Oberman
Je vous le dis avec simplicité, si…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
J’ai tout examiné, tout connu; si je n’ai pas tout éprouvé, j’ai du moins tout pressenti. Vos douleurs ont flétri mon âme; elles sont intolérables parce qu’elles sont sans but. Vos plaisirs sont illusoires, fugitifs, un jour suffit pour les connaître et les quitter. J’ai cherché en moi le bonheur, mais sans fanatisme; j’ai vu qu’il n’était pas fait pour l’homme seul: je le proposai à ceux qui m’environnaient, ils n’avaient pas le loisir d’y songer. J’interrogeai la multitude que flétrit la misère, et les privilégiés que l’ennui opprime; ils m’ont dit, nous souffrons aujourd’hui, mais nous jouirons demain. Pour moi je sais que le jour qui se prépare va marcher sur la trace du jour qui s’écoule. Vivez, vous que peut tromper encore un prestige heureux; mais moi, fatigué de ce qui peut égarer l’espoir, sans attente et presque sans désir, je ne dois plus vivre. Je juge la vie comme l’homme qui descend dans la tombe, qu’elle s’ouvre donc pour moi: reculerais-je le terme quand il est déjà atteint? La nature offre des illusions à croire et à aimer; elle ne lève le voile qu’au moment marqué pour la mort: elle ne l’a pas levé pour vous, vivez: elle l’a levé pour moi, ma vie n’est déjà plus.
Il se peut que le vrai bien de l’homme soit son indépendance morale, et que ses misères ne soient que le sentiment de sa propre faiblesse dans des situations multipliées; que tout soit songe hors de lui, et que la paix soit dans le coeur inaccessible aux illusions. Mais sur quoi se reposera sa pensée désabusée? que faire dans la vie quand on est indifférent à tout ce qu’elle renferme? Quand la passion de toutes choses, quand ce besoin universel des âmes fortes a consumé nos coeurs; quand le charme abandonne nos désirs détrompés, l’irrémédiable ennui naît de ces cendres refroidies: funèbre, sinistre, il absorbe tout espoir, il règne sur les ruines, il dévore, il éteint. D’un effort invincible, il creuse notre tombe, asile qui donnera du moins le repos par l’oubli, le calme dans le néant.
Sans les désirs, que faire de la vie? Végéter stupidement; se traîner sur la trace inanimée des soins et des affaires; ramper énervés dans la bassesse de l’esclave, ou la nullité de la foule; penser sans servir l’ordre universel; sentir sans vivre! Ainsi, jouet lamentable d’une destinée que rien n’explique, l’homme abandonnera sa vie aux hasards et des choses et des temps. Ainsi, trompé par l’opposition de ses voeux, de sa raison, de ses lois, de sa nature, il se hâte d’un pas riant et plein d’audace vers la nuit sépulcrale. L’oeil ardent, mais inquiet au milieu des fantômes, et le coeur chargé de douleurs, il cherche et s’égare, il végète et s’endort.
Harmonie du monde! Rêve sublime! Fin morale, reconnaissance sociale, lois, devoirs, mots sacrés parmi les hommes! je ne puis vous braver qu’aux yeux de la foule trompée.
A la vérité, j’abandonne des amis que je vais affliger, ma patrie dont je n’ai point assez payé les bienfaits, tous les hommes que je devais servir: ce sont des regrets et non pas des remords. Qui, plus que moi, pourra sentir le prix de l’union, l’autorité des devoirs, le bonheur d’être utile? J’espérais faire quelque bien, ce fut le plus flatteur, le plus insensé de mes rêves. Dans la perpétuelle incertitude d’une existence toujours agitée, précaire, asservie, vous suivez tous, aveugles et dociles, la trace battue de l’ordre établi; abandonnant ainsi votre vie à vos habitudes, et la perdant sans peine comme vous perdriez un jour. Je pourrais, entraîné de même par cette déviation universelle, laisser quelques bienfaits dans ces voies d’erreur: mais ce bien, facile à tous, sera fait sans moi par les hommes bons. Il en est; qu’ils vivent, et qu’utiles à quelque chose, ils se trouvent heureux. Pour moi, au sein de cet abîme de maux, je ne serai point consolé, je l’avoue, si je ne fais pas plus. Un infortuné près de moi sera peut-être soulagé, cent mille gémiront: et moi, impuissant au milieu d’eux, je verrai sans cesse attribuer à la nature des choses, les fruits amers de l’égarement humain; et se perpétuer comme l’oeuvre inévitable de la nécessité, ces misères où je crois sentir le caprice accidentel d’une perfectibilité qui s’essaye! Que l’on me condamne sévèrement, si je refuse le sacrifice d’une vie heureuse au bien général: mais lorsque, devant rester inutile, j’appelle une mort trop longtemps attendue, j’ai des regrets, je le répète, et non pas des remords.
Sous le poids d’un malheur passager, considérant la mobilité des impressions et des événements, sans doute je devrais attendre des jours plus favorables. Mais le mal qui pèse sur mes ans, n’est point un mal passager. Ce vide dans lequel ils s’écoulent lentement, qui le remplira? Qui rendra des désirs à ma vie, et une attente à ma volonté? C’est le bien lui-même que je trouve inutile; fassent les hommes qu’il n’y ait plus que des maux à déplorer! Durant l’orage, l’espoir soutient; et l’on s’affermit contre le danger parce qu’il peut finir; mais si le calme lui-même vous fatigue, qu’espérerez-vous alors? Si demain peut être bon, je veux bien attendre; mais si ma destinée est telle que demain ne pouvant être meilleur, puisse être plus malheureux encore, je ne verrai point ce jour funeste.
