Police : la loi de l'omerta

BILHERAN Fabien NAUDIN Agnès · Chapitre 63 sur 76

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Police : la loi de l'omerta

La quête de sens

courant.

Lorsque j’ai intégré une unité d’enquête, à la suite de ma première

affaire, le chef de groupe m’a tendu une enveloppe contenant une partie des

billets dérobés lors de la perquisition : 100 euros. La corruption commence

ici. Le choix est simple : soit je prends cette enveloppe et je tolère ces

dérives, soit je me retrouve à la marge. C’est une petite somme au départ,

presque insignifiante, mais le pacte est scellé. L’accord tacite qui s’ensuit

protège le groupe de la révélation des illégalismes en impliquant tout le

monde, y compris les plus récalcitrants. Et la pratique est bien plus courante

qu’on le voudrait. C’est même un moteur de motivation pour certains, qui

choisissent leurs affaires judiciaires en fonction du potentiel lucratif des

revenus illégaux de voyous, ciblés au préalable. Ils investissent ensuite

leurs gains dans des travaux immobiliers, dans les cadeaux de Noël, les

restaurants, les vacances, etc.

LA QUÊTE DE SENS

L’action policière de lutte contre les trafics est donc biaisée et dévoyée à

tous les niveaux. Le désenchantement est total. Je me sens sale. Je

comprends que la guerre à la drogue est vaine, utopique et idéologique.

On coupe la tête d’un dealeur et deux autres repoussent, tel l’hydre

présente sur le blason de la brigade des stupéfiants de Paris, terrible

symbole. Le trafic se diversifie, s’adapte et ainsi encourage les trafiquants

les plus violents à prendre le pouvoir.

La police accélère les logiques concurrentielles du trafic, jusqu’à faire

augmenter le chiffre des assassinats ou tentatives. Sans jamais vraiment

considérer l’impact sur les victimes et leur entourage. La machine s’emballe

toujours plus, alimentant la couverture des faits divers et les coups de

menton ministériels. Alimentant le chèque « en gris », ce mandat politique

flou laissé aux policiers pour agir. Justifiant leur liberté d’action et leurs

dérives. Multipliant les contrôles d’identité. Harcelant des quartiers entiers.

Déresponsabilisant les chefs en cas de « bavure ». Polarisant la société…

Avant mon entrée dans la police, je ne connaissais pas les points de deal

à ciel ouvert. À Carcassonne, il n’y en avait pas, ou du moins sans aucune

structure. Désormais, à 100 mètres de la maison où j’ai grandi, il y a un

« drive » pour acheter son cannabis et sa cocaïne.

Je mesure que l’objectif d’« éradiquer le trafic » n’est qu’un mensonge

politique de la part des policiers. Vider l’océan de drogue à la petite cuillère

n’est pas une stratégie digne d’une politique publique efficace. Les valeurs

qui m’ont conduit au 36 sont balayées, rangées dans la case « illusoires ».

Cette guerre contre la drogue qui use ses soldats n’a aucun impact sur

l’offre globale, sur les prix, la qualité ou la pureté du produit. Mieux, la

consommation, notamment celle des mineurs, augmente, les produits

frelatés circulent, le nombre d’assassinats progresse et les policiers perdent

petit à petit le sens de leur mission.

Fort de ces observations et expériences de terrain, je participe à la

création de l’organisation LEAP France, Law Enforcement Action

Partnership. Cette association intégrée dans LEAP Europe regroupe

policiers, magistrats, douaniers, soit tous les « soldats en première ligne »

dans la lutte contre les drogues. L’objectif est de contribuer au débat public

pour dénoncer le régime de prohibition et de réfléchir collectivement au

développement de politiques publiques moins dogmatiques, moins

discriminantes, moins corrompues et, surtout, plus vertueuses afin de

protéger les plus jeunes de cette potentielle entrée dans la dépendance et/ou

la délinquance.

Avec la volonté de retrouver du sens, je commence à envisager une

reconversion. Pour ouvrir la porte à de nouvelles perspectives, je m’inscris

à une formation diplômante dispensée par le Forum français pour la sécurité

urbaine (FFSU) en partenariat avec l’université de Versailles-Saint-Quentin-

en-Yvelines. Ce cursus permet de rencontrer, d’échanger et de réfléchir avec

d’autres étudiants aux profils atypiques. Ma compréhension des politiques

publiques, notamment concernant les enjeux partenariaux de la

coconstruction de l’offre de prévention et de sécurité, s’est

considérablement enrichie. Mais j’ai besoin d’une source de financement,

soit l’équivalent de mon salaire mensuel. Ce n’est pas rien. Je comprends

rapidement que ce projet ne sera pas validé par la Police nationale et que je

ne bénéficierai pas de mon droit au congé formation. Loin de moi l’idée de

m’infliger une nouvelle bataille administrative pour obtenir gain de cause.

Je tente donc de vendre ma montre « brigade des stups » à un collectionneur

par le biais d’une publication sur un site spécialisé. La direction, furieuse,

me demande de retirer sur-le-champ cette annonce qui « porte atteinte au crédit et au renom de la brigade ». Et je repars pour un énième rapport