Rimbaud en Abyssinie

Alain Borer · Annexe

Pages du PDF

Rimbaud en Abyssinie

Notes

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

 

Chapitre 1 / Départ

 

(1) Il faut au livre des voiles, et une cale. Ici commence la cale, un deuxième voyage, souterrain, labyrinthique, discontinu, mais pas moins infini que la promesse des voiles, avec ses renvois à d’autres directions. Éléments hétérogènes, bouts de ficelle et cailloux du chemin s’agglomèrent au livre comme à sa coque : notules flottantes qui rêvent, dit Mallarmé dans Divagations, « l’hymne (...) des relations entre tout ». Les notes forment un défi au lecteur, ce passager clandestin. Comment surmonter l’interruption fréquente, les troubles de la sollicitation, tous ces appels ? Un voyage peut se décrire comme une succession d’interruptions. Voyager, c’est s’interrompre mille fois ; arriver, une seule. Il est probable que notre manière de lire ne diffère en rien de celle de voyager. Une solution est de lire deux fois, l’une en mettant les voiles, l’autre à fond de cale.

(2) Verlaine à Émile Blémont, 1873.

(3) Jean-Paul Vaillant, Rimbaud tel qu’il fut, Paris, Le Rouge et le Noir, 1930.

(4) François Mauriac, cité par Jean-Paul Vaillant, in Textes africains d’Arthur Rimbaud, Liège, Éd. Dynamo, 1945.

(5) Ernest Delahaye à Ernest Millot, 9 août 1877.

(6) Verlaine, « Arthur Rimbaud », The Senate, Londres, octobre 1895. On oublie souvent que la présence de Rimbaud à Harar avait pourtant été signalée en 1886 par le Symboliste de G. Moréas et G. Kahn, n° du 22 au 29 octobre, p. 10. Voir M. Pakenham, « Trouver le lieu et la formule », in Arthur Rimbaud, n° 2, Paris, Minard, 1973, p. 145.

(7) Vitalie Rimbaud à son fils, Roche, 10 octobre 1885.

(8) Verlaine, préface aux Illuminations, la Vogue, 1886. Avec une charmante précision géographique, Mme Rimbaud avait fait savoir à Ernest Delahaye qu’Arthur « devait être à Harar, cap de Guardofui, du détroit de Bab el Mandeb, entre l’Abyssinie et le pays des Somalis » ; voir sur ce point Henri Guillemin, Mercure de France, 1er octobre 1954, p. 240.

(9) Ibid.

(10) Ces « renseignements rimbesques » ont en définitive peu servi à Verlaine ; c’est l’éditeur Léon Vanier qui aurait ajouté ces détails fantaisistes en vendant le texte aux Entretiens politiques et littéraires ; il paraît (t. III, p. 185-188) signé M.D. (Ernest Delahaye) en décembre 1891, quelques jours après la mort de Rimbaud.

(11) Frédéric Rimbaud à Rodolphe Darzens, 10 décembre 1891.

(12) « Il est mort en rade de Marseille », précisait l’Écho de Paris. Voir Album Rimbaud, par Henri Matarasso et Pierre Petitfils, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1967, p. 315.

(13) Barr Adjam : titre des souvenirs d’Alfred Bardey, premier employeur de Rimbaud ; sous-titrés Souvenirs d’Afrique-Orientale, 1880-1887, publiés par Joseph Tubiana, Paris, Éd. du CNRS, 1981.

(14) Voir l’Âge nouveau, n° 2, janvier 1939, p. 18 : Paul Bourde, sur la route de Madagascar, fit escale à Djibouti et chercha des renseignements sur son ancien camarade d’école (au petit séminaire), Arthur Rimbaud. C’était en 1896 : Rimbaud était mort depuis plusieurs années. Paul Bourde se rappelait qu’ils s’étaient promis, avec Rimbaud et Jules Mary, d’aller plus loin que Speke et Grant à la découverte des sources du Nil, et chacun avait préparé l’expédition : Bourde en apprenant l’arabe, Mary le portugais, et Rimbaud l’amharique – dont il réclamera encore la grammaire en 1884... Bourde était moins arrogant à l’égard de Rimbaud après la publication des Poésies complètes ; mais si Rimbaud n’a certainement pas appris l’amharique à Charleville, il accomplit pour une part un rêve d’enfance au pays des sources du Nil, ou plutôt il y échoue.

(15) Poésie du départ. Julien Gracq, disant des surréalistes, bien qu’il ne les apprécie pas, qu’ils prenaient les trains de banlieue pour partir au hasard, « pleins de départs qu’aucune arrivée ne saura jamais décevoir ». Ou le début de Boroboudour, par Roger Vailland : « À six heures de l’après-midi, j’ai quitté Sceaux (Seine), où j’avais alors mon domicile, à bord de la camionnette de mon voisin, qui est garagiste. “Où vas-tu cette fois ? m’a-t-il demandé. – À Java !” »

(16) Nuit de l’enfer, Une saison en enfer ; Démocratie, Illuminations ; lettre aux siens, 17 novembre 1878. À propos du poème Départ, Pierre Brunel parle bien du départ absolu : « Par une économie surprenante, il suffit au poète, pour dire ce départ, d’écrire le mot départ. (...) En effet, ce n’est pas un départ vers, mais un départ dans, comme si l’intention entraînait un monde avec soi, un monde neuf » (Arthur Rimbaud ou l’Éclatant Désastre, Paris, Champ Vallon, 1983, p. 13).

(17) Voir aussi Fougeret de Monbron, le Cosmopolite ou le Citoyen du monde, Paris, 1798, cité par Lord Byron en épigraphe au Childe Harold’s Pilgrimage, 1812.

(18) Il s’ouvre sur une phrase recopiée de Michel Deguy : « Ce qui reste d’un voyage ; ce en quoi, à contre-prévoyance, le voyage avait lieu (...) et qu’il aura perdu sur la route du retour, jusqu’au retour de ce qui ne fut pas refoulé mais perdu, dans aucun inconvénient ni par aucun intérêt à la perte » (Donnant-Donnant, Paris, Gallimard, 1980, p. 11).

(19) « La correspondance de Vitalie Rimbaud-Cuif, dont treize lettres inédites », in Mme Rimbaud, Essai de biographie, par Suzanne Briet, Paris, Aux Lettres Modernes, Minard, 1968 ; Isabelle Rimbaud, Mon frère Arthur, Paris, Camille Bloch Éd., 1920.

(20) Georges Izambard, Rimbaud tel que je l’ai connu, Paris, Mercure de France, 1963.

(21) Jean-Marie Carré, les Deux Rimbaud, Paris, Éd. des Cahiers Libres, 1928, p. 27.

(22) Marc Cholodenko, Paris, Hachette, 1980.

(23) Galleria, mars 1924 ; Revue de France, 1er septembre 1928 ; Revue hebdomadaire, 27 août 1932 ; Paris, Éd. du Sagittaire, 1934 ; Comoedia, 26 juin 1943 ; le Mercure de France, 1er septembre 1947 ; Europe, n° spécial Rimbaud, 1954 ; il Mattino del Lunedi, 22 septembre 1970.