Si c’est un devoir réel d’achever la vie qui m’a été donnée, sans doute je braverai ses misères; le temps rapide les entraînera bientôt. Quelque opprimés que puissent être nos jours, ils sont tolérables, puisqu’ils sont bornés. La mort et la vie sont en mon pouvoir; je ne tiens pas à l’une, je ne désire point l’autre, que la raison décide si j’ai le droit de choisir entre elles.
C’est un crime, me dit-on, de déserter la vie; mais ces mêmes sophistes qui me défendent la mort, m’exposent ou m’envoient à elle. Leurs innovations la multiplient autour de moi, leurs préceptes m’y conduisent, ou leurs lois me la donnent. C’est une gloire de renoncer à la vie quand elle est bonne, c’est une justice de tuer celui qui veut vivre; et cette mort que l’on doit chercher quand on la redoute, ce serait un crime de s’y livrer quand on la désire! Sous cent prétextes, ou spécieux, ou ridicules, vous vous jouez de mon existence: moi seul je n’aurais plus de droits sur moi-même? Quand j’aime la vie, je dois la mépriser; quand je suis heureux, vous m’envoyez mourir: et si je veux la mort, c’est alors que vous me la défendez; vous m’imposez la vie quand je l’abhorre[31].
Si je ne puis m’ôter la vie, je ne puis non plus m’exposer à une mort probable. Est-ce là cette prudence que vous demandez de vos sujets? Sur le champ de bataille, ils doivent calculer les probabilités avant de marcher à l’ennemi, et vos héros sont tous des criminels. L’ordre que vous leur donnez ne les justifie point: vous n’avez pas le droit de les envoyer à la mort, s’ils n’ont pas eu le droit de consentir à y être envoyés. Une même démence autorise vos fureurs et dicte vos préceptes: et tant d’inconséquence pourrait justifier tant d’injustice! Si je n’ai point sur moi-même ce droit de mort, qui l’a donne à la société? Ai-je cédé ce que je n’avais point? Quel principe social avez-vous inventé, qui m’explique comment un corps acquiert un pouvoir interne et réciproque que ses membres n’avaient point, et comment j’ai donné pour m’opprimer, un droit que je n’avais pas même pour échapper à l’oppression? Dira-t-on que si l’homme isolé jouit de ce droit naturel, il l’aliène en devenant membre de la société? Mais ce droit est inaliénable par sa nature, et nul ne saurait faire une convention qui lui ôte tout pouvoir de la rompre quand on la fera servir à son préjudice. On a prouvé, avant moi, que l’homme n’a pas le droit de renoncer à sa liberté, ou en d’autres termes, de cesser d’être homme: comment perdrait-il le droit le plus essentiel, le plus sûr, le plus irrésistible de cette même liberté, le seul qui garantisse son indépendance, et qui lui reste toujours contre le malheur? Jusques à quand de palpables absurdités asserviront-elles les hommes?
Si ce pouvait être un crime d’abandonner la vie, c’est vous que j’accuserais, vous dont les innovations funestes m’ont conduit à vouloir la mort, que sans vous j’eusse éloignée; cette mort, perte universelle que rien ne répare, triste et dernier refuge qu’encore vous osez m’interdire, comme s’il vous restait quelque prise sur ma dernière heure, et que là aussi les formes de votre législation pussent limiter des droits placés hors du monde qu’elle gouverne. Opprimez ma vie; la loi est souvent aussi le droit du plus fort: mais la mort est la borne que je veux poser à votre pouvoir. Ailleurs vous commanderez, ici il faut prouver.
Dites-moi clairement, sans vos détours habituels, sans cette vaine éloquence des mots qui ne me trompera pas, sans ces grands noms mal entendus de force, de vertu, d’ordre éternel, de destination morale; dites-moi simplement si les lois de la société sont faites pour le monde actuel et vrai, ou pour une vie future et éloignée de nous? Si elles sont faites pour le monde positif, dites-moi comment des lois relatives à un ordre de choses, peuvent m’obliger quand cet ordre n’est plus; comment ce qui règle la vie peut s’étendre au-delà; comment le mode selon lequel nous avons déterminé nos rapports peut subsister quand ces rapports ont fini; et comment j’ai pu jamais consentir que nos conventions me retinssent quand je n’en voudrais plus? Quel est le fondement, je veux dire le prétexte de vos lois? N’ont-elles pas promis le bonheur de tous; quand je veux la mort, apparemment je ne me sens pas heureux. Le pacte qui m’opprime, doit-il être irrévocable? Un engagement onéreux dans les choses particulières de la vie, peut trouver au moins des compensations; et l’on peut sacrifier un avantage quand il nous reste la faculté d’en posséder d’autres: mais l’abnégation totale peut-elle entrer dans l’idée d’un homme qui conserve quelque notion de droit et de vérité? Toute société est fondée sur une réunion de facultés, un échange de services: mais quand je nuis à la société, ne refuse-t-elle pas de me protéger? Si donc elle ne fait rien pour moi, ou si elle fait beaucoup contre moi, j’ai aussi le droit de refuser de la servir. Notre pacte ne lui convient plus, elle le rompt: il ne me convient plus, je le romps aussi: je ne me révolte pas, je sors.
C’est un dernier effort de votre tyrannie jalouse. Trop de victimes vous échapperaient; trop de preuves de la misère publique s’élèveraient contre le vain bruit de vos promesses, et découvriraient vos codes astucieux dans leur nudité aride et leur corruption financière. J’étais simple de vous parler de justice! j’ai vu le sourire de la pitié dans votre regard paternel. Il me dit que c’est la force et l’intérêt qui mènent les hommes. Vous l’avez voulu: et bien! comment votre loi sera-t-elle maintenue? Qui punira-t-elle de son infraction? Atteindra-t-elle celui qui n’est plus? Vengera-t-elle sur les siens son effort méprisé? Quelle démence inutile! Multipliez nos misères, il le faut pour les grandes choses que vous projetez, il le faut pour le genre de gloire que vous cherchez: asservissez, tourmentez, mais du moins ayez un but; soyez iniques et froidement atroces; mais du moins ne le soyez pas en vain. Quelle dérision qu’une loi de servitude qui ne sera ni obéie ni vengée!
