Petit éloge de la médiocrité
La tyrannie des podiums
Lorsque j’étais au collège, le prof de sport organisait régulièrement des concours de saut en longueur. Chacun notre tour, les genoux cagneux et la morve au nez, nous courions comme des dératés, puis nous élancions pour atterrir quelques (centi)mètres plus loin, dans le sable mouillé (parfois par la pisse des chiens du quartier, très peu au fait des valeurs de l’olympisme). Mon camarade Stéphane y excellait. Ses performances suscitaient régulièrement les félicitations de l’homme en jogging uo à chronomètre autour du cou. Le maître et l’élève s’enorgueillissaient ainsi de leurs succès respectifs. Mais voilà, un beau jour débarqua Fabien, un nouveau venu qui se défendait plutôt pas mal dans la discipline. Petit à petit, les concours prirent des allures de face-à-face dans lequel les deux champions prépubères s’a rontaient sous le regard vaguement circonspect du reste de la classe. Une matinée maussade d’automne, Fabien s’envola tellement loin qu’il pulvérisa son propre record et, pire encore, celui de Stéphane. Face à cette page de l’histoire qui s’écrivait devant nous, nous applaudîmes mollement. Pas tant pour l’exploit que pour nous réchau er un peu. « Bravo champion ! » exulta le prof comme s’il s’attribuait les mérites de la performance. Dans son coin, Stéphane n’en revenait pas. Il fulminait, rageait, le visage bou par les stigmates de l’humiliation. Sa place lui échappait. Il venait de passer du statut de « camarade sympa et sacrément fortiche en sport » à « camarade sympa et pas mauvais en sport mais moins bon que Fabien qui lui est super fortiche ». Et c’était dur à avaler. Mais tout n’était pas encore joué. Stéphane avait droit à une dernière tentative, un ultime essai. Lorsqu’il prit place au bout de la piste d’élan, tentant de se décontracter les cuisses, se tapotant sur les joues comme il l’avait sans doute vu faire à la télévision, l’intensité de sa concentration était palpable. Il mettait toute sa courte vie dans ce moment. Il devait réussir. L’échec n’était pas une option. C’est à ce moment-là que je vis Fabien prier. Il était là, devant moi, les mains jointes, le regard au ciel. Il faisait appel à la puissance divine pour lui venir en aide. Il y aurait beaucoup à dire sur cette pratique que l’on pourrait apparenter à du dopage céleste. Après tout, n’est-ce pas une tricherie manifeste d’en appeler à une force toute-puissante pour intercéder en notre faveur ? D’ailleurs, qu’est-ce que Fabien pouvait bien demander à son entité préférée ? Il avait épuisé tous ses essais : la seule manière pour lui de gagner était que Stéphane rate sa tentative. Il devait donc en toute logique demander : « Faites qu’il se ramasse, faites qu’il trébuche, qu’il se vautre… » Et cela m’a rendu triste. Pour lui, pour les autres, pour nous. Comment souhaiter à ce point l’échec d’autrui ? Comment corréler son désir de victoire à la faillite d’un autre ? Comment ne pas y voir la pure expression de l’humain dans ce qu’il a de plus pathétique, vil, bas ? Stéphane s’est élancé. Sa course était uide, dynamique, son regard déterminé. Mais ce qu’il ignorait, c’est que, la veille, Flocon, le bichon maltais de la voisine, avait changé ses habitudes, délaissant le bac à sable pour l’extrémité de la planche d’appel. Stéphane, concentré sur son rêve de gloire, le corps et l’esprit tendus vers un triomphe promis, ignorait les turpitudes d’une vessie de canidé. Il ne aira pas le danger. Mais il sentit sa cheville se dérober et son appui foutre le camp, puis entendit un rire massif s’élever lorsqu’il s’étala devant toute la classe, les bras en croix. Peut-être vit-il Fabien exulter, tout heureux qu’il était de l’avoir emporté. Même si le dieu des bichons maltais avait eu son rôle à jouer dans cette histoire, l’injustice me sauta aux yeux. Car qu’est-ce qu’un gagnant, à part un créateur de perdants ? Quel sens cela peut-il bien avoir de savourer l’échec d’un autre comme signe de sa propre puissance ? Se sentir l’espace d’un instant moins médiocre ? Moins nul ? Au-dessus du lot ? Ce n’est pas dans le milieu du saut en longueur que cette logique fait le plus de dégâts, mais dans la société en général. C’est cette même structure qui légitime toutes les iniquités. C’est une machine à produire du malheur. Si tu es en bas de l’échelle sociale, c’est que tu fais partie des perdants. Déso. Il ne fallait pas glisser sur le pipi de la vie.
Tout le monde ou presque connaît Pierre de Coubertin. Il est l’inventeur des Jeux olympiques dits « modernes ». Celles et ceux qui ont étudié de plus près le parcours du bonhomme savent qu’il a aussi la réputation d’avoir été un fervent défenseur de la colonisation et un opposant farouche à la participation des femmes aux épreuves sportives. Bref, un mec qui ferait passer n’importe quel chroniqueur de CNews pour un punk à chien. Sa phrase fétiche, mille fois répétée : « L’important, c’est de participer. » OK, Pierrot. Le message est bien passé. Mais en ce cas, pourquoi ler des médailles seulement aux trois qui sont arrivés premiers ? Pourquoi récompenser autre chose que simplement la participation que tu chéris tant ? S’il y avait une épreuve de faux-culs aux JO, viserais-tu le podium ?
