Rimbaud en Abyssinie

Alain Borer · Chapitre 11 sur 14

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Rimbaud en Abyssinie

Chapitre 10

 

Quand on tend l’arc excessivement, on

agrandit le vide au milieu.

 

Géronimo, Mémoires.

 

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Le terme

 

Si le poète n’a pas trouvé la poésie dans le Réel, ne pourrait-on pas au

moins opposer poésie à « papouasie », comme dirait Léon-Paul Fargue ?

Une solution de continuité décisive apparaîtrait ici entre la littérature et les

manuels techniques, entre les deux lettres dites du voyant et la lettre publiée

dans deux numéros successifs du Bosphore égyptien ; entre expression

littéraire et savoir scientifique : le double Rimbaud surgit, l’un qui absorbait

la bibliothèque municipale ou celle d’Izambard, et l’autre qui déclarait à

Millot, la veille de son départ définitif, que « les bouquins (...) ne doivent

servir qu’à dissimuler la léprosité des vieux murs (372) », puis se faisait

envoyer des traités d’hydraulique ou de trigonométrie. Pourtant ces deux

pôles antinomiques, à travers une demande de livres permanente tout au

long de sa vie, participent de la même et de la plus constante passion

intellectuelle de Rimbaud : la science.

 

« Je suis le savant au fauteuil sombre1. » Science et Poésie ne sont pas,

pour Rimbaud, comme pour Charles Cros, deux activités simultanées ni

même complémentaires ; la poésie ne se suffirait pas davantage d’une

thématique scientifique (« les poteaux télégraphiques », ou 2 Métropolitain),

elles ont en commun l’objectivité. C’est le poète qui devait être « le

suprême savant 3 ». L’expérience du voyant ne fut pas onirique ou délirante,

mais un dérèglement « raisonné4 ». Rimbaud méprise la poésie subjective,

tente de remettre en marche les « locomotives abandonnées, mais

brûlantes » des « premiers romantiques 5 » au nom d’une conception

« scientifique » de la littérature : les mots étant liés aux choses, un nouveau

langage pourra changer la vie : « le poète donnerait plus (...) que la notation

de la marche au Progrès 6 ! » écrit-il en soulignant ; « il serait vraiment un

multiplicateur de progrès ! ». La science est la grande idée de son siècle. Ce qui est « nouveau » tend à s’associer à l’idée de « mieux » (mutation

idéologique à peine affaiblie aujourd’hui), et Rimbaud demande toujours ce

qui se fait de mieux ou de « plus nouveau » ; pendant qu’il écrit Une saison

en enfer, s’adressant à Delahaye : « Si même tu peux m’envoyer le

catalogue le plus nouveau, envoie 7 » ; depuis Aden, en 1881 : « Je désire

connaître l’ensemble de ce qui se fabrique de mieux (...) en instruments 8

... » ; puis, à Marseille, il demandait à Maurice Riès « de lui faire construire

une jambe artificielle, la plus perfectionnée possible(373) ». « Il faut être

absolument moderne 9 ! » Le jeune poète saluait l’avenir avec un

enthousiasme révolutionnaire où s’entendent ses rêves de puissance et de

gloire : « La science, la nouvelle noblesse ! Le progrès. Le monde

marche 10 ! » – et la hâte d’en finir avec le monde ancien : « la science est

trop lente11 » ; « Mon Esprit (...) Exerce-toi ! Ah ! La science ne va pas

assez vite pour nous 12 ». La science moderne, dont Nietzsche dit en se

moquant qu’« elle a pour but aussi peu de douleur que possible », chasse,

avec l’ignorance, la résignation et la soumission, s’empare d’un projet de

félicité éternelle qui concurrence avec succès les promesses des religions –

« Rien n’est vanité ; à la science, et en avant 13 ! » – et rejoint les différents

courants socialistes utopistes (dans Ouvriers, Rimbaud déplore « l’horrible

quantité de force et de science que le sort a toujours éloignée de [lui] »).

Comme la Poésie, la Science, ou, indistinctement, l’idée de Poésie-

Science, porte Rimbaud « en avant » : à seize ans, « il s’agit d’arriver à

l’inconnu 14 15 » ; à trente ans, il s’en va « trafiquer dans l’inconnu ». La

forme de l’inconnu varie (elle me semble même plus exaltante encore en

Abyssinie), mais elle reste aussi irréelle ou idéale – il s’agit seulement de

chercher.

« Dans un vieux passage à Paris, on m’a enseigné les sciences

classiques 16 » : Rimbaud évoque-t-il le passage Choiseul où il rencontra les

Parnassiens ? Mais, s’« il se donnait aux sciences (374) », selon le souvenir

de sa sœur, ce fut dans une conception globale du savoir où les disciplines

ne sont pas séparées en spécialités, une conception analogique et non

« catégorique », comme pour les grands savants orientaux, Avicenne ou Ibn Arabi, à la fois astronomes, médecins, mathématiciens, alchimistes. « Il

feignait d’être éclairé sur tout, commerce, art, médecine 17 », gémit la

« Vierge folle ». L’idée que le voyant se fait de la science doit peut-être au

scientisme de son époque la notion de connaissance absolue ; mais Dieu

n’est pas pour lui le concept de ce que la science ne connaît pas encore et

auquel le positivisme de Comte substitue la religion de l’Humanité ; le

poète-savant vole le savoir et le pouvoir surnaturels qui défient Dieu ; « La

science, la violence ! » qui permettent « d’enterrer dans l’ombre l’arbre du

bien et du mal, de déporter les honnêtetés tyranniques, afin que nous

amenions notre très pur amour18 ». Dans son curriculum vitae, l’ange déchu

pouvait se présenter au consul des États-Unis, à Brême, en qualité de

« teacher of sciences and languages 19 »...

