Point & Pomme D'Amour (French Edition)
Point & Pomme D’Amour
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
J’attends qu’on me livre le mystère, là, à ces moments où l’amour se fait de manière concrète, à l’usage des corps, du verbe incarné, et perché, penché sur vos chibres, j’attends la révélation du mot adoré qui m’échappe encore : aimer. Le mot garçon me porte vers cet horizon aimer, être aimé. Je n’ai jamais rien voulu que ça dans mon existence. Je rêve de princes modernes, de figures garçonnes sur lesquelles me reposer, étendre mon corps pour ne plus penser, me débarrasser de moi, cet excédent, ce lest de conscience que j’habite pour traverser l’existence, cet ersatz de corps, cette pelure putrescible qu’il me fallait exhiber, ce corps-écran censé être moi.
Garçons, hommes, vous êtes mes faiseurs de lumière...
Je n’existe que pour être aimé de vous, mais il me faut me rendre à l’évidence cruelle : nous nous sommes traversés, mais à jamais nous dansons seuls. Et c’est bien cette rencontre impossible qui me fait vous aimer avec tant d’ardeur. La ferveur avec laquelle je tends vers vous est indicible. Enfant, je croyais qu’elle était la raison même de mon existence. Je n’avais que l’amour de vous pour horizon. La question cruciale qui hantait mes nuits n’était pas de savoir si j’allais être capable de vivre mais bel et bien si j’allais pouvoir être aimé en retour. Je réalise que je n’ai jamais eu d’autre compas que mon désir.
Vos regards m’allument, la pensée de votre toucher m’étincelle, gravir vos corps m’illumine, m’y percher m’atomise.
On a les cimes que l’on peut.
— Je suis sérieux, bouge !
— Pourquoi tu t’énerves d’un coup ?
— Tes conneries me tapent sur le système. Arrête de dire des trucs comme ça, ça me fout les boules ! Et je supporte pas que tu me tripotes !
— Dire des trucs comme je t’aime ?
— Allez, casse-toi, bordel ! s’exclama-t-il en se retournant brusquement de mon côté. Bouge, bouge !
— Sors-moi de ton lit, alors, le défiai-je.
— Même pas en rêve je te touche ! Je veux pas me salir. Allez, dégage ! cria-t-il en me repoussant.
— Ton canapé est trop mou ! J’arriverai pas à dormir...
— Trop mou... Je t’ai connu plus fin pour arriver à ma queue. Va pomper un mec dehors ! Sors dans la rue, t’auras qu’à tendre ton cul et jouer du regard comme tu sais faire, allez ! Trop mou… Sérieux, je te sors !
— Faudrait savoir : y a deux secondes j’étais un pestiféré, maintenant tu veux en venir aux mains…
Sans un mot, il se leva de toute sa masse et m’attrapa violemment un bras, puis l’autre, avant de me traîner sur le matelas. Une sorte de panique enfantine me prit. Je m’agrippai au drap en me mettant à hurler :
— Non !
Je n’en pouvais plus de rire de ce rire nerveux qui me faisait craindre le pire. Mon apparente hystérie renforçait sa furie. Pour autant, je n’en menais pas large.
— Tu crois qu’on s’amuse, là ? hurla-t-il.
D’un geste sec, il me fit glisser sur toute la longueur du matelas, découvrant par là tout le lit, défaisant la drap-housse. Malgré cette prise inutile, ridicule, mes mains ne lâchèrent pas le tissu qui était mon lien ténu avec sa couche, toujours secoué par un rire nerveux.
— Putain, mais t’as un grain, toi !
Alors que j’étais désormais sur le lino, empêtré dans son linge de lit, je fus secoué par de petits hoquets qui se transformèrent peu à peu en pleurs. En proie à une brusque inversion de marées. Il ouvrit de grands yeux en constatant mon changement de température et les roulis des larmes dans mes yeux.
— Y a des cachetons pour ça, tu sais ?
— J’ai envie de dormir avec toi... Juste dormir... Promis... je te toucherai pas...
À ses pieds, comme dans le rêve que je venais de lui décrire, à la différence près que mes larmes coulaient sur ses pieds nus. Ça me rappelait l’épisode de la femme pécheresse lavant les pieds de Jésus.
— Tu me prends pour un con ?
— Promis… implorai-je.
— Tu sais très bien que si je te laisse dormir à côté de moi, on va baiser.
Je continuai à pleurer.
— Vas-y, arrête de faire ta vieille merde, là… cracha-t-il, debout du haut de son quasi-mètre quatre-vingt-dix au-dessus de moi, un moi ratatiné, en position larvaire. Lève-toi !
Je me relevai difficilement, courbant sous le poids des remords, l’envie lancinante de proximité. Lorsque je fus à genoux, je levai mon visage vers le sien.
— Tu veux que je te supplie ?
— Tu me casses les couilles… avec ton théâtre, là.
Mon regard s’aligna avec son entrejambe face à moi.
— Mais non, regarde, j’en prends soin… de tes couilles.
Je fis descendre sans peine son short. Ses mots exprimèrent une réalité que son corps niait :
— Arrête…
Il ne bougea pas.
Je pris son sexe épais et circoncis entre mes deux mains avant de gober ses testicules rasés d’une douceur exquise, les soutenant délicatement avec ma langue, creuset de ses attributs.
— J’ai envie de te défoncer...
— Fais-le, alors, dis-je en commençant à passer ma langue sur son sexe sans le quitter des yeux.
— Pas dans ce sens-là.
— Laisse-moi te faire du bien…
— Me suce pas, dit-il sans bouger d’un cil.
Je gobai son gland qui commençait à se déployer sous mes humides et timides caresses.
