Petit éloge de la médiocrité
Politique : la prime aux minables
Tout est politique. Celles et ceux qui disent le contraire soit font semblant de l’ignorer, soit cachent leurs intentions derrière une prétendue neutralité. Notre manière d’interagir avec nos congénères, d’occuper l’espace public, de nous comporter dans l’intimité, crée des rapports, des équilibres, des façons di érentes de façonner la société. Le célèbre « moi, je suis apolitique » dissimule dans la majorité des cas une faculté naturelle à se contenter d’un statu quo, à espérer que rien ne change, et est donc une posture tout ce qu’il y a de plus politique.
Il n’est pas ici question d’interroger la politique entendue comme l’étude des interactions humaines, mais bien le terme générique tel qu’on le comprend dans la phrase « de toute façon dans la politique, y a que des tocards ! » d’un docteur en sociologie appliquée option PMU Le Balto, spécialité Rapido-cacahuètes. Sauf que sous ses allures un peu balourdes cette sentence révèle une vérité qui s’impose à n’importe quelle personne ayant le sens de l’observation un poil aiguisé : plus on monte dans la pyramide des institutions, plus les personnes dépositaires du pouvoir sont nulles. Ce constat devrait nous interroger collectivement et nous amener à une modi cation majeure de nos structures prétendument démocratiques – après, bien sûr, avoir repris une Suze et un Loto Flash.
Il y a plusieurs manières de s’engager dans le jeu politique. Souvent, on commence par intégrer un parti, militer à la base. On a alors les idées claires, de l’énergie à revendre et l’intention de ne pas transiger ni compromettre son idéal. Lorsqu’on sait se rendre disponible, qu’on présente bien et qu’on acquiert un peu d’aisance et d’expérience, on peut se voir con er plus de responsabilités au sein de la structure. Voire, graal absolu, une potentielle candidature à une élection locale. Mais pour cela, peut-être faudra-t-il légèrement modi er son discours, adoucir ses propos, voire s’interdire quelques prises de position publiques, ou même remettre en cause une amitié avec celui ou celle dont on risque de prendre la place au sein du parti. Il va falloir faire des compromis. Puis, en cas de victoire, encore d’autres compromis pour exercer le pouvoir. Et ainsi de suite au l de notre ascension. Par conséquent, très logiquement, plus vous vous hissez dans les hauteurs de la République, plus vous vous éloignez de vos convictions et de votre motivation initiale, plus vos compromis deviennent compromissions. Bref, la médiocrité est un atout pour réussir en politique. Elle est stimulée, valorisée, récompensée. Montrez-vous sous un jour incorruptible, loyal et sincère, et vous serez tout simplement éjecté du processus. Ou assigné à un rôle de gurant ou d’éternel opposant. Spartacus aurait fait un très mauvais député MoDem.
Notons qu’il n’y a pas qu’en politique que ce type de dynamique opère. On retrouve peu ou prou le même schéma, par exemple, dans le maintien de l’ordre. Les motivations de départ d’un aspirant policier sont possiblement louables : agir pour plus de justice, défendre les gens en situation de faiblesse, de péril immédiat. Rares doivent être celles et ceux qui s’engagent initialement par passion pour le gazage d’étudiants ou le cassage de gueule de smicards. La réalité du terrain est tout autre : injonction à faire du chi re, contrôles au faciès, défense des intérêts des dominants, des possédants, matraquage des pauvres qui luttent pour leurs droits. Alors, au fur et à mesure de leur entrée dans la vie professionnelle, deux tendances se dessinent : celles et ceux qui vont rapidement se décourager et sortir des rangs par déception et par dépit, et les autres, qui vont accepter de faire le sale boulot, par lâcheté, par bêtise ou, dans le meilleur des cas, par naïveté. Mieux, les plus zélés et les plus prompts à appliquer des ordres sans ré échir vont rapidement progresser. Et voici comment, de la même manière que dans le milieu politique, la médiocrité est le carburant de la structure, son essence même.
Alors, faut-il continuer à blâmer nos politiques parce qu’ils sont nuls ? Assurément non. S’ils n’étaient pas nuls, ils n’occuperaient pas ces postes. À quoi bon reprocher à l’eau de mouiller, au feu de brûler et à un ministre de l’Agriculture de ne pas savoir faire la di érence entre une vache et une tractopelle ? Parfois, la nullité est tellement abyssale qu’elle en devient fascinante. Nous avons tous en tête les balbutiements d’un Jean-François Copé sur le prix du pain au chocolat, une ministre du Travail qui ignore le nombre maximal de renouvellements d’un CDD ou les prises de parole de Marlène Schiappa (que je soupçonne d’être en fait une comédienne réalisant un canular pour une émission de caméra cachée).