Le « Philomathe » (ainsi le surnommait encore Verlaine – « celui qui

aime les sciences », et Rimbaud appréciait ce nom)(375) – qui

recommandera à Delahaye de s’aider « d’un expert, d’un professeur de

mathématiques 20 » pour lui faire ses achats, lui demandait en 1875 « un

petit service : veux-tu me dire précisément et concis – en quoi consiste le

“bachot” ès sciences actuel, partie classique, et mathém., etc. – Tu me dirais

le point de chaque partie que l’on doit atteindre : mathém., phys., chim.,

etc., et alors des titres, immédiat (et le moyen de se procurer) des livres

employés dans ton collège 21 ».

Ailleurs, en Afrique-Orientale, terrain idéal pour la science où se

croisaient les explorateurs, l’errance de Rimbaud a le sens d’une recherche

– « je ne m’aventure jamais qu’à bon escient22 » ; elle est aussi la quête

désordonnée d’une identité de savant qui aurait abandonné la magie pour

les sciences appliquées. Avide de connaissances – il voulait que sa femme

abyssine fît des études en Europe –, Rimbaud, qui commande les appareils

scientifiques les plus perfectionnés23, conserve en Abyssinie la foi dans le

progrès et la puissance qu’apporte la science, une foi qu’il reporte sur ce fils

qu’il n’aura pas et qui représente celui qu’il eût aimé devenir, un homme « à

[son] idée », disposant « de l’instruction la plus complète qu’on puisse

atteindre à cette époque » ; devenir l’Autre-lui-même, figure non pas de l’impuissance, mais encore de l’« Impossible » – « un ingénieur renommé,

un homme puissant et riche par la science 24 ».

Parmi les scientifiques qu’il avait rencontrés en particulier – l’ingénieur

de Chypre évoqué deux fois en 1878, l’ingénieur d’Alexandrie en 1879 et

1880, l’ingénieur Ilg, le médecin Traversi, l’explorateur Teleki, etc. –, Jules

Borelli reconnaîtra généreusement : « Lui voyageait pour son commerce,

moi je voyageais pour la Science et par curiosité. Combien la Science aurait

été mieux servie, si les rôles eussent été intervertis (376) ! »

 

Que reste-t-il, alors, de Rimbaud écrivain ? Des éclats de projets, des

projets sans éclats. Dans le mercato d’Addis où je me suis égaré tout

l’après-midi, comme on se perd dans une grande fête, sans même y prendre

part, je pensais à ce livre que Rimbaud n’a pas écrit et dont les

photographies et les gravures sont encore là, diffuses, dans ce quartier où

l’on vend le charbon d’eucalyptus et le bois d’acacias qui donnent à Addis-

Abeba, par ses mille foyers, son odeur du soir.

« Il me disait qu’il préparait de beaux ouvrages », affirme Françoise

Grisard (377) : sans doute s’agit-il de ce projet sur les Gallas, dont quelques

éléments épars ont dû se disséminer dans le Rapport sur l’Ogadine (et peut-

être même jusque dans la lettre au directeur du Bosphore égyptien, dont une

édition en volume, sur papier épais, vient remplacer l’ouvrage perdu, avec

un titre fantaisiste : « Arthur Rimbaud, Voyage en Abyssinie et au Harar »,

La Centaine, Paris, 1928) : le Rapport et la « Lettre », seules publications

de Rimbaud en Abyssinie, ne laissent pas espérer un passionnant

témoignage comme Barr Adjam de Bardey, mais un ouvrage suranné

comme celui de Soleillet, où le vécu passe au tamis du souci didactique ; un

souvenir sépia comme l’essai de Borelli, qui fut longtemps en Éthiopie le

plus connu des « écrivains » français.

L’ouvrage auquel Rimbaud songeait dès 1882 se transforme en quelques

articles expédiés à des journaux, en 1887, pendant l’étrange période

égyptienne de sa vie africaine : « J’ai écrit la relation de mon voyage en

Abyssinie, pour la Société de géographie. J’ai envoyé des articles au Temps,

au Figaro, etc. J’ai l’intention d’envoyer aussi au Courrier des Ardennes,

quelques récits intéressants de mes voyages dans l’Afrique-Orientale 25. »

Ces articles condensent plusieurs constantes rimbaldiennes : foucades,

voyage et science ; un ancien désir de journalisme dont Izambard avait été

le témoin à ses dépens (378) ; l’aspiration à la renommée, la reconnaissance ;

envoyés à des journaux que le poète abhorrait jadis, ils représentent, plus

encore, un désir d’insertion, au double sens de la publication et d’un retour

à la normalité ; puis, jetés à la corbeille des bureaux de presse, ils prennent

leur dimension symbolique : la société qui l’ignore ou le rejette ; les

occasions manquées ; la guigne persistante ; l’entêtement du silence ; une

image perdue d’Arthur Rimbaud, et ses châteaux en Abyssinie. Ensuite,

Rimbaud bâtit rapidement d’autres projets ; tout à ses affaires, il ne trouve

bientôt plus le temps... d’écrire au Temps : « Si je n’étais pas établi ici,

j’enverrais au Temps (...) des détails intéressants sur la situation

économique de ces pays (...) et la manière dont Ménélik envoie ses

créanciers se casser le nez ici ! Mais passons ces ignominies sous

silence 26 ! » Traduction simultanée : « Si j’avais le temps, je vivrais ! »

Grammaire générale du projet : du passé simple (« j’ai envoyé ») au

conditionnel (« j’enverrais »), et retour du silence.

La réalité s’évanouit à l’approche du moindre doute, d’un soupçon

d’improbabilité ou d’un sursaut d’angoisse, et l’ouvrage échafaudé qu’il

abandonne, les articles qui finissent au panier, les relations de voyage

inachevées ou jamais rédigées, ces papiers qu’il a brûlés à son dernier

départ ne sont que les fragments d’une conscience détournée ; ils

ressemblent à ces livres illisibles qu’il reçut un jour : les bouteilles d’encre

s’étant cassées dans la caisse, « tous les livres ont été baignés d’encre 27 ».