— Parler, c’est pas baiser… souffla-t-il.
— Mais baiser, c’est se dire des choses, tu sais...
Tout en me regardant le sucer, le faire glisser au fond de moi, il me fixait.
Au bout d’un moment, il statua :
— Je sais que tu te barreras comme la dernière fois... T’as besoin de piquant. De nouveauté. Toujours. Je pourrais te baiser dix fois par jour qu’il t’en faudrait plus encore. Tu parles d’amour, t’en as toujours plein la bouche, mais en vrai, tu sais pas ce que c’est. Tu sais rien. L’amour, t’as cru que c’était de se faire cracher dans le boyau et secouer le cul. T’as pas compris que c’était un truc qui s’étirait plus que ça. Ça se fait dans le temps. C’est pas immédiat. La passion, le cul, tout ce qui fume, tout ce qui flambe, c’est pas l’amour. L’amour, ça fait pas de bruit comme ça. L’amour, c’est comme le bien, ça se fait dans le silence.
Je lâchai son sexe pour me plonger dans ses prunelles plus ouvertes que jamais.
L’amour, c’était ce qu’il avait fait. Me prendre chez lui chargé de ses ressentiments et de sa haine toute justifiée pour moi.
L’amour, c’était d’être là, avec moi, en dépit des trahisons. Me laisser être moi alors que ça ne lui allait pas.
— Tu as sans doute raison.
— J’ai raison.
Mon visage s’illumina quelques secondes. J’aimais cette soudaine accalmie.
— Arrête de sourire comme ça...
— Pourquoi ?
— Parce que ça essaie de me faire oublier que t’es une petite merde...
— Ça marche ?
Il haussa les épaules.
— T’es fort, mine de rien, sous tes airs de pas y toucher. Allez, ta gueule, maintenant. Lève-toi…
Je m’exécutai. Face à lui, je ne pus m’empêcher de baisser la tête pour fixer sa queue pointée vers moi. La tête inclinée, je tentais d’attraper sa main avec la mienne. Celle-ci se dérobait toujours. Je finis par planter mon regard dans le sien et demander, pour faire taire ce silence :
— Je peux aller me laver ?
— Oui, oui, allez… dit-il, me donnant l’air de l’encombrer.
Je le contournai. Avant de quitter la pièce, j’agrippai le chambranle de la porte en demandant :
— Du coup… je peux dormir avec toi, alors ?
— Non. Tu vas pas dormir...
— Oh…
— Tu vas finir ce que t’as commencé et me vider les couilles.
En prononçant ces mots avec un regard plein d’étincelles, sa main était venue taquiner son mandrin.
Feu vert.
Je lui souris.
— Je reviens. Tout de suite. Tu bouges pas, hein ?
J’avais fait mille fois ce rêve où je parvenais à retrouver Rayane et où, au dernier moment, j’étais tenu de m’absenter pour d’obscures raisons. Lors de mon retour, j’étais systématiquement confronté à son absence. Aux galeries térébrantes que celle-ci creusait dans mon âme. À cette recherche éperdue, vaine. Au réveil douloureux qui s’ensuivait. Au face-à-face amer avec le vide qui emplissait la place fantôme dans mon lit.
— Lave-toi bien le trou. J’ai faim… lâcha-t-il alors que je quittais la chambre.
Je me ruai dans la salle de bain, trop heureux de me figurer la manière et les positions dans lesquelles je serai dévoré.
Arrivant dans la salle d’eau, j’en profitais pour attraper mon reflet qui me souriait. Avec mon air canaille, je ne m’étais jamais trouvé aussi beau. Bientôt, je serai auréolé de sa gloire.
Le petit prince allait retrouver son sombre prince charmant.
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7.
23:10.
Lorsque je revins dans la chambre, j’apparus les cheveux mouillés. De mes boucles dégouttait l’eau de la douche qui chutait sur le parquet dans un bruit à peine perceptible. Je le découvris, solaire avec sa gueule de ténèbres, le visage féroce comme un orage, adossé au mur, un coussin derrière le dos, au centre du lit, parfaitement nu, sa queue dure contre sa cuisse.
Une dureté pleine de promesses.
Un sexe sans fourreau plein de souvenirs aussi...
Un sourire glissa sur mon visage. Le cauchemar avait été déjoué. Il était encore là. En me fixant, il eut un rire mutin avant de baisser un instant le regard. On aurait dit, un instant, rien qu’un instant, juste le temps d’une éclipse, qu’il s’avouait vaincu.
Mais les minutes suivantes me diraient combien j’avais mal lu les signes…
Il me fit un geste de la tête pour me signifier de venir en sa direction.
Je le rejoignis sur le lit.
Il alluma un joint qu’il me tendit comme un automatisme. Un petit rappel d’avant. Parce que je n’avais jamais fumé qu’avec lui. Parce que dans ma mémoire photographique, j’avais encore l’image de ses doigts terminés par un joint fumant au bout rougeoyant, comme moi, sans cesse ranimé par ses inspirations. Parce que je me souvenais de la cité, de la chambre rouge, des volutes qui dansaient autour de nos corps comme si elles émanaient d’eux. Les lumières presque éteintes, cette ambiance nostalgique bien loin d’être étudiée me plaisait.
Je déclinai cependant le splif :
— Je viens de me brosser les dents...
— Ah… dit-il, le regard embrumé. Tu pues la fraise chimique...
— J’ai pris un chewing-gum aussi. J’essaie toujours d’avoir la bouche fraîche. Je me donne du mal pour ça. Tu sais pourquoi ?
