Petit éloge de la médiocrité

Guillaume Meurice · Chapitre 9 sur 21

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Petit éloge de la médiocrité

La verticalité toxique

« Dans un groupe, il faut un chef, c’est comme ça ! » Ainsi parlait un prof de droit constitutionnel croisé à la fac. « Pourquoi ? » le questionnai-je. « Parce que », conclut-il l’entretien. Imparable. On n’avait pas vu mieux depuis « c’est comme ça parce que c’est comme ça, pis c’est tout ». Dans la même veine, Jacques Chirac a rmait : « Un chef, c’est fait pour che er. » Limpide.

La répartition du pouvoir au sein d’un groupe humain fait débat depuis de longs siècles. Et elle a souvent été tranchée à coups de lames dans l’occiput. C’est encore le cas dans certains pays. Car le pouvoir attire. La place en haut de la pyramide est telle la lumière de l’halogène attirant les insectes… qui nissent systématiquement par s’y brûler les ailes.

Dans cette longue ascension, chacun pense mériter sa place, chacun s’imagine moins médiocre que les autres, plus à même de pouvoir guider le troupeau. Et chacun se trompe. Et chacun s’isole. Car plus on monte, plus eurissent les ennemis, ou pire, les faux amis. Plus les trahisons se multiplient, plus la parano grandit et plus, en n de compte, c’est la mé ance qui règne. Il y a, je pense, une meilleure ambiance dans un vrai panier de crabes qu’à un conseil d’administration du groupe LVMH.

Le pouvoir est assis sur un mensonge. Celui de la verticalité. Celle-ci peut être issue du droit divin comme d’une élection, elle n’en reste pas moins une force qui s’exerce du haut vers le bas et qui comprime, opprime. D’ailleurs, lorsque les personnes qui subissent se rendent compte de la supercherie, celles du dessus savent parfaitement s’organiser pour assurer la pérennité de leur domination. Elles font même appel à ce qu’elles nomment les « forces de l’ordre ». L’ordre, c’est celui qui est établi et qui ne doit pas changer. Lorsque la fable gagnant-perdant ne fonctionne plus, il n’y a qu’à a ûter les matraques, sortir les lacrymos. Et ne pas s’étonner que les perdants n’aient plus que leurs yeux pour pleurer (si toutefois ils ont eu la chance d’esquiver les ashballs).

Une des illustrations les plus marquantes de cette logique porte un nom : le patriarcat. Pendant des millénaires, les hommes se sont attribué une place dominante, à tel point qu’ils avaient a ublé les femmes d’un surnom charmant : le sexe faible. Basée sur absolument rien de légitime, cette hiérarchie perdure, parfois à coups de poing, de soumission, d’humiliations. Alors aujourd’hui, quand on demande à certains de faire quelques concessions, du moins d’arrêter d’écraser la moitié de l’humanité, on les entend chouiner sur la n des repères de la civilisation, la peur de perdre leur virilité. Qu’il est touchant, le cri du vieux mâle blanc dominant qui craint pour ses gonades, le soir au fond des bois.

Il semble aujourd’hui nécessaire d’a rmer haut et fort qu’une di érence n’entraîne pas une hiérarchie. Que nous ne sommes pas obligés de classer les genres sur un axe vertical. D’ailleurs, dans la phrase précédente, pourquoi ai-je accordé « obligés » ainsi ? Parce que « le masculin l’emporte sur le féminin », m’a-t-on répété à l’école. Le masculin vaudrait même pour la norme, le neutre. Ces structures ont tellement colonisé nos cerveaux qu’elles ont même réussi à polluer la grammaire et la conjugaison. Je vous conseille de placer « écriture inclusive » dans un dîner qui ronronne chez votre tonton abonné au Figaro. Vous m’en direz des nouvelles.

Du côté des potentiels gagnants du grand jeu de la vie, la pression est vive. L’injonction à se conformer à ce qu’on attend d’un homme est présente partout. Il faut gagner, dominer, soumettre. Les garçons qui n’arrivent pas à donner des gages de puissance (symbolique ou physique) risquent l’exclusion du camp des plus forts. Dès la cour de récré, ça joue des coudes. « Espèce de

lle » est considéré comme une insulte. De même que « gros con », qui désigne

à la base le sexe féminin, alors qu’« insupportable phallocrate » serait plus juste, « misérable amas de corps caverneux » plus anatomique, et « face de zgeg » plus percutant.

À l’âge adulte, les costards et les cravates peineront à dissimuler les failles et les errances des dirigeants. Même bien sapée, la médiocrité transpire. Écouter le PDG de Total tenter de justi er les millions qu’il touche en salaire est un plaisir. Voir celui de Renault s’échapper dans une malle tel un petit escroc est un pur régal. Les grands de ce monde ne sont que, au mieux de petits illusionnistes, au pire des enfants gâtés aux costumes trop grands pour eux. Essayez de taxer les dividendes des actionnaires et vous entendrez le même désespoir que votre enfant de six ans qui espérait à Noël le dernier camion Pat’Patrouille et qui se retrouve avec l’intégrale de l’encyclopédie sur les champignons d’Auvergne en douze volumes.