(24) Stéphane Mallarmé, « Rimbaud » (Paris, avril 1896), in The Chap Book, 15 mai 1896.

(25) Une page détachée du carnet. Écrire en (un) voyage fait ressentir, plus aiguë, l’expérience de l’incommunicable. En concentrant notre imagination sur un voyage astronautique, par exemple, nous pouvons peut-être atteindre quelques-unes des sensations probables de l’astronaute ; mais il restera toujours, dans le meilleur des cas, quelque chose d’individuel à l’expédition elle-même – dont l’écart avec notre rêverie exprime la valeur des méthodes de Monsieur Teste. Cet écart peut être inimaginable ; mais, quand il serait réductible à la représentation, c’est le corps qui se souvient pour réintroduire une différence. En risquant dans le récit des sensations vécues, quelque chose détient l’existentiel, mais cède au désir de voyage, non pour dire qu’il l’a fait, mais pour le refaire à nouveau. L’invitation au voyage se fonde alors, comme l’amour après la mort de l’autre, sur la peur d’oublier ; mais le récit du voyage se substitue lentement à son souvenir, l’efface en l’écrivant. Ce qui s’en va dans le récit ne pouvait être partagé que dans la vie – les bruits et les odeurs, la fatigue, la détresse, les fous rires, l’exaltation, la surprise ou la solitude.

(26) In Rimbaud raconté par Verlaine, introduction et notes de Jules Mouquet, Paris, Mercure de France, 1934, p. 68.

(27) Rimbaud, le Voleur de feu, réalisé par Charles Brabant, diffusé sur TF1 dans la soirée du 30 mai 1978. Durée : 2 h 10. Textes interprétés par Léo Ferré, et dits par Jean-Pierre Pauty ; interviews de Jean-Louis Baudry, Aleme Eshete, Émile Foucher, Pierre Gascar, Pierre Petitfils, Stéphane Taute, Vernon Philip Underwood. (Salut à Dominique Frène, notre poisson pilote ; à Guy Gourlay, qui m’avait à l’œil, à Jean-Louis Soulivet, qui me tendait la perche, à Patrick Escudié et Pierre Boucher pour leurs conseils éclairants.) Annick Hully avait obtenu en Éthiopie l’autorisation de tournage – pourvu que le film fût conforme à l’idée que les nouveaux maîtres du pays se faisaient de Rimbaud, et soucieux de l’image nationale ; télex à TF1, novembre 1976 : « Rimbaud heureux au Harar. Aimait et vivait heureux avec femme abyssine. Aurait laissé un fils au Harar. Avait excellentes et affectueuses relations avec population. Insister sur Éthiopie n’a pas détruit Rimbaud. »

En tournant le Voleur de feu dans la dimension du voyage, de la déambulation, Charles Brabant a eu le geste qui sauve – ne pas faire « jouer » Rimbaud par un comédien, comme s’il nous était familier, identique à quoi ? que l’on connaisse déjà de lui ; ne pas le représenter mais le rechercher. Sur le Voleur de feu, voir notamment Pierre Petitfils, Rimbaud vivant, nos 15 et 16. Médium chaud pour messages simples, la télévision est le lieu de la formule, non de la nuance. Mais le film, qui correspond au travail de trente personnes pendant dix-huit mois, et à la vision du maître d’œuvre, ne vit qu’un soir, comme les libellules. Le livre alors compense une frustration complexe – d’une prestation toujours à refaire, du « tout » jamais atteint, de la vitesse même du voyage : on ne peut pas tout prendre avec les yeux. Un film sur Rimbaud ne peut dispenser de lire Rimbaud ; il se propose de renvoyer au livre, au contraire. Mon carnet, né du film et l’accompagnant, s’en éloigne – sur le fond – pour le rejoindre là.

Rimbaud à la télévision. À l’occasion du centenaire de la naissance de Rimbaud, Pierre Dumayet et Pierre Desgraupes avaient promené la caméra de la RTF à Roche, interrogeant les villageois (« Lectures pour tous », 1954) ; le même Pierre Dumayet a enregistré une émission sur les Déserts de l’amour (« Lire, c’est vivre », Antenne 2, 1978). Le beau noir et blanc finissant des années soixante convenait bien aux Ardennes, où Max-Pol Fouchet réalisa un Rimbaud, avec Laurent Terzieff (1966). Les arcades de la place Ducale, à Charleville, en ont vu bien d’autres : Roman (FR3, 1979) ; Portrait d’écrivain, Rimbaud à Charleville, de J.M. Nokin (TF1, janvier 1984). La chaîne japonaise TBS a diffusé en juin 1978 deux films, l’un sur Verlaine, l’autre sur Rimbaud, dit par Jacques Roux ; et les télévisions belge, hollandaise, allemande. Mentionnons aussi les Illuminations (ORTF, 1966) ; ou, pour l’écarter, tel film d’un cinéaste iranien (FR3, décembre 1983) – indécent.

Un vivier de courts métrages : Bateau ivre, par Henri Beauvais, diffusé le 11 mai 1949 « en première mondiale » à Charleville (voir le supplément au Bateau ivre, nos 2-3, Bulletin des amis de Rimbaud, mai 1949, et Étiemble, le Mythe de Rimbaud, Paris, Gallimard, 1954, p. 340-341). Puis Bateau ivre, par Alfred Chaumel (1950) ; les Effarés, par J.G. Albicocco (1955) ; le Dernier Matin d’Arthur Rimbaud, par Jean Barral (1964). Jeune premier, Gérard Philipe a « incarné », après Le Cid, Rimbaud dans un film de Gilbert Prouteau. Dans la catégorie cinéma d’amateur, Rimbaud à Harar, de Michel Pons (1970, inédit et qui devrait le rester) ; Un cœur sous une soutane, par Patrick Jeudy (1973).

En achevant sa bibliographie, l’Œuvre et le Visage d’Arthur Rimbaud (Paris, Nizet, 1949), Pierre Petitfils observait : « le film reste à tourner ». Il l’a été depuis. Le Vieux Pays où Rimbaud est mort, film québécois de Jean-Pierre Lefebvre (1977) – un « cousin » du Québec revient constater que la France n’est plus le pays de Rimbaud –, n’a de rimbaldien que le titre. En 1972 parut le premier long métrage « à grand spectacle », Une saison en enfer, de Nelo Risi : Terence Stamp était Rimbaud, Jean-Claude Brialy Verlaine, et Florinda Bolkan prêtait le concours de ses jambes dans le rôle de Gennet (sic), une hypothétique femme abyssine du poète. Musique de Maurice Jarre. En sortant d’une salle vide, je rencontrai le célèbre linguiste Roman Jakobson ; il se déclarait enthousiasmé par le film de Risi – et fut bien le seul ; en exceptant une image à Stuttgart, ce film fut un désastre, et reçu comme tel – « le film reste à tourner ».

