Point & Pomme D'Amour (French Edition)
Point & Pomme D’Amour
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Je me figeai.
Sur l’instant, sa façon si habituelle, si banale de m’insulter ne m’allait plus. J’étais prêt à m’écraser pour me refaire une place dans sa vie, mais je ne supportais plus son mépris. Peut-être aussi parce que j’étais au bord de l’épuisement psychique, physique. Peut-être parce qu’il faisait mouche. Il venait de heurter le noyau de vérité auquel je refusais de me confronter. Le sentiment que je nourrissais à propos de moi-même sur mes activités vidéographiques.
— Excuse-toi, l’exhortai-je.
Il me fit enfin face et planta son regard dans le mien un moment, me jaugeant, avant de se mettre à rire doucement.
— T’as craqué. M’excuser ? M’excuser de quoi ?
Il retrouvait son débit naturel, nerveux.
— De me traiter comme une merde.
— Je vais pas m’excuser de dire la vérité. Mais tu sais, au fond, je m’en veux surtout à moi. D’avoir cru que t’en valais la peine. Maintenant, je sais plus rien...
— Je suis pas une putain.
— T’avais les mœurs d’une putain avant… Maintenant, tu te fais payer pour donner et exhiber ton cul. Bien sûr que t’es une vraie putain. T’es passé pro. Et le monde entier peut le voir. Le monde entier le sait… Tu te rappelles, quand ton père t’a dit que t’étais une salope comme ta mère. Il avait raison, ton daron...
Ma réaction fut épidermique. Je lui décochai une claque bien sentie. Cette bassesse, une de trop, m’avait heurté en plein cœur. À la seconde où il réalisa ce que j’avais fait, son regard se métamorphosa en cette chose sombre et fumeuse. D’instinct, je sentis le danger qui me guettait et eus un mouvement de recul pour finir par évoluer à reculons vers l’entrée. Dressé face à moi, je fus stupéfait de sa faculté à me faire me sentir si petit.
— Pardon… soufflai-je. T’aurais pas dû dire ça… Je…
Gardant le silence, il se dirigeait dans ma direction, menaçant, compact, d’un pas lent mais déterminé, pareil à la course d’un rouleau compresseur jeté sur moi.
— Je vais te fumer…
— Je voulais pas… Mais… T’as pas le droit de dire ça…
— Pas le droit ?
J’eus soudain peur. La force physique. Le déchaînement. La promesse d’une punition. Tout me rappelait mon agression. Des flashs me revinrent sur le moment. Dans la panique, je me mis à courir vers la salle de bain en hurlant. À peine eus-je franchi le seuil de la pièce qu’il s’engouffrait dans l’interstice entre la porte et le chambranle. Il me poussa contre les parois de la douche qui branlèrent, menaçant de se déloger de leurs rails.
— Non… Me frappe pas… fis-je en me couvrant le visage.
— Regarde-moi… Regarde-moi, putain ! s’écria-t-il en me saisissant par les épaules, enfonçant ses doigts violemment dans ma chair.
Je m’exécutai, la peur au ventre. Son regard me pénétra comme jamais.
— T’as cru quoi, toi ? D’où t’oses me toucher ?
— Je suis pas une putain…
— Ah ouais ? T’en as pas l’air convaincu. Répète un peu, pour voir !
— Je t’emmerde…
Mes yeux embués de larmes et ma voix chevrotante trahirent mon sentiment d’illégitimité.
Il commença à me filer une petite claque, puis une autre, et encore une autre. La force qu’il leur imprimait allant crescendo… Je me trouvais incapable de bouger. Lorsque les coups se mirent à faire mal, je hurlai :
— Arrête, putain !
— Ferme ta gueule, maintenant ! Tu fermes ta gueule !
Sa voix emplit toute la pièce pour nous retomber dessus. D’un geste nerveux, il m’agrippa l’épaule, ouvrit les portes coulissantes et me jeta de toutes ses forces dans la cabine tout habillé, contre le carrelage. Sèchement, il alluma le jet d’eau, réglant sur la température la plus froide avant de refermer la prison de verre sur moi. La température me fit pousser des petits halètements. Je l’entendis sortir, vis son ombre à travers le verre opaque des portes s’éloigner puis disparaître avant que la porte de la pièce ne claque. L’eau glacée coulait droit sur moi et je me retrouvai pleurant, frissonnant, la tête lovée contre le carrelage sans savoir quoi faire ni quoi penser. Je restais plusieurs minutes sous cette pluie d’hiver avant de trouver la force de me hisser pour atteindre le mitigeur et éteindre l’eau. Enfin, je m’écroulai à nouveau dans le fond du bac. L’envie d’échapper à cette situation humiliante par le sommeil fut tentante. Comme un mécanisme de survie, je m’assoupis quelques instants.
Lorsque j’entendis la porte de la salle de bain s’ouvrir, je repris conscience, mais j’ignorais totalement combien de temps j’avais été absent à moi-même. Deux minutes, deux heures ? Ma notion du temps fut quelque peu troublée par le choc émotionnel que je venais de traverser. L’ombre de dessina à nouveau derrière les portes, et resta figée un bon moment face à la cabine, dans le silence.
Une voix sourde et rauque me lança une invitation.
— Sors de là…
Je ne bougeai pas. J’en étais parfaitement incapable. Rayane m’avait terrorisé, les images d’un vieux film tournaient encore dans ma boîte crânienne, et la peur en souvenir tenace, intact, ne me quittait pas. J’étais de retour sur ce toit, sans possibilité de me défendre, abandonné à mes forces inexistantes.