Où votre force finit, vos impostures commencent: tant il est nécessaire à votre empire que vous ne cessiez pas de vous jouer des hommes! C’est la nature, c’est l’intelligence suprême qui veulent que je plie ma tête sous le joug insultant et lourd. Elles veulent que je m’attache à ma chaîne, et que je la traîne docilement, jusqu’à l’instant où il vous plaira de la briser sur ma tête. Quoique vous fassiez, un Dieu vous livre ma vie; et l’ordre du monde serait interverti si votre esclave échappait.
L’Eternel m’a donné l’existence et m’a chargé de mon rôle individuel dans l’harmonie de ses oeuvres; je dois le remplir jusqu’à la fin, et je n’ai pas le droit de me soustraire à son empire.—Vous oubliez trop tôt l’âme que vous m’avez donnée. Ce corps terrestre n’est que poussière, ne vous en souvient-il plus? Mais mon intelligence, souffle impérissable émanée de l’intelligence universelle, ne pourra jamais se soustraire à sa loi. Comment quitterais-je l’empire du maître de toutes choses? Je ne change que de lieu; les lieux ne sont rien pour celui qui contient et gouverne tout. Il ne m’a pas placé plus exclusivement sur la terre que dans la contrée où il m’a fait naître.
La nature veille à ma conservation; je dois aussi me conserver pour obéir à ses lois; et puisqu’elle m’a donné la crainte de la mort, elle me défend de la chercher. C’est une belle phrase: mais la nature me conserve, ou m’immole à son gré; du moins le cours des choses n’a point en cela de loi connue. Lorsque je veux vivre, un gouffre s’entr’ouvre pour m’engloutir, la foudre descend me consumer. Si la nature m’ôte la vie qu’elle m’a fait aimer, je me l’ôte quand je ne l’aime plus: si elle m’arrache un bien, je rejette un mal: si elle livre mon existence au cours arbitraire des événements, je la quitte ou la conserve avec choix. Puisqu’elle m’a donné la faculté de vouloir et de choisir, j’en use dans la circonstance où j’ai à décider entre les plus grands intérêts; et je ne saurais comprendre que faire servir la liberté reçue d’elle, à choisir ce qu’elle m’inspire, ce soit l’outrager. Ouvrage de la nature, j’interroge ses lois, j’y trouve ma liberté. Placé dans l’ordre social, je réponds aux préceptes erronés des moralistes, et je rejette des lois que nul législateur n’avait le droit de faire.
Dans tout ce que n’interdit pas une loi supérieure et évidente, mon désir est ma loi, puisqu’il est le signe de l’impulsion naturelle; il est mon droit par cela seul qu’il est mon désir. La vie n’est pas bonne pour moi si, désabusé de ses biens, je n’ai plus d’elle que ses maux: elle m’est funeste alors; je la quitte, c’est le droit de l’être qui choisit et qui veut[32].
Si j’ose prononcer où tant d’hommes ont douté, c’est d’après une conviction intime: si ma décision se trouve conforme à mes besoins, elle n’est dictée du moins par aucune partialité: si je suis égaré, j’ose affirmer que je ne suis pas coupable, ne concevant pas comment je pourrais l’être.
*
J’ai voulu savoir ce que je pouvais faire: je ne décide point ce que je ferai. Je n’ai ni désespoir, ni passion: il suffit à ma sécurité d’être certain que le poids inutile pourra être secoué quand il me pressera trop. Dès longtemps la vie me fatigue, et elle me fatigue tous les jours davantage: mais je ne suis point passionné. Je trouve aussi quelque répugnance à perdre irrévocablement mon être. S’il fallait choisir à l’instant, ou de briser tous les liens, ou d’y rester nécessairement attaché pendant vingt ans encore, je crois que j’hésiterais peu: mais je me hâte moins, parce que dans quelques mois je le pourrai comme aujourd’hui, et que les Alpes sont le seul lieu qui convienne à la manière dont je voudrais m’éteindre.
LETTRE XLII.
DATX Lyon, 29 mai, VI.
J’ai lu plusieurs fois votre lettre entière. Un intérêt trop vif l’a dictée. Je respecte l’amitié qui vous trompe: j’ai senti que je n’étais pas aussi seul que je le prétendais. Vous faites valoir ingénieusement des motifs très-louables: mais croyez que s’il y a beaucoup à dire à l’homme passionné que le désespoir entraîne, il n’y a pas un mot solide à répondre à l’homme tranquille qui raisonne sa mort.
Ce n’est pas que j’aie rien décidé. L’ennui m’accable, le dégoût m’attere. Je sais que ce mal est en moi. Que ne puis-je être content de manger et de dormir? car enfin je mange et je dors. La vie que je traîne n’est pas très-malheureuse. Chacun de mes jours est supportable, mais leur ensemble m’accable. Il faut que l’être organisé agisse, et qu’il agisse selon sa nature. Lui suffit-il d’être bien abrité, bien chaudement, bien mollement couché, nourri de fruits délicats, environné du murmure des eaux et du parfum des fleurs. Vous le retenez immobile: cette mollesse le fatigue, ces essences l’importunent, ces aliments choisis ne le nourrissent pas. Retirez vos dons et vos chaînes; qu’il agisse, qu’il souffre même; qu’il agisse, c’est jouir et vivre.