— Non, mais tu vas pas pouvoir t’empêcher de me le dire…
— Parce que je veux être prêt à recevoir un baiser fouillé à chaque instant de ma vie. C’est toute une philosophie. Tu sais pas, toi… souris-je. Faut toujours s’attendre à recevoir un baiser. Toujours.
— Dis plutôt qu’avec toutes les bites que t’as sucées, ça commence à sentir sérieusement la pissotière, là-dedans…
— Je t’emmerde ! m’écriai-je en le frappant de mes maigres forces.
J’avais osé ce contact élémentaire comme s’il allait de soi. Il n’eut pas l’air de s’en formaliser plus que cela. J’adressai une prière émue à la weed qui devait œuvrer à ramollir sa vigilance.
— Toujours un corps de lâche… souffla-t-il en recrachant sa fumée sur moi.
— T’aimes toujours les corps de lâches ?
Ses prunelles noires me clouèrent sur place. Sa bouche ne m’offrit rien d’autre que le silence et la contemplation de sa plénitude. Le souvenir ému de sa douceur. La remembrance de son enveloppante chaleur désormais interdite… Terrain défendu.
Il se confia.
— Tu sais pourquoi j’ai jamais voulu entrer dans un délire love avec quelqu’un ?
— Non, mais je sens que toi aussi tu vas pas tarder à me le dire, vu que ça te brûle les lèvres…
— Parce que tu te mets à enfler pour quelqu’un et tu finis par te faire enfler… Toujours pareil...
— Oui, je crois que tu m’avais déjà fait part de ton manifeste, à l’époque… Je suis désolé. Tu méritais pas ça… Vraiment pas. J’ai été une merde…
— Une grosse merde, corrigea-t-il, avec une perfidie assumée.
Alors que je n’avais d’yeux que pour son sexe gorgé de vie, je repensais au déterminisme, à ma folie, aux flammes du désir, au poids de l’histoire transgénérationnelle, comme ils disent. Ma mère qui était partie pour un autre homme. Je m’étais fait la malle, comme elle, pour retrouver le feu de notre histoire à peine commencée, quand tout était encore beau et neuf.
J’étais d’un tempérament impossible.
Il me les fallait tous.
Il me fallait tout.
La différence : j’étais revenu.
Cet acte signait-il une volonté de réparation de cette faute originelle ? Serai-je capable de tenir la distance, de me vouer à l’amour unique ? Je ne savais rien de tout ça. Ce dont je ne doutais pas était du besoin viscéral d’être avec Rayane.
Je balayai ces pensées prétentieuses, trop grandes pour mon esprit, avant de me blottir un peu plus contre lui, en me donnant l’air de rien. Pour autant, il me semblait que quelque chose avait été libéré. Cette échappée belle, cette petite trahison n’avait en rien entaché ses sentiments pour moi. Sinon, il ne m’aurait jamais permis d’être là, à ses côtés, nu, si prêt à consommer… Cela me rassura sur la solidité de son attachement. Me démontrait sa faculté au pardon sous ses airs d’intransigeance forcenée. Sous le vernis de fierté.
Dans mon for intérieur, je tentais de m’en convaincre.
— Tu sais, j’ai beau avoir fui, la nuit, quand je m’endormais, je m’imaginais toujours que c’était dans tes bras que je le faisais...
— T’es accro au sentiment de manque. C’est ça qui te fait kiffer. T’aimes souffrir. Et là, tu reviens, et je sais que tu vas repartir dans pas longtemps. Mais moi, je suis pas un bouche-trou. Une queue dont tu peux venir te servir quand ça te chante...
Il me confia tout ça très posément, presque en chuchotant.
— T’es pas ça du tout...
— T’as trop besoin d’être aimé et désiré tout le temps. Tu sais, y a une vie à côté de ça. Tu peux pas passer toute ta life à chercher la bite ou à tomber amoureux à l’infini. Faut grandir un peu. Moi, je suis dans la construction. Je suis pas en mode freestyle. Toi, on dirait que tu cherches à tout détruire tout le temps. Tu vis dans le chaos. Tu te nourris du chaos. T’iras nulle part comme ça...
— Merci pour le diagnostic...
— C’est pas vrai, peut-être ?
— T’es pas heureux que je sois là ?
Il garda un silence avant de lâcher un de ses euphémismes dont il était le roi :
— Je suis pas particulièrement malheureux.
Je lui adressai un sourire en agrippant son visage avec ma main. Nos yeux s’amarrèrent un moment. J’avais le sentiment que beaucoup de choses passaient dans le regard qu’on échangeait. La lourde mer d’encre rencontrait la légèreté de l’azur.
En me regardant le plus fixement du monde, et aussi le plus tristement, il me dit :
— Tu restes juste cette nuit. Après...
Sa phrase resta en suspens.
— Tu me fous dehors même si j’ai pas envie de partir ?
— C’est mieux comme ça. Je vais pas m’amuser à te recueillir comme un oiseau blessé à chaque fois que t’auras décidé de te poser sur ma branche.
— T’envisageais de te poser sérieusement avec moi ?
— J’envisageais rien, moi. Je kiffais juste le présent. J’avais pas de plan. J’étais bien, c’est tout.
Ma gorge se serra. Ma main prit la liberté de venir balayer son torse laissé en friche. Mes doigts fourrageaient son crin épais de manière quasi hypnotique. Je me perdais dans ce geste qui m’apaisait.
— Peut-être aussi que je suis parti parce que je savais qu’avec toi, je pourrais jamais vivre au grand jour. Je dis pas que c’était la raison principale, mais je pense que ça a joué... Il fallait se cacher, faire attention à ce que les voisins ne nous voient pas ensemble, tu ne me présentais à personne de ton entourage, personne devait venir dans l’appartement... J’étais bien, mais peut-être que je pouvais pas me projeter à cause de ça. De cette honte que t’éprouves à être avec un mec. Et ça aurait été comme ça tout le temps… Toujours. Parce que tu assumeras jamais.