Les portes s’ouvrirent alors l’une après l’autre. Je levai lentement les yeux vers mon bourreau de fortune, qui était aussi l’homme que j’aimais. Pourquoi aimais-je cet état de fait curieux : l’idée qu’un amant puisse se transformer en monstre, sans crier gare ? Son regard n’était plus celui de la bête sourde à ma souffrance de tout à l’heure. Il semblait empreint d’une forme de relâchement. D’abattement. Après m’avoir fixé un long moment, il consentit à me tendre une main. Mon regard s’accrocha à cette paluche généreuse dirigée vers moi.
— Viens… dit-il, presque en chuchotant.
Une hésitation tremblante. Si je prenais cette main, en profiterait-elle pour me tirer violemment hors de la douche pour à nouveau s’abattre sur moi comme une foudre ?
— Non… Tu me fais peur… confessai-je.
— Viens… Lève-toi…
Je me fiai à la douceur subite distillée par sa voix et saisis cette perche. Je me relevai, grâce à son aide, trempé, grelottant, les lèvres un peu bleuies. Je devins un vrai robot.
— Enlève tes fringues, tu vas être malade…
Je m’exécutai, tentant péniblement d’ôter le t-shirt qui me collait à la peau, au ralenti. Je le laissai tomber dans l’évier en même temps que mon jogging et mes chaussettes. Lorsque je fus complètement nu, Rayane me regarda des pieds à la tête avant de se saisir d’une serviette de bain qu’il me tendit.
— Sèche-toi et viens te coucher.
À ces mots, il quitta la pièce. Je me tamponnai brièvement, comme engourdi de tous mes sens. Un engourdissement de la pensée aussi. Je quittai à mon tour la pièce pour évoluer dans l’appartement plongé dans le noir. À tâtons, je me dirigeai vers le canapé. Lorsque je m’y assis, la voix de Rayane surgit du noir. La porte de sa chambre entrouverte la laissait parvenir jusqu’à moi, comme un filin d’espoir, une ligne dorée destinée à me ferrer.
Chuchotements dans les ténèbres.
— Viens… Viens là…
Viens là… Mes yeux s’habituant peu à peu à la pénombre, je le distinguais de loin, assis dans son lit, me faisant le geste de venir le rejoindre. Peu confiant, je trouvai tout de même la force de me lever du canapé pour me diriger vers l’antre interdit. Ma détresse, ma honte en avaient-elles été le sésame ? Je passai le seuil au ralenti, de peur de commettre une ultime bévue. Devant mon hésitation, ma prostration et mes tremblements, il crut bon m’assurer de sa volonté, ouvrant le pan de lit vacant à ses côtés.
— Viens te coucher…
— C’est encore un piège ? trouvai-je le force d’articuler.
— Je me lève tôt, demain. Je tiens plus debout. Viens te coucher, s’il te plaît...
S’il te plaît. Venait-il sérieusement de me prier de bien vouloir venir me coucher avec lui ?
Glissant vers ma place désignée, je me couchai, hébété, abattu. D’un geste ample, il recouvrit mon corps avec le pan de couette qu’il avait ouvert, comme une invite solennelle, couette en drapeau blanc.
Sans que je ne l’aie vu venir, il déposa un baiser sur mes lèvres. Son souffle chaud venait mourir sur mon visage. Sa main passa derrière mon cou pour s’assurer une prise ferme. Définitive. Sa langue épaisse entrouvrit sans peine mes lèvres fines pour s’y imposer. Je le laissais me goûter, totalement incrédule. Que me valait ce soudain revirement ? Je ne cherchai pas à comprendre. Je me dissolvais dans la sensation de chaleur que son corps imprimait dans le mien, de l’accalmie inespérée. Était-on à nouveau deux ? S’agissait-il d’une trêve temporaire ou de la signature d’un armistice ? Où cette nuit nous conduirait-elle ? Qu’en resterait-il au lever du jour ? Devrions-nous tout recommencer ? Étions-nous condamnés à cela, à ces ascensions-descensions incessantes ? Un pas vers lui, deux pas vers moi… Parviendrions-nous jamais à nous rencontrer à nouveau ?
— Je pourrais passer ma vie à faire ça… glissai-je.
Tremblant sous la couette, je jetai ces mots dans l’obscurité.
— J’ai froid…
— Retourne-toi…
Je lui tournai le dos. Il en profita pour m’enlacer par-derrière, reposant son bras autour de mon torse, me collant tout contre lui, sa main prenant la mienne. C’était si bon que j’en miaulais de plaisir. D’une part, parce que sa chaleur me réconfortait, de l’autre, parce que je me sentais à nouveau lové dans le creuset de son corps, compris au sein d’un monde plus grand que moi, la proie d’une volonté qui me dépassait.
— Excuse-moi…
Il semblait goûter mes mots longuement dans le noir avant de répliquer.
— J’aurais pas dû faire ça non plus... Tu m’as poussé à bout… T’as trop de pouvoir sur moi. Ça me fout en boule. Je voudrais arriver à m’en foutre de ta petite gueule de merde. J’arrive pas…
Le dernier tronçon de phrase, comme un aveu de faiblesse, me toucha.
— Ça doit vouloir dire quelque chose, peut-être… susurrai-je. Mais je suis pas une putain, Rayane... Je suis pas une putain… lui dis-je en me retournant pour soutenir son regard.
— Ça, ça reste à prouver… Ça serait bien que t’aies envie de le prouver.
Il passa une main dans mes cheveux avant de m’inviter à éteindre le monde :
— Dors, maintenant.