« Le courrier s’organise – on met les lettres en petits paquets dans des

outres en peau de mouton (379) », écrit Rimbaud en 1881 : le poète malgré lui

aurait-il composé une œuvre épistolaire – réunie aujourd’hui après ses

Poésies ? « Mais peut-on qualifier de productions littéraires, demande Jean-

Marie Carré, ces relations d’une sécheresse prosaïque, d’une précision

stricte et nue, sans aucune allure personnelle, sans accent ? Nous sommes

loin de l’Alchimie du verbe. Il y a là un détachement absolu, une radicale

indifférence à l’égard de la forme (380). »

Alfred Bardey lui-même s’était déclaré « déçu(381) » par les lettres de son

ancien collaborateur lorsqu’elles furent publiées ; les composantes

syntaxiques et thématiques de la correspondance africaine de Rimbaud se

répètent au point qu’il serait aisé de fabriquer une lettre inédite :

 

Chers amis,

Je n’ai pas encore trouvé l’occasion de vous faire parvenir une lettre. Demain cependant,

je confie ceci à une personne qui va à [Zeilah]. Ayez l’extrême bonté de me répondre et de m’envoyer ce que je demande, j’en ai tout à fait besoin. Je suis toujours employé ici. Il fait beau à présent. Je vais dans qques jours partir pour une entreprise de pierres de taille et de chaux où j’espère gagner qque chose.

À bientôt,

A. Rimbaud

 

Mais c’est Rimbaud lui-même qui se pastiche par anticipation dans cette

lettre-parangon envoyée de Limassol (île de Chypre) le 4 juin 1880. Une

lettre trop dite. Celle qui précède toute la correspondance d’Afrique et

d’Arabie, et dont le modèle extensible(382) va se modifier selon des périodes

d’espoir puis de résignation ou de détresse. À l’image de leur envoyeur, les

lettres de Rimbaud sont sèches comme des figues de Calamata. Mais elles

sont « aspirées » par leurs destinataires, la mère et la sœur, ou plutôt le

complexe féminin familial, les « amies » ; échos des préoccupations

(argent, santé, climat) de ces uniques lectrices imaginées, dont Rimbaud ne

se sent pas assez aimé pour que ses lettres paraissent nécessaires. Elles sont

écrites, dirait-on, au carré de la distance : leur brièveté, ou la hâte dans

laquelle elles sont rédigées, semble en raison inverse de l’éloignement :

« c’est le désert à franchir deux fois qui double la distance postale 28 ».

Correspondance peau de chagrin, abrégée encore par le non-dit familial, un

consentement mutuel à ne pas nommer quelques personnes (le père, le frère,

le passé...), à taire l’essentiel. Rimbaud est près de ses mots ; il fait

l’économie des renseignements détaillés qu’on lui réclame ; ses billets ont

une fonction de communication plus qu’une valeur d’échange. Ils sont

écrits en marge de ses activités – et seulement quand il a un problème –

dans des conditions d’ennui ou de fatigue, d’impatience ou de détachement

qui leur donnent un tour différent de sa vie quotidienne ; – billets sans effigie, ils sont écrits, surtout, dans la superbe indifférence à la littérature de

celui qui se croit seul et définitivement oublié.

Hors de tout projet esthétique, dévalués, ces messages ne présentent-ils

qu’un intérêt historique (383) ? « Les deux tiers de ce que l’on peut savoir sur

Rimbaud en Abyssinie viennent de la correspondance », observait

justement Pierre Petitfils (384) – bien qu’elle ne dise qu’un trentième de la

réalité...

Mallarmé s’adressant aux dames du monde (et soupçonnant qu’il sera lu)

ennuie ou afflige parfois. Mais l’aridité peut avoir une beauté en elle-même.

« Je vais acheter un cheval et m’en aller 29. » J’ai cru naguère comme

Blanchot (ou à cause de lui) à « la mauvaise qualité de ces lettres(385) » ;

puis, les relisant en Éthiopie, leur « banalité » m’apparaît comme un leurre :

toutes les lettres de Rimbaud ont une « qualité » en soi. Deux tomes,

encore ! D’une part, les Lettres de la vie littéraire, 1870-1875, réunies et

annotées par J.-M. Carré, et, d’autre part, les Lettres d’Égypte, Arabie,

Éthiopie, présentées par Paterne Berrichon ! Corrigées, puis augmentées

d’un troisième volume, la Correspondance 1888-1891, révélée par

Jean Voellmy (386), les lettres de Rimbaud après 1880, depuis un siècle, ne

font que comparaître – affectées à deux usages qu’elles ne satisfont

nullement : documentaire et chronologique ! Tissée de multiples

contradictions – procédé littéraire par excellence –, toute la correspondance

de Rimbaud est un mikado (387). Toutes les lettres évoquent les épisodes

d’une vie toujours mouvementée et qu’il nous est difficile d’imaginer

aujourd’hui(388). Telle lettre de Charleville en 1871, dans laquelle Rimbaud

dresse la liste des ouvrages qu’il souhaite revendre, est à peu près

dépourvue d’intérêt. Mais le passage du Saint-Gothard30 ! Aussi précieux

qu’une Illumination. Bouleversante lettre datée de Harar, le 6 mai 1883. La

lettre au Bosphore égyptien, un document historique, sous l’épopée glacée.

L’extraordinaire récit au consul de la liquidation de la caravane Labatut à

Entotto 31, un spectacle, tragi-comique dans une langue d’une efficacité

éblouissante. « Philosophe que vous êtes, écrivez-nous ce qui se passe »,

demande Ilg32, qui ne boude pas son plaisir à lire les lettres de Rimbaud. Si

le ton de la correspondance adressée au deuxième groupe de destinataires – les commerçants – diffère des « lettres aux siens », l’ensemble n’est pas

pour autant « sans accent ». Au contraire, à travers les rêves de voyages et

d’enrichissement, la multiplicité des projets, l’indépendance farouche,

chaque page varie selon l’impatience (« finissez-en, finissez-en donc33 ! »),

la rage (contre Savouré), l’ironie (à l’égard de Brémond qui vend « des

huîtres sculptées 34 »), la détresse ou le désespoir (à la liquidation de

l’agence, le 5 mai 1884) : un ton tenu jusqu’à Marseille où Rimbaud

(« impotent, malheureux, le premier chien dans la rue vous dira cela 35 »)

meurt en dictant – quelle lettre !