— La vie privée, c’est la vie privée.
— Je te demandais pas de nous donner en spectacle en train de baiser au milieu du salon... Juste d’être visible. De compter pour toi. De le faire savoir aux autres en te tenant à côté de moi sans vouloir fuir ou être gêné.
Silence.
Je poursuivis :
—… mais je sais bien que ça arrivera jamais. C’est trop lourd pour toi. Et j’arrive même pas à t’en vouloir, en fait. On a tous les deux nos casseroles, faut croire. Je savais que le problème se poserait à un moment ou un autre. On peut pas vivre sur le long terme comme ça. C’est sans doute aussi pour ça que je me suis envolé loin...
— Oui, je pense aussi ça : avec toi, on peut rien faire sur le long terme. Si je sais que je peux pas compter sur toi, je pourrai rien envisager avec toi. C’est clair. J’ai pas confiance. J’ai plus confiance. De toute façon, je me projette pas avec toi. Je me projette avec personne. Parle pas comme si c’était déjà acté. On a encore rien fait…
Il me semblait que nous nous éloignions de nos projets premiers.
Je l’y ramenai sans subtilité.
— T’étais pas censé me bouffer le cul, il y a cinq minutes ?
— Il peut s’en passer des choses dans une tête, en cinq minutes...
— Ouais, j’oubliais… Toi t’es un fort, un dur, me moquai-je. T’as besoin de personne. Besoin de personne… pour être bien, entonnai-je, singeant la voix pincée de Véronique Sanson. Tes humeurs changent de manière imperceptible. Personne ne peut te lire...
— Exact.
— Ma présence t’a pas manqué ?
Il éluda une nouvelle fois et me répondit par l’insulte :
— J’t’emmerde. C’est tout ce que je sais à l’heure d’aujourd’hui. J’t’emmerde...
— C’est moi qui t’emmerde, répliquai-je.
— Petit connard avide de bites… C’est maladif. Tu es malade, en fait… Faudrait peut-être que tu te fasses soigner, au final… lâcha-t-il les yeux dans le vague, jouant au dragon fumant, la fumée sortant de ses narines épaisses.
— Ma maladie t’a pas déplu quand tu en profitais… assurai-je en approchant mon visage du sien, posant une main sur son épaule.
Je lui lançai un sourire auquel il me répondit par un baiser carnassier. Animal. Profond. D’instinct, je plantai mes doigts dans l’arrière de son crâne, m’immisçant dans ses cheveux. Sa langue me fouilla dans la lenteur, colonisant ma bouche, l’emplissant de sa chaleur, de sa saveur familière mêlée à celle de la résine. Comme nos baisers narcotiques m’avaient manqué…
Sitôt que nos lèvres se séparèrent, je paradai bêtement.
— Tu vois, je t’avais dit.. qu’on en arriverait là… de toute manière… soufflai-je entre ses lèvres, par intermittence.
— Attends, t’as pas tout vu… glissa-t-il sur un ton sardonique.
Alors que je m’apprêtais à poser une main avide sur sa queue gonflée à l’extrême, la sienne se posa sur mon avant-bras. Mon regard vint capturer son visage qui dodelinait pour décrire un non.
— Quoi ? souris-je. T’as peur de jouir à la seconde où je poserai la main sur ta bite ? Me dis pas que t’es devenu éjaculateur précoce...
— J’ai surtout peur d’attraper des morbacks, ou pire…
— Toujours un plaisir de se faire insulter sous couvert…
— Et puis… j’ai réfléchi… Tu vois, j’ai toujours voulu savoir ce que ça faisait de baiser un acteur de cul… Mais j’ai trop peur que tu me refiles des merdes, tout compte fait…
Mon sang se figea dans mon corps alors que mon cœur tambourinait comme un forcené.
Son regard me foudroya sur place.
— Allez, tu peux te casser, maintenant ! Va te faire péter le fion ailleurs, devant la caméra, salope que t’es ! s’écria-t-il en me repoussant violemment. Y a tes vioques de darons qui t’attendent !
Il savait.
Le baiser qu’il m’avait concédé, cette comédie sirupeuse, cette superficielle collision n’avait été qu’une ombre passagère sur sa conscience.
Une trêve éclair.
Un mirage.
Un leurre.
Un aimant à espoirs comme un attrape-rêves.
Un vulgaire appât.
Un savant calcul destiné à mieux me mettre à terre.
La honte me fit mourir une nouvelle fois dans ses yeux avides qui ne criaient qu’un mot dans le silence.
Vengeance.
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8.
23:29.
On dit que la vengeance est un plat qui se mange froid.
Je ne savais pas pour Rayane, mais sur l’instant, j’avais chaud. Le feu qui colorait mes joues me brûlait aussi la peau. Je détestais le statut d’enfant que la honte me faisait visiter malgré moi. Rayane se tenait debout, moi abandonné sur les vagues des draps, le corps subitement additionné d’une lourdeur nouvelle.
D’un bond, il se leva pour ne plus avoir à souffrir la proximité de mon corps. Nu et en colère, il ne m’avait jamais semblé plus au faîte de sa gloire. De là où j’étais, je le voyais comme je l’aimais : grand, dominant, amant colossal, titan menaçant, fils de géant, prêt à répandre sa foudre sur moi.
Mais ma divine contemplation et l’excitation que j’aurais pu ressentir furent gâchées par l’envie de disparaître, ma conscience ployant sous le poids des multiples fautes qui m’annihilaient complètement.