Je mangeai son visage du regard jusqu’à ce que mes paupières se referment sur moi. Nous restâmes un moment à nous contempler mutuellement de tous nos yeux. Rien ne me paraissait plus capital que cet exercice qui consistait à se dévorer, appréhender tous ses contours, ses délinées, ses concavités et ses monts par le regard.
Il tomba en lui-même avant moi. Je le vis s’éteindre en direct. C’était beau de le voir s’abandonner de cette façon.
Je me lovai contre son torse, au plus près de sa chaleur dorée, là où rien ne pouvait m’arriver d’autre qu’une mort radieuse.
Je me dissolvais dans les bras de mon homme à double-face, mon bourreau et sauveur. Ma partie morbide aimait ses mauvais traitements qui signaient une seule chose : si ma présence et mes mots étaient capables de jouer ainsi avec ses humeurs, c’était la preuve formelle que je comptais pour lui.
Je sombrai avec sur l’écran de mes paupières sa face de Moaï alangui.
OceanofPDF.com
11.
12:02.
Lorsque je m’éveillai, je me retrouvai seul dans un lit trop grand. L’homme qui régnait sur ma vie et tenait les ficelles de mon cœur s’était évanoui, comme dans un mauvais conte, chevalier parti affronter la réalité et ses monstres modernes. La chasse au temps. Les contrats. Les relations clients. Le jeu des apparences.
— Rayane ?
Je regardai ma montre.
Il était midi passé de trois minutes. Mon amant fantôme était vraisemblablement parti travailler sans me réveiller. Un éclair de panique me traversa : à quelle heure rentrerait-il ? Aurai-je le temps de lui dire proprement au revoir avant mon départ ? Mon départ était-il même toujours d’actualité ? Où en étions-nous véritablement après hier soir ? Devais-je ne serait-ce qu’envisager de revoir mes plans ?
À peine eus-je le temps de formuler ces pensées que le bruit de la clef dans la porte attira mon attention.
Là, je me rappelai qu’il m’avait dit ne pas bosser ce matin. Une pensée coupable m’envahit : j’avais gâché la matinée en dormant grassement.
Il apparut dans l’encadrement de la porte, peigné et en costume. Son élégance crut me faire mourir de ravissement. Il me jeta un regard à mi-chemin entre douceur et perplexité :
— Tu dors encore ?
— Je viens juste de me réveiller… La nuit a été courte...
— Ouais, c’est clair…
Pour autant, son visage était frais, son ton alerte, égal à lui-même.
— T’as l’air de rien pourtant…
— Hein ? Je ressemble à rien ? s’écria-t-il.
— Non, justement… T’es… T’es beau, quoi.
Pour unique réponse, il fit mine d’ajuster les boutons de sa chemise bleu ciel qui soulignait à merveille sa carnation caramel.
Je demandai :
— Tu… T’es pas au boulot ?
— Je commence le taf à quatorze heures trente, je t’ai dit… J’étais à la salle.
— Ah… Et t’es déjà en tenue de boulot ?
— Ça t’étonne ? C’est pas toi qui as dit que j’étais Superman ?
— C’est cool… Je croyais que je te reverrais pas avant de…
— Toute façon, t’aurais eu du mal à prendre ton train, je t’avais enfermé en partant...
— Ah… C’est comme ça que tu retiens les petits mecs ? souris-je.
— Je mens à moitié… En vérité, je t’avais laissé un double sur le bar de la cuisine… confia-t-il. Habille-toi, non ?
— Ouais… fis-je en constatant ma propre nudité, en partie dissimulée par les draps froissés.
Il disparut pour aller se servir à boire. La porte du frigo s’ouvrit et se referma. Bruits de verre sur le plan en bois du bar. De là où il était, sa voix me parvint :
— T’as envie de sortir ?
— Sortir ?
— Sortir. Pour manger.
— Euh, oui… Il faut juste que je fasse gaffe de pas louper mon train…
— On pourrait… aller bouffer sur Nîmes. Y a un parc sympa, là-bas. Je vais y courir des fois, le week-end.
J’étais cette créature stupide à sourire dans le vide. Je chérissais ce soudain accès de tempérance.
— Ouais, je… Ouais ! Super !
— Mais faut que tu te magnes, alors. Le temps d’y aller en caisse, de revenir… Ça sera une balade éclair.
— J’ai compris. Je me prépare.
Je me hissai hors du lit dans le plus simple appareil et courus vers la salle de bain. En passant par le salon, Rayane me regarda d’un air incrédule me dandiner en tentant vainement de cacher mes parties.
Cinq minutes plus tard, j’apparus prêt, légèrement cerné. Je m’offris à son regard en levant les mains au-dessus de ma tête.
— Tada !
Il eut un petit rire étouffé avant de se diriger vers la porte. Nous descendîmes au garage et prîmes place dans sa voiture. Lorsqu’il mit le contact, mes yeux se posèrent sur lui.
— Ça rappelle des souvenirs, hein ?
— Ouais…
Là-dessus, il enfila ses lunettes de soleil et démarra. Je souris devant cette manipulation grossière. En dissimulant ses yeux à mon regard, croyait-il sincèrement m’empêcher de lire en lui ?
Trente minutes plus tard, nous fûmes à Nîmes.
Le soleil inondait les rues et sa lumière frappait contre les arches flaves de la gare. Après être passés devant les arènes, nous fîmes un saut dans une chaîne de restauration rapide, le temps jouant contre nous. Derrière ses vitres fumées, Rayane avait l’air d’un tueur à gages. Cette idée me faisait frissonner et m’excitait au plus haut point.
— C’est romantique… le Quick, dis-je pour l’asticoter.
— Romantique ? J’ai parlé de romantique, moi ? dit-il en tournant son visage vers moi tout en marchant.