« Et Rimbaud, un poète, non, un metteur en scène, qui renonça à écrire avant son départ pour l’Afrique... », dit le personnage au chapeau haut de forme qui danse autour de la voiture du réalisateur, dans Huit et demi de Fellini : c’est au cinéma-cinéma que l’on trouverait, peut-être, en germe, le long métrage de qualité qu’il est permis d’espérer ; dans Pierrot le fou, qui abandonne tout pour vivre sa vie (Godard insère deux portraits de Rimbaud dans ce film, qui s’achève avec le poème Éternité, en voix off, dans le panoramique parfait de « la mer allée avec le soleil ») ; dans Théorème, davantage encore. « Rimbaud, mon contemporain, mon castrateur », écrit Pier Paolo Pasolini, qui évoque « Rimbaud, couvert de rubans comme Alcibiade » : Théorème serait, pour une part, le premier film rimbaldien (les Œuvres de Rimbaud, dans l’édition Feltrinelli, apparaissent d’ailleurs dès la première bobine, en gros plan fixe, et Terence Stamp – plus juste que dans le film de Risi – lit Rimbaud à plusieurs reprises au cours du drame). Ce mystérieux jeune homme, hypothèse de Dieu et concepteur du mal, qui sème le trouble dans une famille bourgeoise, transformant ses hôtes en possédés, rejoint la perception verlainienne (Crimen amoris) d’un Rimbaud diabolique.

Souhait d’un premier festival du film rimbaldien.

(28) Le chevalier de Fréminville, Voyage de D’Entrecasteaux en Océanie à la recherche de La Pérouse, février 1793.

(29) Henry Miller, Rimbaud, trad. de F. Roger-Cornaz, Mermod, 1952 ; le Temps des assassins, nouv. trad. de F.J. Temple, Paris, Pierre-Jean Oswald Éd., 1970.

(30) Préface de Paul Claudel aux Œuvres d’Arthur Rimbaud, éd. établie par Paterne Berrichon, Mercure de France, 1912. Suivant un conseil oral de Henri Guillemin, le plus beau texte de Claudel sur Rimbaud se lit dans la Messe là-bas, Paris, Éd. de la Nouvelle Revue française, 1919. – Rappelons les phrases de Claudel à Mallarmé : « Je me propose –

pour moi – de vous écrire un jour ou l’autre à mon aise à propos de certains sujets qui me

tiennent à cœur comme : catholicisme et Arthur Rimbaud (envers qui vous semblez injuste). Depuis le coup de foudre initial dont m’a frappé la livraison de la Vogue où je lus pour la première fois les Illuminations, je puis dire que je dois à Rimbaud tout ce que je suis intellectuellement et moralement, et il y a, je crois, peu d’exemple d’un si intime hymen de deux esprits. » Claudel écrira plus tard : « Rimbaud a eu une action que j’appellerais séminale et paternelle et qui me fait réellement croire qu’il y a filiation dans l’ordre des esprits comme dans celle des corps » (voir Henri Mondor, Rimbaud ou le Génie impatient, Paris, Gallimard, 1955, et Jean-Claude Morisot, Claudel et Rimbaud, Étude de transformations, Paris, Minard, 1976).

(31) Gide, arrivant au Tchad, se rappelait les Cévennes ; Alfred Bardey comparait les « grasses prairies » du Harar à sa Franche-Comté natale ; et, en 1856, déjà, Henri Lebrun écrivait, dans Voyages en Abyssinie et en Nubie (Tours, Impr. Mame) : « L’aspect de la verdure rappelle fréquemment l’Europe, et la vue se repose souvent, comme chez nous, sur des vignes, des chèvrefeuilles, des rosiers. »

(32) Addis-Ababa, construite en 1891 sur un site proche d’Entotto.

(33) Henry de Monfreid, Du Harar au Kénia, Paris, Grasset, 1970 : « La notion de charité leur manque (...) ils n’auraient pas compris que je leur donnasse des soins pour rien. »

 

Chapitre 2 / Vivre

 

(34) Louis Gustave Binger, explorateur de la boucle du Niger (1887-1889), gouverneur de la Côte d’Ivoire (1893-1897), dont un quartier d’Abidjan, Bingerville, rappelle la mémoire. Voir L. G. Binger, Une vie d’explorateur, P. Sorlot, 1938.

(35) Le Chemin de fer franco-éthiopien. (Do not lean out of the window. La lecture des longues notes est déconseillée pendant le voyage.) Voir sur ce sujet le livre de Willi Loepfe, Alfred Ilg und die Äthiopische Eisenbahn, Zürich, Atlantis Verlag, 1974 ; et, sur ce livre, Jean Voellmy, Arthur Rimbaud, n° 4, Minard, 1980, p. 115. Willi Loepfe néglige de rappeler (son sujet, il est vrai, se déroule surtout après le séjour du poète) les intuitions de Rimbaud ; celui-ci, qui, dès 1883, demandait qu’on lui envoyât de France un Traité complet des chemins de fer, observait justement en 1887 que le Harar, « en dépit des invasions, est certainement destiné à devenir le débouché commercial exclusif du Choa lui-même et de tous les Gallas ». Il fut sans doute parmi les premiers à évoquer, par écrit, avec bon sens, la perspective de cette ligne ferroviaire : « Ménélik lui-même fut tellement frappé de l’avantage de la situation au Harar, qu’à son retour, se remémorant les idées de chemin de fer que les Européens ont souvent cherché à lui faire adopter, il cherchait quelqu’un à qui donner la commission ou concession des voies ferrées du Harar à la mer ; il se ravisa ensuite, se rappelant la présence des Anglais à la côte ! Il va sans dire que, dans le cas où cela se ferait [... passage cité] le gouvernement du Choa ne contribuerait en rien aux frais d’exécution » (lettre au directeur du Bosphore égyptien, les 25 et 27 août 1887 ; sur cette lettre, voir chap. 11). Les Européens faisaient miroiter à Ménélik les avantages du progrès : « en 1883, l’ingénieur Aubry, qui accompagnait la mission Brémond, avait fait fonctionner devant Ménélik une locomotive et un bateau miniatures. Le roi du Choa, amoureux du progrès, en fut émerveillé » (Ministère des Affaires étrangères [M.A.E.], Afrique, 62.606, in Suzanne Briet, Rimbaud notre prochain, Paris, Nouvelles Éditions Latines, 1956, p. 174). Rimbaud dut parler de la construction d’un chemin de fer avec son associé d’un moment, Paul Soleillet (sur Paul Soleillet, voir chap. 3), qui obtint de Ménélik la concession d’un chemin de fer d’Ankober à Obok ; mais sa compagnie fit faillite avant d’avoir pu commencer les travaux. Les Britanniques s’en réjouirent (Enid Starkie, Rimbaud en Abyssinie, Paris, Payot, 1939, p. 58). Mais Chefneux, jeune associé de Soleillet avant de devenir consul général d’Abyssinie, reprit l’affaire en main. « On a oublié les hommes courageux qui y laissèrent leur vie : Chefneux, animateur de cette œuvre, est mort dans la misère » (Henry de Monfreid, les Secrets de la mer Rouge, Paris, Grasset, 1968, p. 9). Makonnen, gouverneur de Harar, intervint. « Il eut le courage de combattre la néfaste influence de Taïtu, hostile aux étrangers, pour faire accorder la concession à la France » (Henry de Monfreid, les Lionnes d’or d’Éthiopie, Paris, Laffont, 1967, p. 88). Ménélik avait trouvé son maître d’œuvre. Il vit peut-être un peu loin en accordant à la France l’exploitation de la ligne Addis-Djibouti jusqu’au 31 décembre 2016, sorte de concession à perpétuité... La rivalité des puissances européennes avait empêché (1906) le projet franco-éthiopien d’un chemin de fer jusqu’au Nil Blanc (voir Jean Doresse, Histoire de l’Éthiopie, Paris, PUF, 1970, p. 105). La Dépêche coloniale illustrée (1910, p. 283), publiée par l’Illustration, rapporte les détails de cette construction, où l’on rencontre de vieilles connaissances : « Par les actes du 9 mars 1894, l’empereur Ménélik avait concédé à MM. Ilg et Chefneux (...) le droit de construire et d’exploiter une ligne de chemin de fer devant relier l’Éthiopie à la mer, par Djibouti. » Partie de Djibouti, la voie (« anglaise », large d’un mètre) n’atteignit le kilomètre 37 qu’en août 1899. Le premier tronçon de Djibouti au Nil Blanc fut ouvert au commerce le 1er janvier 1903. Jean-Marie Carré (la Vie aventureuse de Jean-Arthur Rimbaud, Paris, Plon, 1926) qui croit que le CFE passe à Harar aurait pu lire : « Le projet initial avait été de relier la ville de Harar à la côte, mais la nature des terrains qui, à partir d’El-Bah (km 288), deviennent montagneux, fit abandonner ce projet, et le terminus fut établi à Diré Daoua, au milieu d’un vaste cirque et à proximité d’une rivière abondante, le Laga-Harré, qui permet d’alimenter d’eau potable une ville de grand avenir. La construction d’une route carrossable entre Diré Daoua et Harar fut entreprise de concert par la Compagnie et le gouvernement abyssin ; et, à la fin de 1903, cette route permettait des transports rapides entre ces deux points. » Avec les bénéfices du premier tronçon, une nouvelle Compagnie, au terme d’une convention conclue le 30 juin 1908 à Addis-Abeba entre le représentant de la France et Ménélik, la « Compagnie des chemins de fer franco-éthiopiens de Djibouti à Addis-Abeba », prit en charge la ligne qu’elle achemina lentement, depuis le 1er juillet 1909, de Diré Daoua à Addis-Abeba.