Cependant l’apathie m’est devenue comme naturelle; il semble que l’idée d’une vie active m’effraye ou m’étonne. Les choses étroites me répugnent, et leur habitude m’attache. Les grandes choses me séduiront toujours, et ma paresse les craindrait. Je ne sais ce que je suis, ce que j’aime, ce que je veux; je gémis sans cause, je désire sans objet, et je ne vois rien, sinon que je ne suis pas à ma place.
Ce pouvoir que l’homme ne saurait perdre, ce pouvoir de cesser d’être, je l’envisage non pas comme l’objet d’un désir constant, non pas comme celui d’une résolution irrévocable, mais comme la consolation qui reste dans les maux prolongés, comme le terme toujours possible des dégoûts et de l’importunité. C’est là ma chimère. Tout homme a fait, dit-on, des châteaux en Espagne. Quelquefois le sort les réalise.
*
Vous me rappelez le mot éloquent qui termine une lettre de Mylord Edouard. Je n’y vois pas une preuve contre moi. Je pense de même sur le principe; mais la loi sans exception, qui défend de quitter volontairement la vie, ne m’en paraît pas une conséquence.
La moralité de l’homme, et son enthousiasme, l’inquiétude de ses voeux, le besoin d’extension qui lui est habituel, semblent annoncer que sa fin n’est pas dans les choses fugitives; que son action n’est pas bornée aux spectres visibles; que sa pensée a pour objet les concepts nécessaires et éternels; que son affaire est de travailler à l’amélioration ou à la réparation du monde; que sa destination est, en quelque sorte, d’élaborer, de subtiliser, d’organiser, de donner à la matière plus d’énergie, aux êtres plus de puissance, aux organes plus de perfection, aux germes plus de fécondité, aux rapports des choses plus de rectitude, à l’ordre plus d’empire.
On le regarde comme l’agent de la nature, employé par elle à achever, à polir son ouvrage; à mettre en oeuvre les portions de la matière brute qui lui sont accessibles; à soumettre aux lois de l’harmonie les composés informes; à purifier les métaux, à embellir les plantes; à dégager ou combiner les principes; à changer les substances grossières en substances volatiles, et la matière inerte en matière active; à rapprocher de lui les êtres moins avancés, et à s’élever et s’avancer lui-même vers le principe universel de feu, de lumière, d’ordre, d’harmonie, d’activité.
Dans cette hypothèse, l’homme qui est digne d’un aussi grand ministère, vainqueur des obstacles et des dégoûts, reste à son poste jusqu’au dernier moment. Je respecte cette constance; mais il ne m’est pas prouvé que ce soit là son poste. Si l’homme survit à la mort apparente, pourquoi, je le répète, son poste exclusif est-il plutôt sur la terre que dans la condition, dans le lieu où il est né. Si au contraire la mort est le terme absolu de son existence, de quoi peut-il être chargé si ce n’est d’une amélioration sociale. Ses devoirs subsistent, mais nécessairement bornés à la vie présente, ils ne peuvent ni l’obliger au-delà, ni l’obliger de rester obligé. C’est dans l’ordre social qu’il doit contribuer à l’ordre. Parmi les hommes il doit servir les hommes. Sans doute l’homme de bien ne quittera pas la vie tant qu’il pourra y être utile: être utile et être heureux sont pour lui une même chose; s’il souffre et qu’en même temps il fasse beaucoup de bien, il est plus satisfait que mécontent. Mais quand le mal qu’il éprouve est plus grand que le bien qu’il opère, il peut tout quitter: il le devrait quand il est inutile et malheureux, s’il pouvait être assuré que sous ces deux rapports, son sort ne changera pas. On lui a donné la vie sans son consentement; s’il était encore forcé de la garder, quelle liberté lui resterait-il? Il peut aliéner ses autres droits, mais jamais celui-là: sans ce dernier asile, sa dépendance est affreuse. Souffrir beaucoup pour être un peu utile, c’est une vertu qu’on peut conseiller dans la vie, mais non un devoir qu’on puisse prescrire à celui qui s’en retire. Tant que vous usez des choses, c’est une vertu obligatoire; à ces conditions, vous êtes membre de la cité: mais quand vous renoncez au pacte, le pacte ne vous oblige plus. Qu’entend-on d’ailleurs par être utile, en disant que chacun peut l’être. Un cordonnier, en faisant bien son métier, sauve à ses pratiques le désagrément d’avoir des cors: cependant je doute qu’un cordonnier très-malheureux, soit en conscience obligé de ne mourir que de paralysie, afin de continuer à bien prendre la mesure du pied. Quand c’est ainsi que nous sommes utiles, il nous est bien permis de cesser de l’être. L’homme est souvent admirable en supportant la vie; mais ce n’est pas à dire qu’il y soit toujours obligé.
Il me semble que voilà beaucoup de mots pour une chose très-simple. Mais quelque simple que je la trouve, ne pensez pas que je m’entête de cette idée, et que je mette plus d’importance à l’acte volontaire qui peut terminer la vie, qu’à un autre acte de cette même vie. Je ne vois pas que mourir soit une si grande affaire; tant d’hommes meurent sans avoir le temps d’y penser, sans même le savoir. Une mort volontaire doit être réfléchie sans doute, mais il en est de même de toute les actions dont les conséquences ne sont pas bornées à l’instant présent.
Quand une situation devient probable, voyons aussitôt ce qu’elle pourra exiger de nous. Il est bon d’y avoir pensé d’avance, afin de ne se pas trouver dans l’alternative d’agir sans avoir délibéré, ou de perdre en délibérations l’occasion d’agir. Un homme qui sans s’être fait des principes, se trouve seul avec une femme, ne se met pas à raisonner ses devoirs; il commence par manquer aux engagements les plus saints, il y pensera peut-être ensuite. Combien d’actions héroïques n’eussent pas été faites s’il eût fallu avant de hasarder sa vie, donner une heure à la discussion.