Je balayai le tout d’un sourire.
Nous marchions tranquillement sous le soleil, l’eau en contrebas bruissait dans les canaux. Nous finîmes par entrer dans les jardins de La Fontaine où nous traînâmes nos gênes et où j’admirais les étendues d’onde verte ponctuées de leurs cygnes, les balcons surmontés de fleurs coulant d’entre les balustres en pierre. Les mots, rares, me paraissaient superflus. Pourtant, nous aurions eu tant à nous dire… Je me satisfaisais seulement d’être à ses côtés, sous la clarté, dans la relative chaleur de cette journée de printemps, dans ce jour lumineux à plus d’un titre.
Le retour à la vie de ce qui avait été si longtemps en sommeil…
Lesté de notre déjeuner, Rayane évoluait dans la lumière comme personne. Je me plaisais à le contempler, l’air de rien, puis, de manière plus franche. Lorsqu’il surprenait mon regard sur lui, il n’avait plus l’attitude de roquet qu’il adoptait d’ordinaire, me demandant pourquoi je le fixais, me sommant de détourner le regard. À la place, il m’offrait son visage, et bien qu’il ne souriait pas, son regard se trouvait à soutenir le mien, bien à l’abri derrière ses verres teintés, avec, comme bruit de fond, le son de nos pas sur cette étendue blanche de sable, de cailloux et de poussière.
Tous ces pas perdus qui étaient partie intégrante du chemin que nous entamions l’un vers l’autre.
Nos retrouvailles tortueuses avaient le son des graviers sous nos semelles, celui d’un crépitement pierreux.
Je me calai sur lui et devins son ombre.
J’étais là à penser à Schopenhauer, au fait que rien n’existait de nous que notre vouloir. Il était l’essence du monde et des êtres. Deux volontés marchaient côte à côte prises au piège d’une volonté encore plus grande qu’elles. Qu’est-ce que le monde nous réservait ? Pourquoi est-ce qu’on ne pouvait plus être un monde à nous deux ?
Il élut un banc sur lequel il s’assit et je ne tardai pas à l’imiter. Nonchalamment, il ouvrit le sac en carton et en sortit nos hamburgers miteux. J’offris à son regard mon pauvre sandwich écrasé qui pleurait une salade iceberg visiblement passée dans une broyeuse.
— Pourquoi c’est jamais comme sur les photos ?
— Parce que rien n’est jamais comme sur les photos. Parce que rien n’est jamais comme dans les livres ni dans les films… à ton grand désarroi, ajouta-t-il, acide. Ça serait bien que tu le comprennes, un jour.
— Ouais, c’est clair, si on était dans un film, on serait pas là à à peine se regarder dans les yeux en train de manger un hamburger froid sur le pouce…
Il ne m’offrit rien de plus qu’une mine blasée et mon propre reflet dans ses carreaux.
— C’est une histoire de cons, tout ça… soufflai-je.
— Je te le fais pas dire...
— Dis-moi, juste une question… Est-ce que tu m’as amené là parce que t’en avais envie ou juste par sécurité ?
— Par sécurité ? Sécurité de quoi ? De quoi tu parles ?
— On aurait pu rester sur Arles. C’est pas parce que t’as pas envie d’être vu avec moi dans ta toute petite ville où tout le monde se connaît ? Regarde-toi… Tes lunettes de soleil, c’est vraiment à cause du soleil ? Toujours en train de te cacher… Moi je parle trop mais toi t’es un putain d’handicapé de la parole, moi je te le dis...
— Ma parole, toi… Je fais même plus d’efforts avec toi !
Il jeta son sandwich dans sa boîte en carton.
— Touché…
— T’as le don de tout niquer. T’avais juste à fermer ta gueule et profiter mais non, c’est plus fort que toi, hein ? Faut que ça aille vite ! T’as cru que ça allait s’arranger comme ça, en claquant des doigts ? Vas-y, je rentre !
— Hé ! le hélai-je alors qu’il me laissait en plan sur le banc. Attends-moi…
— Laisse béton. Je rentre seul.
Je me mis à courir à sa suite.
— On va se quitter comme ça ? Sur ça ? Et moi, je rentre comment ?
— Tu prendras le TER, cracha-t-il sans s’arrêter.
— J’ai pas de thunes sur moi, j’ai tout laissé à l’appart. Mon sac et…
— T’auras qu’à gruger ! Me fais pas chier !
— Je risque d’être en retard !
— Ça me concerne ?
— T’es sérieux ? fis-je en m’arrêtant pour le regarder filer sans moi, ouvrant de grands bras dans le vide.
Passé quelques secondes, il se retourna et piqua droit sur moi. Lorsqu’il fut face à moi, il enfonça une main nerveuse dans la poche de son jean et en sortit négligemment des billets qu’il écrasa dans sa main avant de me les jeter au visage en s’écriant :
— Ça devrait suffire !
Je restai planté au milieu du parc en le regardant s’éloigner, passer les grilles, devenir un point dans le décor puis disparaître. J’eus soudain la nette impression d’être enfermé dehors. Condamné à rester à la porte de notre relation. Il ne se retourna pas une seule fois. Avait-il entendu parler du mythe d’Orphée ? Je voyais dans cette attitude cruelle un signe. Celui que rien n’était encore tout à fait perdu ni tout à fait définitif. L’Enfer ne m’avait pas encore englouti à jamais. Tout restait dans le domaine du possible.
Je m’accrochais comme un fou à cette pensée délirante digne d’un schizoïde.
Je n’attendis pas pour me diriger vers la gare.
