Point & Pomme D'Amour (French Edition)

Frédéric Bleumalt · Chapitre 1 sur 5 · partie 2/4

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Point & Pomme D'Amour (French Edition)

Point & Pomme D’Amour

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

C’est pathétique de ne se sentir complet et heureux qu’à ces instants où tu te fais piner et envahir par tous les orifices.

Je me souvins d’une fois où on avait baisé face au miroir posé sur le sol, sa queue plantée dans mon cul, ses doigts dans ma bouche, son regard plongeant alternativement dans le mien et vers notre reflet. C’était la communion, l’Eucharistie des corps.

Nos enveloppes de chair dansaient dans cette connexion illusoire.

Il m’injectait ses galaxies.

L’univers jouait de nous, petites poussières électriques.

J’avais le palpitant à la fête, les entrailles en fleur.

Le souvenir de son sexe-matraque me hantait. Son image se superposait au réel. Je pouvais presque la voir avec ma vision à rayons X.

Il m’extirpa de mes rêveries en sortant en trombe de la chambre pour venir chercher une serviette en papier.

Quand il surprit mon regard traîner sur son entrejambe où je tentais de deviner la forme de son imposant Achille à travers les replis et les bosses, la queue que je connaissais encore par cœur pour l’avoir appréhendée sous tous les angles et les éclairages possibles, il eut un petit rire de mépris et hocha de la tête comme pour dire non.

— Tu mates encore ? On te refera pas, toi… Tu penses qu’à téter… salope que t’es ! T’aimerais bien l’avoir, hein ? dit-il en s’empoignant ostensiblement le paquet, jetant tout à tour un regard vers la forme qu’il faisait naître et la ligne de mon regard. Elle crachera plus jamais pour toi. C’est con, hein ?

Je me tus face à cette condamnation qui me cloua mentalement. S’il croyait que j’étais là uniquement pour lui conter fleurette, il se trompait lourdement. D’une manière ou d’une autre, je regagnerai le saint des saints que j’estimais être ma place et mon centre. L’antre de ses bras. La cime de sa queue.

— Le sexe, c’est un réflexe… dis-je pour ma défense. Je croyais qu’on avait ça en commun…

— On a plus rien en commun depuis un bail !

— Des goûts musicaux inassumés de ton côté et…

— Et ferme-la ! Dis-moi plutôt qu’est-ce que tu fous ici, dit-il en se plantant au milieu de la pièce.

— Parce que tu m’as autorisé à venir.

— Joue pas au con.

— Tu te lèves tôt, demain, c’est ça ?

— Le jeudi, je bosse que l’après-midi. Je compense avec le samedi matin.

— T’es libre demain matin, alors ?

— Pour toi ? Non.

— Bon… Je pensais qu’on aurait pu passer un peu de temps… mais, bref.

Après avoir laissé planer un long silence, il consentit à me livrer son programme de la matinée.

— Je vais à la salle, demain matin.

— Oh ! Sport… Tu rentres tard ?

Pas de réponse.

Pour ne pas perdre la face, je relançai :

— Histoire d’entretenir la bête…

— Ouais, c’est ça, me lança-t-il avec un regard prolongé.

— Tu as pris de la masse depuis la dernière fois… Fais gaffe, bientôt tu vas éclater tes chemises rien qu’en bandant les muscles, en mode Superman.

Cela le laissa complètement froid.

J’ajoutai :

— J’ai toujours pensé que ce qu’il manquait à Clark Kent, c’était un teint caramel.

— Ouais, ouais, t’auras qu’à en parler à ta poupée. Essaie pas d’esquiver et de m’embobiner. Parle-moi plutôt de ta galère. Qu’est-ce que tu fous sur Arles ?

— Je… J’t’ai dit, j’étais descendu à Marseille, pour un tournage, en fait, et…

Mes compétences pour l’improvisation se liquéfièrent face à son regard inquisiteur.

Je poursuivis péniblement. Je crois qu’il aimait me voir m’enfoncer dans mes mensonges.

— Je me suis fait piquer mes papiers à la gare, et je savais que tu vivais dans le coin, grâce aux réseaux, et je sais pas, ça a été un réflexe…

— C’est bon ! Toi et moi on sait que t’aurais pu te trouver un airBnB ou n’importe quoi, passer la nuit chez un plan. Pourquoi il a fallu que tu m’envoies un message ? T’es venu pour soulager ta conscience ? Si c’est ça, t’es au mauvais endroit, je te préviens…

— Je te dis, j’avais pas d’endroit où aller et j’ai pas une thune. Je me suis fait piquer ma carte bleue et… Que des merdes, quoi.

— En vrai, t’es comme ton pote : toujours à la recherche de pigeons !

— Je fréquente plus Ariel depuis qu’on a quitté la cité…

— Pas besoin de le fréquenter. Vous êtes pareils.

— Tu sais qu’il est dans La Villa des Anges Brisés ? lui appris-je en tentant de détourner la conversion. C’est sa deuxième saison, déjà. Il fait la peste à la télé. Au moins, maintenant, ça lui rapporte de l’argent.

— Ça m’étonne pas qu’un déchet comme ça atterrisse dans la télé-réalité. Ça m’étonne que t’y sois pas.

— Facile, ça…

— T’es parti sans rien dire après un an où ça se passait plus que bien, et faudrait que je te reçoive comme un prince ? Mais, azy… Va bien te faire enculer !

— Je te demande pas de traitement de faveur…

Je ne l’avais jamais trouvé aussi beau que dans sa détresse et son mépris.

— T’es venu chercher quoi ? Un coup de bite ? Tu t’es réveillé un matin et tu t’es dit « Ouais, ça fait longtemps que je me suis pas pris sa queue », en mode nostalgie. T’as été piqué par le fantôme des bites passées ?

