Petit éloge de la médiocrité
Tu vas mourir, comme un nul
C’est bientôt la n. De ce livre, certes. Mais aussi (SPOILER ALERT) de ta vie. Quel que soit ton âge, ta condition sociale, ton lieu de résidence, ça sent le sapin. Tu auras pu vivre mille aventures, t’en inventer le double, avoir fait plus de fois le tour de la planète que son écosystème ne peut le supporter, le terminus arrive. Celui où tout le monde descend, six pieds sous terre.
Peut-être que tu crouleras sous les éloges, que tu auras même des obsèques nationales. Mais souviens-toi que tout est relatif. Victor Hugo en a eu. Johnny Hallyday aussi. Quoi qu’il en soit, les discours d’enterrement commencent rarement par : « C’était une énorme bouse, je suis si heureux de le voir entre quatre planches. » On a plutôt droit à : « Jean-Claude nous a quittés trop tôt. Il avait la joie au cœur et un sourire pour tout le monde. Il aimait les enfants comme personne. » Même si on voyait régulièrement Jean-Claude dans son grand imper aux abords de l’école primaire, son oraison funèbre sera l’occasion de lui rendre un dernier hommage. « Il est toujours joli, le temps passé, une fois qu’ils ont cassé leur pipe. On pardonne à tous ceux qui nous ont o ensés, les morts sont tous des braves types », disait Brassens. Serge Dassault, le vendeur d’armes, semeur de mort, petit prince de la corruption, eut droit à des adieux déchirants de la part de la classe politique. On a salué chez Margaret
atcher la femme de caractère. Euphémisme délicat pour celle qui a écrasé la
contestation et a plus de morts sur la conscience que n’importe quelle tête d’a che de Faites entrer l’accusé. On pourrait multiplier les exemples à l’in ni. Une personnalité politique qui laisse ses compatriotes mourir de faim ou de froid a simplement des méthodes plus discrètes qu’Hannibal Lecter.
Idem pour tous ceux qu’il envoie à la guerre, ce « massacre des gens qui ne se connaissent pas, au pro t de gens qui se connaissent mais ne se massacrent pas » – comme l’a dé nie Paul Valéry – où seuls seront décorés ceux qui l’auront vue de loin. À savoir, les maréchaux, les généraux, bref, les gradés qui auront envoyé ceux considérés comme médiocres se faire hacher menu. Ceux qui auront refusé seront traités de tire-au- anc (littéralement, ceux qui ne sont pas sur le front mais plutôt à l’arrière ou sur les côtés, les ancs). Se sacri er est donc valorisé pour motiver un maximum les troupes à foncer dans le tas pour des causes économiques ou nationalistes. Bref, pour servir des motivations aussi absurdes que les patrons ou la patrie.
Cela dit, peut-être que ta n va être encore plus médiocre que ta vie. Tous les ans, une académie décerne des Darwin Awards. Elle célèbre les morts les plus stupides, mais néanmoins authentiques, de l’année. Par exemple, celle d’un homme qui a ouvert une lettre piégée qu’il avait lui-même envoyée et qui lui a été retournée par la poste à cause d’un timbre manquant ; ou celle d’un autre qui lança un bâton de dynamite sur un lac gelé pour faire un trou dedans, sans penser que son chien, grand joueur, courrait à vive allure pour le récupérer et le lui rapporter. Parfois, c’est la volonté divine qui les guide sur le mauvais chemin, comme ce révérend brésilien qui s’est harnaché à mille ballons gon és à l’hélium pour battre un record du monde mais s’est fait emporter par le vent et a été retrouvé mort sur la côte trois mois plus tard. Peut-être que ces gens ont passés leur vie à essayer d’être le plus remarquables possible, qu’ils ont fourni des e orts intenses pour être admirés. Peut-être même qu’ils tentaient de s’éloigner le plus possible de la médiocrité. Il semblerait qu’elle les ait rattrapés in extremis.
La mort stupide frappe aussi les autoproclamés grands de ce monde. Ainsi Attila, le redoutable et redouté roi des Huns, qui t régner la terreur sur tout un continent et dont le nom fait encore frémir de trouille l’ensemble de l’humanité, mourut-il dans son lit, durant sa nuit de noce, étou é par un saignement de nez. Quand Jacques II d’Écosse eut envie, durant le siège du château de Roxburgh en 1460, de faire tonner un coup de canon en l’honneur de la reine, ce dernier lui explosa au visage et Jacques mourut sur le coup. Le grand Charles VIII, illustre roi de France, se rendant à un tournoi de jeu de paume, périt quant à lui après s’être tapé la tête contre le linteau en pierre d’une porte. Bref, les ors et les honneurs n’empêchent pas la mort de faucher, en même temps que le défunt, les années qu’il avait passées à construire son image, sa posture, voire sa postérité. Tu peux toujours posséder les meilleures usines du monde, trouver le vaccin contre les doudounes sans manche, avoir 4 milliards de followers sur Twitter, tu n’es pas à l’abri de glisser en sortant de la douche et de mourir la tête dans un bidet. La mort rend humble.
Ces dernières années nous ont rappelé que, bien que tout en haut de la chaîne alimentaire, nous pouvons être terrassés par un virus minuscule. Ce dernier a même gé l’économie mondiale et fait de Jean Castex l’homme le plus écouté de France. Tout comme la peste en son temps, Ebola ou la tektonik, nous ne sommes jamais à l’abri d’une calamité que nous n’avons pas vue venir. Nous vivons sans arrêt sous la menace du pire venu de l’invisible. Bref, nous sommes peu de chose. Même les gens morts en héros nissent irrémédiablement dévorés par des micro-organismes qui auront leur peau, leurs tripes, leurs organes. Tous les êtres vivants sont soumis à la même logique irrémédiable. Donc arrêtons de penser que ça va mal nir puisque, de toute façon, ça va mal nir. Tout ce que nous avons mis des années à construire va se détruire. Tous les e orts que nous aurons produits pour tenter de paraître autre chose que médiocre seront e acés, balayés par le temps. La mort nous réserve à toutes et à tous une égalité de traitement radicale. La mort est communiste.