Après trente minutes d’attente, j’embarquai dans l’Intercités qui me cracha à Arles en vingt minutes. Posé sur le quai, je regardai l’heure sur l’horloge centrale. Il me restait quarante-cinq minutes pour aller récupérer mon sac à dos et être prêt à embarquer pour Paris.
Je filai dans les rues vers chez Rayane, bien décidé à lui donner ce qui vraisemblablement nous libérerait tous les deux.
Mon évaporation pure et simple.
OceanofPDF.com
12.
14:03
Je cognai et ouvris machinalement la porte qui n’était pas verrouillée.
Comme une fusée, je pénétrai dans le salon et le vis affalé sur son canapé devant la télévision. Il m’adressa un bref regard avant de le reposer sur l’écran, comme pour mieux me donner le spectacle de mon inexistence. Sans un mot, j’entrai dans sa chambre pour rassembler mes affaires. Une fois mon sac et mes vêtements rangés, je revins dans la pièce principale et me saisis de ma veste que je portais sous le bras. Posté devant la télé, je sortis mon porte-monnaie de la poche avant de mon sac à dos.
— T’es pas transparent.
Je rassemblai quelques pièces et les billets que je lui devais avant de les lui jeter.
— Tiens, ce que je te dois.
Il ne cilla pas.
— Avec les intérêts, ajoutai-je en mimant de sortir quelque chose de ma poche qui ne fut au final qu’un majeur fièrement dressé.
D’un calme olympien, il déclara :
— Tu me dois tellement plus, mec…
— Me planter là-bas… Y a eu du retard sur la ligne… Je risque de rater le train…
— Tu meurs d’envie de partir, c’est vrai… ironisa-t-il. Il te reste au moins une heure alors casse pas les couilles !
Je me détournai sans répondre et me dirigeai vers la sortie. Je lâchais un fier et fort « À plus ! » dans l’entrée. Il n’y avait aucun calcul dans mon attitude. Un simple constat d’échec. Je ne me sentais plus prêt à toutes ces batailles.
J’entendis ses pas lourds et pressés prendre ma suite.
Lorsque ma main appuya sur la clenche de la porte d’entrée, je vis la sienne s’appuyer sur celle-ci en y imprimant le mouvement pour la refermer. La vision de sa paluche englobant la mienne sur la poignée fut aussi inattendue que délicieuse. La sensation de chaleur que sa paume donnait au dos de ma propre main. Le creuset que son corps formait derrière le mien.
Tout me porta au vertige et regonfla mon cœur d’un peu d’espoir. D’un coup, j’oubliai cette rage débile que je sentais bouillonner au fond de moi.
— Bon, tu me laisses p… entamai-je sans me retourner.
— La ferme, me gronda sa voix tout près de l’oreille. T’apprends jamais rien, toi… Tais-toi… dit-il presque en chuchotant. Va falloir que je te bâillonne pour que tu la fermes ? Y a des fois, faut juste fermer sa gueule.
D’un coup, son corps entier se pressa contre le mien, me forçant à m’écraser contre la porte. Son sexe prisonnier de son pantalon frottant contre mes fesses, son bras se repliant autour de mon torse… Je plongeai en pleine confusion. C’était à n’y rien comprendre. Je m’accommodais parfaitement de ce revirement d’humeur. Mais je me devais de ne pas oublier le maître-mot : le silence.
Je m’abandonnai complètement au mouvement que son corps tentait d’imprimer au mien. En me dégageant, je parvins à me retourner pour lui faire face. Je laissai lourdement choir le sac à dos en appui sur mon épaule sur le sol ainsi que ma veste en jean. Me hissant sur la pointe des pieds, je lui volai un chaste baiser alors que les cils de nos yeux s’épousaient. Son souffle devint mon souffle. Mes bras passèrent derrière son cou alors qu’il entreprenait de me porter, me hissant tout contre lui. Fermement agrippé et en lévitation, je ne le lâchais plus. Ses mains se saisirent de mes fesses pour mieux me soutenir. Il nous transporta vers le salon, lourd de nos deux corps. Ainsi, je pouvais éprouver sa force et sa masse. Depuis combien de temps ne m’avait-il pas soulevé de la sorte ? Mes mains prirent des libertés et fouillèrent ses cheveux, en secouèrent la jungle pour mieux en faire émaner l’odeur. Cette odeur chaude si particulière. Cette essence qui avait la faculté de me mettre le feu aux poudres et de me porter le rose aux joues.
Le bonheur de le retrouver me fit sourire grassement. Nos langues s’éprouvèrent si intensément que j’oubliais tout de ces pathétiques batailles. L’essentiel tenait là. C’était à n’en pas douter.
Il me largua sur le lit. Je me relevai et m’attaquai à sa ceinture. Les gestes pressés, électriques, et l’envie irrépressible qui rendait nos mouvements épileptiques en prévision peut-être des convulsions extatiques et sublimes dont nous rêvions, dont nous crevions même, nous donnaient l’air de pantins survoltés.
— Désape-toi, vite, me fit-il en s’affairant lui-même à défaire son pantalon.
En quelques secondes, je me retrouvai en tenue d’Adam. En moins de temps qu’il en faut pour l’écrire, il me saisit et me retourna. Sans annoncer la couleur, il écarta mes jambes d’un geste sec et sa langue glissa de tout son long sur mon trou. Sa chaleur et sa moiteur me ravirent complètement. Je lâchai un râle incontrôlable. Cette caresse intime me laissa transi sur le lit, la queue gonflée suppurant de mouille contre la couette. Il s’appliqua à me fouiller pendant plusieurs minutes, comme ivre de retrouver cette saveur familière. Parfois, sa langue se changeait en glaive et initiait d’éprouver la résistance de ma rondelle, cherchant à s’y introduire délicieusement.