— T’es beau quand t’es blessé.

— Ah, les grandes phrases… se moqua-t-il. Je suis pas blessé. C’est fini ! Je suis rien ! Je suis rien du tout.

Je trouvais qu’il s’agitait beaucoup pour du rien du tout.

Je le laissai continuer sur sa lancée :

— Juste, j’oublie pas ton coup de pute ! Parce que c’est ce que t’es, une pute ! Ils avaient raison, dans la cité. T’es qu’une sale kahba ! Comment j’ai pu te baiser et te faire dormir sous mon toit pendant tout ce temps... Dans mon lit, répéta-t-il. Sérieux. Je t’ai fait dormir dans mon lit. À côté de moi. Dans mes bras. Je faisais tout pour que tu sois bien alors que j’ai jamais fait des trucs comme ça pour personne. Ça me dégoûte ! Sérieux… Plus jamais, plus jamais… cria-t-il.

La vie de petit prince qu’il convoquait me manquait.

Alors que les flammes dansaient sur sa langue et tombaient de ses mots comme des carreaux meurtriers, la sonnerie de son téléphone l’interrompit. Il se dirigea vers le bar où il avait abandonné son appareil. Il décrocha d’un geste souple, classe.

— Ouais… Ouais… Non, ce soir, ça va pas être possible… Je peux pas recevoir ce soir. Bah écoute, si t’as pas d’endroit à me proposer, c’est mort… Ouais… Non, j’ai pas envie de me geler les couilles. O.K., on fait comme ça. À plus. Ciao.

Il raccrocha.

Un élan de panique me ceintura le cœur. Je savais que je n’étais pas en mesure de lui demander qui l’avait appelé, mais j’en crevais. Je décidai de prendre des chemins détournés. Cette conversation sentait le cul.

J’osai.

— T’as un régulier ?

Il joua des sourcils avec un léger sourire avant de se mettre à rire franchement.

— Quel instinct…

Il confirmait mon impression.

— T’as un plan cul régulier ? répétai-je, tout à coup en proie à une méchante tachycardie.

Rayane se délectait de mon malaise palpable à la lueur inquiète qui traversa mes pupilles. Il continua à me fixer en observant un silence étudié. Je baissai la tête, soumis au poids de cette réalité que je craignais ; une réalité mille fois pensée, imaginée, chorégraphiée dans la solitude de mon lit parisien.

Des scènes qui m’excitaient et m’assassinaient.

Il me largua :

— Tu vois, ça ? Ça, c’est pour les nuits qui ont suivi ton départ… Quand je me demandais ce que tu foutais, où t’étais, avec qui. Quand ça tombait sur ton répondeur les fois où je t’appelais. Quand j’ai niqué mon temps à me poser des questions.

La tête dirigée vers le sol, je me mis à pleurer en silence. Je n’osais plus affronter son regard vainqueur, mais tins à lui demander :

— T’as beaucoup appelé ?

— À quoi ça sert de savoir ça maintenant ?

— À rien, t’as raison. Mais… quand même…

— J’ai essayé trois fois. Mais tu sais, quand j’ai vu qu’il n’y avait plus aucune de tes affaires, en rentrant, j’ai compris. C’était assez clair. J’ai pas cherché plus que ça. C’est pas mon genre de courir après les gens. C’est devenu un peu plus clair quand j’ai vu que tu m’avais bloqué de partout. Typique des sans couilles, ça.

— T’as quelqu’un ? demandai-je, le visage mouillé et le regard implorant.

— On parle pas de ça, là. Et comment t’oses me demander ça, toi ? D’où, en fait ?!

— Réponds, trouvai-je l’aplomb d’exiger tant la jalousie montait en moi.

— Tu me donnes des ordres ? T’as cru que je te devais quelque chose ?

— Je veux savoir.

— Range tes larmes. Ça fait longtemps que j’y crois plus. Les acteurs, je sais que ça pleure sur commande. T’es fort dans la mascarade.

— Alors ? continuai-je, étranglé dans les larmes qui dévissaient mes joues. T’as quelqu’un ?

— Quelqu’un… rit-il. J’ai un suceur régulier. T’es content ?

J’accusai le coup.

Il prit soin d’ajouter :

— Il fait du bon boulot. Bien propre. Endurant. Il gobe tout. Un vrai suceur d’aspirateur.

Je luttais pour ne pas lui offrir le spectacle de mes mains tremblant d’angoisse.

— Ça fait longtemps ?

— Trois-quatre mois.

— Tu le baises aussi ?

C’est une curieuse et très humaine habitude que de poser des questions dont on sait à l’avance que les réponses nous crucifieront à coup sûr.

— Non. J’encule pas n’importe qui. Y en a qui se respectent. Mais ça, tu peux pas savoir, toi, trou à pines !

Alors que mes larmes tombaient dans mon houmous, il s’écria :

— Tu bouffes pas ?

— J’ai plus très faim…

— Bon, en tout cas, t’oublies le petit programme que tu nous avais concocté dans ta tête parce que demain, tu jartes.

— Ça veut dire que je peux rester jusqu’à demain soir ? Je m’étais quand même dit qu’on aurait pu passer la journée de demain, ou au moins, déjeuner…

— Non, non. Demain matin, tu te casses.

Je ravalai mes larmes.

— O.K… O.K.

D’un coup, mon projet me parut trop lourd pour mes épaules. C’était plus que je savais supporter. Je décidai de rebrousser chemin.

— Je… Je vais y aller. C’était une mauvaise idée.