... Les lettres me ramenant aux traditionnelles cartes postales que l’on

rédige avant de rentrer et que l’on précède au retour – je reste une nuit sans

mots... Trop de réel. Il faut laisser le temps aux images de venir. Le temps

non de « réaliser » ce qui m’arrive, mais de « déréaliser », comme si

certains pays rêvés – l’Orient, les Indes, la Chine – détenaient tant de Réel

qu’ils privent de mots. Et soudain les lettres de Rimbaud me semblent

incompréhensibles, quand elles sont imprimées, et sur papier bible. Elles

retrouvent leur pouvoir, « pour peu qu’on ait voyagé dans les pays

éthiopiens 36 » dont on ne peut les séparer. Les lettres de Rimbaud

n’appartiennent pas aux Belles Lettres : il faudrait les tenir manuscrites et

savoir les parler, les rendre à une respiration. Sous le titre qu’elles rendent

absurde d’Œuvres complètes, elles s’adressent désormais à une infinité de

destinataires, en continuant d’interpeller chacun dans une relation

singulière, existentielle. Camus, l’Homme révolté : « Pour maintenir le

mythe, il faut ignorer ces lettres décisives. Elles sont sacrilèges, comme

l’est parfois la vérité(389). »

Bloc-notes commerciaux ?! Les lettres des autres négociants, Brémond

ou Savouré, sont de celles que remplacent aujourd’hui le téléphone ou le

télex. Elles n’ont pas la rapidité, l’énergie, les états d’âme, les trames

thématiques – la vibration des lettres de Rimbaud. Mais la beauté

paradoxale – non littéraire – de cette correspondance, ou les constantes

rimbaldiennes qui la structurent, ne disent pas encore le reste éventuel de

poésie, les traces persistantes : il s’en trouve en effet.

Phrases courtes, signaux : « Les cafés flottent37... » ; « La roupie

danse 38... ». Telle une égyptologue avec un pinceau dépoussiérant un

cartouche, Agnès Rosenstiehl (390) a su dégager dans les lettres d’Afrique et

d’Arabie des fragments poétiques, isoler ces brefs instants où la poésie

remonte en Rimbaud. Éclats dispersés à peine atténués et qu’il est

impossible d’organiser en un texte cohérent, de recomposer (sinon en les

recopiant sur une page blanche à la façon de l’Anthologie du vers

unique (391) de Georges Schéhadé), ces fragments épars fascinent comme les

inscriptions retrouvées d’un récit à jamais illisible :

 

... et les Djanos de l’ambassade Choane flottant sur les bordages... Nous sommes dans nos étuves printanières ; les peaux ruissellent, les estomacs s’aigrissent, les

cervelles se troublent...

... étrangler les caissiers et enfoncer les caisses...

... le chasseur d’éléphants caracole indéfiniment dans les gorges de Darimont, et il débouchera

par ici quand il aura séché ses votris Kys de porc et de preserved milk parmi les Guerris et Bartris...

... les beaux gros chiens jaunes à l’histoire connue...

... derrière lui, le burnous de la frénétique veuve, serpentant au long des précipices...

 

L’essai que Rimbaud destine à la Société de géographie (le Rapport sur

l’Ogadine) écarte ces lueurs, élimine ces reliefs. En éveil, la conscience

d’écrire (pour publier) impose une attention, une contention – l’effort de

normalité – et simultanément une répression – du fou caché en soi. Dans les

lettres, quand ce mouvement d’autocensure tend à se relâcher, l’éclair

surgit, la formule se délivre – comme par accident, dérapage, lapsus.

L’expression déborde la communication. Rimbaud s’oublie : se retrouve.

Immédiatement, une reprise en main volontaire s’applique à ramener les

fragments à l’ordre de la phrase, les contraint à retomber au sol. Un réflexe

du code, technique de la prose. – Métapoétique du fragment, les lettres

d’Afrique et d’Arabie dévoilent ainsi l’envers de la création (392) : elles

seraient à la matière poétique ce qu’est, à la gravure en relief, l’incision

dans la plaque de cuivre. Une prose négativante, des Illuminations noires. A

contrario, les Illuminations ne manifestaient que cette matière, éliminant

toute scorie narrative. En Abyssinie, Rimbaud serre le cilice, et met le

masque. Une lettre du Harar, c’est le masque de Borelli avec les yeux bleus

d’Arthur Rimbaud.

« Nous sommes ici sans nouvelles de la grrrrande ambassade, écrit Ilg à

Rimbaud. J’attends de vous des détails intéressants, vous savez si bien

raconter quand vous en avez envie(393). » « On se réunissait pour lire ses

lettres, se souvient Savouré, et c’était une réelle partie de plaisir. » Rimbaud

avait en effet donné sa version, par exemple, de l’épopée italienne à

Massaouah : « Ils vont faire la conquête des mamelons volcaniques

disséminés jusqu’à une trentaine de kilomètres de Massaouah, les relier par

des voies ferrées de camelote, et, arrivés à ces extrémités, ils lâcheront

quelques volées d’obusiers sur les vautours, et lanceront un aérostat

enrubanné de devises héroïques. – Ce sera fini39. » « Il lui arrivait, rapporte

Bardey à Jean-Paul Vaillant, quand (...) nous nous trouvions astreints à un

repos forcé, de bavarder pendant de longues heures avec volubilité. Mais

ces moments étaient rares. » On pense aux Wotads dont parle Rimbaud dans

le Rapport sur l’Ogadine, ces « lettrés » qui se trouvent dans chaque tribu,

connaissent le Coran et sont poètes improvisateurs ; Mgr Jarosseau en 1936

évoquera le « brillant improvisateur des lettres françaises(394) ». Wotad, en

de rares moments, c’est peut-être là aussi, dans le récit oral, le reste

littéraire de Rimbaud, que Verlaine avait connu « goguenard et pince-sans-

rire (395) », et que se rappelle Robecchi-Bricchetti : « Aveva spirito, verve ed

abilità di causerie veramente francese. »