L’ingénieur André Provost a pris aussi ce train, qui mettait trois jours en 1928 pour aller d’Addis à Diré Daoua : « Le chemin de fer franco-éthiopien, œuvre admirable, mais coûteux instrument de propagande pour le nom français, draine péniblement vers le port une part des riches produits abyssins, autant qu’ils peuvent parvenir jusqu’à la voie ferrée, dans un pays sans voie de communication à l’intérieur, et attirés d’ailleurs vers la voie anglaise par Gambela, le Sobat, Khartoum et Port-Soudan » (« Sur les traces africaines de Rimbaud », op. cit.).

Voir enfin Rosanna Van Gelder de Pineda, le Chemin de fer de Djibouti à Addis-Abeba, L’Harmattan, 1995, 730 pages (soit environ une page par kilomètre).

(36) Lettre au directeur du Bosphore égyptien, op. cit.

Danakil, pluriel de Dankali (en arabe) ; nom employé par les Anglais pour désigner une peuplade qui s’appelle elle-même Afars, et que les Amharas nomment Adals. Les Danakils, que les explorateurs les plus nuancés désignaient comme les « sauvages » les plus cruels, avaient, entre autres, blessé Labatut, avant qu’il ne se fût associé à Rimbaud. (Sur les dangers auxquels s’exposaient les caravanes, voir chap. 9.)

(37) 1974 : une dépêche de l’AFP entre mille annonce que le CFE est interrompu par un sabotage ; la voie, démontée sur cinquante mètres, a entraîné le déraillement d’une draisienne de surveillance. 1928, André Provost, op. cit. : « On ne voyage que de jour, car les forgerons du désert aiment à fabriquer des fers de lance avec les traverses métalliques de la voie. » En 1883, Rimbaud signalait dans son Rapport sur l’Ogaden ces « forgerons [qui] errent par les tribus ».

(38) Franchir l’Hawache. Rimbaud, lettre au Bosphore : « En arrivant à l’Hawache, on est stupéfait en se remémorant les projets de canalisation de certains voyageurs. Le pauvre Soleillet avait une embarcation spéciale en construction à Nantes dans ce but ! (...) Ménélik a fait deux ponts sur l’Hawache, l’un sur la route d’Entotto au Gouragné, l’autre sur celle d’Ankober au Harar par les Itous. Ce sont de simples passerelles en troncs d’arbres, destinées au passage des troupes pendant les pluies et les crues, et néanmoins ce sont des travaux remarquables pour le Choa. » Mais c’est un autre compère de Rimbaud qui devait réaliser le premier pont... non empirique, peu après le départ de celui-ci : en 1897, dans le premier livre sur l’Abyssinie après le départ de Rimbaud, Sylvain Vignéras remarquait « le pont de fer qui a été installé à l’Aouache, voilà tantôt trois ans, par un Français, M. Savouré » (S. Vignéras, Une mission française en Abyssinie, Paris, Armand Colin, 1897, p. 177).

(39) Rimbaud, « le type le plus audacieux de l’explorateur » ? (J.-M. Carré, phrase finale de les Deux Rimbaud, op. cit.) – Le nom de Rimbaud apparaît pour la première fois dans un périodique en décembre 1881 ; et c’est en qualité d’explorateur. La revue l’Esploratore (décembre 1881) de Milan, en effet, si l’on excepte l’allusion de Lepelletier à « Mlle Rimbaut » (sic, le Peuple souverain, Paris, 16 novembre 1871), a paru avant le roman à clés de Félicien Champsaur, Dinah Samuel (1882) et la notice de Verlaine dans Lutèce (1883). (Franco Pétralia, Bibliographie de Rimbaud en Italie, Institut français de Florence, Éd. Sansoni Antiquariato, 1960, p. 16 ; la référence manque dans la Genèse du Mythe de Rimbaud par Étiemble.)

En 1881, Antonio Cecchi explorait déjà le sud-ouest de l’Éthiopie (Kaffa), et Franzoj allait de Gallabat à Assab par Gondar et Entotto. Rimbaud peut-il être retenu comme un des explorateurs de son époque en Abyssinie, au même titre que le comte Cecchi, Jules Borelli, Philipp Paulitschke, le comte Teleki, Ugo Ferrandi ou Robecchi-Bricchetti ?