Je vous le répète, je n’ai point pris de résolution: mais j’aime à voir qu’une ressource infaillible par elle-même, et dont l’idée peut souvent diminuer mon impatience, ne m’est pas interdite.
LETTRE XLIII.
DATX Lyon, 30 mai, VI.
La Bruyère a dit: Je ne haïrais pas d’être livré par la confiance à une personne raisonnable et d’en être gouverné en toutes choses, et absolument, et toujours. Je serais sûr de bien faire, sans avoir le soin de délibérer: je jouirais de la tranquillité de celui qui est gouverné par la raison.
Moi je vous dis que je voudrais être esclave afin d’être indépendant: mais je ne le dis qu’à vous. Je ne sais si vous appellerez cela une plaisanterie. Un homme chargé d’un rôle dans ce monde et qui peut faire céder les choses à sa volonté est sans doute plus libre qu’un esclave, ou du moins il a une vie plus satisfaisante, puisqu’il peut vivre selon sa pensée. Mais il y a des hommes entravés de toutes parts. S’ils font un mouvement, cette chaîne inextricable qui les enveloppe comme un filet, les repousse dans leur nullité; c’est un ressort qui réagit d’autant plus qu’il est heurté avec plus de force. Que voulez-vous que fasse un pauvre homme ainsi embarrassé. Malgré sa liberté apparente, il ne peut pas plus produire au-dehors des actes de sa vie que celui qui consume la sienne dans un cachot. Ceux qui ont trouvé à leur cage un côté faible, et dont le sort avait oublié de river les fers, s’attribuant ce hasard heureux, viennent vous dire: courage! il faut entreprendre, il faut oser; faites comme nous. Ils ne voient point que ce n’est pas eux qui ont fait. Je ne dis pas que le hasard produise les choses; mais je crois qu’elles sont conduites au moins en partie, par une force étrangère à l’homme; et qu’il faut, pour réussir, un concours indépendant de notre volonté.
S’il n’y avait pas une force morale qui modifiât ce que nous appelons les probabilités du hasard, le cours du monde serait dans une incertitude bien plus grande. Un calcul changerait plus souvent le sort d’un peuple: toute destinée serait livrée à une supputation obscure: le monde serait autre, il n’aurait plus de lois, puisqu’elles n’auraient plus de suite. Qui n’en voit l’impossibilité? Il y aurait contradiction; des hommes de bien deviendraient fortunés!
S’il n’y a point une force générale qui entraîne toutes choses, quel singulier prestige empêche les hommes de voir avec effroi, que pour avoir des miroirs, des chandelles romaines, des cravates élastiques et des dragées de baptême, ils ont tout arrangé de manière qu’une seule faute ou un seul événement peut flétrir et corrompre toute une existence d’homme. Une femme, pour avoir oublié l’avenir durant moins d’une minute, n’a plus dans cet avenir que neuf mois d’amères sollicitudes et une vie d’opprobre. L’odieux étourdi qui vient de tuer sa victime, va le lendemain perdre à jamais sa santé en oubliant à son tour. Et vous ne voyez pas que cet état des choses où un incident perd la vie morale, où un seul caprice enlève mille hommes, et que vous appelez l’édifice social, n’est qu’un amas de misères masquées et d’erreurs illusoires, et que vous êtes ces enfants qui pensent avoir des jouets d’un grand prix parce qu’ils sont couverts de papier doré. Vous dites tranquillement: c’est comme cela que le monde est fait. Sans doute; et n’est-ce pas une preuve que nous ne sommes autre chose dans l’univers que des figures burlesques qu’un charlatan agite, oppose, promène en tous sens; fait rire, battre, pleurer, sauter, pour amuser….. qui? Je ne le sais pas. Mais c’est pour cela que je voudrais être esclave: ma volonté serait soumise, et ma pensée serait libre. Au contraire, dans ma prétendue indépendance, il faudrait que je fisse selon ma pensée: cependant je ne le puis pas, et je ne saurais voir clairement pourquoi je ne le pourrais pas; il s’ensuit que tout mon être est dans l’assujettissement, sans se résoudre à le souffrir.
Je ne sais pas bien ce que je veux. Heureux celui qui ne veut que faire ses affaires; il peut se montrer à lui-même son but. Rien de grand (je le sens profondément), rien de ce qui est possible à l’homme et sublime selon sa pensée, n’est inaccessible à ma nature: et pourtant, je le sens de même, ma fin est manquée, ma vie est perdue, stérilisée: elle est déjà frappée de mort; son agitation est aussi vaine qu’immodérée; elle est puissante, mais stérile, oisive et ardente au milieu du paisible et éternel travail des êtres. Je ne sais que vouloir; il faut donc que je veuille toutes choses, car enfin je ne puis trouver de repos quand je suis consumé de besoins, je ne puis m’arrêter à rien dans le vide. Je voudrais être heureux! Mais quel homme aura le droit d’exiger le bonheur sur une terre où presque tous s’épuisent tout entiers seulement à diminuer leurs misères.
Si je n’ai point la paix du bonheur, il me faut l’activité d’une vie forte. Certes je ne veux pas me traîner de degrés en degrés; prendre place dans la société; avoir des supérieurs, avoués pour tels, afin d’avoir des inférieurs à mépriser. Rien n’est burlesque comme cette hiérarchie des mépris qui descend selon des proportions très-exactement nuancées, et embrasse tout l’état, depuis le prince soumis à Dieu seul, dit-il, jusqu’au plus pauvre décroteur du faubourg, soumis à la femme qui le loge la nuit sur de la paille usée. Un maître d’hôtel n’ose marcher dans l’appartement de monsieur; mais dès qu’il s’est retourné vers la cuisine, le voilà qui règne. Vous prendriez pour le dernier des hommes le marmiton qui tremble sous lui: pas du tout; car il commande très-durement à la femme pauvre qui vient emporter les ordures, et qui gagne quelques sous par sa protection. Le valet que l’on charge des commissions, est homme de confiance: il donne lui-même ses commissions au valet dont la figure moins heureuse est laissée aux gros ouvrages: et le mendiant qui a su se mettre en vogue, accable de tout son génie le mendiant qui n’a pas d’ulcère.