Facile à la raillerie, se souvient Ottorino Rosa, il était caustique et aimait

chercher le côté comique et ridicule des gens et des choses (396). » Et

Savouré : « Pince-sans-rire, je l’ai rarement vu très gai, mais il avait le

talent de réjouir son auditoire par ses histoires et anecdotes racomptées [sic]

avec des mots si drôles qu’on se demandait d’où il pouvait les tirer. »

L’ironie toujours vigilante, la moquerie comme agressivité retournée,

l’humour de Rimbaud(397) est désarmant, par intermittences : « Là-haut

bonnes nouvelles, écrit-il d’Aden. Paix et silence sur terre et sous les cieux.

Les docteurs doctorisent (et on leur viole leurs femmes, du moins c’est ce

qui est arrivé au bon Sig. Traversi, dit-on, qui a répudié sa légitime et

emporté son gosse ?)40. » Arthur qui se lamente auprès de sa mère, Arthur qui rit auprès d’Ilg – en se moquant de la mission choanne : « Je les

suppose partis d’Italie (...) en route pour Jérusalem, Bethléem, Sodome et

Gomorrhe – car je ne pense pas qu’ils ratent l’occasion de visiter les Lieux

saints 41. » Rimbaud lance des traits : « Antonelli vérolé gît à Lit-Marefia

(...) Antoine Brémond allaitant ses nourrissons à Alin-Amba (...) le

teinturier de peaux Stéphane étendu dans le ruisseau devant nos portes42

... »

 

N’avait-il pas eu sa « vieille part de gaieté divine » ? Plusieurs fois, il

reçut des brevets de gaieté ! « Il se mit à rire, comme ça lui arrivait souvent,

à la muette, en sourdine », dit Verlaine (398). « Puis il était d’une

conversation étonnante : tout d’un coup il faisait rire (...). On l’arrêtait...

assez, assez, lui continuait toujours », rapporte Righas à Segalen. « Avec

vos détails sur M. Bidault, lui écrit l’austère Alfred Ilg, vous nous avez

divinement amusés, et je ne regrette que de ne pas pouvoir faire son portrait

d’après le vôtre, j’aurais certainement du succès (...). J’aurais bien voulu

aussi l’honneur et le plaisir de me voir remonter le moral un peu par vous et

vos bons souvenirs(399)... » J’éclate de rire aussi en lisant cette blague

excessive de collégien, adressée à Ilg, dans laquelle Rimbaud tourne au

grotesque la réception du Ras Makonnen en Italie ; « Le Dedjaz est parti le

3 de Zeilah pour Naples et Rome. Les 24 coups de canon tirés en son

honneur à sa montée à bord lui ont occasionné une crise stomacale aiguë

qui s’est répercutée sur toute sa suite43... » Mais les histoires drôles

s’oublient vite, et aucun rieur (pas même Franzoj qui a séjourné un an avec

Rimbaud à Tadjoura) n’a rapporté les récits de Rimbaud, au pays de la

tradition orale.

 

Rimbaud avait le goût de l’amplification. Cultivant « l’ironie atroce de

[sa] lèvre 44 », il scandalisait à plaisir ses camarades de collège par ses récits

outranciers. Verlaine était bien placé pour témoigner de « son

extraordinairement précoce sérieux, qui allait quelquefois jusqu’à la

maussaderie traversée par foucades d’assez macabres ou de très particulières fantaisies ». Son mot favori (« atroce ») revient aussi

fréquemment dans sa correspondance que dans ses écrits ; il devait l’avoir

chaque jour à la bouche ; l’hyperbole foisonne dans ses poésies ; le voyant

s’engagea à l’excès dans son dérèglement. Il exagère toujours45 : même en

parlant d’Une saison en enfer, « ce livre pour lequel une demi-douzaine

d’histoires atroces sont encore à inventer46 ». Et il en remet encore en

Abyssinie, quand il se plaint des impôts (« une comédie qui est à présent

devenue atroce47 ») ou du régime instauré par Ménélik – « une tyrannie

horrible, odieuse48 ». Il n’a rien perdu au Harar de sa tendance à la

disproportion, de cette gaieté cruelle qui dissimule le poignard sous un

sourire. « Vos exagérations habituelles », lui répond Savouré, immunisé. On

parle toujours de Rimbaud « l’Ardennais » : Rimbaud était aussi

marseillais, selon le cliché traditionnel, par ses exagérations et ses

fanfaronnades ; mais aussi parce que Marseille, grande ville portuaire, point

de départ vers l’Afrique et l’Orient, limite de l’Occident, c’est déjà

l’Égypte, l’ailleurs, une réplique d’Alexandrie, l’au-delà : et tout autant que

Charleville, Marseille fut la ville-étape de l’errant, le port et la Porte, la

ville de ses départs et de ses retours, où Rimbaud chercha du travail en juin

1875, d’où il prit le bateau pour Civitta-vecchia en septembre 1877, où il fut

arrêté par les fièvres en hiver 1879, Marseille où il devait nécessairement

mourir.