Dans Candide (10 octobre 1935), Marguerite Yerta-Méléra délirait sur le thème de Rimbaud explorateur, qu’elle représente à la façon des frères Pereire dirigeant les travaux des boulevards qui portent leur nom, ingénieurs autoritaires, bottés et chapeautés comme de véritables Texans des beaux quartiers : « Ilg prend conseil attentivement de Rimbaud lui-même, Rimbaud qui, ayant appris tous les dialectes de la contrée, connaît mieux que personne les ressources du Harar et de l’Ogaden, Rimbaud qui lui parle d’un chemin de fer, montrant sur la carte le tracé à choisir, insistant pour qu’on le fasse passer par Diré Daoua [sic] [Diré Daoua est né artificiellement lors de la construction du CFE, qui ne pouvait accéder sur les hauteurs de Harar...] Rimbaud qui voudrait que l’on construisît un aqueduc : “Tenez, par ici, et par là... beaucoup de travaux, mais quel résultat !” » Pas un mot à garder de « la Méléra ». Mise au point.

A. Entotto-Harar ; le Bosphore égyptien. Pierre Bardey, le frère de l’employeur de Rimbaud, prit le CFE lorsqu’il revint une dernière fois à Harar, avant de quitter Aden pour la France. On imagine les pensées de cet homme vieilli, fatigué, à la fois triste et heureux de partir : les choses n’ont pas beaucoup changé, mais le chemin de fer améliore considérablement le voyage et le commerce. Bardey pense à Lucereau, ce jeune explorateur français qu’il avait rencontré à l’hôtel de l’Univers, à Aden, et qui voulait explorer cette région pour y trouver la meilleure route : il y fut assassiné, le 1er décembre 1880. Puis il pense à Rimbaud, qui fut aussi son employé, et qui avait signalé « l’avantage de la route de Harar pour l’Abyssinie », dans le Bosphore égyptien (note 2 supra) : cette route, précise Mario Matucci (le Dernier Visage de Rimbaud en Afrique, Éd. Sansoni Antiquariato ; Paris, Librairie Marcel Didier, 1962, p. 57), « partait d’Entotto, se déroulait à travers la plaine de Mindjar, franchissait la rivière Hawache, atteignait le lac Arro, touchait Goro, Herréa, Bourka, Oborra, Chalenko, le lac de Yabatha, pour aboutir, après 40 kilomètres, à Harar ». En 1887, il y avait cinq routes possibles, dont Armand Savouré envoie le détail au ministère des Affaires étrangères (M.A.E., Afrique, 107.218, in Suzanne Briet, Rimbaud notre prochain, op. cit., p. 189). Pour son expédition d’armes en 1886, Rimbaud avait été obligé de suivre la plus difficile, la route Gobât. Au retour, il fut l’un des premiers Européens à prendre celle que suit aujourd’hui le CFE. On ne peut pour autant écrire, comme Étiemble et Yassu Gauclère : « N’a-t-il pas reconnu la voie que devait plus tard emprunter le chemin de fer Djibouti-Addis-Abeba ? » (Rimbaud, Paris, Gallimard, 1950, p. 224), suivant imprudemment J.-M. Carré : « c’est son tracé que suivra plus tard le CFE » (les Deux Rimbaud, op. cit., p. 44, et d’abord in la Vie aventureuse de Jean-Arthur Rimbaud, op. cit., p. 211) dont l’erreur est encore fréquemment reproduite. À partir d’un article de Louis Lalande, paru dans la Revue des deux mondes, le 15 décembre 1878 (et dont rien ne permet de penser que Rimbaud, d’ailleurs à Chypre à cette époque, ait pu le lire), le regretté Daniel A. de Graaf allait même jusqu’à affirmer : « Ouvrir une route à l’Europe vers l’Afrique centrale par Obock et le Choa, voilà qui a été le but des explorations de Rimbaud durant les années 1885-1887, lorsqu’il aspirait à égaler les prouesses des Jules Borelli, Paul Soleillet, Alphonse Aubrey, et, notamment, Von Hardegger et Paulitschke qui avaient fait le premier pas sur la route qui mène au cœur des contrées de Galas (sic) et d’Ogaden... » (Arthur Rimbaud, sa vie, son œuvre, Assen, 1960, p. 303). Rimbaud se dit en effet « désireux (...) de faire la route nouvelle ouverte par le roi à travers les Itous, route jusqu’alors inexplorée, et où j’avais vainement tenté de m’avancer du temps de l’occupation égyptienne du Harar » (lettre au Bosphore). Mais il convient de relativiser cette « première » :

a. L’ouverture de cette route revient évidemment à Ménélik et ses troupes, par fait de guerre.

b. Le Bolletino della Società Africana d’Italia (VIII, 5-6, mai-juin 1889, p. 135-142) fait remarquer que deux Italiens avaient précédé Rimbaud sur cette route : Vincenzo Ragazzi et Raffaele Alfieri, qui accompagnaient, en qualité de médecins, les troupes de Ménélik : « dopo di lui [Ragazzi], la strada da Antoto ad Harar fu percosa felicimento dal commerciante francese M. Rimbaud » (Bollettino..., op. cit., II, 1, janvier 1888, p. 57-90, in Franco Pétralia, Bibliographie de Rimbaud en Italie, op. cit., p. 23 et p. 63). – Le « felicimento » est de trop !

c. Rimbaud n’était pas seul : il était accompagné par l’explorateur français Jules Borelli, lequel déclara qu’il fut le premier Européen à faire ce fameux trajet. Il manquait, en l’occurrence, observe justement Enid Starkie (Rimbaud en Abyssinie, op. cit., p. 132), de générosité, parce que c’est à Rimbaud qu’il devait de pouvoir partir : « J’ai résolu, écrit Borelli, de partir demain à l’aube avec M. Rimbaud, et de ne pas attendre l’accomplissement de promesses douteuses ou une caravane plus en rapport avec mes goûts et mes projets » (Journal de Borelli, 30 avril 1887). Rimbaud, pour sa part, écrira le 26 août 1886, du Caire, à Bardey : « Ce ne fut que quand j’eus obtenu de Ménélik l’autorisation de partir que Borelli eut l’idée de m’accompagner. » On peut remarquer, sur ce point de détail, une apparente contradiction de Rimbaud, qui écrit dans le Bosphore le 20 août, du Caire, c’est-à-dire six jours avant la lettre à Bardey : « M. Jules Borelli demanda au roi la permission de faire un voyage dans cette direction, et j’eus ainsi l’honneur de voyager en compagnie de notre aimable et courageux compatriote... » Sur cette route qui ne mène nulle part, on ne saura jamais qui est parti le premier. En réalité, Rimbaud ne se contredit pas : Ménélik se méfiait de Borelli et des explorateurs en général ; il ne comprenait pas que l’on puisse se promener avec des instruments scientifiques dans un but désintéressé ; mais il faisait confiance à Rimbaud, qui lui apportait des armes ; Borelli a donc bien bénéficié de l’influence de Rimbaud pour se mettre en chemin. En tout cas, Rimbaud devançait Borelli d’une journée de cheval, impatient de toucher l’argent que Makonnen devait lui remettre à Harar pour payer une partie des fusils, remis à Ménélik. Et, tandis que Rimbaud chevauchait éperdument, Borelli, serein, se livrait aux premières observations. – Rimbaud mettra en valeur, du reste, le travail de Borelli sur l’autre route, la plus difficile : « toute cette route a été relevée astronomiquement pour la première fois, par M. Jules Borelli » (lettre au Bosphore).

d. La lettre au directeur du Bosphore égyptien : publié en un volume relativement épais sous le titre Arthur Rimbaud, Voyage en Abyssinie et au Harar par la Centaine, en 1928 – mais à tirage restreint –, ce document a été présenté comme un ouvrage d’explorateur – à la place, sans doute, du livre sur les Gallas que Rimbaud projetait et qu’il n’écrira pas. Il s’agit bien pourtant d’une lettre, datée du Caire, le 20 août 1887 : si elle contient des informations précieuses et nouvelles pour l’époque, cette relation épistolaire ne constitue pas un rapport d’exploration, mais le récit d’une expédition extrêmement pénible, dans lequel Rimbaud se départit parfois de l’objectivité requise pour les communications savantes (« routes horribles », « horreur présumée », « cloaque horrible », etc.).