— Allez, casse-toi ! Sérieux, c’est mieux comme ça...
À peine osai-je affronter ses yeux fielleux.
— Je pensais que...
— Tu croyais que t’allais baiser mais c’est toi qui t’es fait baiser, pour le coup.
Un bruit sourd envahit ma tête.
— Je pensais qu’on allait faire l’amour… en fait, tu me faisais tes adieux...
— Va sortir tes répliques de films dehors, Dawson !
Comme un automate, je rassemblais mes vêtements, mon sac, et commençais à m’habiller, ce qu’il fit aussi. Malgré moi, je fis traîner le processus, cherchais une alternative, une option, un mot capable de sauver la situation. Rien ne venait.
Une fois complètement vêtu, j’errais dans la pièce, incapable que j’étais de prendre la porte. Ainsi donc, mon entreprise de reconquête s’achèverait là, sur son seuil… À quoi avait servi cette année de manque, de souffrance, de creux dans les alvéoles de mon cœur, tous ces rêves fomentés dans le noir ? Toutes ces fins heureuses fermenteraient dans ma boîte mentale pour l’éternité, se répétant pour mieux se jouer de ma peine.
Je le voyais passer devant moi et détourner son regard. Cette vision me fouetta le sang. Je n’existais plus. Je n’étais déjà plus là.
— C’est bon, t’as fini, là ? Maintenant, tu me suis et tu dégages !
Il quitta la pièce et je le suivis au ralenti vers l’entrée. Avant qu’il atteigne le bout du couloir, une impulsion irrépressible me prit aux tripes. Je me mis à courir en sa direction et je sautai sur son dos. Je m’agrippai et il n’y eut plus qu’une pensée qui m’habitait : Ne le lâche plus. Surtout, tu ne le lâches plus.
Le simple fait de savoir que je pourrais possiblement ne pas le revoir passé ce couloir me tuait. Je repensais à tous les petits moments à la con qu’on avait vécus ensemble pendant notre cohabitation. Ou plutôt, pendant cette vie commune que ni lui ni moi n’assumions vraiment. Ces longs mois où je m’étais senti bien, au début. Je me refaisais le film. Des moments insignifiants, des tableaux ordinaires jusqu’à toutes les fois où on avait baisé, ri. La façon dont il m’avait initié à ses jeux de PS. La manière qu’il avait eue de toujours me mettre K.O., aussi bien dans ces univers virtuels que dans l’arène de la réalité. Aux bédos qu’on laissait parfois se consumer pendant qu’on parlait au lit et qui infusaient dans l’air, comme si nous étions tous les deux pris au piège d’un encensoir grandeur nature. Aux films qu’on regardait comme un vrai petit couple sans vraiment oser se l’avouer.
D’un coup, tout cela me semblait bon, mais combien cela me semblait loin…
Je ne supportais pas que tout ça ne soit plus possible. Juste à cause de moi. Juste parce que j’avais flippé. Parce que j’avais merdé en beauté en me retrouvant une fois de plus en proie à ce foutu désir qui ne me quittait jamais vraiment. J’en aurais pleuré. D’ailleurs, j’en pleurais déjà et depuis un moment. J’avais jamais autant senti la force qui me liait à lui que maintenant qu’il était devant moi et que je ne pouvais sceller cette proximité comme je le voulais. J’étais pas prêt à me dire que tout ce que j’aurais désormais, c’était le souvenir de cette baise qui n’était pas encore arrivée et que j’avais mille fois rêvée, la trêve sur l’oreiller, la réconciliation rituelle où son corps aurait glissé dans mon corps pour ne faire qu’un.
Ma propre phrase retentissait en boucle dans mon esprit confus. Je pensais qu’on allait faire l’amour… en fait, tu me faisais tes adieux…
Il m’avait joué la comédie. Ça n’avait été qu’un juste retour des choses. J’avais été un bon professeur dans la duplicité.
— Putain ! Tu fais quoi ?
Accroché à son cou, perché sur son dos, je m’agrippais de toutes mes forces.
— Je veux pas que ça finisse comme ça !
Il se débattit, secouant son corps.
— Arrête ou j’t’en fous une ! Descends !
— Je veux pas partir, putain ! Je reste ici ! pleurais-je comme un dératé alors que l’échéance se précisait.
Il m’écrasa contre le mur, à gauche, à droite, pour me faire lâcher prise, faisant chuter un cadre qui se brisa sur le sol, mais rien, ni le chahut ni même la douleur ne me faisait renoncer. Il cessa de s’agiter une seconde et eut l’air de se calmer. Il poussa une longue expiration et m’exhorta à libérer mon perchoir.
— Tu es en train de m’étrangler… Descends…
Sa voix semblait soudainement posée.
Avec une certaine hésitation, je lâchai prise et retombai sur le sol. Il se retourna pour me faire face. Il contempla mon visage et ses sillons de larmes. Mes yeux rougis accueillirent les siens, et à l’instant où je crus pouvoir lire de la pitié, sa main me tint fermement le bras tandis que l’autre ouvrit la porte. D’un geste sec et nerveux, il me jeta dans l’ouverture. Tant bien que mal, je m’accrochai au chambranle.
— Non !
— Lâche ça, bordel !
Nos voix résonnaient sur le palier. L’écho donnait une profondeur terrible à la scène qu’on jouait.
— Lâche la porte, la putain de tes morts ! hurla-t-il dans le couloir.
— S’teuplait… Non !
— Putain, tu vas ameuter tout l’immeuble, là ! Ferme ta gueule ! dit-il en étouffant sa voix, les traits crispés.