 

« Sainte (...) le masque dont tu nous as gratifié49 ... » Le vrai visage de

Rimbaud serait-il ce masque derrière lequel il imaginait son retour ? « Sur

mon masque, on me jugera d’une race forte50. » « J’en ai bien ri, je vous

garantis, lui lance Alfred Ilg, je vois avec le plus grand plaisir que, derrière

votre terrible masque d’homme horriblement sévère, se cache une bonne

humeur que beaucoup avaient bien raison de vous envier. » « Il ne sut

jamais, déclarait à son tour Bardey, se débarrasser de ce pauvre et méchant

masque satirique qui cachait cependant les réelles qualités de son

cœur(400). » Pourtant le temps qui passe accentue la grimace de Rimbaud.

« Enfin, à force de grognements et de grimaces 51... » ; « vous n’avez pas idée des grimaces, des cris, des comédies qu’il faut exécuter pour décrocher

quelques centaines de thalaris52 ... ». Même « Ménélik fait quelques

grimaces 53 ». La grimace relève, dans l’œuvre-vie, autant de la théâtralité

que de l’altérité : mais le théâtre appelle un spectateur, et cette triangulation

est absente des textes de Rimbaud : c’est dans le dialogue intériorisé, celui

de la « Vierge folle » et de l’« Époux infernal » notamment, que se joue la

comédie ou le drame de l’Autre, une re-présentation, le théâtre et son

double, le polylogue du moi abymé dans la possession (401). La sévérité de

Rimbaud en Abyssinie ne dissimule bientôt plus aucune bonne humeur

passagère, c’est son alacrité qui devient grimaçante, son visage qui tend à la

vérité du masque, comme à la fin de Délires d’Une saison en enfer, quand

« il riait affreusement, longtemps ». Et de ce rire et de ces récits au contenu

évanoui sous la résonance des voûtes, il ne reste que le grincement d’une

sensibilité ulcérée et meurtrie. « Un rayon blanc, tombant du haut du ciel,

anéantit cette comédie54. » Le masque tombé, apparaît un visage de

loup(402).

Au moins, en se tenant à ce moins, subsiste-t-il en Rimbaud, pense-t-on,

ce « don pour les langues » qu’observait en lui Mallarmé (403), et qu’« il

collectionnait, ayant abjuré toute exaltation pour la sienne propre ». Dans

l’espoir de « trouver une langue55 », le voyant « exprimait » le langage,

comme on le dit d’un fruit, cherchait les mots rares des dictionnaires, des

associations inouïes. « Quelle langue parlais-je56 ? » Il en « déréglait »

même (404) le sens, cultivait son patois et les déformations argotiques,

mutilait la langue. « Sa conversation était émaillée d’argot et de citations

littéraires, assez spirituelles d’ailleurs, pour autant qu’il ne retombât pas

dans un mutisme obstiné(405) » ; « les tourisses » ou « les artiques », écrit

Verlaine qui le caricature dans ses Dizains, « l’accent parisiano-ardennais

desideratur » : « j’rêve eud’négoce ». Puis Rimbaud renonce. « Plus de

mots57 » ! Verlaine : « Tu n’es plus bon à rien de propre : ta parole / Est

morte de l’argot et du ricanement. » « 58 Je ne sais plus parler ! » Il avait

tenté « d’inventer (...) de nouvelles langues 59 » ; il en apprenait d’autres,

poursuivant peut-être la chimère des « pouvoirs surnaturels60 » du suprême savant capable de parler au plus grand nombre. Rimbaud, que sa mère

forçait jadis à réciter par cœur des vers latins, s’enferme en murmurant la

poésie brute de listes de mots anglais, allemands, italiens, espagnols, grecs

modernes ou arabes. « Monsieur Dubar est très satisfait de Rimbaud, qui

connaît suffisamment l’arabe pour donner des ordres dans cette langue, ce

qui lui vaut la considération de son personnel indigène », note Bardey à

l’arrivée de Rimbaud à Aden, en 1880(406) – « un des plus forts

arabisants... », se souviendra Savouré(407). Et tous ceux qui ont rencontré

cet « (408) arabista dottissima » confirment, comme Robecchi-Bricchetti,

qu’il était « polyglotte(409) ». Chaque langue est pour Rimbaud un projet de

voyage, autant de directions abandonnées au bout de quelques mois, de

quelques centaines de mots. Il dispose d’une richesse de vocabulaire

comme un changeur garde sur lui des monnaies de tous les pays, avec un

sentiment de pauvreté. Sa traversée des langues le mène au labyrinthe.

« Hélas ! à quoi servent (...) ces langues dont on se farcit la mémoire61... »

Il avait pensé jadis – comme La Bruyère – que « les langues sont la clé de

l’entrée des sciences. » Puis, en cédant à l’appel de l’Orient, Rimbaud

remonte à contre-courant l’histoire de l’écriture, s’égare dans la

multiplication des langues, jusqu’à perdre l’origine, à oublier sa langue

maternelle et se sentir étranger à lui-même : « tous les jours je perds le goût

(...) pour les langues de l’Europe62 ». Il se trouve du côté des « races

étranges », avec le plus de langues pour le moins à dire, en Éthiopie jusqu’à

se taire (410).

Rimbaud, taciturne comme un Indien : « il entrait sous sa tente, s’asseyait

sans dire un mot, demeurait une demi-heure et filait (411) » ; comme Borelli,

Bardey l’a connu « habituellement taciturne », et Ilg le décrivait aussi

« taciturne, renfermé, ne cherchant aucune compagnie ». À Paris, déjà, il

n’ouvrait la bouche que pour invectiver, répondait par monosyllabes à

Charles Cros, ou coupait court, à Roche, en 1873, aux questions de sa mère

à propos de son « livre païen » : « ça dit ce que ça dit, littéralement et dans

tous les sens ». Mais, en Abyssinie, l’anxiété monte, jusqu’à la crainte du

piège, au retour à Marseille. Ilg se promet de lui « faire passer les idées

lugubres (412) », et ne peut assurément mesurer l’ironie de ses paroles quand

il lui répète – « ne vous faites pas de mauvais sang(413) »... Il y a, dans la

plupart des lettres de Rimbaud, ce raccourci « etc. » (le premier « etc. »

apparaît en 1875, à la fin du dernier poème daté, sans doute le dernier

composé63) qui sous-entend sa hâte et son renoncement, à la façon de ce

petit geste caractéristique qui étonnait Bardey : « il parle peu et

accompagne ses courtes explications de petits gestes coupants, de la main

droite et à contretemps ». Mot de la fin, reste du rêve, c’est le mot et le

geste à l’appui, répétés, de la fin du rêve.