B. Le Rapport sur l’Ogadine. Ce texte d’une dizaine de pages, daté de Harar, 10 décembre 1883, représente la seule et unique pièce du dossier rimbaldien de l’« explorateur ». « Médiocrement écrits, [ces textes] eussent honoré Ferrandi, ou Robecchi-Bricchetti », observent Étiemble et Yassu Gauclère (Rimbaud, op. cit.). Aussi bien leur fit-on l’accueil qu’elles méritaient : « commentés avec faveur en 1887 dans les Geographische Mitteilungen ; en 1888, dans les Proceedings of the Royal Geographical Society ; en 1889, dans das Ausland. Le Bolletino... lui-même, qui ne pouvait pas voir d’un bon œil un Français rivaliser avec les meilleurs Italiens, rend hommage aux travaux de ce neuf géographe ». Le plus réputé des explorateurs en Afrique-Orientale, Paulitschke, avait apprécié ce Rapport.

Mais les Souvenirs... d’Alfred Bardey (op. cit., dont des passages significatifs ont paru dans Études rimbaldiennes, n° 1, Paris, Minard, 1969) nous ont appris que l’exploration de l’Ogadine revient au Grec Sotiro, et la rédaction seulement de ce rapport à Rimbaud. Bien avant de rédiger ce texte, Rimbaud avait dit à Delahaye (18 janvier 1882) son intention de « travailler aux frais de la Société de géographie », et affirmait avoir déjà exploré le Harar et les Gallas. Mais il n’avait fait que s’aventurer au seuil de l’Ogaden : au début de son installation à Harar, il restait le plus souvent à la factorerie ; c’était Sotiro, son égal devant Bardey, qui partait prospecter, et rapporta ces informations que Rimbaud transcrivit dans un rapport précis et détaillé, lequel parut si intéressant à Bardey qu’il le communiqua à la Société de géographie de Paris, dont il était membre correspondant. Le Rapport sur l’Ogadine fut publié dans les Comptes-rendus des séances de la Société de géographie en 1884, et présenté à ladite société dans sa séance du 1er février 1884 ; Jean-Paul Vaillant en a publié les quatre derniers paragraphes en juillet 1931 (« Rimbaud et la caravane », dans le Bulletin des amis de Rimbaud, puis dans Textes africains d’Arthur Rimbaud, op. cit.). Sotiro écrivit à Bardey, vers 1919 : « Je ne suis pas retourné dans l’Ogaden depuis mon premier voyage quand j’étais dans votre maison, et dont j’ai remis le rapport à M. Rimbaud. » Sotiro fut envoyé aussi sur la côte somalie occupée par les Anglais ; en décembre 1881, il était à Boubassa ; Bardey s’en fut le retrouver à Boulhar : il y était « confortablement installé : ses voyages en Ogaden et chez les Somalis en ont fait un personnage important ». Puis Bardey s’aperçut rapidement que Rimbaud était d’une autre envergure que son collègue grec, et le prit avec lui comme second à Aden.

C. Boubassa. En mai 1881, à Harar, Rimbaud, rétabli d’une maladie qui l’avait retenu quinze jours au lit, avait demandé à partir pour Boubassa, au sud-sud-est de Harar, à trente kilomètres à vol d’oiseau, où aucun Blanc n’était encore allé – le voyageur allemand Hagenmacher avait essayé en vain de s’y aventurer, en 1875, un an après l’arrivée des Égyptiens à Harar. « J’accepte de tenter l’essai, écrit Bardey, espérant ainsi que Rimbaud rapportera au moins des renseignements intéressants et favorables à l’extension de notre factorerie » (lettre d’Alfred Bardey à Paterne Berrichon, 16 juillet 1897, le Mercure de France, 1er avril 1930). Rimbaud en rapporta une fièvre pestilentielle dont il mit deux mois à se remettre. Son but officiel n’était pas l’exploration, mais clairement défini par Bardey : « protégé par le Boko (chef galla à Boubassa), il a créé (...) deux marchés dans la brousse ». Il retourna encore à Boubassa, accompagné de Sotiro. Parvenu à Galdoa – où personne ne le suivra avant 1901 –, Sotiro fut fait prisonnier par le chef d’une tribu. Rimbaud, qui avait poussé une pointe jusqu’à la rivière Ouébi, en solitaire, put le faire dégager par un de ses amis, l’un des chefs les plus puissants de l’Ogaden (Louis Jalabert, « Rimbaud en Abyssinie », Études, 20 janvier 1939, p. 176). Sur l’expédition de Sotiro, voir Henri Dehérain, Figures coloniales françaises et étrangères, Société d’éditions géographiques, maritimes et coloniales, Paris, 1931. Dès 1922, Dehérain, qui avait correspondu avec Ilg, publiait dans le Figaro du 14 janvier un article sur « Rimbaud en Afrique » digne d’être reproduit aujourd’hui, attribuant à Rimbaud l’initiative de l’exploration du Ouabi, et à Sotiro une expédition de cent quarante kilomètres au sud de Harar, à Galdoa, chez les Rer Hersi. Quelques années après Sotiro (et Rimbaud, pour une part), d’autres explorateurs arrivèrent : deux Autrichiens, Dominik Kamel von Hardegger et Philipp Paulitschke, en 1885 ; un Allemand, le baron Karl von Erlanger, en 1900 et un voyageur français, le vicomte du Bourg du Bozas, en 1901. Si le mérite de cette expédition revient principalement à Sotiro, le Rapport sur l’Ogadine ne perd pas pour autant sa valeur, et reste intéressant même aujourd’hui, car l’aspect de la province a peu changé depuis cette époque.

D. Rimbaud a certainement tenté d’autres expéditions sans en parler dans sa correspondance (voir chap. 9). Si les souvenirs de Savouré en 1930 sont exacts, Rimbaud « n’a fait qu’un seul voyage en Abyssinie proprement dite, après la conquête de cette ville [Harar] ex-égyptienne par Ménélik en 1888-1889, et a été le premier Européen qui ait franchi les régions Aroussi et Tchertcher, derrière les troupes abyssines » (lettre à Georges Maurevert, Nouvelles littéraires, 16 janvier 1947). Ces expéditions éventuelles devaient avoir un but – ou un prétexte – commercial. Voir Bourguignon et Houin, Revue d’Ardenne et d’Argonne, 1901, n° 9, p. 144, « bilan géographique ».