Je tirai sur son avant-bras avant d’être dégagé en une seconde. Il réussit finalement à me pousser contre le mur sur le palier.
— T’es pas bien, toi ! dit-il en vrillant son doigt sur sa tempe. On n’est pas dans un de tes feuilletons à la con, là ! T’as cru que t’allais te pointer la gueule enfarinée, qu’on allait baiser et repartir gentiment comme avant ? C’est mort, j’t’ai dit, c’est mort !
Il martelait ça pour que ça rentre bien dans mon crâne. À deux centimètres de mon visage. Le regard noir. Je sentais son souffle s’écraser sur le bas de mon visage. Je levai des yeux embués vers les siens sans rien dire mais du fond de mon âme, je demandais pardon.
— Fous-moi la paix. M’appelle plus ! J’existe plus ! Continue à aller te faire enfiler devant ta caméra, là ! Tu sais bien faire, ça !
— Mais… je sais pas où dormir cette nuit...
— J’m’en tape ! cracha-t-il avant de rentrer dans son appartement.
La porte se claqua dans un bruit terrible.
— C’est pas bientôt fini ce bordel ! hurla une voix inconnue à travers les murs.
Puis, le silence, le silence plein qu’on observe après les tempêtes. Celui dont la densité même, pourtant à peine perceptible, vous écrase. Le moment du bilan.
Je finis en boule, recroquevillé sur moi-même, la tête dans les mains à pleurnicher dans le couloir qui avait fini par s’éteindre, faute de mouvements. Entendant une porte s’ouvrir pour se refermer quelques secondes plus tard – un voisin curieux –, je me murais en moi-même. Je les imaginais tous derrière les œilletons à contempler ma peine, des dizaines d’yeux insensibles à ma souffrance. Tout le mal que je lui avais fait me revenait façon boomerang. Je savais pertinemment qu’en réapparaissant, ça ne pouvait être que pile ou face. Quitte ou double. Sauf qu’à cet instant, j’étais complètement prostré pour savoir quels seraient possiblement les chemins qui me ramèneraient vers lui. Il ne me restait rien.
J’aurais juste dû lui dire la vérité : qu’à chaque fois que je baisais avec un mec, c’était à lui que je pensais. Que je ne voulais plus baiser avec quelqu’un d’autre. Que ça me faisait mal de le faire. Comme si c’était pas naturel de ne pas l’avoir dans la peau. Que son visage me hantait la nuit. Que je passais mes journées à penser à lui et mes nuits à en rêver.
Et je savais qu’un rêve qui revenait, ça sentait pas bon.
C’était une énigme laissée en suspens.
Quelque chose de l’ordre de l’irrésolu.
Au prix d’un effort surhumain, je pris mon sac et quittai l’immeuble. Arrivé en bas, dans un geste désespéré, je me ruai sur mon téléphone pour l’appeler.
Une, deux, trois, quatre sonneries. Ma vie tenait à ce fil. Il décrocha.
— Quoi ? T’as pas compris, encore ?!
Long silence.
Il avait décroché. Pour moi, cela signifiait qu’il n’assumait pas à fond sa décision de rupture. Sinon, pourquoi est-ce qu’il se ferait encore chier à répondre à mes cris désespérés ?
— Je t’aime...
— Non, t’aimes personne. T’aimes que toi et la queue ! Alors, va retrouver tes queues !
Je hoquetais dans le micro du téléphone. Toute cette histoire m’avait mis minable. Une sorte de larsen résonnait dans ma tête.
— Allez, bonne continuation, mec !
Le bip sonore sonna comme le point final de cette histoire que nous n’avions même pas commencé à vivre.
Hébété, pris dans le tumulte de ma peine, je ne pensais et ne marchais plus droit. Je me frayais un chemin dans la ville endormie. Je marchais jusque dans les petites ruelles non loin de la place principale. Adossé contre un mur écaillé, je contemplais la ville, ses lumières, sa beauté aussi, les tables et leurs chaises forgées vacantes qui d’un coup avaient l’air de me narguer.
Ici, je n’étais pas chez moi.
Rayane me l’avait bien fait comprendre. Et alors que je sentais encore son empreinte sur mes lèvres, je ne l’avais jamais senti aussi loin de moi. Plus loin encore que lorsque nous n’étions plus en contact. L’erreur n’avait pas été uniquement de revenir. L’erreur, c’était moi.
Sur mon smartphone, je réservai un billet retour pour le lendemain, autrement dit, dans une poignée d’heures.
Le nom de Paris s’afficha sur mon écran comme une amère défaite.
Le reste de la nuit, je le passerai à hanter la ville, cette ville qui n’existait que pour les amoureux éconduits, les dévoyés et quelques paumés comme moi.
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9.
00:40.
Assoupi, à demi-conscient, allongé sur un banc, je vis naître la première heure du matin et m’accrochais à la Vénus étincelante, la fameuse Étoile du berger. Je me rappelai aussi que Vénus était la déesse de l’amour. Ses miroitements bleutés me parvenaient du fin fond de la galaxie. Sa couleur froide, son éloignement… Je pouvais la voir, mais pas la toucher. Un peu comme avec Rayane.
Dans le même temps, je pénétrais enfin la superbe, la gloire intime qu’on pouvait trouver dans une vie de sans-abri : la ville et le monde n’appartenaient qu’à nous, nous les veilleurs sans relâche, les marcheurs sans sommeil. Je délirais un moment en me disant que c’était certainement ainsi que je finirais, au train où allaient les choses.
Comment ma vie avait-elle pu vriller de la sorte et aussi vite ? Loup ou comment perdre en beauté avec une main exceptionnelle.
