Petit éloge de la médiocrité
Je suis médiocre
Mail reçu le 13 avril 2019, à 9 h 53 :
Bonjour, je vous écoute à la radio et parfois je lis vos écrits et je dois dire que je trouve cela
systématiquement raté. Vous êtes nul. Nul, nul, nul. Vous êtes même pire que nul. Vous êtes médiocre. C’est
ça ce que vous êtes : médiocre.
Philippe
Plaisir du matin. Poésie contemporaine. Haïku des temps modernes. Mais surtout intense perplexité face à une personne qui consacre quelques moments de sa vie à chercher mon adresse électronique, rédiger son texte, le relire, peut-être avec précaution, corrigeant çà et là une faute d’orthographe, avant de me l’envoyer. Cet acte gratuit, désintéressé, qui n’appelle aucune réponse, m’émeut beaucoup. Et me questionne tout autant. Quel était le projet de Philippe ? Son cheminement intérieur ? « Meurice est trop nul, il faut absolument que je le prévienne » ? « Je ne peux pas vivre cette journée sans lui avoir dit que je le trouve pourri » ? Quel espoir a-t-il caressé, Philippe ? Peut-être s’est-il dit que sa remarque allait me faire avancer dans la vie. Qu’il y aurait un avant et un après son mail. Que c’est à partir de là que je réaliserais le tort que je causais au monde.
Que l’on puisse dédier un morceau de son existence à me prévenir de ma médiocrité me bouleverse. Il faut un esprit de sacri ce rare, un sens du dévouement majeur, voire un désir fou de changer le cours du destin d’un homme pour agir ainsi. À moins qu’il n’ait tenté d’être méchant. « Tiens, je vais bien lui foutre ça dans les dents, au Meurice ! On verra s’il arrive à se relever de cet uppercut dans les gencives ! » a peut-être pensé ce petit caïd 2.0.
Et ensuite ? A-t-il été soulagé, Philippe ? A-t-il ressenti le bonheur du devoir accompli ? S’est-il servi un cognac ? Est-il reparti faire du tuning sur sa R5 ou terminer l’intégrale de Stendhal ? Peu importe, là n’est pas la question. Il a souhaité ardemment et avec urgence me signi er que j’étais médiocre. Et il se trouve que Philippe a tapé dans le mille. Il a entièrement raison. Je suis médiocre. Je n’ai aucun doute à ce sujet. Et il n’y a aucun risque que je devienne autre chose. Même une petite notoriété ou un hypothétique travail salué par la critique ne pourra pas me faire changer sur ce point. Médiocre, je suis. Médiocre, je resterai.
Médiocre, selon les dictionnaires de référence, signi e de qualité moyenne, qui tient le milieu entre le grand et le petit. On pourrait penser qu’il s’agit là d’une variation sur le thème de la normalité, voire de la banalité. Mais s’y ajoute une teinte péjorative. Un arrière-goût de nullité. D’ailleurs, les dictionnaires des synonymes ne s’y trompent pas : imperfection, petitesse, faiblesse, insu sance. Sur les bulletins scolaires, le commentaire « médiocre » n’est jamais gage de félicitations. Pour moi, la médiocrité est pourtant le signe d’une gestion pointue de son engagement. Lorsque j’étais à l’école, j’ai toujours considéré que, dans les matières que je n’aimais pas, 10/20 était la note parfaite. Celle qui permet de passer sans gaspiller ses e orts. Celle qui possède la grâce du funambule ou la fragilité de la barre e eurée par le sauteur en hauteur. Il y a de la poésie dans ce 10. Voire de l’élégance et de la malice qui dé ent les menaces de sanction, de classement. On me disait déjà « médiocre », mais j’aimais ça. Je n’en tirais pourtant aucune erté, car je n’ai aucun mérite. Pourquoi serais-je autre chose que médiocre ? Pourquoi serions-nous autre chose que ça ? Je n’ai jamais compris les gens qui se pensaient au-dessus ou en dessous des autres, ni qu’à un certain statut social soient associés certains privilèges. Il est plus que nécessaire d’être lucides sur les médiocres que nous sommes et d’agir en conséquence. La révolution sera celle de la médiocrité, ou ne sera pas.
Aujourd’hui, je me confronte tous les jours à ma propre médiocrité. Car écrire, jouer la comédie ou exercer toute autre pratique artistique, c’est partir à la recherche de soi-même. Il est préférable de se préparer au pire. D’ailleurs, les œuvres les plus intéressantes sont souvent celles où les artistes sont le moins complaisants avec eux-mêmes et nous laissent entrevoir leurs failles, leurs faiblesses, leurs mesquineries.
