Petit éloge de la médiocrité

Guillaume Meurice · Chapitre 11 sur 21

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Petit éloge de la médiocrité

Le temps fait tout à l’affaire

« J’sais pas quoi faiiiiiiiire » est sans doute une des phrases que j’ai le plus prononcées de mon enfance. À l’époque, je ne me rendais pas compte du privilège absolu que j’avais : la capacité à m’ennuyer, tandis que dans le même temps, dans pas mal d’endroits du monde, les gamins de mon âge étaient plus préoccupés par le fait de survivre. Le temps et sa gestion sont un enjeu politique majeur, et le fait que l’on s’y soumette sans s’en rendre compte semble être un des angles morts de la pensée moderne. Pourtant, nous passons notre temps à essayer de le maîtriser. Faisant de nos limites et de notre in nie médiocrité, nous cherchons sans arrêt à contenir le temps, à le contraindre. Nous organisons même des courses contre la montre. Pendant ce temps, il avance, implacable, nous accordant son indi érence la plus totale. L’être humain contemporain est un névrosé du temps. Il porte son bourreau à son poignet. Il consulte frénétiquement son portable, met des alarmes, reçoit des noti cations. Mais jamais il ne pourra être autre chose qu’un amas de cellules sous l’emprise des saisons qui dé lent. « OK, tu as la dernière Rolex, Michel, mais la trotteuse marque la cadence jusqu’à ton tombeau ! »

Le grand dé de la société moderne est de « gagner du temps ». Di cile de trouver vanité plus grande. L’être humain, après avoir cru dominer les mers, les terres, l’ensemble de la biosphère, la météo et la cuisson des saucisses, pense pouvoir apprivoiser le temps. Pour ce faire, il a inventé des tas d’objets de mesure. Pendules, horloges, sabliers, cadrans solaires, montres… Il les consulte sans arrêt pour voir s’il est bien « dans les temps ». Mieux, il « passe son temps » à lutter contre les « e ets du temps ». Crèmes antirides, antiâge,

tness, détox… Parfois même, il décide de s’injecter dans le visage l’équivalent

du plastique contenu dans les océans, persuadé que la supercherie fonctionnera et qu’on y verra autre chose qu’un cosplay de pneu Michelin.

Non seulement nous sommes médiocres face aux aléas de la vie, soumis à des a ects qui nous dépassent, chamboulés par les circonstances qui nous percutent, mais nous sommes aussi prisonniers d’un temps qui s’écoule inexorablement. Par prétention, et surtout par obligation, nous courons après lui, dans l’espoir fou de le rattraper, voire de le dépasser, tel le lapin blanc dans Alice au pays des merveilles ou Jean-Boris qui râle derrière vous dans l’escalator du métro.

Un peu d’humilité ne nuirait pas face à ce qui nous dépasse complètement, et cela, depuis le fond des âges. Car le temps est bien plus ancien que nous. Il naît, selon l’état actuel des connaissances scienti ques, avec le Big Bang, l’explosion originelle, il y a 13,8 milliards d’années. Et avant ? « Le temps n’existait pas donc la question est un non-sens », répondent les spécialistes en astrophysique. De quoi se faire des nœuds au cortex. Le philosophe Jean-Claude Van Damme allait même plus loin en a rmant : « Nous, les humains, on a inventé le temps. Mais le temps n’existe pas, car il y a une matter, une puissance de compression, qui n’est pas la même pour chaque species on earth. » Ré échissez là-dessus, ça vous fera passer le temps.

Nombreuses sont les expressions liées au temps dans la langue française. Enfant, je cherchais donc une occupation pour tuer le temps. Or « tuer le temps, c’est blesser l’éternité », disait un autre philosophe, Henry David

oreau – qui s’y connaissait en temps puisqu’il avait choisi de se retirer dans

la forêt au bord d’un lac pour échapper aux obligations de la civilisation, notamment sa course e rénée. Il savait donc qu’il ne sert à rien de lutter contre le temps. Qu’on ne peut pas l’abattre. Qu’à la n c’est toujours lui qui gagne.

Le temps est « relatif ». Plus notre vitesse est élevée et plus il s’écoule lentement. Vous vieillissez moins vite si vous lisez cette phrase dans votre jet privé au-dessus de l’Atlantique que dans votre canapé. C’est une des principales découvertes d’Einstein. Pourtant, enfant, allongé sur mon lit, j’avais l’impression que le temps ne s’écoulait plus, que j’étais bloqué là pour toujours. Nous sommes faibles face à ce qui se joue malgré nous. La seule solution serait peut-être de l’accepter, de ne plus chercher à maîtriser le temps. Assumer d’être une petite chose périssable, médiocre. Et s’en réjouir. Comment ? Déjà, en envoyant se faire foutre les incitations à « pro ter du moment présent ». En interdisant les tatouages Carpe diem qui eurissent sur les épidermes du monde entier. Car aucune technique ne nous apprend comment faire. Certes, les stages de méditation rencontrent un gros succès. Il su rait de se laisser traverser par les idées, suivre notre voix (et notre voie) intérieure, et autres astuces pour tenter d’oublier que nous sommes coincés entre le passé et le futur, que notre cerveau est incapable de se détacher de ce qui a existé, et de ce qui potentiellement existera. Et si l’astuce consistait à s’en moquer complètement, du temps qui passe et nous dépasse ? Et si elle consistait à se dire que nous n’arriverons pas à modi er nos angoisses existentielles face au temps qui dé le ? Et si ce qui nous permettait de « réussir notre révolution intérieure » était nalement d’assumer ce constat d’échec ? Et si je venais de vous faire économiser les 1 400 euros que vous aviez prévu d’investir dans une retraite silencieuse en Ardèche ?

