Police : la loi de l'omerta
La quête de sens
courant.
Lorsque j’ai intégré une unité d’enquête, à la suite de ma première
affaire, le chef de groupe m’a tendu une enveloppe contenant une partie des
billets dérobés lors de la perquisition : 100 euros. La corruption commence
ici. Le choix est simple : soit je prends cette enveloppe et je tolère ces
dérives, soit je me retrouve à la marge. C’est une petite somme au départ,
presque insignifiante, mais le pacte est scellé. L’accord tacite qui s’ensuit
protège le groupe de la révélation des illégalismes en impliquant tout le
monde, y compris les plus récalcitrants. Et la pratique est bien plus courante
qu’on le voudrait. C’est même un moteur de motivation pour certains, qui
choisissent leurs affaires judiciaires en fonction du potentiel lucratif des
revenus illégaux de voyous, ciblés au préalable. Ils investissent ensuite
leurs gains dans des travaux immobiliers, dans les cadeaux de Noël, les
restaurants, les vacances, etc.
LA QUÊTE DE SENS
L’action policière de lutte contre les trafics est donc biaisée et dévoyée à
tous les niveaux. Le désenchantement est total. Je me sens sale. Je
comprends que la guerre à la drogue est vaine, utopique et idéologique.
On coupe la tête d’un dealeur et deux autres repoussent, tel l’hydre
présente sur le blason de la brigade des stupéfiants de Paris, terrible
symbole. Le trafic se diversifie, s’adapte et ainsi encourage les trafiquants
les plus violents à prendre le pouvoir.
La police accélère les logiques concurrentielles du trafic, jusqu’à faire
augmenter le chiffre des assassinats ou tentatives. Sans jamais vraiment
considérer l’impact sur les victimes et leur entourage. La machine s’emballe
toujours plus, alimentant la couverture des faits divers et les coups de
menton ministériels. Alimentant le chèque « en gris », ce mandat politique
flou laissé aux policiers pour agir. Justifiant leur liberté d’action et leurs
dérives. Multipliant les contrôles d’identité. Harcelant des quartiers entiers.
Déresponsabilisant les chefs en cas de « bavure ». Polarisant la société…
Avant mon entrée dans la police, je ne connaissais pas les points de deal
à ciel ouvert. À Carcassonne, il n’y en avait pas, ou du moins sans aucune
structure. Désormais, à 100 mètres de la maison où j’ai grandi, il y a un
« drive » pour acheter son cannabis et sa cocaïne.
Je mesure que l’objectif d’« éradiquer le trafic » n’est qu’un mensonge
politique de la part des policiers. Vider l’océan de drogue à la petite cuillère
n’est pas une stratégie digne d’une politique publique efficace. Les valeurs
qui m’ont conduit au 36 sont balayées, rangées dans la case « illusoires ».
Cette guerre contre la drogue qui use ses soldats n’a aucun impact sur
l’offre globale, sur les prix, la qualité ou la pureté du produit. Mieux, la
consommation, notamment celle des mineurs, augmente, les produits
frelatés circulent, le nombre d’assassinats progresse et les policiers perdent
petit à petit le sens de leur mission.
Fort de ces observations et expériences de terrain, je participe à la
création de l’organisation LEAP France, Law Enforcement Action
Partnership. Cette association intégrée dans LEAP Europe regroupe
policiers, magistrats, douaniers, soit tous les « soldats en première ligne »
dans la lutte contre les drogues. L’objectif est de contribuer au débat public
pour dénoncer le régime de prohibition et de réfléchir collectivement au
développement de politiques publiques moins dogmatiques, moins
discriminantes, moins corrompues et, surtout, plus vertueuses afin de
protéger les plus jeunes de cette potentielle entrée dans la dépendance et/ou
la délinquance.
Avec la volonté de retrouver du sens, je commence à envisager une
reconversion. Pour ouvrir la porte à de nouvelles perspectives, je m’inscris
à une formation diplômante dispensée par le Forum français pour la sécurité
urbaine (FFSU) en partenariat avec l’université de Versailles-Saint-Quentin-
en-Yvelines. Ce cursus permet de rencontrer, d’échanger et de réfléchir avec
d’autres étudiants aux profils atypiques. Ma compréhension des politiques
publiques, notamment concernant les enjeux partenariaux de la
coconstruction de l’offre de prévention et de sécurité, s’est
considérablement enrichie. Mais j’ai besoin d’une source de financement,
soit l’équivalent de mon salaire mensuel. Ce n’est pas rien. Je comprends
rapidement que ce projet ne sera pas validé par la Police nationale et que je
ne bénéficierai pas de mon droit au congé formation. Loin de moi l’idée de
m’infliger une nouvelle bataille administrative pour obtenir gain de cause.
Je tente donc de vendre ma montre « brigade des stups » à un collectionneur
par le biais d’une publication sur un site spécialisé. La direction, furieuse,
me demande de retirer sur-le-champ cette annonce qui « porte atteinte au crédit et au renom de la brigade ». Et je repars pour un énième rapport