 

« À moi. L’histoire d’une de mes folies. » L’incipit qui rend fou. Une

obsécration démente. « À moi » : lancer le cri comme dans « au secours, je

me noie », help ! Ou bien, sobrement : « à moi ». Pas à vous. Mon histoire

bien à moi telle que personne ne l’a jamais vécue. Ou « à moi » satanique,

venez à moi petits innocents. Et encore : « à moi ». C’est mon tour d’entrer

en scène. À Roche-Laïtou-terrier des loups, au printemps 1873, les voisins

n’en doutaient pas : il est fou, le fils Rimbaud – avec ses cheveux de

voyou... Y a qu’à l’écouter. Enfermé dans son grenier, enveloppé dans un

drap, il hurle d’une voix de fausset : « Ah ! Je suis folle ! » ; « Je suis

esclave de l’Époux infernal, celui qui a perdu les vierges folles... » Faudrait

vite appeler le docteur Beaudier.

 

Tel le « songe de chagrin idiot » de Vagabonds, la vie de Rimbaud en

Abyssinie semble marquée encore par la folie de Roche : dans la continuité

de la vie, la folie serait même le seul reste intact du poète. Comme le

printemps qui ramenait « l’affreux rire de l’idiot64 » (où l’on peut entendre

littéralement Frédéric, et son rire en un sens), le long été africain frappe

Rimbaud d’une sorte d’idiotie – « car si vous présupposez que je vis comme

un prince, moi, je suis sûr que je vis d’une façon fort bête 65 » ; il craint

même de devenir « complètement idiot66 » dans ces pays, dit-il encore, « où

l’on devient bête comme un âne 67 ».

À la Raison du siècle des lumières se substituait un éloge des folies, la

folie lumineuse, fusée éclairante de la 68 Nuit de l’enfer, folie de

l’intelligence incandescente qui dissout « mes deux sous de raison69 ».

Fou : terme flou... On dirait aussi bien, sans plus préciser, déchirure

théophatique. Peut-être, dans son esprit, la folie correspondait-elle à la

« folie morale » que le vieux Ribot définissait comme un état de trouble

passager, la « perversion profonde des sentiments de moralité », qui laisse

l’intelligence intacte, et qui peut même la développer. La folie ne lui est pas

venue, Rimbaud l’a voulue : « J’attends de devenir un très méchant fou 70. »

Les folies dont il se vante ne sont pas un diminutif de « la » folie, mais

toutes les formes sataniques, magiques – à inventer – de la révolte contre

Dieu, de l’affirmation délirante de soi comme Dieu, à la fois innocent et

maudit. Rimbaud parle à Dieu d’homme à homme. Il parle chrétien (414).

Détenteur de la langue du Maudit, celle de l’âme pour l’âme.

La « raison », dès lors, ne s’opposait pas à la « folie », elle en était le

vecteur ; il s’en servait. « J’ai joué de bons tours à la folie71. » Parfaite

lucidité. Il a joué avec le feu, joué au fou, franchissant les cercles

concentriques de l’enfer, celui de toute loi morale et sociale d’abord, puis

accédant, par la voie de la main gauche, aux anneaux fondamentaux de

l’esprit, jusqu’à son centre nucléaire, où son intégrité physique se trouvait

menacée. « Aucun des sophismes de la folie – la folie qu’on enferme – n’a

été oublié par moi : je pourrais les redire tous, je tiens le système72. » Il

atteignait à ces ravissements, presque contemporains, décrits par Nietzsche :

l’allégement riant, l’instant de liberté libre, et ces humeurs de guignol

inhérentes aux états les plus élevés.

Raison-folie saturées, Une saison en enfer donne la forme chrétienne du

satori – « quantité d’amour73 » qui démâte, tache de sang dans le désert. Le

plus malin est d’aller se détruire correctement en Abyssinie, dans le désir

impossible de retrouver la Raison, d’accéder à la Science, au Salut, à l’Or...

« Je suis une irrémissible brute (...), disait Antonin Artaud : voilà longtemps

que j’ai senti ce Vide, mais j’ai refusé de me jeter dans le Vide (415). » Et,

comme Artaud plus tard qui verra sa main continuer à « faire des bâtons »,

alors qu’il tente de s’empêcher d’écrire, Rimbaud (« Je deviens bête74 » ;

« Je suis une brute75 ») dessine des chiffres dans ses lettres, comme on fait

des bâtons. Ses factures sont le journal du cessé-dire. « Mes écritures 76 »,

dit-il : additions parmi les mots, lettres et chiffres confondus, ses

« écritures » sont tout ce qui subsiste de la Poésie et de la Science. Un

idiolecte... « ... de l’écriture, il reste la (416) facture ». L’abandon « logique et

nécessaire » de la poésie avait été un acte de suprême lucidité. Son

intelligence, qu’il avait voulu mettre en péril, ou transcender, reste « au-

dessus de la moyenne », disait Borelli(417), et à peu près inutile. Il est Arthur

Rimbaud intégralement – mais comme s’il avait procédé à l’ablation d’un

organe, et veillait à son atrophie ; selon le mot juste de Mallarmé, Rimbaud

s’est « opéré vivant de la poésie ». Aussi, celui qui projetait jadis un livre

d’ (418) Études néantes parvient-il progressivement au Vide, et l’approche au

Harar. L’homme d’action est désœuvré. Toute son ardeur à l’action cache un

désœuvrement essentiel, au sens fort de celui qui a quitté une œuvre. « Le

plus triste n’est pas encore là, disait-il à propos de son ennui. Il est dans la

crainte de devenir peu à peu abruti soi-même, isolé qu’on est (...) éloigné77

... » Et sans doute Rimbaud l’idiotique, trop éloigné de nous pour que nous

puissions l’entendre, a-t-il été saisi parfois sous les soleils du Harar par ce

« rire affreux de l’idiot », par un fou rire d’Abyssinie.