La confrontation de cette proximité physique et des distances émotionnelles incommensurables qui nous séparaient, le fait qu’il ait une vie où je n’existais plus, une vie où sa queue visitait des moiteurs étrangères me tuait littéralement.

L’acidité de ces visions brûlait mon disque dur.

— Quoi ? T’assumes pas de voir ce que t’as laissé comme merde derrière toi ? T’es blessé parce que t’as cru que j’allais t’attendre ? Comme si, toi, t’avais vécu avec une ceinture de chasteté collée à ton cul depuis que tu t’es cassé. Je suis sûr que tu t’es fait péter le fion à la seconde où tu t’es cassé !

— Ouais, c’est ça, dis-je en me levant pour agripper mon sac à dos, les yeux embués.

Il avait raison.

— Wesh, tu fais quoi, là ? dit-il en ouvrant grand l’espace de ses bras alors que je récupérai mon sac à dos.

— Je pars.

— Non, mec, tu restes là ! dit-il en m’arrachant mon sac des mains.

— Ça sera mieux pour toi et pour moi : tu supportes pas de m’avoir en face de toi, pourquoi tu me retiens comme ça ? T’es maso ?

— Remballe ta vieille scène à deux balles ! T’as cru que c’était un jeu ? T’as cru que tu pouvais entrer et sortir comme ça d’ici ? Si j’ai accepté que tu viennes ici, c’était pas comme ça, en l’air ! Je laisse pas entrer n’importe qui chez oim ! Maintenant, tu fermes ta gueule, tu bouffes ou tu bouffes pas, je m’en fous, après t’iras te pieuter et tu te casseras. Ça se passera comme ça.

Son attitude, suspecte, réinjecta en moi des filaments d’espérance : Rayane avait l’air de tenir à ma présence ici plus qu’il ne le laissait paraître.

J’arguai :

— Pourquoi ? Ça a pas de sens, ce que tu dis. Tu veux pas me voir. Tu me le montres clairement. Alors, c’est bon, j’ai compris, je t’emmerderai plus… J’arrête avec mes délires romantico-débiles, prendre des trains pour des destinations en culs-de-sac, suivre mes impulsions…

— Qu’est-ce que tu racontes avec tes métaphores de merde ?

— J’y vais.

— Non mais, t’as pas compris, en fait… C’est moi qui ai pas fini et c’est moi qui dirai quand c’est fini. J’ai plein de trucs à déverser. Tu partiras quand j’aurai terminé. On a dit qu’on faisait comme ça, on fait comme ça. C’est pas un moulin, ici. T’es là pour la nuit, tu restes la nuit.

Pour asseoir son laïus, il jeta mon sac à dos dans un coin de la pièce d’un geste brusque qui me statufia et me rassura dans le même temps.

— Me fais pas regretter de t’avoir dit oui. D’autant que je sais que c’est des mythos. T’es pas en galère du tout. La seule galère que je vois, elle est devant moi. C’est toi, la galère ambulante. T’es venu gratter la pitié. C’est ce que t’as toujours fait.

— De quoi tu parles ?

— Tu sais très bien. C’est comme ça que tu m’as eu.

— Moi qui croyais t’avoir eu avec mon cul. Je suis déçu, ironisai-je entre deux pleurs.

Je faisais face à une réalité qui me consolait un peu : il me voulait chez lui pour cette nuit. Était-il inquiet que je me fasse piller par un autre sur ses terres ? Avait-il seulement ce souci de moi ?

En séchant mes larmes d’un revers de manche, je retournai la médaille et demandai des éclaircissements sur ce qu’il avait laissé échapper :

— Mais… ça veut dire quoi, exactement, gratter la pitié, c’est ce que t’as toujours fait ?

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5.

 

21:40.

— Laisse béton.

— Si. Va au bout de ta pensée.

— Mais rien, ta petite gueule, là, tes manies, puis, tu sais… Tu sais très bien.

— Non, je sais pas.

— La cité.

— Quoi, la cité ?

— Quand l’autre enculé t’a agressé, putain ! Arrête de jouer au con !

— Et ?

— Et voilà. C’est ça. C’est ça qui a fait que.

— T’as eu pitié ?

— J’ai un truc qui s’est déchiré en moi quand je t’ai vu la gueule défoncée avec cet enculé qui voulait te…

L’espace d’une seconde, son regard devint abîme.

Il s’écria :

— Vas-y, on parle plus de ça, ça me fout trop les nerfs d’y repenser !

La crispation de ses mâchoires rendit prégnante la vivacité de ce souvenir qu’il tentait de refouler.

Je passai une main sur son visage.

— Et t’oserais prétendre que tu m’aimes plus, je suis sûr…

— Ta gueule. Rien à voir. C’est juste que… j’arrive pas à oublier ce moment. J’aimerais bien.

— T’arrives pas à oublier parce que c’est le moment où tu m’as aimé pour de vrai. Le moment où t’as su. En haut de l’immeuble. Là où on se sentait hors d’atteinte. Les rois de notre petit monde tout pété, au milieu du bruit et de la crasse.

— Sors tes violons… Je sais que c’est ça qui m’a mis dans la merde.

— Tu m’avais demandé de partir avec toi avant que ça arrive. Alors soit tu réécris l’histoire, soit t’essaies de rationaliser parce que t’as honte d’être tombé amoureux.

— Ça aurait pas duré aussi longtemps si y avait pas eu ce truc-là. Qu’on se le dise, t’es impossible à vivre… Tu ranges rien, t’es toujours en retard, tu penses qu’à te faire troncher… Le seul truc qui m’a eu, c’est qu’à chaque fois que je te voyais, y avait ta gueule abîmée qui se superposait comme un calque.