— Bébé… lâchai-je, coulant hors de moi-même.
— Ce qu’il est bon ton cul…
— C’est vrai ?
— Ta gueule, laisse-toi bouffer…
J’obtempérai sans l’ombre d’une résistance. Passé un moment, je me mis à quatre pattes sur le bord du lit, me surélevant, comme une invite à me saillir.
— Défonce-moi… lâchai-je, le regard fumeux, animal, lourd de sauvagerie, lâché comme une ancre.
Je tendis mon cul à l’extrême, m’imaginant ce que ses yeux voyaient. Un silence envahit la pièce. Je sentis comme un glissement, un changement d’atmosphère. L’air était soudain plus dense. Surpris de ne pas sentir ses mains déjà courant sur mon corps, je me retournai vers lui qui se tenait debout, le regard figé, comme sous hypnose. Profondément rentré en lui-même. Je me tins à genoux sur le lit.
— Qu’est-ce qu’il y a ? Ça va pas ?
— Impression de déjà-vu…
— Quoi ? C’est rien ça, ça m’arrive tout le temps…
— Non… Je t’ai déjà vu, dans cette position, avec ce regard, avec cette réplique-là…
— De quoi tu parles, Rayane ?
Je lus comme une évidence dans son regard.
Je compris finalement : il avait regardé une de mes vidéos et je savais parfaitement laquelle était encore emprisonnée dans sa mémoire graphique. Cette chorégraphie de corps, ces mots fruits de chaleur avaient été immortalisés.
— Ah… Mais… Tu les as regardées ?
— À ton avis ? T’as des questions plus connes ?
— Mais ça, c’est pas la réalité… C’est… du cinéma. Du faux. C’est juste de la fabrique d’images. Là, c’est vrai...
— Je peux pas. Je pourrai pas. Laisse tomber. C’était une mauvaise idée, t’façon…
— Déconne pas… Tu...
En voyant sa face déconfite et son regard perdu sur la vue de son sexe en train de perdre en altitude, je sus que la communion tant espérée n’aurait pas lieu.
— Si je veux te baiser, c’est juste parce que je sais que tu pars dans genre cinq minutes… Et si je peux plus là, maintenant, c’est parce que...
— Mais… On a envie… T’as envie ! Regarde-toi !
— De toute façon, y a pas que ça… Si je baise avec toi, je serai plus capable de réfléchir. Je suis plus un gamin.
Vexé face à sa sentence irrévocable, je me baissai pour remettre mes vêtements et cacher ce désir malvenu qui pointait vers les cimes. Il m’imita en rangeant son sexe-matraque en sommeil dans son pantalon.
Pris d’une impulsion quasi électrique, quittant le lit, j’éructai :
— Toi et moi on sait très bien que c’est n’importe quoi… C’est n’importe quoi tout ça ! On a fait semblant depuis le début. Toute cette comédie, ça rime à quoi si on n’arrive pas à se parler ? Toute cette pseudo bataille, c’est du vent, c’est de la comédie. Tu sais comment ça finira… Tu te sens obligé de tourner en rond pour marquer le coup, mais toi-même tu sais que ça peut se terminer que d’une façon...
— Tu m’as l’air bien sûr de toi...
— Pourquoi tu m’as pas viré hier, à la seconde où je suis apparu devant ta porte ? Pourquoi tu m’as pas dit d’aller crever directement au téléphone ? T’avais envie de me voir, c’est tout… On avait envie d’être ensemble. Parce que t’assumais pas d’avoir envie que je sois là, avec toi, à partager ton quotidien, parce que tu m’en veux, mais en même temps, tu aimes que je sois là… Mais ça, tu préfères crever que de le reconnaître… Pourquoi il faut toujours que tu gardes tout ? Pourquoi ça peut pas être dit et su, tout ce que tu ressens ? T’as peur de quoi, putain ?
— C’est le retour du psychologue… Allez, en route. Tu vas être en retard à la gare.
— Tu me vires ?
— Regarde l’heure… Et puis c’est pas moi qui ai réservé ton billet de train…
Son hypocrisie me tuait. N’était-il pas celui à me dire qu’il ne tolérait ma présence qu’une nuit ?
Tout s’enchaîna si vite.
Cette bataille de lit avortée me laissa un goût terrible de manque.
De rendez-vous manqué.
Une dizaine de minutes plus tard, nous fûmes tous les deux sur le quai de la gare au milieu d’anonymes qui nous empêchaient de parler librement et nous contraignaient au chuchotement. Encore, nous étions des amants-agents secrets.
Finalement, nous n’avions jamais vraiment évolué depuis notre tout premier rendez-vous.
— Tu parles pas ? me demanda-t-il alors que nous faisions le pied de grue sur le quai.
— Non, je parle trop. Faut se taire. Rien dire. Jamais. D’ailleurs, si j’avais fermé ma gueule et pas sorti ma petite phrase salée, on serait encore au lit à l’heure qu’il est. T’avais raison. J’aurais dû t’écouter. La prochaine fois, je dis rien.
— C’est mieux comme ça.
— Pour qui ?
— Pour moi, déjà. Pour toi aussi.
— Pfff ! soupirai-je. C’est ça, oui…
— T’as essayé de te foutre à ma place deux secondes ? me glissa-t-il. Si ça avait été l’inverse… T’aurais réagi comment ? Remarque, toi, tout te passe tellement au-dessus...
— Les réconciliations sur l’oreiller, t’as déjà entendu parler ?
— Faudrait déjà pouvoir baiser.