Le monde entier tend à se transformer en une vaste compétition. La preuve, tout peut faire l’objet d’une notation. Tout se classe sur une échelle verticale. La note de ce livre sur un site Internet aura un impact sur ses ventes. De même pour celle d’une pièce de théâtre ou d’un restaurant. Nous sommes devenus des critiques littéraires, gastronomiques, des spécialistes de tout et de n’importe quoi. Je peux aller sous la vidéo d’un chercheur en chimie moléculaire et, d’un clic, signi er que je ne l’aime pas ou commenter : « mdr nimportequoi t ki ? » Sur Google, même les monuments nationaux sont notés. À l’heure où j’écris ces lignes, l’Arc de triomphe obtient 4,7 étoiles sur les 5 possibles. Le Sacré-Cœur, 4,9. Le mur des Fédérés, contre lequel ont été fusillés cent quarante-sept combattants de la Commune, seulement 4,5. À croire que les monuments à la gloire de l’oppression sont plus satisfaisants que ceux dédiés à l’insoumission.
Pire, on note le boulot des autres. À la n d’une conversation avec un agent d’une centrale d’appel, on nous demande d’en évaluer la qualité, donc le travail de la personne que nous avons eue en ligne. On jauge, via des smileys mis à disposition sur les comptoirs des magasins, la qualité de l’accueil, la propreté des lieux. On évalue les taxis, les livreurs. Chaque jour, nous e ectuons un travail d’audit bénévole au service de la compétitivité. Autant de coûts en moins pour l’entreprise, qui pro tera de cet argent économisé pour ne pas mieux payer ses salariés. On se juge, on se surveille. Nous sommes tous devenus les N+1 des autres.
Il y a quelques années, une émission de télévision avait eu l’idée funeste de noter des humoristes. Chacun devait faire un sketch et subissait le verdict d’un jury et du public. Un programme problématique à plus d’un titre. Outre que l’humour est a aire d’élève du fond de classe qui lance des boulettes de papier en se moquant de l’autorité, quel sens peut-il y avoir à donner une note à des blagues ? Si ce n’est cette éternelle volonté de classer, hiérarchiser, faire croire à certaines personnes qu’elles sont moins médiocres que d’autres. Idée stupide en général, et dans le monde de l’humour en particulier. Car pour savoir si un humoriste est drôle, il su t d’écouter si le public rit. C’est un des rares domaines où les relations et les connaissances bien placées jouent peu. « Cette émission pourrait te faire griller des étapes », m’avait assuré la production pour tenter de me convaincre d’y participer. Manque de bol, j’aime les étapes. J’aime âner, m’arrêter, glander. J’aime l’aventure avec ce qu’elle comporte de tâtonnements, de ratés, d’échecs. C’est pourquoi je suis heureux d’être médiocre. La citation d’Oscar Wilde « il faut toujours viser la lune, car même en cas d’échec, on atterrit dans les étoiles » m’a toujours paru aussi jolie que parfaitement débile. En e et, il y a de fortes chances qu’en échouant on termine congelé dans le vide intersidéral.
C’est bien logiquement que l’on voir eurir des classements. Les top 3, top 10, top 100. On étudie les tendances. Ça se jauge, ça se juge. Qui monte et qui descend ? Et on récompense les mieux classés. L’être humain adore se décerner des prix, des médailles. En football, tous les ans, a lieu la remise du Ballon d’or, qui glori e le meilleur footballeur au monde de l’année. Un et un seul type peut être récompensé. Dans un sport collectif. Quasi systématiquement, c’est un attaquant qui gagne. Car il marque des buts, fait des passes décisives, bref, il a un impact visible sur le résultat nal. Mais un gardien n’est-il pas aussi important ? Selon qu’il réussit ou non sa parade miraculeuse, ne fait-il pas gagner ou perdre son équipe ? Que seraient Karim Benzema et Kylian Mbappé avec une passoire dans les cages ? Que seraient-ils sans leurs coéquipiers qui les ont épaulés, aidés ? Pourquoi ne valoriser que la réussite d’un individu, sachant qu’il ne serait rien sans les autres ? De même dans les entreprises. Quel sens peut-il bien y avoir à récompenser l’employé du mois ? Les fourmis élisent-elles une « fourmi du mois » ?
Le paroxysme de cette absurdité est sans doute le fameux prix Nobel. Créé par l’inventeur de la dynamite culpabilisant d’avoir mis à disposition un nouveau produit au service de la capacité de destruction de l’humanité, il est devenu le graal des scienti ques, économistes, et même des écrivains. Chaque année, on le décerne pour récompenser celles et ceux qui ont eu une action béné que sur la littérature, la médecine, la physique, la chimie… et même la paix ! Chaque année, on se congratule, on vocifère, on commente. Sans jamais se demander qui décide de remettre ces prix. Pour le prix Nobel de la paix, c’est un comité de cinq membres directement nommés par le Parlement norvégien qui décide. Cinq personnes, donc, pour déterminer qui a le mieux œuvré pour l’apaisement des con its dans le monde. Cinq personnes dont on ne sait pas grand-chose mais qui vont décider de mettre quelqu’un à l’honneur dans le monde entier. Idem pour les prix littéraires, les jurys de cinéma, le concours Lépine, celui du meilleur boudin cévenol… Toujours un petit groupe qui décide arbitrairement selon des critères obscurs donnant lieu à des situations cocasses. Par exemple, lorsque les frères Dardenne remportent la Palme d’or dans un décor de faste et de paillettes pour un lm sur la misère et les inégalités sociales. Tous les ans à Cannes, on a moins de chances de s’étou er avec les petits fours qu’avec les contradictions.
Bref, il est plus que temps de tenir à distance toute idée de compétition, cette mascarade qui nous pousse à sans cesse nous comparer et nous évaluer les uns les autres. Assumons d’être médiocres. L’important, c’est de refuser de participer.