Ne m’avait-il réellement aimé qu’à travers le prisme de cet événement ? D’un coup, c’était toute notre histoire qui s’anamorphosait. Mais je ne le croyais pas : ses mots ne constituaient qu’un tissu destiné à me tenir à distance.

Une mantille de pudeur.

Une vengeance minable.

— Je suis pas le seul menteur ici, le confrontai-je.

— Si ça t’arrange de le penser.

— Tu m’avais proposé de partir avec toi avant, alors…

— Je t’ai proposé parce que tu t’étais mis dans la merde avec les blaireaux de la cité avec ta super bonne idée de dealer.

— Alors, c’était ça, c’était juste pour ça ?

— Ouais. Je savais que ça finirait mal. Y a rien eu de plus que ça. Un coup de pouce.

J’accusai le coup. Il semblait déterminé à me faire croire que je n’avais été qu’un rouage destiné à alimenter son complexe du sauveur.

— Et l’année où on a vécu ensemble après ça, c’était pour me protéger de quoi ?

— J’ai du linge à plier, dit-il en filant dans sa chambre sans fermer la porte.

— Toujours aussi bavard, hein ? lui lançai-je en minaudant à coups de sourires sucrés.

— Tu vois, c’est ça la différence entre toi et moi. Toi, tu te donnes des airs de gentil petit gars alors que t’es qu’une merde. Moi, je fais pas des grands sourires, des déclarations à tout-va, mais je suis fiable. Je fais pas de promesses que je tiendrai pas. Tu sais pourquoi ? Parce que je passe pas mon temps à enrubanner les choses, à faire des promesses en permanence. Je tiens parole. Pas comme toi. J’ai pas besoin de me déguiser. J’ai pas besoin de me lancer dans des grands discours. Moi, je crois aux actes. Pas au blabla. Toi, t’es le roi du blabla. Tu fais que ça. C’est ça, ta vie. C’est enrouler les autres dans tes mots pour les niquer. Tu baises le monde entier dès que t’ouvres la bouche. Là encore, t’essaies de me niquer. Arrête de parler.

— C’est ça, l’image que t’as de moi ?

— Ouais. Tu m’as donné quoi d’autre à voir ?

— Et t’as pas répondu, l’année de vie commune, tu mets ça sur le compte de quoi ?

— Un malentendu. Un ramollissement temporaire.

Je le suivis et franchis le seuil de la pièce. Il ne se formalisa pas de mon entrée, que dis-je, de mon intrusion dans son sanctuaire. Une fenêtre rampante donnait sur le ciel et faisait office de puits de lumière, offrant les reflets acidulés du couchant. Alors qu’il se mettait à entamer le pliage et le rangement d’une pile de linge accumulé sur sa commode, je tentais de convoquer quelques doux souvenirs.

— Tu te rappelles, t’avais même fini par m’appeler bébé…

— Me parle pas de ça.

Il détestait que je le ramène à cette période où il était tout miel, où il commençait à s’ouvrir, à se permettre des élans de tendresse, des mots soyeux. C’était de ça dont je crevais aussi. Retrouver ce décor qu’on avait tout juste commencé à peindre ensemble. Timidement. Par touches impressionnistes.

— T’as été con sur ce coup-là… lâcha-t-il. Je t’aurais tout donné…

— C’est vrai ?

— Tu sais pas comment je suis avec les gens auxquels je tiens. T’as joué, t’as perdu. Tant pis pour toi.

— Tu tiens à moi ?

— Tenais. Maintenant, on parle d’autre chose.

— Quitte à être là et à pas pouvoir parler de ce que je veux, autant que je t’aide… dis-je en m’approchant.

— Touche pas à mes vêtements ! T’as toujours été naze pour le rangement. Tu sais pas plier… Toi, c’est foutre tout en boule et fermer les tiroirs.

Je gardai le silence et souris légèrement en signe de culpabilité assumée.

— Je peux m’asseoir sur la commode ?

Il ne releva même pas. Je m’y aventurai, ne perdant pas une miette de sa méticulosité qui confinait à la maniaquerie et le rendait assez touchant.

Ce fut finalement lui qui réanima la conversation.

— T’as des nouvelles de ton daron ?

— Silence radio depuis…

C’est con, mais les larmes me montaient dans la gorge à l’évocation de Papa.

Ça aussi, c’était un sacré rendez-vous manqué.

— Ça fait aussi partie des trucs que j’ai ratés…

— T’as rien raté. Sur ce coup-ci, c’est lui, le connard, m’assura-t-il dans un étrange élan de sollicitude.

Mais je n’avais pas envie de faire mon petit blafard devant lui et de lui inspirer de la pitié à nouveau.

Si je voulais le reconquérir, c’était par la persuasion, la séduction, et pas parce que je faisais peine à voir.

Pourtant, il n’y avait au monde que Rayane pour savoir tout ce que ça me faisait. Qui connaissait mon historique, parce qu’on avait aussi une histoire commune. Que tout ça mélangé, ça me retournait le cerveau et exhumait des cohortes de souvenirs qui prenaient un malin plaisir à se rappeler à moi.

Il continua à m’ignorer, absorbé par sa tâche. Une façon de me dire qu’il se fichait bien de ma peine. Que je ne pourrai pas compter sur son concours pour l’éluder. Parce que j’avais perdu ce privilège. Que j’allais devoir la traverser tout seul, comme un grand garçon que je ne me sentais pas être, que je ne me sentirai jamais être.

En fait, c’était aussi ça que j’étais venu rechercher : cette sensation de petitesse que je ressentais en sa présence. La façon dont être avec lui changeait mon propre regard sur moi.

La façon dont je m’aimais mieux à ses côtés.

