Pour comprendre Einstein

Théophile Moreux · Chapitre 1 sur 11

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Pour comprendre Einstein

Introduction

Peu de théories, en ces dernières années, ont suscité autant de conversations et de controverses que les doctrines de la relativité: Confinées tout d’abord en un cénacle fort restreint de savants, elles ont peu à peu gagné les salons, la presse, le grand public.

Lors de son dernier passage à Paris, Einstein lui-même se demandait les raisons d’un tel engouement pour un sujet de pure science et dont la discussion, en raison des difficultés d’ordre mathématique qu’elle comporte, ne saurait être fructueuse en dehors des initiés.

Or, il suffit d’être en contact permanent avec ce même public pour saisir les causes profondes de son émoi. Non certes que les Traités sérieux sur la Relativité, s’étalant aux vitrines des éditeurs, aient pu, malgré leur multiplicité, pénétrer tous les milieux, mais simplement parce que nous avons assisté en ces derniers mois, à la glose de la doctrine, par des vulgarisateurs dont la plupart, ayant à peine saisi les nuances si subtiles des théories en jeu, n’ont pas craint d’en dénaturer les conclusions. Dans une sphère plus élevée, des physiciens qui, depuis plusieurs années, professent l’exposé des nouveaux principes, ont su piquer l’intérêt de leurs élèves en énonçant des corollaires paradoxaux déduits, avec toutes les apparences de la logique, de théorèmes paraissant désormais acquis à la science. En soulignant la relativité du temps, certains auteurs n’ont pas manqué de pénétrer sur le terrain de la philosophie pour nous inviter à méditer à nouveau sur la brièveté de la vie humaine, qu’un mouvement rapide, ont-ils ajouté, pourrait singulièrement allonger; d’autres ont fait miroiter à nos yeux la possibilité d’une éternelle jeunesse entrevue grâce aux effarants principes déduits de la théorie. M. P. Langevin, l’éminent professeur du Collège de France, est allé plus loin: imitant ces prédicateurs en quête d’une fin de sermon, il nous a conviés «à travailler en communion de pensée avec Einstein qui dans l’Histoire aura le mérite essentiel d’avoir ouvert toute grande aux hommes une nouvelle fenêtre sur l’éternité».

Du coup les plus indifférents aux conclusions de la science dans les champs les plus variés, ont pris intérêt à l’exploration d’un territoire auquel ils étaient demeurés étrangers depuis la fin de leurs études, et les acquisitions des cinquante dernières années, qui auparavant n’avaient pas su retenir leur attention, furent pour eux la révélation subite d’horizons inconnus.

Au milieu de cette abondance de faits, de découvertes et de théories, comment un profane ne se trouverait-il pas déconcerté? Quel jugement portera-t-il sur l’œuvre d’Einstein, s’il n’a pas suivi la marche et le progrès des idées scientifiques depuis un demi-siècle pour le moins.

Car, en fait, pour comprendre la doctrine actuelle de la Relativité, il faut pouvoir embrasser d’un seul regard les domaines étroitement liés entre eux de la Physique et de la Chimie moléculaire, avoir présente à l’esprit la vieille querelle de l’éther, avoir assisté, ne serait-ce que d’une façon rétrospective, à la lente découverte des secrets de la nature encore mystérieuse de la matière; bref, posséder des idées nettes sur les efforts et les luttes engagées par les physiciens depuis Newton, pour arriver, après de fantastiques chevauchées et parfois de retentissants échecs, à la conquête de quelques propositions en apparence solidement établies, bien que souvent contradictoires.

C’est qu’en réalité, au lieu de se fondre en un tout harmonieux et bien équilibré, les différentes parties de la Physique et de la Mécanique, au seuil du XXe siècle, apparaissaient de plus en plus étrangères l’une à l’autre et les expériences célèbres de Fizeau et de Michelson sur la vitesse de la lumière n’avaient fait récemment qu’accentuer les hiatus et souligner les antinomies.

La considération et l’application d’une formule mathématique opérant une sorte de synthèse satisfaisant à la fois le monde infiniment petit de l’atome et l’incommensurablement grand, en un mot adéquate aux phénomènes de la Physique moléculaire comme aux lois de la Mécanique céleste, une formule synthétique, même acquise en posant quelques postulats proches de la vérité, voilà ce qu’a cherché Einstein. Le système qu’il nous propose est-il définitif? Évidemment non. Les meilleures théories, l’Histoire nous l’apprend, ne sont que fragile échafaudage et le Temps, ce tremplin d’Einstein, en a plus ou moins vite raison. Au surplus, la question est de tout autre ordre: il s’agit simplement de savoir si les principes posés par Einstein, aidé de son professeur Minkowski, seront de quelque utilité pour l’avancement de la science? La réponse diffère suivant les points de vue.

Une hypothèse même négative constitue toujours un progrès; la théorie de la Relativité, n’en doutons aucunement, exercera sur l’évolution des idées une action bienfaisante. Mais jouera-t-elle le rôle envisagé par ses promoteurs, c’est-à-dire celui de relier les faits actuellement connus? Voilà le point particulier que nous étudierons.

Parmi ceux qui ont vulgarisé l’œuvre du physicien germano-suisse, il s’est trouvé des commentateurs trop zélés qui n’ont pas craint d’attribuer à Einstein des acquisitions fort nombreuses que les physiciens modernes avaient depuis longtemps classées au rang des dogmes scientifiques. A vrai dire, ces acquisitions étaient quelque peu disparates et, faut-il l’avouer, plutôt éparses dans le domaine de la science; on y eût souhaité un peu plus d’ordre et d’enchaînement et c’est alors que survint Einstein, dont l’ambition fut celle d’être un «homme de liaison» ne se contentant pas de ranger et de classer suivant les étiquettes, mais indiquant, autant que possible, la raison d’un ordre logique, en apparence assez satisfaisant.

Pour juger de l’œuvre accomplie, il faut donc de toute nécessité jeter un coup d’œil sur le terrain exploré par les physiciens à la fin du siècle précédent, nous rendre compte de leurs positions stratégiques et enfin situer l’emplacement de la forteresse qu’il s’agissait d’enlever.