De la même manière, il est risqué de placer trop d’espérance dans une personne que l’on admire. Cette leçon de vie m’a été donnée par un certain Donald Duck à l’occasion d’une sortie à Disneyland Paris dans mes jeunes années. Je l’aimais tellement et suivais ses aventures depuis si longtemps que j’étais impatient d’en n pouvoir l’approcher. Mon cœur battait fort et ma voix tremblait lorsque je lui tendis mon papier en échange d’un autographe. Lui, muet et distant, ne prit même pas le temps de répondre à mon « bonjour », se contentant de sourire bêtement et de me tourner le dos une fois mon papier
É
signé. Énorme déception. J’avais imaginé que Donald pouvait être autre chose que médiocre. Il n’y avait pourtant aucune raison à cela. La médiocrité est en nous, comme dans les canards en vareuse. Rencontrer ses idoles, c’est faire le deuil de sa naïveté.
C’est aussi une manière d’enrayer les schémas mentaux qui nous poussent à des comportements bizarres. Par exemple, j’ai un mal fou à vouvoyer les gens. Je ne comprends pas cette coquetterie qui con ne à l’hypocrisie. « C’est une question de respect », me dit-on. La familiarité e acerait donc ce respect ? Il y aurait des personnes plus respectables que d’autres ? Pourquoi devrait-on tutoyer un SDF mais vouvoyer le ministre du Logement ? Quel sens peut bien avoir ce petit théâtre des apparences ? Mettre une distance, encore et toujours, entre les gens. Les classer. Donc faire en sorte que certains s’en trouvent grandis, extraits du lot, moins médiocres que les autres. Cruelle erreur. Michel de Montaigne résumait cela : « Et au plus eslevé throne du monde, si ne sommes assis, que sus notre cul » (je l’ai laissé dans sa version d’origine pour les médiocres de l’Académie française qui pensent que la langue est gée dans le temps et que son évolution est le signe d’une grande décadence). Montaigne avait bien compris qu’aussi puissants que certains pensent être, et quels que soient leurs e orts pour le paraître, personne n’ignore qui ils sont vraiment. Car ils sont comme tout le monde. Imaginez Vladimir Poutine constipé en train de grimacer sur sa cuvette en marbre ou Kim Jong-un trébucher en mettant son slip Bob l’éponge, et vous porterez un autre regard sur leur prétendue puissance. Ce n’est pas pour rien qu’une des techniques conseillées aux personnes qui ont la phobie de prendre la parole en public est d’imaginer leur auditoire à poil. Pensez-y la prochaine fois que vous serez devant votre supérieur hiérarchique. Le roi est nu sous son manteau d’hermine ou son costume Gucci. Le pouvoir est une ction en habit d’apparat.
En ce sens, la revendication de la médiocrité est une résistance. Elle contient le « j’ai compris mais je ne suis pas dupe, et je ne suis pas d’accord ». Elle marque une absence de volonté de soumission ainsi que de domination. Elle est un pied de nez à la quête de performance. La médiocrité a un goût d’école buissonnière, d’objection de conscience, de désobéissance. C’est pourquoi les représentants du pouvoir s’en mé ent et tentent de la mettre continuellement à distance. Elle est une menace pour les structures de hiérarchie, ou de production. C’est le cas par exemple du capitalisme, qui se base sur une certaine idée du mérite (fable qui consiste à faire croire que chacun est à sa bonne place et que celui qui subit n’a qu’à trouver les moyens de ne plus subir). Comme si la structure était neutre. Comme si le contexte social n’avait pas d’impact. Comme si, dans la vie, il y avait l’élite et les autres, censés être à leur service. La médiocrité ramène tout le monde à la raison. Les médiocres qui dirigent ne valent pas mieux que les médiocres qui subissent. En cela, elle possède une charge subversive. Elle est de la dynamite sur un baril de poudre. La lucidité attendant son heure pour allumer la mèche.
Nous sommes tous plus ou moins déterminés par notre éducation, notre environnement, les in uences que l’on subit, qui nous traversent, nous meuvent, ou nous anesthésient. On aime croire qu’on est à la barre de notre bateau insubmersible, vaillant capitaine qui brave la tempête, mais notre libre arbitre ressemble souvent à une coquille de noix ballotée au milieu d’un océan en furie. On navigue, chacune et chacun dans nos champs d’incompétence, essayant de maîtriser çà et là quelques savoir-faire à défaut de savoir-être. Moi, je fais des blagues, des chroniques, des livres. Je vends de l’évasion, de la rigolade. Du vent. Rien de plus, rien de moins. Je fais comme je peux avec ce que je suis, avec ce qui m’entoure. Comme le commun des mortels. Lorsqu’on aura pris conscience de ça, on pourra être libérés de cette pression qui pèse sur nos épaules. Si vous en avez marre de rater des trucs, de vous trouver « à chier » dans bon nombre de domaines, ne paniquez pas. Vous n’êtes pas cette personne extraordinairement nulle. Vous êtes, comme tout le monde, ordinairement médiocre. Ne laissez jamais personne vous dire le contraire. Ne laissez jamais personne prétendre qu’il est autre chose que ça. Vous pouvez donc continuer à m’écrire, avec plaisir, à m’insulter si ça vous chante. Mais arrêtez de me dire que je suis médiocre. Je le sais déjà.
Cela étant dit, Philippe, je t’embrasse.