En 1896, le Figaro diffusait l’article où Rodenbach faisait allusion à Rimbaud le découvreur, « précurseur tout à fait imprévu et extraordinaire ». Ce thème mythique, détecté par Étiemble, allait se développer – Max Jacob, par exemple, déclarait que « Rimbaud partant faire l’explorateur en Abyssinie a prouvé qu’il était un homme » (le Mythe de Rimbaud, Structure du mythe, Paris, Gallimard, 1961, p. 218-219). « Il est vain, écrit J.-P. Vaillant, de lui tresser une couronne d’explorateur. » Il faut chercher ailleurs la grandeur de Rimbaud.

(40) Remontée abyssale dans le temps : vingt ans après Lucie, découverte en 1974, une équipe américaine identifie, en Éthiopie, dans la vallée de l’Hawash, un hominidé vieux de 4,4 millions d’années, soit un million d’années avant Lucie (3,2 millions d’années), qu’elle nomme Ramidus, du mot afar signifiant « racine » (Nature, septembre 1994).

(41) Abyssins : « peuple mélangé » (Habeschyn, en arabe) auquel les intéressés ont préféré la dénomination d’Éthiopiens, d’origine grecque. Sur le nom d’Habécha ou Abyssinie, Antoine d’Abbadie, de l’Institut, adresse à la Société de géographie une note publiée à la séance du 2 novembre 1988 : « En arabe, ce mot signifie “un ramassis de gens appartenant à différentes tribus”, ce qui implique l’idée qu’ils ont méprisé ou du moins oublié les séparations de leurs tribus. (...) Éthiopie est le nom donné à ce pays par les Chrétiens. » Tous les auteurs s’accordent avec d’Abbadie sur ce point, par exemple le père de Salviac : « Les Abyssins s’honorent de l’appellation d’Éthiopiens, YTIOPIAYAN, et se nomment volontiers AMHARA. La dénomination d’Abyssins provient du mot arabe HABECHI, qui signifie peuple mélangé, sans généalogie connue, le “ramassis des peuples”. HABECHI, déformé par les Portugais, devint ABEXIOS, et enfin ABESSIN, d’où les auteurs modernes ont tiré sans effort le terme Abyssin. Ce surnom, attribué par les races arabisées à la nation amharinienne, contient un sens fort injurieux ; car, parmi les Orientaux, l’injure la plus mortifiante qu’on puisse faire à un homme, à un peuple, est de dire qu’il ignore sa généalogie... » (P. Martial de Salviac, Au pays de Ménélik, les Gallas, Paris, Houdin, s.d. [1901], p. 7).

(42) Ménélik, qui prétendait descendre de la reine de Saba et du roi Salomon, était encore roi du Choa en 1886 : vassal et rival de l’empereur Jean, qui régnait sur le Tigré, il évitait de l’affronter directement. « Ménélik, écrit Rimbaud avec une parfaite clairvoyance dans le Bosphore égyptien, est dans l’impossibilité de désobéir à Joannès, et celui-ci, très bien informé des intrigues diplomatiques où l’on mêle Ménélik, saura bien s’en garer dans tous les cas. (...) Le Choa [autour d’Ankober / Addis-Abeba], le seul pays Amhara possédé par Ménélik, ne vaut pas la quinzième partie du Tigré [au nord de l’Éthiopie, Axoum étant la ville la plus connue]. Ses autres domaines sont tous les pays Gallas [en gros : autour de Harar] précairement soumis (...). Ménélik rêve une extension continue de ses domaines au sud, au-delà de l’Hawache, et pense peut-être émigrer lui-même des pays Amhara au milieu des pays Gallas neufs (...) pour établir (...) un empire méridional comme l’ancien royaume d’Ali Alaba. » Dès 1885, l’Angleterre avait misé sur l’empereur Jean (ou Joannès, ou Yohannès IV), tandis que Ménélik recevait ses armes des négociants italiens et surtout français. En février 1887, il livra bataille à l’émir du Harar (Shalenko) et occupa la région. « À son entrée à Harar, il s’est déclaré souverain de toutes les tribus jusqu’à la côte. » Puis, au début de 1889, l’empereur Jean (« cet affreux Jean », dit Rimbaud le 8 mai 1889) ayant été vaincu et tué par les Mahdistes, Ménélik devint empereur : l’Abyssinie était réunifiée.

(« Cet affreux Jean » : fanatique religieux, il faisait mutiler les lèvres des chrétiens qui osaient fumer.)

(43) Alain Sancerni, « Le haleur ou l’épreuve terminée », Europe, n° sur Rimbaud, mai-juin 1973.

(44) André Gide, Voyage au Congo, Gallimard. On pense au Roland de Paludes qui s’écrie : « Je n’y pouvais plus tenir. Je pars. Où ? Je ne sais pas. Mais comprenez que si je savais où je vais et pour qu’y faire, je ne sortirais pas de ma peine. »

(45) René Char, Revue Cahiers d’art, 1947. – André Breton, dans l’Anthologie de l’humour noir (1950), dénigre Rimbaud en Abyssinie comme « un assez lamentable polichinelle », et que Vaché condamnait Rimbaud sans appel ; pourtant, les auteurs rassemblés dans le panthéon surréaliste ayant en commun la vertu de la conciliation des contraires, on peut se demander si l’humour noir, selon Breton, à la limite ne se réduirait pas à cette contestation de la littérature commune au dadaïsme et au surréalisme, qui se manifeste dans le Harar de Rimbaud comme dans les pèlerinages de Germain Nouveau. Du reste, Breton, qui a toujours proclamé son admiration pour le « génie » du poète Arthur Rimbaud, a modifié considérablement, sur le tard, son appréciation de la période africaine ; il évoque ainsi, dans ses Entretiens (1913-1952), le « prestige » de « l’homme tournant le dos, un beau jour, à son œuvre comme si, certains sommets atteints, elle “repoussait” en quelque sorte son créateur. Un tel comportement de la part de celui-ci prête à ces sommets un caractère indépassable, quelque peu vertigineux, et leur permet d’exercer une fascination. [Nous soulignons :] L’aventure du Harar (l’interrogation qu’elle pose) a valu, et continue à valoir, à Rimbaud une grande part de l’intérêt passionné que nous lui portons » (Paris, Gallimard, 1969). Cette position nouvelle annule l’accusation antérieure de lâcheté ; il reste que Breton n’a pas songé à expliquer ce que serait le courage de rester.