Une histoire de contrastes.

— Et ta grande carrière d’acteur ? sembla-t-il s’intéresser. C’est fini, les apparitions dans ce truc de merde, là, comment ça s’appelle, déjà ? Le jour où leur destin a basculé ?

— Oh, tu as vu ça…

— Ouais, j’ai vu ça, sourit-il.

Ma bouche se tordit.

J’eus honte et me défendis instantanément :

— Il faut bien manger… Si tu savais le nombre de choses pas top que j’ai acceptées pour l’argent…

— Je me demande comment t’as même réussi à tourner là-dedans… Tu crains tellement. Je suppose que t’as dû…

— Non, j’ai pas sucé le directeur de casting pour avoir la place…

Il sourit à la dérobée. J’avais intercepté sa pique-missile avant largage.

Je captais les lunettes de vue posées sur la commode près de la boîte à mouchoirs.

— T’as des lunettes, maintenant ? Ou c’est du fake pour faire sérieux devant les clients que tu dois éponger ?

— Elles sont moins fake que toi, si tu veux savoir. Correction légère.

— Correction légère, c’est ce que tu préconises pour ma faute ?

Il rit sous cape.

— Légère ? Tu rêves… Si tu savais ce que je te ferais bouffer…

— Tu me montres ?

— Non.

Nous restâmes dans le silence un moment.

— C’est sympa, la fenêtre, là. Même si l’appart qu’on avait à Antibes était bien mieux…

— Ouais, mais y avait pas la vue.

— La vue ?

Il abandonna sa tâche première avant de monter sur son matelas.

Il me fit signe de le rejoindre.

— Grimpe. Mais enlève tes shoes, va pas niquer ma couette !

Je m’exécutai et le rejoignis. D’un geste assuré, il ouvrit grand le velux.

— Regarde !

Je me lovai dans l’ouverture, lui posté derrière moi. Trop petit, je me hissai sur la pointe des pieds pour profiter de la vue. Les toits : pans de briques rouges partout, nuances de bistre, d’orange brûlée, de cuivre, toitures tangerine, parsemées. Ces éclats de couleur tranchaient si nettement avec le bleu du ciel et la lumière dorée encore captive des bienheureux nuages.

— Sympa… avouai-je. Tu sais, je me demandais souvent c’était quoi la vue que t’avais, toi. Le premier truc que tu voyais le matin.

Je tournai mon visage vers le sien.

— Ouais, je sais. Ça sonne vachement théâtral et romantique, ce que je te chante.

L’écrasement de son souffle sur mes lèvres me donna un urgent besoin de proximité.

— Rayane, tu sais très bien qu’on va finir par se retrouver. Ça finira ici, dans ton lit, c’est obligé, ça peut pas être autrement.

— Tu doutes de rien, toi…

— Je le sais. C’est déjà écrit.

— Dans ta tête, seulement.

— Ton inconscient a déjà fait le boulot. Tu vois, je suis déjà dans ton lit.

— Pffff !

— Ouais… Je le vois très clairement. Y a que toi qui n’es pas au courant. Tu crois vraiment qu’y a quelqu’un d’autre que moi qui puisse endurer ton avarice sentimentale ? Qui puisse déchiffrer tous tes silences, voir sous tes méchants regards ? T’as pas voulu que je parte parce que t’as envie de me voir. T’aimes que je sois ici, avec toi. Même si y a une part de toi qui m’en veut. La façon dont tu m’as retenu tout à l’heure… T’étais content de recevoir mon message. J’en suis sûr de ouf. T’es pas obligé de le dire, mais je le sais.

— J’étais surtout content que tu sois dans la merde, sourit-il.

— Tu me la fais pas… T’étais content de pouvoir m’aider… Encore une fois. Moi aussi, j’aime que tu m’aides. J’aime l’idée de m’appuyer sur toi. Je me sens bien quand tu es là. Je sens qu’il peut rien arriver.

— Visiblement, c’était pas suffisant pour que tu veuilles rester. J’ai du mal à me dire que je me suis fait jeter par un tapin comme toi.

— Je suis parti parce que je commençais à dériver. J’ai préféré partir avant de te tromper.

— Mais tu m’as pris pour un teubé ou quoi ? T’as cru que je t’avais pas grillé depuis longtemps sur les réseaux à parler chaud bouillant avec des mecs ? Ça faisait des semaines…

Mon visage devint carmin. Le sang qui me rendait vulnérable et affinait mon masque était le même à faire bander et tendre mon corps vers lui.

Ironique, non ?

— Tu savais…

— Pffff ! soupira-t-il. Allez… Tu m’as pris pour un blaireau, en plus.

— Pourquoi t’as rien dit ?

— Parce que je m’en branlais. C’était pas ça l’important. Je te connais. Je t’ai capté depuis longtemps. Je savais comment tu fonctionnais.

— C’était quoi, l’important, alors ?

— C’était qu’on était bien. Posés. Je savais bien que t’étais une petite pute. Je l’ai toujours su. Ça me plaisait, je crois… De toute façon, à partir du moment où on a commencé à s’attacher, c’est là que la merde a commencé. J’aurais jamais dû baisser ma garde. Je l’avais jamais fait avant. Je sais pas ce qui m’a pris. T’as un truc dans le regard. Je luttais. Je luttais… Et toi, tu faisais tout pour essayer de m’amadouer, me ramollir, comme font les meufs avec leurs singeries, leurs mignonneries. Tu m’as eu à l’usure. Puis, le clou, ça a été quand tu t’es fait péter la gueule, là-haut… C’est ça qui m’a mis dedans pour de bon… S’il y avait pas eu ça, je pense que jamais ça aurait duré plus d’un mois ce truc à deux.