Celui-là seul aura pleinement vécu qui passe sa vie entière dans la position à laquelle son caractère le rend propre: ou bien celui-là encore dont le génie embrasse les divers objets, que sa destinée conduit dans toutes les situations possibles à l’homme, et qui dans toutes, sait être ce que sa situation demande. Dans les dangers, il est Morgan; maître d’un peuple, il est Lycurgue; chez des barbares, il est Odin; chez les Grecs, il est Alcibiade; dans le crédule Orient, il est Zerdust: il vit dans la retraite comme Philoclès; maître du monde, il gouverne comme Trajan[33]; dans une terre sauvage, il s’affermit pour d’autres temps, il dompte les caymans, il traverse les fleuves à la nage, il poursuit le bouquetin sur les granits glacés, il allume sa pipe à la lave des volcans[34], il détruit autour de son asile l’ours du Nord, percé des flèches que lui-même a faites. Mais l’homme doit si peu vivre, et la durée de ce qu’il laisse après lui a tant d’incertitude! Si son coeur n’était pas avide, peut-être sa raison lui dirait-elle de vivre seulement sans douleurs, en donnant auprès de lui le bonheur à quelques amis dignes d’en jouir sans détruire son ouvrage.
Les sages, dit-on, vivant sans passion, vivent sans impatience; et comme ils voient toutes choses d’un même oeil, ils trouvent dans leur quiétude la paix et la dignité de la vie. Mais de grands obstacles s’opposent souvent à cette tranquille indifférence. Pour recevoir le présent comme il s’offre, et mépriser l’espoir ainsi que les craintes de l’avenir, il n’est qu’un moyen sûr, facile et simple, c’est d’éloigner de son idée cet avenir dont la pensée agite toujours, puisqu’elle est toujours incertaine. Pour n’avoir ni craintes ni désir, il faut tout abandonner à l’événement comme à une sorte de nécessité, jouir ou souffrir selon qu’il arrive; et, l’heure suivante dût-elle amener la mort, n’en pas user moins paisiblement de l’instant présent. Une âme ferme habituée à des considérations élevées, peut parvenir à l’indifférence du sage sur ce que les hommes inquiets ou prévenus appellent des malheurs et des biens: mais quand il faut songer à cet avenir, comment n’en être pas inquiété? S’il faut le disposer, comment l’oublier? S’il faut arranger, projeter, conduire, comment n’avoir point de sollicitude? On doit prévoir les incidents, les obstacles, les succès; or, les prévoir, c’est les craindre ou les espérer. Pour faire, il faut vouloir; et vouloir, c’est être dépendant. Le grand mal est d’être force d’agir librement. L’esclave a bien plus de facilité pour être véritablement libre. Il n’a que des devoirs personnels; il est conduit par la loi de sa nature: c’est la loi naturelle à l’homme, et elle est simple. Il est encore soumis à son maître; mais cette loi là est claire. Epictète fut plus heureux que Marc-Aurèle. L’esclave est exempt de sollicitudes, elles sont pour l’homme libre: l’esclave n’est pas obligé de chercher sans cesse à accorder lui-même avec le cours des choses; concordance toujours incertaine et inquiétante, perpétuelle difficulté de la vie de l’homme qui veut raisonner sa vie. Certainement c’est une nécessité, c’est un devoir de songer à l’avenir, de s’en occuper, d’y mettre même ses affections lorsqu’on est responsable du sort des autres. L’indifférence alors n’est plus permise; et quel est l’homme, même isolé en apparence, qui ne puisse être bon à quelque chose, et qui par conséquent ne doive en chercher les moyens? Quel est celui dont l’insouciance n’entraînera jamais d’autres maux que les siens propres?
Le sage d’Epicure ne doit avoir ni femme ni enfants, mais cela même ne suffit pas encore. Dès-lors que les intérêts de quelqu’autre sont attachés à notre prudence, des soins petits et inquiétants altèrent notre paix, inquiètent notre âme, et souvent même éteignent notre génie.
Qu’arrivera-t-il à celui que de telles entraves compriment, et qui est né pour s’en irriter? Il luttera péniblement entre ces soins auxquels il se livre malgré lui, et le dédain qui les lui rend étrangers. Il ne sera ni au-dessus des événements parce qu’il ne le doit pas, ni propre à en bien user. Il sera variable dans la sagesse, et impatient ou gauche dans les affaires: et il ne fera rien de bon parce qu’il ne pourra rien faire selon sa nature. Il ne faut être ni père ni époux, si l’on veut vivre indépendant: il faudrait peut-être n’avoir pas même d’amis; mais être ainsi seul, c’est vivre bien tristement, c’est vivre inutile. Un homme qui règle la destinée publique, qui médite et fait de grandes choses, peut ne tenir à aucun individu en particulier, les peuples sont ses amis; et, bienfaiteur des hommes, il peut se dispenser de l’être d’un homme: mais il me semble que dans la vie obscure, il faut au moins chercher quelqu’un avec qui l’on ait des devoirs à remplir. Cette indépendance philosophique est une vie commode, mais froide. Celui qui n’est pas enthousiaste doit la trouver insipide à la longue. Il est affreux de finir ses jours on disant: nul coeur n’a été heureux par mon moyen; nulle félicité d’homme n’a été mon ouvrage; j’ai passé impassible et nul, comme le glacier qui dans les autres des montagnes, a résisté aux feux du midi, mais qui n’est pas descendu dans la vallée protéger de ses eaux les pâturages flétris sous leurs rayons brûlants.