 

Rire au désert – « et libre soit cette infortune78 » ; mourir au désert,

comme Charles le Téméraire sur un étang gelé, dévoré par les loups, vaincu

mais légendaire. Tant il tient à son idiotie chevillée au corps, à sa maladie

d’être unique, Rimbaud accède en Abyssinie à « la sainte idiotie des Pères

du désert » ; non pas l’idiotie première (« d’anciens imbéciles de

collèges79 »), mais une idiotie seconde, dans l’abandon du savoir et de soi,

la vérité du néant. « Homme, disait Goethe, quand comprendras-tu que ne

pas aboutir fait ta grandeur ? » Rire, douleurs, souffrances, à la dimension

du désert. « Si je me plains, c’est encore une façon de chanter80. » Mais, au

Harar, Rimbaud déchante, son chant le quitte. « Une belle gloire de conteur

et d’artiste emportée81 ! »

Notes

1. Enfance IV, Illuminations.

2. Ce qu’on dit au poète à propos de fleurs ; et Illuminations.

3. Lettre du voyant, 15 mai 1871.

4. Lettre du voyant, 13 mai 1871.

5. Lettre du voyant, 15 mai 1871.

6. Ibid.

7. Mai 1873.

8. À M. Bautin, 30 janvier 1881.

9. Adieu, Une saison en enfer.

10. Mauvais Sang, Une saison en enfer.

11. L’Éclair, Une saison en enfer.

12. L’Impossible, Une saison en enfer.

13. L’Éclair, Une saison en enfer.

14. Charleville, à G. Izambard, 13 mai 1871.

15. Harar, 4 mai 1881.

16. Vies III, Illuminations.

17. Délires I, Une saison en enfer.

18. Matinée d’ivresse, Illuminations.

19. 14 mai 1877.

20. Aden, 18 janvier 1882.

21. Charleville, 14 octobre 1875.

22. Harar, 7 novembre 1881.

23. « Un théodolite de voyage (...). Un bon sextant. Une boussole de reconnaissance Cravet, à niveau. (...) une collection minéralogique de 300 échantillons. (...) Un baromètre anéroïde de poche. Un cordeau d’arpenteur en chanvre. Un étui de mathématiques contenant : une règle, une équerre, un rapporteur, compas de réduction, décimètre, tire-lignes, etc. Du papier à dessin » (Aden, 18 janvier 1882).

24. Harar, 6 mai 1883.

25. Aux siens, Aden, 15 décembre 1887.

26. À Ilg, Harar, 9 octobre 1889.

27. Aux siens, Aden, 22 janvier 1882.

28. Harar, 22 juillet 1881.

29. Harar, 4 mai 1881. Phrases sèches d’Une saison en enfer : « Ma journée est faite ; je quitte l’Europe », etc.

30. Gênes, 17 novembre 1878.

31. Aden, 9 novembre 1887.

32. Boulluk, 17 juillet 1890.

33. À Ilg, 20 février 1891.

34. À Ilg, 1er juillet 1889.

35. Au directeur des Messageries maritimes, 9 novembre 1891.

36. Le Caire, 26 août 1887.

37. Harar, 1er mars 1890.

38. Harar, 5 février 1891.

39. À Ilg, 1er février 1888.

40. À Ilg, Aden, 29 mars 1888.

41. Harar, 7 octobre 1889.

42. Harar, 25 juin 1888.

43. À Ilg, Harar, 24 août 1889.

44. Le Juste.

45. « ... les premières communions se célèbrent aux cent mille autels de la cathédrale » (Après le déluge, Illuminations).

46. À E. Delahaye, mai 1873.

47. Harar, 26 août 1889.

48. Harar, 7 septembre 1889.

49. Matinée d’ivresse, Illuminations.

50. Mauvais Sang, Une saison en enfer.

51. Harar, 7 octobre 1889.

52. Harar, 7 septembre 1889.

53. Aden, 1er février 1888.

54. Les Ponts, Illuminations.

55. À P. Demeny, 15 mai 1871.

56. Mauvais Sang, Une saison en enfer.

57. Mauvais Sang, Une saison en enfer. « J’aimais (...) la littérature démodée, latin d’église, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules, contes de fées, petits livres de l’enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs » (Alchimie du verbe, Une saison en enfer).

58. Matin, Une saison en enfer.

59. Adieu, Une saison en enfer.

60. Ibid.

61. 6 mai 1883.

62. Ibid.

63. Rêve, 14 octobre 1875 ; « Le génie. – “Je suis le Roquefort ! / –” Ça s’ra not’mort !... / – Je suis le gruère / Et le Brie !... etc. »

64. Jadis..., Une saison en enfer.

65. 10 mai 1882.

66. Ibid.

67. 14 mars 1883.

68. Une saison en enfer.

69. L’Impossible, Une saison en enfer.

70. Vies, Illuminations.

71. Jadis..., Une saison en enfer.

72. Délires II, Une saison en enfer. Ou : « la folie, dont je sais tous les élans » (Mauvais Sang).

73. « Le poète définirait la quantité d’inconnu s’éveillant en son temps dans l’âme universelle » (15 mai 1871).

74. Fausse Conversion.

75. Mauvais Sang, Une saison en enfer.

76. « Je disposai un lit entre ma caisse, mes écritures... » (15 juillet 1891).

77. Harar, 4 août 1888.

78. « Mais moi je ne veux rire à rien... » (Bannières de mai).

79. 13 mai 1871.

80. Aden, 10 juillet 1882.

81. Adieu, Une saison en enfer.

 

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