— Ouah… Faut que je pense à le remercier, ce connard de Samba.

Un long silence nous enveloppa de sa soie.

— C’est de l’amour, dont tu parles, que tu le veuilles ou non.

— Toujours les grands mots pour te faire croire que tu vis des grands trucs.

— Pourquoi tu continues à me parler si je t’ai tant fait souffrir ?

Silence.

— Sûrement que j’y trouvais un intérêt. Sûrement qu’il y avait des choses à régler.

— Et tu les as réglées ?

— Non. C’est pire qu’avant. Toute façon, ça a toujours été ça, avec toi. Je te l’ai déjà dit… Tu viens foutre la merde là où tout est simple. Tu fous toujours le bordel, quoi que tu fasses. Ta vie, c’est un grand bordel à tous les niveaux. Au littéral et au figuré.

— Ça perturbe ta vie bien rangée…

— Ouais.

— Désolé de tout chambouler. Encore une fois.

— J’ai pas dit que c’était forcément mal, concéda-t-il en rangeant le dernier t-shirt.

Il continua :

— Je suis tellement dans la merde avec toi.

— Tu me manques.

Il réitéra :

— Je suis tellement dans la merde avec toi…

Il donnait l’impression d’être en intimes pourparlers avec lui-même. Je sentais que tout se jouait là.

— Tu me reprendrais si je te disais que j’arrêtais mes conneries ?

— Même pas en rêve.

— T’en as envie, pourtant.

— D’où tu crois savoir de quoi j’ai envie ?

J’enveloppai sa main dans la mienne à la manière d’un oiseau recueilli.

— Oh, tu fais quoi, là… dit-il sans me repousser.

— Je t’emprunte ta main. Juste ta main. Ça va, la main ?

— T’as pas peur qu’elle atterrisse sur ta gueule ?

— Je prends le risque.

À mesure que j’auscultais sa large paluche sous tous les angles, profitant de ce contact autorisé pour la palper, l’apprécier, m’infuser de sa chaleur, mon regard fut attiré par le mont de chair que je voyais poindre au niveau de son entrejambe.

Mon constat fut sans appel.

— Rayane… Regarde discrètement sans mouvement brusque, mais… je crois que tu bandes.

— Arrête tes conneries… souffla-t-il en me laissant câliner sa main et embrasser sa paume.

Mes lèvres se posèrent sur sa ligne de vie alors que je continuai à affronter son regard. Encore piégé dans l’antre de sa main, je déclarai :

— Tu sais… On n’a pas beaucoup de temps avant demain matin… Tu préfères qu’on reste dans le silence à se regarder dans le blanc des yeux, qu’on s’envoie des vieux trucs à la tête ?

— C’est encore bien frais.

Il fit mine de refermer violemment sa main pour me comprimer le visage quelques secondes avant de relâcher son étreinte.

Je demandai :

— On attend et on laisse sécher ?

Face à son absence de réponse, je vins me poster à côté de lui et aventurer une main aérienne sur son avant-bras.

— Commence pas à me tripoter comme ça…

— C’est pas ça, tripoter, affirmai-je en le caressant, remontant le bout de mes doigts vers ses bras pour apprécier la suavité de sa peau. C’est ça, tripoter…

À ces mots, j’acheminai une main sur son paquet et flattais le sexe que je sentais déjà bien déployé sous le tissu.

— Oh, y a du monde, là-dedans…

Il intercepta ma main et planta son regard effilé dans le mien en me disant le plus calmement du monde :

— Il t’aura pas fallu longtemps. Tu touches pas à ça, je t’ai dit.

— Mais… Regarde…

— T’es trop près. C’est normal.

— T’as envie de moi.

— Et ?

Il l’avouait donc.

— Et, t’as envie de moi !

— Ouais, comme j’ai envie de n’importe quel bout de viande que je vois en face de moi, la belle affaire…

— Je pourrais…

Tentant une nouvelle approche, j’agrippai plus fermement ma proie.

— Arrête…

Je sentis comme une faiblesse dans ce simple mot. Sa tonalité basse, sa fin dans un souffle laissait entrevoir une brèche.

— Ça serait du gâchis… sifflai-je tel un serpent tentateur, sans rien lâcher.

Il me dégagea alors d’un geste sec et me repoussa légèrement. Sans doute sentit-il que la situation devenait trop dangereuse, car il s’écria :

— C’est toi qu’as tout gâché. Allez, j’en ai déjà plein les couilles de t’entendre ! Je vais me branler sous la douche, me pieuter, mater ma série, alors fais-toi discret et viens pas me faire chier.

— T’es là à traîner avec moi, à galérer comme tu dis, ose me dire que t’attends pas quelque chose, toi aussi !

— J’attends peut-être pas la même chose que toi.

Il quitta la chambre. J’en profitai pour me laisser tomber illégalement sur sa couette.

Mais t’attends quoi, mec ?

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6.

 

 

22:22.

Lorsqu’il revint un quart d’heure plus tard, je le découvris parfumé et le corps oint de crème, prêt à être sali. Bel Achille, guerrier prêt pour les combats de nuit. Des scénarios tous plus mielleusement tordus les uns que les autres me traversèrent.

Au moment où il me surprit allongé sur son lit en position fœtale, il hoqueta :

— Tu fais quoi, là ? Bouge ! Putain, sur mon lit avec tes fringues de dehors dégueulasses, là !

Je me levai sans trop me presser.

— Magne !

— J’avais oublié ta maniaquerie… Il est confortable, ton lit…

— Ouais. Allez, dégage, va dormir, là ! dit-il me poussant avant de s’installer sur son matelas, en short et en t-shirt, sans quitter son smartphone des yeux.