« L’oisiveté est la mère de tous les vices », nous dit le dicton populaire. Il faudrait donc occuper, optimiser le temps qu’on a. Il faut être productif. Pour quoi ? Pour qui ? Se soumettre encore et toujours ? Respecter des heures de pauses strictes, pointer à la journée de labeur ? Sommes-nous destinés à vivre avec un chronomètre mental ? Cela ne joue-t-il pas sur nos nerfs et notre qualité de vie ? « Je n’ai pas le temps » est une des phrases que nous répétons le plus. Certes, posséder le temps est une quête aussi poétique que vaine, mais la signi cation de cette expression a des e ets délétères sur la psyché et la santé de tout un chacun. Car que veut-elle dire ? Le temps de quoi ? Le temps pour soi. Pour respirer, vivre, voir, parler, s’épanouir. Nous sommes soumis non seulement au temps mais également à celles et ceux qui l’utilisent pour nous soumettre : lorsque vous sortez d’une journée de huit heures de travail, à laquelle se sont ajoutées deux heures de transport, et que vous devez vous occuper de vos enfants ou payer vos factures, quel temps vous reste-t-il pour ré échir au moyen d’améliorer vos conditions de vie ? Quel temps avez-vous pour désigner les responsables de votre épuisement ? Trop peu. Les seuls qui possèdent le temps sont celles et ceux qui en ont les moyens. Celles et ceux qui louent le temps des autres pour libérer le leur. Car le temps est la vraie richesse. Le temps de glander est un luxe. « Le temps, c’est de l’argent », répètent jusqu’à plus soif les énervés de la pendule. « Le temps, c’est l’argent » serait plus juste.

Imaginons un monde dans lequel nous aurions pris conscience que nous ne sommes rien face au temps qui dé le malgré nous. Un monde dans lequel nous refuserions de nous soumettre à un rythme, à une cadence. Celle d’aujourd’hui porte le doux nom de productivisme. C’est ce dernier qui impose le tempo : oppressant, nerveux, épuisant. Il ruine les corps et les esprits. Il les broie dans une énorme horlogerie. Il fait répondre aux mails le week-end, bou e les moments de partage, de fête, de calme. Il pollue tous les agendas. L’adjectif « pressé » résume à lui seul la sensation d’un Homo sapiens luttant contre le temps. Plus il a la sensation d’accélérer, plus il sent une pression monter en lui, plus il mesure l’inanité et la vacuité ultime de vouloir lutter dans un combat perdu d’avance. La vraie sagesse serait d’en nir avec cette dictature de la pendule. Se réapproprier le temps est une nécessité vitale par les temps qui continuent de courir.

Cette obsession humaine pour le temps qui passe nous conduit de plus en plus vite dans l’impasse. Pendant des siècles et des siècles, le temps pour parcourir la distance Paris-Marseille fut la même. Le référentiel était la vitesse du cheval. Puis est arrivé le cheval-vapeur, qui a considérablement changé la donne, réduit les distances entre les villes. En France, les lignes à grande vitesse nous propulsent d’un endroit à un autre du pays en nous laissant à peine le temps de vomir notre sandwich à 15 €. L’investissement s’est donc porté sur cette technologie, erté nationale, et non sur les petites lignes, plus lentes, qui dépérissent partout sur le territoire, beaucoup de nos compatriotes se retrouvant sans possibilité de déplacement. Mieux, l’avion nous permet de relier de manière encore plus rapide les di érents points du globe, pour un bilan carbone proche de celui d’une centrale à mazout ou des poumons de Michel Houellebecq. En n, aboutissement absolu, l’immobilité est devenue la vitesse ultime. Posé devant notre ordinateur, nous surfons à une vitesse plus que supersonique à la surface du monde. En quelques millénaires, la distance parcourue pour se nourrir est passée d’une excursion en forêt pour cueillir des fruits et chasser du gibier à appuyer sur un bouton pour faire venir un esclave siglé Uber Eats. L’idée générale ne serait pas de revenir au temps des cavernes mais bien de se battre pour le droit à ralentir ! Le temps presse.