Petit éloge de la médiocrité

Guillaume Meurice · Chapitre 15 sur 21

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Petit éloge de la médiocrité

Lettre à un snob ordinaire

Cher toi qui cherches à parader, à briller, à éructer plus haut que ta bouche,

Tu vas disparaître. Je suis désolé. Tu pourras faire tout ce que tu veux, dans un avenir plus ou moins proche, tu vas retourner au néant dont tu es issu. L’univers recyclera tes atomes et personne n’entendra plus jamais parler de toi. Je n’ai aucun plaisir à le dire. Juste une envie de ne pas t’illusionner. Imaginons que dans la mémoire collective, par je ne sais quel miracle, une in me partie de toi subsiste. Dans le meilleur des cas, d’ici quelques milliards d’années, le rayonnement du soleil détruira toute vie sur Terre. Tu peux aujourd’hui continuer à penser que ta parole est éternelle et résonnera pour toujours – c’est faux. Le cosmos s’en fout de toi. Tu n’es qu’une organisation de la matière. Comme un caillou, un chimpanzé, une montagne, un microbe, Gérald Darmanin ou un furoncle.

Peut-être que pour passer à la postérité tu crées des choses que d’aucuns considèrent comme des chefs-d’œuvre. Peut-être. Pourtant, ça n’a aucune importance, ni même aucun impact sur le fait que tout s’e acera. Même si tu as fait la une du journal, ce dernier servira indubitablement de litière pour chat, ou de réceptacle à épluchures de patate. Si tu as écrit un livre, il rejoindra un jour inévitablement un vide-grenier, servira à caler une porte, prendra la poussière, l’humidité, sera mis en vente sur Leboncoin à moins d’un euro. Je ne dis pas ça pour te rabaisser ou pour dévaloriser ton travail. Au contraire. Je dis ça pour le remettre à sa juste place. Une place insigni ante mais une place quand même. Une place parmi d’autres. Une place médiocre.

Tu mérites d’exister, je ne dis pas le contraire. Je dis juste que l’on te voit exister. On sait que tu te donnes du mal. On te voit t’escrimer à être original, à vouloir sortir du lot. Tu en es presque touchant de naïveté. Tu penses que tout le monde remarquera ton style, ton élégance, ton originalité, que tout le monde saluera ta classe naturelle. Mais on voit juste que tu as passé des heures à travailler ce style « négligé », n’omettant aucun détail. On sait le travail que tu as fourni pour avoir l’air détaché, la volonté qu’il t’a fallu pour paraître n’en avoir aucune. Ta tentative de sortie de l’insigni ance t’y ramène inexorablement. On dit de toi que tu es snob. Curieux vocable qui serait né au

e siècle à partir de l’expression latine sine nobilitare, « sans noblesse ». C’est cela que tu inspires lorsqu’on te voit te donner de grands airs : quelqu’un qui veut en être, qui ne désire rien de plus que d’être reconnu parmi les illustres, les superbes, celles et ceux qui méritent qu’on les regarde. Tu cherches à usurper un statut, échapper à ta condition. Tu batailles pour cacher ce qui te rend si banal. Parfois, tu n’en as même pas conscience. Lorsque tu te sens er, on te voit prétentieux. C’est pourquoi, bien souvent, tu fais rire. Tu es le Monsieur Jourdain du boulard. Lorsqu’on t’entend raconter sur tous les plateaux télé que tu as vécu la guerre de près depuis ton hôtel de luxe entouré de photographes de Paris Match, on pou e. Lorsque tu enchaînes les défaites à toutes les élections et qu’on te voit dans les médias tenter de gratter des postes en t’usant la langue sur tous les postérieurs ministériels, on s’escla e. Quand, dans ta blouse blanche, tu viens nous expliquer qu’un virus est une grippette qui ne fera pas plus de morts que les accidents de trottinette, on tousse. Lorsqu’en tailleur et talons hauts tu prends tes grands airs pour toiser la foule d’un regard su sant et que tu trébuches dans le tapis rouge, on se régale. Quand la réalité vient à te rappeler à ta condition de bipède malhabile, aussi mauvais en cascade qu’en dramaturge de ta propre vie, on se bidonne. Rien de tel que la gravité pour e acer tes allures grave.

Sans doute que la mort te terrorise. Mais je sais qu’au-delà du simple passage de vie à trépas c’est ta disparition éternelle qui t’angoisse. Je sais que tu veux laisser une trace dans l’éternité. Parfois même, dans ton désir égotique de postérité, tu fais des enfants. Et tu batailles pour qu’ils portent ton nom. Pour avoir l’illusion de perdurer à travers les âges. Pour que l’univers n’oublie pas ton existence céleste. Mais il t’oubliera. D’ailleurs, il ignore sans doute tout de toi, désolé. Même si tu ne te prends pas pour un étron, tu niras, tout comme ta descendance, en compost.