J’en veux pour preuve le nombre de milliardaires qui s’échinent à tenter de lui échapper. Après avoir soutenu un système économique qui les a enrichis tout en sabotant toute forme de vie sur Terre, ils s’achètent désormais des bunkers. Pour ne pas mourir, ils sont prêts à vivre dans un caveau. Les sociétés qui en construisent partout dans le monde font fortune. Les lieux les plus prisés se situant en Nouvelle-Zélande, pays possiblement moins a ecté que les autres endroits du globe par le réchau ement climatique. Mais, à terme, a ecté quand même. D’où l’idée de prévoir des stocks de pâtes au caviar et de cassoulet à la tru e pour moins mal vivre la n du monde des pauvres. Ironie cynique de l’histoire, les futurs propriétaires des lieux vont jusqu’à chercher des solutions pour que leur personnel de maison ne se rebelle pas contre eux et que les rapports de domination et de classe perdurent même dans un monde postapocalyptique. Privation de nourriture, collier électri é, tout est déjà à l’étude.
Ces mêmes milliardaires cèdent également en ce moment même à une autre lubie : l’immortalité. Déjà de leur vivant, ils sont nombreux à fréquenter les pros du bistouri pour garder l’air frais et naturel de leur jeunesse désormais éternelle. Mais certains vont plus loin en visant carrément non seulement une jeunesse mais une vie éternelles. Pour cela, ils ont trouvé un stratagème imparable : la cryogénisation. Rappel du principe : après leur décès, leur corps est conservé à des températures très basses en attendant que l’humanité trouve le moyen de ressusciter les morts. Si cette technique fonctionnait déjà et que des gures illustres avaient été congelées, imaginons Jean Jaurès écouter un discours du Parti socialiste français aujourd’hui, ou Che Guevara tomber nez à nez avec sa tête sur une housse de couette ou une paire de chaussettes. Parfois, la mort à cela de vertueux qu’elle permet de ne pas savoir ce qu’il adviendra de votre souvenir dans l’imaginaire collectif de l’humanité. Et puis, que verra un ultrariche se réveillant dans deux ou trois cents ans ? Peut-être qu’une révolution aura abouti, qu’il se fera immédiatement taxer pour que sa fortune serve à nancer les services publics ? Peut-être que la langue qu’il parlait sera éteinte ? Peut-être qu’en se levant il trébuchera sur un tapis de bain Che Guevara et mourra en s’écrasant au sol ? Et ce sera reparti pour un tour.
Quel dommage, donc, de ne pas pro ter de la mort pour en n accepter sa médiocrité. Pour, à son approche, s’apaiser et être tout à fait honnête au sujet de cette curieuse aventure qu’est la vie. Les gens qui disent « ne pas avoir de regrets » sont au pire des menteurs, au mieux des naïfs. Évidemment que nos parcours sont semés de fautes, de torts que l’on fait aux autres, volontairement ou non. Évidemment que ces failles sont constitutives de ce que nous sommes, et que nous n’avons pas d’autres choix que de nous tolérer dans notre entière nullité. Bien sûr que vouloir à tout prix réussir sa vie est le meilleur moyen de la rater.
Oui, on va tous mourir comme on a vécu : comme des médiocres. Mais c’est tout sauf triste, car nous avons tous un rôle à jouer dans le collectif. Celles et ceux qui nous dirigent le savent, et le redoutent. Ces personnes savent également que, pour saboter notre union potentielle, le mieux est d’organiser une vaste compétition de chacun contre toutes et tous. Elles ont un intérêt à nous faire croire que nous ne sommes pas médiocres et que nous devons même l’être moins que notre voisin en travaillant plus, ou en achetant tel gadget. Il est donc urgent de précipiter la mort d’un système qui nous trie, nous humilie, nous oppose, nous contraint, nous frustre, nous abrutit, nous condamne dès la naissance au pro t de quelques cyniques avides qui tentent de camou er leur propre bassesse derrière des stock-options et des comptes dans des paradis
scaux. Pendant que chacun essaye de s’en sortir en étant le moins médiocre
possible, ils s’enrichissent. « C’est la n de l’Histoire », écrivait le politologue américain Francis Fukuyama à la chute de l’URSS. Pour lui, le capitalisme avait triomphé pour toujours. Il était le meilleur des systèmes économiques. Toute autre tentative était vaine. Mais tout a une n. Y compris la n de l’Histoire.
C’est pourquoi il me semble important de prendre conscience de nos limites et de faire avec plutôt que de nous obstiner à les repousser. C’est pourquoi il me semble également important de prendre conscience des limites de ce système et de la fragilité extrême de celles et ceux qui le maintiennent tant bien que mal. Dans Le Voyage de Gulliver, les lilliputiens paraissent n’avoir aucune chance face au géant. Leur médiocre taille semble être un handicap trop important. Pourtant, en unissant leur médiocrité, ils tissent des liens entre eux sur lesquels le géant vient trébucher. Cela ne marche sans doute pas à tous les coups. Il est même évident que l’Histoire se fait à coups de tentatives, donc de loupés, de ratés, de défaites. Il est donc urgent de tenter, d’échouer, de recommencer. Car, comme le veut la devise Shadoks, « si on a une chance sur mille que ça marche, il faut se dépêcher de rater les 999 premières ».
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Guillaume Meurice