La religion finit toutes ses anxiétés; elle fixe tant d’incertitudes; elle donne un but qui n’étant jamais atteint, n’est jamais dévoilé; elle nous assujettit pour nous mettre en paix avec nous-mêmes; elle nous promet des biens dont l’espoir reste toujours, parce que nous ne saurions en faire l’épreuve; elle écarte l’idée du néant, elle écarte les passions de la vie; elle nous débarrasse de nos maux désespérants, de nos biens fugitifs; et elle met à la place un songe dont l’espérance, meilleure peut-être que tous les biens réels, dure du moins jusqu’à la mort. Elle est aussi bienfaisante qu’elle est solennelle: mais elle semble n’exister que pour ouvrir au coeur de l’homme des abîmes nouveaux. Elle est fondée sur des dogmes que plusieurs ne peuvent croire: en désirant ses effets, ils ne peuvent les éprouver; en regrettant sa sécurité, ils ne sauraient en jouir: ils cherchent ces célestes espérances, et ils ne voient qu’un rêve des mortels; ils aiment la récompense de l’homme bon, mais ils ne voient pas qu’ils aient mérité de la nature; ils voudraient perpétuer, leur être, et ils voient que tout passe. Tandis que le novice à peine tonsuré, entend distinctement les anges qui célèbrent ses jeunes et ses mérites, eux qui ont le sentiment de la vertu, savent assez qu’ils n’atteignent point sa sublime hauteur: accablés de leur faiblesse et du vide de leurs destins, ils n’ont pas une autre attente que de désirer, de s’agiter et de passer comme l’ombre qui n’a rien connu.
LETTRE XLIV.
DATX Lyon, 15 juin, VI.
J’ai relu, j’ai pesé vos objections, ou si vous voulez, vos reproches: c’est ici une question sérieuse; je vais y répondre à-peu-près. Si les heures que l’on passe à discuter sont ordinairement perdues, celles qu’on passe à s’écrire ne le sont point.
Croyez-vous bien sérieusement que cette opinion, qui, dites-vous, ajoute à mon malheur, dépende de moi? Le plus sûr est de croire: je ne le conteste pas. Vous me rappelez aussi ce que l’on n’a pas moins dit, que cette croyance est nécessaire pour sanctionner la morale.
J’observe d’abord que je ne prétends point décider; que j’aimerais même à ne pas nier, mais que je trouve au moins téméraire d’affirmer. Sans doute c’est un malheur que de pencher à croire impossible ce dont on désirerait la réalité, mais j’ignore comment on peut échapper à ce malheur[35] quand on y est tombé.
La mort, dites-vous, n’existe point pour l’homme. Vous trouvez impie le hic jacet. L’homme de bien, l’homme de génie n’est pas là sous ce marbre froid, dans cette cendre morte. Qui dit cela? Dans ce sens hic jacet sera faux sur la tombe d’un chien: son instinct fidèle et industrieux n’est plus là. Où est-il? Il n’est plus.
Vous me demandez ce, qu’est devenu le mouvement, l’esprit, l’âme de ce corps qui vient de pourrir: la réponse est très-simple. Quand le feu de votre cheminée s’éteint, sa lumière, sa chaleur, son mouvement enfin le quitte, comme chacun sait, et s’en va dans un autre monde pour y être éternellement récompensé s’il a réchauffé vos pieds, et éternellement puni s’il a brûlé vos pantoufles.
Ainsi l’harmonie de la lyre que l’Ephore vient de faire briser, passera de pipeaux en sifflets, jusqu’à ce qu’elle ait expié par des sons plus austères ces modulations voluptueuses qui corrompaient la morale. Rien ne peut être anéanti. Non: un être, un corpuscule n’est pas anéanti; mais une forme, un rapport, une faculté le sont. Je voudrais bien que l’âme de l’homme bon et infortuné lui survécût pour un bonheur immortel. Mais si l’idée de cette félicité céleste a quelque chose de céleste elle-même, cela ne prouve point qu’elle ne soit pas un rêve. Ce dogme est beau et consolant sans doute; mais ce que j’y vois de beau, ce que j’y trouverais de consolant, loin de me le prouver, ne me donne pas même l’espérance de le croire. Quand un sophiste s’avisera de me dire que si je suis dix jours soumis à sa doctrine, je recevrai au bout de ce temps des facultés surnaturelles, que je resterai invulnérable, toujours jeune, possédant tout ce qu’il faut au bonheur, puissant pour faire le bien, et dans une sorte d’impuissance de vouloir aucun mal; ce songe flattera sans doute mon imagination, j’en regretterai peut-être les promesses séduisantes, mais je ne pourrai pas y voir la vérité.
En vain il m’objectera que je ne cours aucun risque à le croire. S’il me promettait plus encore pour être persuadé que le soleil luit à minuit, cela ne serait pas en mon pouvoir. S’il me disait ensuite: à la vérité, je vous faisais un mensonge, et je trompe de même les autres hommes; mais ne les avertissez point, car c’est, pour les consoler; ne pourrais-je lui répliquer que sur ce globe âpre et fangeux, où discutent et souffrent dans une même incertitude, quelques cent millions d’immortels gais ou navrés, ivres ou moroses, sémillants ou imbéciles, trompés ou atroces, nul n’a encore prouvé que ce fût un devoir de dire ce qu’on croit consolant, et de taire ce que l’on croit vrai.