Il releva le regard vers moi en constatant mon immobilité.

— T’attends quoi ?

— On peut pas continuer à discuter ?

— Vas-y, j’ai eu une journée de merde, et toi t’es encore là avec tes techniques et tes calculs pour essayer d’avoir ta dose, ça commence à me…

— C’est bon, je vais pas te violer ! J’aurais du mal...

— Arrête ton cinéma… Va ! Va te branler si ça te fait plaiz, mais fous pas ton jus sur ma housse de canapé. Bouge !

— Alors… Y a vraiment pas une petite place pour moi, ici ?

— Dans mon pieu ?

— Dans ton pieu et de manière générale…

Il garda un silence avant de me lancer, les yeux dans les yeux :

— C’est mort ! J’ai plus confiance en toi. Si je te laisse entrer dans mon pieu, je sais comment ça va finir. En vrai, t’sais quoi, je pourrais te baiser, mais c’est tout. Je pourrais juste te baiser. Rien de plus. Si c’est un coup de queue que tu veux, je pourrais te le filer. Ouais. Mais en vrai, t’aurais rien de plus.

— Je veux plus que ça. Mais si tu veux me baiser, je vais pas cracher sur… dis-je, en bon mendiant d’amour.

J’étais prêt à me contenter des miettes, des sciures d’amour qu’il était apte à me donner.

— Je te baiserai pas, me coupa-t-il.

— Tu viens de dire…

— J’ai dit que je pourrais. Et puis, je te connais... Tu vas croire que ça y est, que t’es arrivé. Je sais comment tu marches. Et si je rentre dans ton cul, je sais que c’est le début des emmerdes. Déjà que tu sois là…

— T’as peur d’y reprendre goût ? le provoquai-je.

Il me fixa avec intensité sans dire un mot.

Je me rappelais ce proverbe sur le consentement parfois compris dans le silence.

Je mimai le chat en rampant sur son lit pour m’approcher de lui.

— Wesh, tu fais quoi, encore ?

Arrivé à son niveau, à quatre pattes sur le matelas, je me contentais de le fixer, approchant dangereusement mon visage du sien alors qu’il me regardait d’un œil plus bovin que perplexe.

Je sentais que la proximité de mon corps le jetait dans des troubles aussi profonds que lui, une fébrilité muette qui faisait résonner son corps sur le mien et inversement.

Aimants naturels, attraction magnétique.

— On parle ? lui proposai-je.

— C’est ça, ta position pour parler ? Le cul en l’air, à quatre pattes ?

À ces mots, je m’allongeais simplement à ses côtés au-dessus de la couverture.

D’un geste las, il lâcha son téléphone avant de soupirer longuement :

— Tu veux parler ?

— Ouais...

— Bon… Pourquoi tu t’es cassé et sans rien dire ? T’étais pas bien ?

— Si, j’étais bien, mais...

— Pourquoi alors ?

— Je crois que ça m’angoissait, la fidélité. La vie à deux. J’avais pas réalisé tous les sacrifices que ça impliquait... Je sentais que ça réveillait mes démons. L’envie des autres. Pourtant, je t’aimais de ouf. Je t’aime encore…

Il eut un rire moqueur qui me comprima le cœur.

— Comme si tu savais ce que ça voulait dire...

Je continuais :

— Je t’aime encore de ouf même si tu me crois pas... Mais, c’est comme si je m’étais mis à voir tout ce que je ratais. Y avait cette faim qui grandissait en moi comme avant…

— Une faim de queues...

— Oui. C’est... C’est comme si ça travaillait contre moi à l’intérieur. Le fait de réussir à être avec toi de façon plus... sérieuse. Dans le temps... C’était déjà énorme. Plus que ce que j’espérais. Je savais que ç’aurait même pu aller plus loin. Que j’aurais pu avoir l’histoire de love dont j’avais toujours rêvé. Au fur et à mesure, je t’aurais apprivoisé de plus en plus... Et un jour, à force de vivre ensemble, t’aurais peut-être plus eu honte de tout ça et tu m’aurais présenté à tes potes, ceux que t’avais pas, puis peut-être que t’aurais été jusqu’à me proposer de me marier...

Rayane éclata de rire.

Je ne sus pas comment le prendre, mais le voir laisser tomber le masque de sérieux qu’il arborait me comblait de joie.

— Putain, toi et tes délires… Tu me fais trop rire !

— C’est grâce à ça que je vis, Rayane. C’est grâce à ça que je me fous pas en l’air. Parce que j’arrête pas de penser que je vais finir avec toi...

— Et arrête de dire mon prénom quand tu finis une phrase. On n’est pas dans Melrose Place ou une autre sitcom à la mords-moi-le-zob ou dans les trucs de merde où t’as joué, là… Le jour où leur destin a basculé, espèce d’acteur raté !

— J’aime dire ton prénom. Je me le suis répété souvent, la nuit, avant de m’endormir. Ça me donnait l’impression que t’étais là, dans le noir, juste à côté de moi... Je crois même que des fois ton nom a dû m’échapper pendant que je baisais avec d’autres mecs. Et toi ? T’as déjà pensé à moi en jouissant depuis que je suis parti ?

Son regard d’onyx se contenta de rester fixe, sans expression identifiable.

— Tu kifferais, hein ?

— Ouais… Je suis sûr que ça t’est arrivé. Plus d’une fois, même.

— Ta gueule, mégalo de merde !

— J’en suis sûr, ris-je.

Nous nous regardâmes un moment.

— Je peux rester encore un peu ? Je te fais pas chier… promis-je.

— Je vais regarder ma série.

— Je peux regarder avec toi ?

