les blâmer; puis-je sentir autrement? Si au contraire notre sort particulier est dans nos mains, si l’homme peut choisir et vouloir, il existera pour lui des obstacles qu’il ne saurait vaincre, et des misères auxquelles il ne pourra soustraire sa vie: mais tout l’effort du genre humain ne pourrait faire plus contre lui que de l’anéantir. Celui-là seul peut être soumis à tout, qui veut absolument vivre; mais celui qui ne prétend à rien, ne peut être soumis à rien. Vous exigez que je me résigne à des maux inévitables; je le veux bien aussi: mais quand je consens à tout quitter, il n’y a plus pour moi de maux inévitables.

Les biens nombreux qui restent à l’homme dans le malheur même ne sauraient me retenir. Il y a plus de biens que de maux, cela est vrai dans le sens absolu, et pourtant ce serait s’abuser étrangement que de compter ainsi. Un seul mal que nous ne pouvons oublier anéantit l’effet de vingt biens dont nous paraissons jouir; et malgré les promesses du raisonnement, il est beaucoup de maux que l’on ne saurait cesser de sentir qu’avec des efforts et du temps, si du moins l’on n’est sectaire et un peu fanatique. Le temps, il est vrai, dissipe ces maux, et la résistance du sage les use plus vite encore; mais l’industrieuse imagination des autres hommes les a tellement multipliés, qu’ils seront toujours remplacés avant leur terme: et comme les biens passent ainsi que les douleurs, y eût-il dans l’homme dix plaisirs pour une seule peine, si l’amertume d’une seule peine corrompt cent plaisirs pendant toute sa durée, la vie sera au moins indifférente et inutile à qui n’a plus d’illusions. Le mal reste, le bien n’est plus: par quel prestige, pour quelle fin porterais-je la vie? Le dénouement est connu; qu’y-a-t-il à faire encore? La perte vraiment irréparable est celle des désirs.

Je sais qu’un penchant naturel attache l’homme à la vie; mais c’est en quelque sorte un instinct d’habitude, il ne prouve nullement que la vie soit bonne. L’être, par cela qu’il existe, doit tenir à l’existence: la raison seule peut lui faire voir le néant sans effroi. Il est remarquable que l’homme dont la raison affecte tant de mépriser l’instinct, s’autorise de ce qu’il a de plus aveugle pour justifier les sophismes de cette même raison.

On objectera que l’impatience de la vie tient à l’impétuosité des passions; et que le vieillard s’y attache à mesure que l’âge le calme et l’éclaire. Je ne veux pas examiner en ce moment, si la raison de l’homme qui s’éteint vaut plus que celle de l’homme dans sa force; si chaque âge n’a pas sa manière de sentir convenable alors, et déplacée dans d’autres temps; si enfin nos institutions stériles, si nos vertus de vieillards, ouvrages de la caducité, du moins dans leur principe, prouvent solidement en faveur de l’âge refroidi. Je répondrais seulement: toute chose mélangée est regrettée au moment de sa perte; une perte sans retour n’est jamais vue froidement après une longue possession; et notre imagination, que nous voyons toujours dans la vie abandonner un bien dès qu’il est atteint, pour fixer nos efforts sur celui qui nous reste à acquérir, ne s’arrête dans ce qui finit que sur le bien qui nous est enlevé, et non sur le mal dont nous sommes délivrés.

Ce n’est pas ainsi que l’on doit estimer la valeur de la vie effective pour la plupart des hommes. Mais chaque jour de cette existence dont ils espèrent sans cesse, demandez-leur si le moment présent les satisfait, les mécontente, ou leur est indifférent: vos résultats seront sûrs alors. Toute autre estimation n’est qu’un moyen ne s’en imposer à soi-même; et je veux mettre une vérité claire et simple, à la place des idées confuses, et des sophismes rebattus.

L’on me dira sérieusement: arrêtez vos désirs; bornez ces besoins trop avides: mettez vos affections dans les choses faciles: pourquoi chercher ce que les circonstances éloignent? pourquoi exiger ce dont les hommes se passent si bien? pourquoi vouloir des choses utiles, tant d’autres n’y pensent même pas? pourquoi vous plaindre des douleurs publiques; voyez-vous qu’elles troublent le sommeil d’un seul heureux? que servent ces pensées d’une âme forte et cet instinct des choses sublimes? ne sauriez-vous rêver la perfection sans y prétendre amener la foule qui s’en rit, tout en gémissant? et vous faut-il, pour jouir de votre vie, une existence grande ou simple, des circonstances énergiques, des lieux choisis, des hommes et des choses selon votre coeur? Tout est bon à l’homme pourvu qu’il existe; et partout où il peut vivre, il peut vivre bien. S’il a une bonne réputation, quelques connaissances qui lui veuillent du bien, une maison et de quoi se présenter dans le monde, que lui faut-il davantage? Certes je n’ai rien à répondre à ces conseils qu’un homme mûr me donnerait, et je les crois très-bons en effet pour ceux qui les trouvent tels.

Cependant je suis plus calme maintenant, et je commence à me lasser de mon impatience elle-même. Des idées sombres, mais tranquilles, me deviennent plus familières. Je songe volontiers à ceux qui, dans le matin de leurs jours, ont trouvé leur éternelle nuit: ce sentiment me repose et me console; c’est l’instinct du soir. Mais pourquoi ce besoin des ténèbres? pourquoi la lumière m’est-elle pénible? Ils le sauront un jour; quand ils auront changé; quand je ne serai plus.

Quand vous ne serez plus! méditez-vous un crime?—Si, fatigué des maux de la vie, et surtout désabusé de ses biens, déjà suspendu sur l’abîme marqué pour le moment suprême, retenu par l’ami, accusé par le moraliste, condamné par ma patrie, coupable aux yeux de l’homme social, j’avais à répondre à ses efforts, à ses reproches; voici ce me semble ce que je pourrais dire.

Continuer : partie 3 sur 4