Comme pour me punir, la fraîcheur nocturne m’enveloppait, plantant ses lentes aiguilles dans mon corps comme des canines d’acier. Mon seul réconfort, le bruit de la fontaine de la place qui servait de fond sonore à mes ruminations. Nous pleurions de concert. Incessamment, inexorablement. Ma sœur de pierre donnait du sel à ma solitude. Je lui dédiai la totalité de mon chagrin. Je me demandais quels étaient les siens et surtout, combien de gens étaient venus s’épancher auprès d’elle, combien de secrets avait-elle su capter, combien d’amoureux avait-elle accueillis sur ses rebords… ?
Vers deux heures du matin, alors que je commençais à sombrer plus profondément, mon téléphone vibra et afficha son prénom. RAYANE. Je crus rêver. Je me relevai en position assise sur mon lit de fortune et mis un temps infini à décrocher. Si long que j’en ratai l’appel. Mon cœur se mit à battre intensément. Le sang figé dans mes veines sembla reprendre sa course. Je n’eus pas le temps de me maudire pour cela : un autre appel suivit quelques secondes après le premier.
Je décrochai.
— Allô… ?
— Hé, tu réponds quand j’t’appelle !
Sa voix chaude en mitraillette sur un ton martial.
— Pardon… je m’étais endormi…
— Endormi ? T’es où, là ?
— À ton avis, je suis où ? dis-je d’une voix blanche. Dans la rue. Là où tu m’as mis tout à l’heure...
— Inverse pas les rôles. Inverse pas les rôles, putain ! J’ai déjà envie de te frapper…
— Crie pas… S’il te plaît, crie pas… implorai-je, mentalement épuisé.
Un silence.
Je demandai :
— Tu… Tu dors pas, toi ?
— Tu crois que j’arrive à dormir après ton cinéma ?
— Tu… J’ai oublié quelque chose chez toi… ?
— Non.
— Pourquoi tu m’appelles, alors ? osai-je, tant je n’avais plus rien à perdre.
Je pouvais presque entendre sa respiration dans le téléphone. Il sembla hésiter un instant puis demanda :
— T’as trouvé un endroit où dormir ?
— Pourquoi ?
— Réponds.
— Non. Je vais passer la nuit dehors… Le ciel est clair. Il fait frais mais pas froid… Ça va aller.
Nouveau silence.
— T’es où, là ?
— En ville.
— Mais où ?
— Pourquoi tu veux savoir ça ? Qu’est-ce que ça peut faire ?
— Réponds juste, bordel !
— Place de la République, voilà…
— Ramène-toi…
— Quoi ?
— T’as très bien entendu. Rentre ici.
—… Pourquoi ?
— Tu préfères dormir comme un clodo, peut-être ?
— C’est gentil, mais c’est trop compliqué… On n’arrive pas à rester l’un avec l’autre… C’est trop… Y a eu trop de choses… Je veux pas être un poids. T’as raison. Y a eu assez de comédie pour ce soir. Même moi, je suis fatigué de ça…
Il ne considéra pas une seconde ma petite tirade.
— Magne-toi de rentrer !
— Non, affirmai-je, me surprenant moi-même.
— Quoi, non ?
— Non, je préfère pas.
Il rit nerveusement.
— Tu me dis non ? Je te propose un pieu pour la nuit et tu me dis non après tout ce que t’as fait ?
— Merci, Rayane… mais je crois que j’aurais même pas dû venir…
— T’es vraiment un petit con ! C’est facile de dire j’aurais pas dû après être venu faire tes dramas et te donner en spectacle. C’est trop tard !
— Je te laisse… fis-je d’une voix lasse.
— Rentre !
— Non !
— Si tu m’obliges à venir te chercher, je te promets que je t’en mets une, cette fois !
— Des promesses, toujours des promesses…
Je raccrochai. Je savais que je venais de lâcher une petite bombe. Mais foutu pour foutu…
Une sorte de prescience m’intima de me cacher. J’étais étreint par la conviction qu’il serait bientôt là et ne résisterait pas à l’idée de régler ses comptes avec moi. D’ailleurs, n’était-ce pas le but de ma manœuvre grossière ? Je quittai mon banc en vitesse et allai me planquer dans la petite rue montante, derrière un mur, à l’angle, près du glacier.
Mon instinct me dit que je ne m’étais pas trompé, car une dizaine de minutes plus tard, je vis sa silhouette arpenter la place. Sa tête tournant en tous sens, comme une girouette à la recherche de mon ombre.
De mon petit coin secret, je le hélai :
— Faut que tu joues au sauveur ! C’est plus fort que toi…
Ma voix résonna sur toute la place. Puis ce fut la sienne. Il me hurla à son tour, sans me voir :
— On joue pas à cache-cache, espèce de gamin de merde ! Sors de ton trou !
Je quittai le pan de mur derrière lequel je me dissimulais à son regard et marchais au ralenti vers lui qui se tenait près de la fontaine, au centre de la place déserte, scène vierge, juste pour nous.
Quand je lui fis enfin face, il me cracha :
— T’aimais ça, avant, non ?
— J’aime toujours ça… confessai-je, un peu éteint.
— T’as la gueule toute bouffie…
— Merci… Pourquoi tu es venu ?
— Parce que tu me fais chier…
— T’avais peur que je me fasse agresser ?
Son silence confirma pour lui. J’eus l’image de mon cœur coulant de miel. Pourquoi tout ce qui me touchait chez lui était précisément ce qu’il ne me disait pas, ce qui résidait entre les lignes ? Sa façon de toujours garder ses sentiments ne fit que me rendre plus amoureux encore. Il continuait de s’inquiéter pour moi.