Autre élément non négligeable qui explique le niveau de médiocrité de nos représentants politiques : ils doivent nous plaire. Il est peut-être douloureux de nous rappeler que nos critères de choix dans l’isoloir ne sont pas tous basés sur la raison raisonnante, mais la pratique de la politique au quotidien s’apparente à de la séduction de base. D’ailleurs, il est drôle de constater que, quel que soit leur niveau de notoriété, celles et ceux qui sollicitent nos su rages se retrouvent toujours dans l’obligation d’arpenter les marchés, une pile de tracts à la main. Parce que rien ne remplace le rapport humain, la poignée de mains, la bise, la photo avec la p’tite, le petit mot qui atte. Parce que notre médiocrité prend la forme d’un besoin d’être considéré, pris en compte, même le temps d’un regard. C’est ce qui explique en grande partie le succès d’un Patrick Balkany, bandit notoire d’une sympathie à toute épreuve.
La médiocrité de la vie politique est tellement intégrée et assimilée qu’on la retrouve jusque dans la mise en scène. Par exemple, avant chaque séance à l’Assemblée nationale, l’arrivée de sa présidente ou de son président se fait au son des tambours, avec une haie d’honneur de gardes républicains. Que peut-il bien se passer dans la tête d’un de ces gardes, sabre sorti du fourreau, pompon dressé sur le chapeau, quand il voit passer un bonhomme au charisme de table basse qui se prend pour Clémenceau ? Le paroxysme de la burlesque médiocrité de l’exercice du pouvoir est sans doute la réception des chefs d’État. Le tapis rouge, les photos o cielles, les trompettes, les berlines, les dîners d’apparat… Ou l’art de tenter de camou er le grotesque d’un théâtre désuet par du protocole strict où rien ne dépasse, sauf un goût de faux, de raté, de dommage. De tendresse aussi, je dois bien l’avouer, face à la futilité de ce décor, ainsi que les piètres prestations des actrices et acteurs politiques. « Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux », disait Étienne de La Boétie. Peut-être ferions-nous bien de nous dérouiller les guiboles.
La structure de la société avantageant donc la médiocrité individuelle, il semble nécessaire et urgent de la modi er en profondeur. Mais comment ne pas retomber dans les mêmes travers ? Comment imaginer un organe de prise de décision qui ne soit pas désespérément vertical ? Ou trusté par les plus puissants, les plus riches, les plus grandes gueules, celles et ceux ayant le plus grand réseau ? Très simplement, en suivant l’exemple d’un certain Emmanuel Macron. En e et, il nous a généreusement o ert un très bon modèle de politique vertueuse et e cace. Oui, vous avez bien lu. Ce n’est pas de l’ironie. Calmez-vous, sou ez et buvez frais. Car, bien évidemment, il ne l’a pas fait exprès.
En 2019, il se rend compte qu’il ne fait rien pour que la France réduise ses émissions de gaz à e et de serre. Et ceci pour une raison très simple : l’écologie, il n’en a strictement rien à foutre. Mieux, il n’y connaît rien. Mais bon, il sent bien qu’il faut faire quelque chose, car il a vu les images des manifestations pour le climat et trois vidéos d’Hugo Clément sur Konbini. Il regarde autour de lui et se rend compte qu’il y a déjà des cus dans tous les bureaux. Il regarde au ministère de l’Écologie et se rend compte qu’il y a même un cus assis derrière le bureau. Sa marge de manœuvre est donc faible, d’autant qu’il est l’apôtre d’une secte vouant un culte à la croissance. Hors de question, donc, de faire des concessions sur la production, la consommation, la spéculation. Il lui semble indispensable de continuer à faire du pognon. C’est à cet instant qu’il a une idée. Personne n’était présent dans sa tête (sauf Jacques Attali), mais sa pensée a dû se formuler à peu près en ces termes : « Comme les gens sont complètement débiles, je vais en tirer au sort cent cinquante, on va les enfermer dans une pièce et il en sortira des trucs que je vais promettre de mettre en œuvre. Ils aiment tellement leur confort, leur bagnole, leur barbecue, qu’ils vont forcément décider de continuer comme ça. Tout va bien se passer et on me prendra pour un pur démocrate qui a laissé le peuple décider. Qu’ils sont cons, mais qu’ils sont cons ! Peut-être devrais-je m’interroger sur le fait que je suis leur roi. » Ainsi est née la Convention citoyenne pour le climat. Cent cinquante citoyennes et citoyens, dont la plupart ne connaissaient pas grand-chose aux enjeux climatiques, réunis au même endroit, au même moment, entourés d’experts, de spécialistes, de scienti ques. La suite est connue : cent quarante-neuf propositions radicales et nécessaires que le président de la République balayera quasi toutes d’un revers de la main. Et une preuve de plus que des processus d’autorégulation et de contrôle des décisions peuvent avoir lieu collectivement. Que plusieurs personnes nulles à l’échelle individuelle, regroupées dans un but précis, commun et désintéressé, dialoguant, ré échissant, s’instruisant, interagissant, sont capables de penser et de décider de leur présent et de leur avenir. Hors des jeux et enjeux politiciens. La seule solution pour rendre la politique moins médiocre est donc de mettre nos médiocrités en commun.