« Le poisson pourrit par la tête », dit-on. La société, c’est pareil. Plutôt que d’isoler des individus au sommet et de leur con er un pouvoir surhumain, peut-être faudrait-il les faire dégringoler tranquillement a n qu’ils retrouvent le sens du réel. Il semble que le béné ce serait grand pour tout le monde, en premier lieu pour eux-mêmes. Comment peut-on encore accepter que, d’un trait de plume, des députés puissent enlever le pain de la bouche de centaines de milliers de leurs compatriotes, et permettre à quelques-uns de leurs copains de se gaver ? La hiérarchie est un venin distillé à petite dose, tous les jours, via di érents canaux. Alors, on s’habitue. On s’habitue à obéir à des lois absurdes, parce qu’on se dit qu’elles ont été votées par des humains moins médiocres que nous. On s’habitue à des écarts de salaires mirobolants parce qu’un patron « prend des risques donc c’est normal qu’il soit rétribué pour ça ». Car, c’est bien connu, un ouvrier ne prend aucun risque. D’ailleurs, son espérance de vie est bien moindre que celle d’un cadre. Il meurt prématurément tel un gros lâche !

Souvent, ce rapport de domination est intériorisé. Le complexe d’infériorité est la maladie du siècle. « Moi, je ne pourrais jamais prendre de telles décisions, porter une telle responsabilité », entend-on çà et là. « J’ai peur de ne pas être à la hauteur. » Mais à la hauteur de quoi ? De qui ? À l’inverse, le complexe de supériorité fait des ravages. Tant de gens pensent qu’ils peuvent résoudre des problèmes simplement parce qu’ils occupent un poste à responsabilité. Combien d’héritiers reprennent l’entreprise de leur père ? Quel est le mérite d’un Yannick Bolloré, à part être issu d’un scrotum en or ?

L’autorité ne s’exerce pas seulement nancièrement ou politiquement, mais également sur une échelle de légitimité. Un docteur en blouse blanche a une aura particulière qui inspire con ance. Même s’il n’y connaît rien. L’habit ne fait pas le moine et pourtant on juge souvent la valeur à l’apparence. On classe mentalement sur une échelle désespérément verticale qui sera le plus ou le moins crédible. Dans la même idée, on voit eurir dans les débats des arguments dits « d’autorité ». Ils consistent à accorder de la valeur à un propos non en fonction de son contenu mais de sa provenance. Un « comme disait le général de Gaulle » au milieu d’un discours assoit une position, plus que « comme disait miss Poitou-Charentes ». Pourtant, c’est bien de Gaulle qui t censurer par deux fois le journal satirique Hara-Kiri, tandis que miss Poitou-Charentes a toujours déclaré : « La liberté d’expression est un pilier de notre démocratie. » Il arrive même parfois que, dans une vie, un professeur reconnu par ses pairs nisse par dire des énormités. C’est le cas par exemple de Luc Montagnier, connu pour avoir découvert le VIH et qui a ni sa carrière en parlant de « téléportation de l’ADN », de « mémoire de l’eau » et des bienfaits de l’homéopathie. Comme si Galilée avait, sur la n de sa vie, a rmé que la planète Terre était faite en pain d’épices et qu’il était lui-même à 80 % composé de miel. Le monde vertical dans lequel nous évoluons laisse une grande place à l’ultracrépidarianisme, ce comportement consistant à donner son avis sur des sujets à propos desquels on n’a pas de compétence crédible ou démontrée. C’est pourquoi, dans ce livre, je me contente d’un sujet que je connais bien et que je maîtrise parfaitement : la médiocrité.

« C’est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser », disait Montesquieu. Alors quoi ? Ne faut-il pas encadrer davantage le pouvoir ? Créer d’autres contrepouvoirs ? Pourquoi pas lutter carrément contre toute idée de pouvoir. « Quelle horreur ! Mais ça serait l’anarchie ! » entendons-nous déjà crier sur les plateaux télé ou sur les bancs de l’hémicycle. C’est oublier que l’anarchie, ce n’est pas le désordre. C’est « l’ordre moins le pouvoir ». C’est assumer en n que nous sommes tous individuellement médiocres et qu’il n’est pas possible pour un seul être humain de prétendre diriger d’autres êtres humains. C’est être responsables et honnêtes avec nous-mêmes. C’est aussi arrêter de suivre bêtement des bergers qui nous emmènent à l’abattoir. C’est en n prendre davantage part au débat public, sans considérer que nous n’en avons pas les compétences – d’ailleurs, si les compétences étaient un critère pour gouverner, aurions-nous eu Manuel Valls Premier ministre ?

Dans un monde plus horizontal où chacun assumerait ses propres limites, nous éliminerions sans e ort les funestes e ets de la pure domination. Y compris dans ce qu’ils ont de plus hypocrite, à savoir la déférence envers le pouvoir. Il n’y a qu’à écouter les interviews de syndicalistes et les comparer à celles des grands patrons pour se rendre compte que l’industrie du cirage de pompes a encore de beaux jours devant elle. Combien de journalistes-éditorialistes sont-ils devenus des perroquets à carte de presse ? Parfois même sans s’en apercevoir. Juste par ré exe de classe. Ainsi, Carlos Ghosn a été reçu en héros dans les principaux médias français alors qu’il venait de s’évader d’un pays soi-disant ami. Toujours pas de nouvelles d’un égal traitement de faveur pour Chantal qui a simplement volé un paquet de pâtes pour nourrir ses mômes. Même dans le non-respect de la loi, la hiérarchie joue sa partition perverse. « Selon que vous serez puissant ou misérable… » disait La Fontaine. Quatre siècles plus tard, les animaux humains sont toujours malades de la même peste : la hiérarchie.