Février 1886. Rimbaud écrit aux siens, seul et désespéré « sur ces côtes maudites », à Tadjoura, où s’accumulent les pires ennuis. Mallarmé fait du canot à Valvins, félicite Leconte de Lisle (12 février) pour son élection à l’Académie française. Cette simultanéité des faits ne peut constituer un début de comparaison entre le poète de Brise marine et celui du Bateau ivre ; elle serait injuste et simplement fausse ; mais elle souligne l’importance de l’enjeu dans la différence réelle de la vie. Mallarmé a peut-être préservé sa vie en renonçant, un soir, à partir. – On pense à ce vizir de Bagdad qui refusait les voyages parce qu’il lui eût fallu quatre cents chameaux pour ses livres de chevet ! Mais il en va ici de l’intériorité, non seulement du courage physique ni de la vie mondaine que Rimbaud avait rejetée radicalement. Pourtant, Brise marine évoquant des souvenirs de traversée, comme la Pipe de Baudelaire, ce poème permet-il pour autant de « mesurer », comme on peut le lire dans Mallarmé et le Symbolisme, « l’héroïsme du poète qui renonce à fuir » (nous soulignons ; Nouveaux Classiques Larousse, p. 34) ? (Voir note 18.)

(46) Les maladies de Rimbaud. « Tous les Européens ont été malades, excepté moi », peut-il se flatter, de Chypre, le 15 février 1879. De même depuis Aden, le 10 septembre 1884 : « Moi, je suis à peu près fait à tous ces climats, froids ou chauds, frais ou secs, et je me moque d’attraper les fièvres ou autres maladies d’acclimatation. » Cependant... Rimbaud se « porte mal » en mai 1880, et se dit « ennuyé » par des battements de cœur ; il a été « malade en arrivant à Aden » (17 août 1880), et écrit le 25 août : « il me faudra rester au moins trois mois avant d’être un peu sur mes jambes » ; en février 1881, à Harar, il a « pincé une maladie » ; des fièvres en juillet, dont il se remet en août. Septembre 1881 : « J’ai eu besoin d’un médicament, il y a six mois ; je l’ai demandé à Aden, et je ne l’ai pas encore reçu ! » En avril 1885, à Aden, Rimbaud souffre d’une fièvre gastrique : « je ne puis rien digérer, mon estomac est devenu très faible ici et me rend très malheureux tout l’été (...) ma santé est fort délabrée » (14 avril) ; au Caire, le 23 août, retour de son expédition dans le Choa : « Je me trouve tourmenté ces jours-ci par un rhumatisme dans les reins (...) ; j’en ai un autre dans la cuisse gauche qui me paralyse de temps à autre, une douleur articulaire dans le genou gauche, un rhumatisme (déjà ancien) dans l’épaule droite » ; de retour à Aden : « le dernier voyage en Abyssinie, qui avait mis ma santé fort bas » (8 octobre 1887). Puis... 1891 : « Je vais mal à présent » (Harar, 20 février) ; « c’est une synovite... » (Marseille, 21 mai) ; et, au dernier passage à Aden, Rimbaud se déclare « souffrant des douleurs atroces »...

(47) 1936 : « M. Rimbaud est un respectable bourgeois qui vend des fusils afin de se marier » (Étiemble et Yassu Gauclère, Rimbaud, op. cit.). 1984 : toujours au même endroit (citations extraites de Rimbaud, Système solaire ou Trou noir ?, Paris, PUF, 1984), le professeur Étiemble rassemble quelques articles « réchauffés », pour être présent aux étalages de l’agrégation, Rimbaud figurant au programme cette année-là. J’imagine le sujet de l’épreuve : « En vous aidant de la correspondance de Rimbaud, vous analyserez les présupposés idéologiques et moraux de la condamnation de Rimbaud par Étiemble. Durée : 5 heures. » Je ne ferais pas cette dissertation-là. Comme disait Daumal à propos de Guénon dans le premier numéro du Grand Jeu, il est des cas où il n’y a rien à expliquer. Il faut affirmer.

(48) Parmi les auteurs de livres sur Rimbaud, seuls Jean Chauvel et Pierre Gascar ont séjourné en Éthiopie. Mais sans s’intéresser à Rimbaud. Ambassadeur en poste à Addis-Abeba, successeur de Léonce Lagarde, mémorialiste et poète, il ne manquait à Jean Chauvel (l’Aventure terrestre de Jean-Arthur Rimbaud, Paris, Seghers, 1971) que d’écrire sur Rimbaud pour résorber un complexe Claudel. Pierre Gascar (Rimbaud et la Commune, Paris, Gallimard, coll. « Idées », 1971) a travaillé pour l’OMS en Éthiopie : « Cette mission m’a conduit dans des lieux reculés vers lesquels ma seule curiosité ne m’aurait pas poussé, sans doute, et, si j’ai parfois mis mes pas dans ceux de Rimbaud, cela a été de façon involontaire, sans que je m’en sois toujours rendu compte » (p. 132).

(49) Voir « La voyance avant Rimbaud », par Marc Eigeldinger, in Arthur Rimbaud, Lettres du voyant (13 et 15 mai 1871), éditées et commentées par Gérald Schaeffer, Genève, Droz ; Paris, Minard, 1975.

(50) Le passage de la métaphore à la métonymie, qui caractérise, selon Jakobson, la poésie moderne, marquerait le terme de cette conception de l’analogie. Or, Rimbaud a contribué de façon décisive à ce passage. En quittant Banville qui lui demandait pourquoi ne pas écrire « je suis comme un bateau ivre », Rimbaud dit à Verlaine : « c’est un vieux con ».

Cependant, le Bateau ivre demeure largement métaphorique, sur le plan général du texte, et dans ses adverbes (on trouve quatre fois : ainsi que, ou pareil à). Greimas (Sémantique structurale, Paris, Larousse, 1966, p. 100) propose de parler d’isotopie : la description du Bateau ivre est plus vraie par rapport à Rimbaud (thème ou comparé) que par rapport à un bateau (phore ou comparant) ; Greimas parle dans ce cas d’une « isotopie complexe positive » : c’est en ce sens qu’il y aurait, si je puis dire, une analogie comprenant le passage de la métaphore à la métonymie ; la disparition relative du comme abolit la simple métaphore pour manifester ce que Rimbaud appelle l’hallucination : les deux termes recèlent le même degré de réalité.

(51) Marcelin Pleynet, in Aujourd’hui Rimbaud, enquête de Roger Munier, Paris, Minard, 1976, p. 98 et in Art et Littérature, Paris, Éd. du Seuil, 1977, p. 193. Verlaine, « Arthur Rimbaud », The Senate, Londres, octobre 1895.

(52) Verlaine, « Nouvelles notes sur Rimbaud », la Plume, 15 novembre 1895. Aussi, ai-je lu souvent, on ne veut même pas chercher à savoir : préjugés, mépris (Breton, Étiemble, Gide) ; mort anticipée : « Je n’ai pas le cœur maintenant, écrivait Claude-Edmonde Magny, de parler du reste de la vie de Rimbaud, qui dura encore dix-huit ans (...). On ne peut guère que la considérer comme une vie posthume [je souligne] pour reprendre le nom donné par Keats à ses dix-huit mois d’existence biologique, apoétique » (Rimbaud, Paris, Seghers, coll. « Poètes d’aujourd’hui », 1949, p. 47).

Continuer : partie 2 sur 4