J’aurais dû dire la vérité : le regarder la regarder.

— Tu fermes ta gueule, alors. T’endors pas non plus ! J’ai pas envie de te porter dans le canapé...

— Ça aurait de la gueule, pourtant. Ouais, je vois trop la scène...

— Maintenant tu vas faire exprès juste pour que je te prenne dans mes bras.

— J’en rêve...

Il me fixa longuement. C’est fou ce qu’on pouvait se regarder. C’était comme si les mots n’étaient qu’habillage et que le vrai langage passait par ce canal bien loin de toute sémantique, du côté animal. Là où tout parle d’instinct. Il y avait, derrière les lueurs belliqueuses de ses prunelles, infiniment plus de douceur que dans ses mots.

Sur l’instant, mon instinct me poussa justement à me pencher vers lui et approcher ma bouche de sa bouche. Il ne cilla pas. Je ne franchis pas les distances interdites, je me contentai de survoler la zone convoitée en lui demandant de bien vouloir faire le premier pas.

— Donne-moi ta langue...

— J’te donne plus rien du tout, à toi. C’est mort. Mort.

— Un petit bout ?

— Un petit bout de rien du tout. Ferme ta gueule, maintenant. Faut que je dorme. Je me lève tôt demain.

— On regarde plus la série ?

Il me repoussa sur le côté avant de me tourner le dos et de m’offrir sa nuque, plus épaisse que dans mon souvenir. Il posa son téléphone sur sa table de chevet avec la vidéo qui tournait. Pendant une longue minute, je ne fis rien. Ce ne fut qu’après ce laps de temps que je commençai à survoler son dos épais du bout de mes doigts. Délicatement. Juste de quoi lui donner quelques frissons. Il ne réagit pas tout de suite, sans doute pris par le plaisir que je supposais à la vue de la chair de poule que je parvenais à distinguer.

— Enlève.

— Quoi ?

— Enlève tes doigts, salope.

— Une salope ferait pas ça. Elle ferait plutôt ça…

Je glissai une main aventureuse vers son sexe, passant la barrière de l’élastique du boxer, bravant la résistance du tissu en élasthanne. Instantanément, alors que ma main était déjà enroulée autour de sa queue à mi-chemin, il l’empoigna sans pour autant la déloger.

— Je vais te foutre un pain… Je t’ai dit O.K. pour parler, mais pas ça.

J’ôtai ma main et avouai à son dos :

— J’ai cru que c’était pour moi, la vie comme ça. J’y ai cru. Vraiment.

— On était bien. J’étais bien, moi, en tout cas.

Surpris par cet aveu-élan du cœur que je devais très certainement au fait qu’il ne soit pas soumis à mon regard.

Il continua :

— T’as tout niqué. Toute façon, tu seras jamais comblé, toi… T’es un éternel insatisfait. T’es un trou sans fond. Il te faut toujours plus. De la bite, de la bite. Tu te poseras jamais. Même si tu voulais, tu pourrais jamais. C’est dans tes gènes, sale catin ! Si t’avais envie de te taper d’autres mecs, fallait le dire au lieu de détaler comme un sans-couilles que t’es au moindre problème. Tu m’as vraiment pris pour une merde. Une grosse merde. T’as cru qu’on me jetait comme ça, toi ?

— C’était pour pas rentrer dans ce putain de schéma de tromperie que je suis parti. J’en avais assez de répéter la même boucle.

— T’as cru qu’être fidèle, ça dispensait d’avoir envie de se taper d’autres gens ? T’es con ou quoi ? Avoir envie et le faire, c’est pas la même chose. Et c’est toi, le philosophe ? Pah... Mais toi, t’façon, t’es incapable de résister…

— À l’instant où j’ai senti que j’avais envie de baiser avec quelqu’un d’autre, j’ai pris mes affaires et je suis parti parce que rentrer dans ce système de mensonges, de cachotteries, de double jeu, c’était au-dessus de mes forces. Je trouvais pas ça honnête de te faire ça après tout ce qu’on avait eu ensemble…

— Après que j’aie sauvé ta putain de gueule, tu veux dire ?

— Oui. T’es mon prince. Mon homme rocher. Tu m’as sauvé… Tu sais que j’en rêve encore la nuit ? Y a même des fois où je rêve que t’arrives pas à temps et que je dois sauter de l’immeuble pour échapper à l’autre… En plein vol, je réalise que tu m’attends, en bas, avec ce sourire qui me tue à chaque fois, les yeux pleins d’amour, sauf que moi, je finis par m’écraser et mourir à tes pieds, et mon sang lèche tes chaussures…

Il garda un silence avant de finalement déclarer :

— T’as qu’à aller voir un psy ou te cachetonner. Moi, c’est plus mon problème...

— J’ai compris, tu sais, que tu m’en voulais. C’est bon.

— J’ai pas fini de t’en vouloir. Tu vas bouffer jusqu’à la dernière minute où tu seras chez moi. Si ça te plaît pas, tu peux aller dormir dehors. Je dis ce que je veux. Je suis chez moi.

— Bien sûr que tu dis ce que tu veux. Rayane... soufflai-je en m’approchant de lui, me lovant contre son dos, passant un bras autour de son corps.

— Tu fais quoi, là ? s’écria-t-il sans se retourner.

— Puisque j’ai pas le droit de te dire que je t’aime, je te le montre...

— Pff ! soupira-t-il, dédaigneux. Tu sais même pas ce que ça veut dire… Allez ! Dégage de mon plumard ! s’emporta-t-il brutalement.

Je me statufiai.

Suis-je ivre de sexe car je ne sais pas aimer ?

Continuer : partie 3 sur 4