— Je suis devenu si dégueulasse que ça ?
— Arrête, tu me fous les boules.
— T’as les boules ? Pourquoi t’as les boules ?
Nous nous retenions à chaque instant d’élever trop la voix de peur d’être entendus. Cette dispute en sourdine fut d’un nouveau genre.
— Tu sais ce qui fout vraiment les boules ?
— Vas-y, balance !
— C’est d’aim… d’être avec quelqu’un avec qui tu pourras plus jamais coucher tellement il te dégoûte. J’ai qu’à te regarder pour imaginer toutes les queues qui te sont passées dedans ! J’aurais beau essayer… Tu feras toujours de la merde. On dirait que tu fais ça par défi. Juste pour tester les limites des gens. Tu vas toujours plus loin. Il faut que tu pousses, hein… C’est plus fort que toi. Espèce d’éponge à foutre !
— Comment tu m’as appelé ?
— Va te faire enculer ! chuchota-t-il en ouvrant de grands yeux.
— Bah comme t’as pu le voir, j’ai pas attendu ta permission ! m’écriai-je à voix haute.
Je m’éloignai sur le quai et fis mine qu’il n’existait plus. Nous étions là, à quelques mètres l’un de l’autre, alors que les minutes étaient comptées, que nous aurions pu tenter de pacifier, de nous quitter sur une note d’espoir, nous prouver que quelque chose était possible en dépit de nos collisions de fiertés. Ce gâchis me fila l’envie de pleurer.
Rayane s’assit sur un siège en fer, s’adossa contre le mur et sortit son téléphone portable sans plus me considérer. Je notai tout de même qu’il restait.
Une notification m’alerta que j’avais reçu un SMS.
C’est pas parce qu’on a failli baiser et que t’as failli m’avoir que c’est réglé.
RAYANE, 15:15
Je sais... Sinon, je serais pas là, sur le quai. Est-ce qu’on est condamnés à ne plus pouvoir se parler sans se sauter à la gorge ?
LOUP, 15:18
Le bruit de l’annonce sonore donna une consistance plus dramatique encore à cette vieille scène jouée au moins un million de fois. Des amants sur un quai de gare, des hésitations, des mots chuchotés, des missiles textuels, des interrogations mêlées à des pelotes d’incertitudes.
On annonça mon train. La voix générique sans âge et sans humeur distilla ses mots tueurs : TGV – Paris – va entrer en gare. Il leva la tête vers moi sans ciller. Je haussai les sourcils en pointant le train qui arrivait à quai dans un bruit de crissement terrible, lui signifiant que j’étais sur le point de monter.
J’affrontai son regard dans l’espoir d’un geste, d’un mot capable de nous sauver. Un prétexte idiot pour me retenir. Une folie. N’importe quoi. J’attendais quelque chose qui ne vint pas.
Il me rappela à l’ordre par message.
Tu devrais monter, maintenant. Faudrait pas que tu le loupes.
RAYANE, 15:23
Je lui adressai un regard tueur avant de monter d’un pas déterminé. Tout me demanda un effort herculéen : franchir la ligne jaune, ouvrir la porte, entamer le pas sur le marchepied, entrer dans le wagon, chercher ma place, tout ça sans plus le regarder. Je me souviens que c’était l’ordre que je m’étais donné à ce moment-là : peu importe ce qu’il se passe, peu importe les messages, tu ne le regardes pas. Pas de signes à travers la fenêtre. Pas de miettes d’attention. Pas de scène attendue.
Rien.
Alors que les portes du wagon se refermaient, je ne résistai pas à l’impulsion.
Je le vis, dans toute sa grandeur et sa beauté, debout sur le quai à regarder le train prendre de la vitesse pour finalement tourner les talons et disparaître dans la ville.
Cette vision m’étreignit de toute sa tristesse.
La bataille de SMS continua.
La lutte virtuelle était encore la meilleure. D’ailleurs, c’était ainsi que notre histoire avait commencé. Par messages interposés. Était-ce aussi ainsi que nous nous défairions définitivement ? Je ne voulais pas le croire. L’écran entre nous serait encore le meilleur médiateur au monde. Plus de possibilité de surinterpréter les intonations, les mimiques et les silences. Rien que du texte, du factuel, du littéral. Sans la proximité dangereuse des corps. Sans la peur d’en venir aux mains.
Je dégainai le premier, comme à mon habitude.
T’aurais pu me retenir… ou monter dans le train. Faire un truc de fou. Même pas…
LOUP, 15 :27
Grandis un peu.
RAYANE, 15 :27
J’en vaux vraiment plus la peine ?
LOUP, 15 :27
Encore une fois… à toi de me le prouver. Ça va être plus compliqué que juste se pointer, squatter mon pieu et me chialer dans la face. Les larmes de croco...
RAYANE, 15 :28
Comment t’oses dire ça ?
LOUP, 15 :28
J’ai toujours du mal à te croire. T’es acteur, non ? Pleurer sur commande, ça fait partie de ton taf.
RAYANE, 15 :29
Sa cruauté me cloua sur mon siège.
Il m’adressa une nouvelle salve sans me laisser le temps de répondre.
Et arrête de te focaliser sur ce que je dis ou ne dis pas mais plutôt sur ce que je fais. J’ai pris le temps de rentrer à midi pour être avec toi. Je suis venu te chercher en pleine nuit dehors alors que je bossais le lendemain. Je suis là et je suis en retard au taf pour ta gueule… T’es doué pour foutre le bordel, tu sais ? Et tu crois que tout ce qui est dit est forcément important. Que ça vaut quelque chose. Essaie de voir derrière les gestes et arrête de chercher les mots à tout prix. Ça s’appelle la foi.