Ton snobisme pollue tout. Jusqu’à tes goûts culturels : hors de question pour toi d’avouer avoir les mêmes que la majorité des autres, il faut absolument que tu te démarques. Tu dois montrer que tu es à la pointe de la découverte, des nouvelles tendances. Moins vous êtes nombreux à écouter telle musique, plus cela te permet de te détacher de la masse informe du « grand public ». Par exemple, tu dois montrer à la moindre occasion ta détestation de la musique populaire. Tu te dois d’être pointu. Tu n’es pas un mouton qui suit le troupeau. Alors que l’on sait que tu écoutes Jean-Jacques Goldman en cachette, que tu chantes du Céline Dion sous la douche et que tu trouves Patrick Sébastien quand même bien sympatoche. Tu illustres à merveille une des blagues favorites des musiciens : quelle est la di érence entre un guitariste rock et un guitariste jazz ? Réponse : un guitariste jazz joue 3 000 accords devant 3 personnes tandis qu’un guitariste rock joue 3 accords devant 3 000 personnes.

Tu penses que tu vaux mieux que ce qui se fait. Lorsque tu produis quelque chose, deux hypothèses : soit tu rencontres le succès et tu n’as d’un coup plus rien contre la majorité insigni ante que tu dédaignais quelques instants auparavant ; soit tu te plantes et c’est la faute des autres, qui n’ont pas su se hisser à la hauteur de ton inégalable talent. Voire, l’échec sera la preuve de ta hauteur de vue, du caractère di cilement accessible, exigeant, de tes compétences. « OK, je n’ai vendu que trois albums, dont deux à ma belle-mère et un à mon chien, mais c’est parce que je suis un artiste incompris, trop en avance sur son temps. D’ailleurs Van Gogh lui-même n’avait-il pas vendu aucune toile de son vivant ? N’est-ce pas la preuve que je suis le nouveau Van Gogh ? » Si tous les gens qui avaient vendu autant de tableaux que Van Gogh de son vivant étaient exposés, je serais moi-même au Louvre. Donc tu peux toujours te faire croire que le peu d’intérêt des autres pour ton travail est le signe d’une supériorité artistique, mais nous, nous savons. Nous savons que tu es un médiocre parmi d’autres. Que tu es un médiocre parmi nous. Que tu es comme tout le monde. Que tu uses de stratagèmes, et que parfois même tu triches. L’histoire de l’art, de la création, de l’innovation, de la technologie est aussi l’histoire de la malversation, du plagiat. Dans le domaine de l’humour, le travail e ectué par la chaîne YouTube CopyComic est d’une aide précieuse pour débusquer celles et ceux qui s’avèrent moins forts en écriture de blagues qu’en traduction anglais-français. Des « hommages », des « emprunts »

eurissent dans ta bouche pour les justi er. Quelle ironie que, pour sortir du

lot, il faille à ce point copier les autres.

En n, dans ta panoplie de personne prétendument supérieure à la moyenne, tu disposes d’un autre atout : le zèle. Le zèle est le sacri ce à une cause à laquelle tu te dévoues corps et âme. Le zèle est une toxine de l’esprit. C’est le zèle qui te fait mépriser ton prochain, qui te rend plus royaliste que le roi. Le zèle, ce sont les e orts que tu fais pour tenter de te hisser au niveau de ta prétention. C’est aussi la maladie de celles et ceux qui parviennent à s’extraire de leur classe pour se hisser « au-dessus » des autres, donc qui achètent les attributs qui les distingueront comme tels. Nouveaux habits, nouvelle voiture, nouvelle maison. Quoi de plus risible qu’un nouveau riche ? Tel Mon oncle dans le lm de Jacques Tati, ton ridicule con ne au sublime. En témoigne la maison futuriste du fameux tonton, remplie de gadgets destinés à prouver à tous les visiteurs son nouveau statut. Parfois, oui, je dois bien l’avouer, tu es même touchant.

C’est pourquoi je ne t’en veux pas, cher snob. Lorsque je te regarde, je ne vois qu’une personne qui lutte contre elle-même. Lorsque je t’observe, je ne perçois que tristesse et manque d’acceptation de ta misérable condition d’humain. Lorsque tu te ruines pour acheter le dernier téléphone qui te distinguera des autres, je ne lis que soumission à une injonction d’être original. Tu dois sou rir seul chez toi, lorsque tu rentres et que tu te déshabilles devant le miroir, de constater que tu n’es que ça : un amas de chair et d’os qui tente de faire croire toute la journée qu’il est autre chose. Tu te crois BCBG – bon chic bon genre pour les uns, beau cul belle gueule pour les autres – mais tu n’es qu’une tentative d’exister. Tu t’épuises toute la journée à vouloir être quelqu’un d’autre alors que tu n’as qu’à accepter la réalité. Celle de nous, les médiocres, les moyens, celles et ceux qui font comme ils peuvent, qui tentent de faire comme ils veulent, qui ont conscience de la vaine illusion de l’originalité. Fais passer le mot à tous tes amis, à tous les snobs zélés de la planète qui, à force de vouloir sortir du lot, ne se rendent certainement pas compte à quel point ils se ressemblent.