Très-inquiets et plus ou moins malheureux, nous attendons sans cesse l’heure suivante, le jour suivant, l’année suivante. Il nous faut à la fin une vie suivante. Nous avons existé sans vivre; nous vivrons donc un jour; conséquence plus flatteuse que juste. Si elle est une consolation pour le malheureux; cela même est une raison de plus pour que la vérité m’en soit suspecte. C’est un assez beau rêve qui dure jusqu’à ce qu’on s’endorme pour jamais. Conservons cet espoir: heureux celui qui l’a! Mais convenons que la raison qui le rend si universel n’est pas difficile à trouver.
Il est vrai qu’on ne risque rien d’y croire quand on peut: mais il ne l’est pas moins que le grand Paschal a dit une puérilité quand il a dit: Croyez, parce que vous ne risquez rien de croire, et que vous risquez beaucoup en ne croyant pas. Ce raisonnement est décisif, s’il s’agit de la conduite, il est absurde quand c’est la foi que l’on demande. Croire a-t-il jamais dépendu de la volonté?
L’homme de bien ne peut que désirer l’immortalité. On a osé dire d’après cela: le méchant seul n’y croit pas. Ce jugement téméraire place dans la classe de ceux qui ont à redouter une justice éternelle, plusieurs des plus sages et des plus grands des hommes. Ce mot de l’intolérance serait atroce, s’il n’était pas imbécile.
Tout homme qui croit finir en mourant est l’ennemi de la société; il est nécessairement égoïste et méchant avec prudence: autre erreur. Helvétius connaissait mieux les différences du coeur humain, lorsqu’il disait: il y a des hommes si malheureusement nés qu’ils ne sauraient se trouver heureux que par des actions qui mènent à la Grève. Il y a aussi des hommes qui ne peuvent être bien qu’au milieu des hommes contents, qui se sentent dans tout ce qui jouit et souffre, et qui ne sauraient être satisfaits d’eux-mêmes que s’ils contribuent à l’ordre des choses et à la félicité des hommes. Ceux-là tâchent de bien faire sans croire beaucoup à l’étang de soufre.
Au moins, objectera-t-on, la foule n’est pas ainsi organisée. Dans le vulgaire des hommes, chaque individu ne cherche que son intérêt personnel, et sera méchant s’il n’est utilement trompé. Ceci peut être vrai jusqu’à un certain point. Si les hommes ne devaient et ne pouvaient jamais être détrompés, il n’y aurait plus qu’à décider si l’intérêt public donne le droit de tromper, et si c’est un crime ou du moins un mal de dire la vérité contraire. Mais, si cette erreur utile, ou donnée pour telle, ne peut avoir qu’un temps; s’il est inévitable qu’un jour on cesse de croire sur parole; ne faut-il point avouer que tout votre édifice moral restera sans appui quand une fois ce brillant échafaudage se sera écroulé. Pour prendre des moyens plus faciles et plus courts d’assurer le présent, vous exposez l’avenir à la subversion la plus sinistre et peut-être la plus irrémédiable. Si au contraire vous eussiez su trouver dans le coeur humain les bases naturelles de sa moralité; si vous eussiez su y mettre ce qui pouvait manquer au mode social, aux institutions de la cité; votre ouvrage plus difficile, il est vrai, et plus savant, eût été durable comme le monde.
Si donc il arrivait que mal persuadé de ce que n’ont pas cru eux-mêmes plusieurs des plus vénérés d’entre vous, on vînt à dire: les nations commencent à vouloir des certitudes et à distinguer les choses positives; la morale se déprave, et la foi n’est plus. Il faut se hâter de prouver aux hommes qu’indépendamment d’une vie future, la justice est nécessaire à leurs coeurs; que pour l’individu même, il n’y a point de bonheur sans la raison; et que les vertus morales sont des lois de la nature aussi nécessaires à l’homme en société que les lois des besoins des sens. Si, dis-je, il était de ces hommes justes et amis de l’ordre par leur nature, dont le premier besoin fût de ramener les hommes à plus d’union, de conformités et de jouissances: si, laissant dans le doute ce qui n’a jamais été prouvé, ils rappelaient aux hommes les principes de justice et d’amour universel qu’on ne saurait contester: s’ils se permettaient de leur parler des voies invariables du bonheur: si, entraînés par la vérité qu’ils sentent, qu’ils voient et que vous reconnaissez vous-mêmes, ils consacraient leur vie à l’annoncer de différentes manières et à la persuader avec le temps: pardonnez, ministres de vérité, à des moyens qui ne sont pas précisément les vôtres, mais qui serviront la vérité; considérez, je vous prie, qu’il n’est plus d’usage de lapider, que les miracles modernes ont fait beaucoup rire, que les temps sont changés, et qu’il faudra que vous changiez avec eux.
Je quitte les interprètes du ciel, que leur grand caractère, rend très-utiles ou très-funestes, tout-à-fait bons ou tout-à-fait médians, les uns vénérables, les autres dignes d’exécration. Je reviens à votre lettre. Je ne réponds pas à tous ses points, parce que la mienne serait trop longue; mais je ne saurais laisser passer une objection spécieuse en effet, sans observer qu’elle n’est pas aussi fondée qu’elle pourrait d’abord le paraître.
La nature est conduite par des forces inconnues et selon des lois mystérieuses: l’ordre est sa mesure, l’intelligence est son mobile: il n’y a pas bien loin, dit-on, de ces données prouvées et obscures, à nos dogmes inexplicables. Plus loin qu’on ne pense.[36]
Beaucoup d’hommes extraordinaires ont cru aux présages, aux songes, aux moyens secrets des forces invisibles; beaucoup d’hommes extraordinaires ont donc été superstitieux: je le veux bien, mais du moins ce ne fut pas à la manière des petits esprits. L’historien d’Alexandre dit qu’il était superstitieux, frère Labre l’était aussi: mais Alexandre et frère Labre ne l’étaient pas de la même manière, il y avait bien quelques différences entre leurs pensées. Je crois que nous reparlerons de cela une autre fois.