— Bon, vas-y, arrête ! Tout le temps à jacter, là ! Je bosse demain, moi ! Je vais être défoncé juste pour ta gueule…
— Tu bosses pas le matin, tu peux bien t’accorder une grasse mat’.
— Tu crois que j’ai pas d’autres trucs à faire demain matin en dehors du taf ? Je suis venu te chercher alors que j’avais clairement autre chose à foutre !
— J’ai réservé un train. Je pars demain à 15h23, si tu veux tout savoir…
Il garda un bref silence, l’air d’accuser le coup avant de rebondir :
— Et alors… Ça t’empêche de dormir chez moi ?
— Non… mais à quoi ça sert ?
— Ça sert à pas se peler les couilles et tomber sur des casse-couilles.
— Alors, c’est ça, vraiment… T’avais peur pour moi ?
De manière incontrôlable, je me mis à pleurer de plus belle. Ce témoignage d’amour me bouleversait ; il me bouleversait d’autant plus qu’il soulignait le petit ami lamentable que j’avais été.
— Putain, pourquoi tu te refous à chialer maintenant ? Je te jarte, tu pleures, je te reprends, tu pleures… J’arrive pas à te suivre.
Je continuais à pleurer, incapable d’articuler le moindre mot.
Devant mon incapacité, il posa une main sur mon épaule pour me diriger.
— Vas-y, assieds-toi, là… Toi, je te jure, t’es pas un cadeau...
Il m’invita à poser mes fesses sur le rebord de la fontaine et s’y assit à son tour. Empêtré dans mes filets de larmes, je regardais le monde à travers la vitre de mes chagrins. Je ne distinguais plus qu’un grand flou.
— Arrête… ça me gêne… souffla-t-il, un ton en dessous.
— Pardon…
— Sérieux, arrête…
Je sentis la soudaine faiblesse dans sa voix. Ma tristesse le contaminait.
— J’arrive pas… confessai-je. J’ai… J’ai envie d’être avec toi… Dis-moi tout de suite si y a plus rien à espérer… J’arrêterai de croire...
Ma main se hasarda sur sa cuisse, dans une volonté désespérée de contact. À ma surprise, la sienne vint la chemiser, ses doigts en faisant le tour, dans la lenteur et le silence.
— Arrête de chialer… J’aime pas voir ça.
Était-ce une façon pudique et détournée de me signifier que me voir pleurer le peinait ?
Nous restâmes en silence ainsi quelques longues secondes, main dans la main au beau milieu de la nuit. Alors que mes flots commençaient seulement à se réguler, ce fut à lui de me servir une douceur parfaitement inattendue.
— Tu sais pourquoi j’ai jamais changé de numéro de téléphone ?
Je comprenais. Cette réalité me remit les larmes aux yeux.
— Pour que le jour où je veuille te recontacter je puisse le faire… répondis-je par moi-même.
Son regard se déroba pour ne pas soutenir le mien.
— Bon, je suis crevé, on rentre ? me dit-il en faisant mine de balayer la place du regard.
Pour se donner une consistance, il claqua ses mains sur ses cuisses et se leva. Un sourire timide décora mon visage et me fit oublier les vallées de larmes que je venais de traverser. Je me levai aussi.
Dans le silence et sous les étoiles, nous rentrâmes à la maison.
Épuisés mais ensemble.
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10.
02:53.
Nous entrâmes dans l’appartement sans allumer les lumières. Il referma la porte à clef derrière nous. J’aimais qu’il nous engeôle de cette façon. Il passa par le salon, et alors qu’il se dirigeait vers sa chambre, laissant choir sur le sol pull et t-shirt, je le retins d’une main légère comme de la mousse.
— Merci…
— De quoi ? fit-il en s’arrêtant sans pour autant se retourner.
— Pour tout ce que t’as pas dit mais que tu penses. D’accepter ma présence ici. D’être venu me chercher… Ce que tu m’as dit sur le numéro de téléphone… Ça me…
— Va pas t’imaginer plus que ce que c’est… dit-il dans une volonté de mise à distance.
— Tu sais… Pour le porno, j’ai… J’étais dans la merde et ça m’a semblé la facilité… J’étais… J’avais juste envie de m’oublier dans le cul...
— Je préfère qu’on parle pas de ça, parce que je vais encore avoir les images dans la tête et ça va me faire monter dans les tours et…
— O.K…
— Trop tard… dit-il en serrant les mâchoires.
— Excuse-moi…
Je me détournai pour aller sur le lit qui m’avait été attribué. Le canapé. Il se retourna et me demanda, plongé dans la pénombre :
— Où tu vas ?
— Me coucher...
— Tu préfères pas le lit ?
Sous le masque de la colère poignait le visage du prince charmant.
— Si… Je préfère carrément… souris-je timidement. Si t’es dedans, encore plus…
— Alors viens, je me lève dans cinq heures...
À nous voir nous débattre l’un contre l’autre, soufflant le chaud, le froid, jonglant entre l’aridité et la liquidité totale, je pense être dans le vrai en affirmant que nous avions l’amour schizophrène. J’étais soumis aux courants contradictoires de Rayane et je ne pouvais rien faire d’autre sinon les accepter. Cela faisait partie du prix à payer.
— Je veux juste… Je veux juste que tu saches que j’ai jamais arrêté de t’aimer. Même de loin. Même quand j’étais… ailleurs. Je pensais à toi tous les jours… Ouais, je suis amoureux.
— Arrête de répéter ça. Surtout ça. T’entendre dire ce mot-là ça me fait pulser. Ça veut rien dire, ce mot. Surtout prononcé par une putain comme toi.