RAYANE, 15 :30
Merci...
J’aurais tellement voulu faire l’amour avec toi...
LOUP, 15 :33
C’est pas le sujet, pour le moment.
RAYANE, 15 :34
Pour le moment ?
LOUP, 15:35
Je roule. Ciao.
RAYANE, 15:36
Tu vas me manquer.
LOUP, 15:37
L’indicateur sous mon message m’indiqua un doux et amer « vu ».
Le train fila pour mieux m’effacer du cours tranquille de son existence. Sa petite vie rangée de célibataire n’aurait su souffrir ma présence. Je ne pus m’empêcher de l’imaginer avec ses plans d’un soir, dans le lit où j’avais réussi à gagner ma place pour la nuit. Ces visions me fissurèrent le cœur.
Je finis par m’assoupir pendant une bonne demi-heure. Une vibration me ramena à la réalité. Je me jetai sur mon téléphone et lus la notification de SMS.
Range tes violons. Toi aussi, tu devrais préférer les actes aux mots. Quand tu seras prêt à me le montrer, on pourra commencer à parler, peut-être.
RAYANE, 16:12
Mon reflet dans la vitre du train m’offrit la vision de mes larmes, de la fatigue, des regrets, et je fus confronté au bilan de ma descente : quelques frictions, des baisers, mais surtout ses mots inscrits sur mon écran, preuves à conviction qui me livrèrent une chose précieuse que je n’avais pas été à l’aube d’espérer en entamant mon voyage.
Des mots comme un trésor.
Une délicieuse victoire.
… quand tu seras prêt à me le montrer, on pourra commencer à parler, peut-être.
Le conditionnel charmeur. Je m’inclinai tout entier devant cette sentence qui était comme un éventail d’éventualités.
Une porte entrouverte.
OceanofPDF.com
13.
20:52.
Je retrouvai mon studio parisien.
Lorsque le soir tomba, je me sentis d’un coup la proie d’une solitude terrible.
Quelque chose manquait. J’évoluais dans un tableau morne. Autour de moi, je ne trouvais que des couleurs passées et un vague sentiment de nausée.
À tout hasard, je lançai une bouteille à la mer pour faire taire ce que j’identifiais comme le mal du pays, le manque de lui.
Bonsoir…
LOUP, 21:58
Ouais ?
RAYANE, 22:06
Qu’est-ce que tu fais de beau ?
LOUP, 22:07
Série.
RAYANE, 22:07
+ bédo ?
LOUP, 22:08
Non. Je fume pas tous les soirs. Seulement pour les occaz.
RAYANE, 22:08
Comme hier ?
LOUP, 22:09
Entre autres. Mais pas que.
RAYANE, 22:15
Tu veux pas qu’on se fasse un visio ?
LOUP, 22:16
Non. Je déteste. Pas mon trip. Je suis occupé. Série, je t’ai dit.
RAYANE, 22:26
Envoie-moi au moins ta face.
LOUP, 22:27
Pour quoi faire ?
RAYANE, 22:28
J’ai envie de te voir. Une photo prise là, maintenant, pas une vieille, hein.
LOUP, 22:28
Après quinze minutes de latence, je reçus son visage de ténèbres. Sans expression autre que celle qu’il arborait en permanence : un air entre la contrariété et la détermination. Une tête de combattant.
T’es beau.
LOUP, 22 : 44
Tu me l’as déjà dit.
RAYANE, 22:47
On doit toujours dire à un garçon qu’il est beau. Tiens, puisque tu ne me demandes pas, je t’envoie ma tête.
LOUP, 22:48
Je la connais, ta tête. Je l’ai vue sous toutes les coutures.
Comme tout le monde, d’ailleurs.
RAYANE, 22:50
Je pris un selfie tout de même. Mes yeux de chien battu, mes boucles qui me mangeaient le front, mon vieux t-shirt blanc pour dormir.
Tu veux quoi ? Que je te dise que t’es beau ?
RAYANE, 22:53
Non.
LOUP, 22:53
J’allai me laver. Sous le jet d’eau chaude, je nourrissais l’espoir d’avoir une notification à mon retour. Chou blanc. En réaction, je lui envoyai une petite pique.
« T’as fait bon voyage, Loup ? » Oui, merci. Il serait temps de t’en inquiéter. J’aurais pu avoir un accident de train, être éjecté du wagon, passer sous les rails que tu l’aurais même pas su.
LOUP, 23:14
Toujours tes dialogues et tes scénarios dans ta petite tête, hein ?
RAYANE, 23:17
Ton odeur me manque.
LOUP, 23:18
Mon parfum c’est Acqua Di Gio.
RAYANE, 23:23
J’ai pas oublié mon bracelet chez toi, par hasard ? Je le trouve plus.
LOUP, 23:24
Non. Le seul truc que t’as laissé, c’est ta mouille sur ma couette.
RAYANE, 23:25
Tel que je te connais, tu as déjà dû la laver pour effacer toute trace de mon passage…
LOUP, 23:25
Tu crois peut-être que j’ai eu le temps ? Te donne pas trop d’importance.
RAYANE, 23:28
Sérieux, tu pourrais regarder pour mon bracelet ?
LOUP, 23:29
À l’occaz.
RAYANE, 23:46
Dire que j’étais chez toi cet après-midi encore…
LOUP, 23:47
Ouais, on n’arrête pas le progrès. Fous-moi la paix maintenant.
RAYANE, 23:48
Ouais, la série… Passe une bonne nuit, Rayane.
LOUP, 23:51
Bonne nuit.
RAYANE, 23:51
OceanofPDF.com