Rimbaud en Abyssinie

Alain Borer · Chapitre 14 sur 14

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Rimbaud en Abyssinie

Chapitre 13

 

Et Van Gogh y perdit mille étés.

 

Artaud.

 

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En allée

 

Rimbaud retourne en Arabie, il continue tous feux éteints. Après cette

trace éventuelle, il signe sa correspondance commerciale à toute vitesse, en

trois lettres, RBD 1, perdant les voyelles, souffle coupé, Rimbaud sec et

consonantique.

Je retourne au Caire, et m’efforce de répondre mentalement aux

questions qui me furent posées dans l’avion, sur ce même trajet du retour.

Déjà l’Abyssinie, perdue pour l’imagination, se fige doucement dans mes

souvenirs, mais j’emporte l’image d’un pays rouge et vert, immense et

lumineux ; et puis je sais au moins qu’il est nécessaire de venir en Éthiopie,

à la façon dont Lawrence dit que celui qui n’a pas passé réellement une

journée dans le désert ne peut pas le comprendre. Puisque, soi-disant, j’écris

un livre, dans le film le Voleur de feu, il faudra bien que j’ose relever le

défi, écrire vraiment un livre au retour. Étonnant de voir comme les idées se

déplacent aussi, comme elles font leur chemin. J’ai lu Rimbaud à reculons,

l’Éthiopie d’abord, Charleville ensuite, comme on lit Joyce avant Homère.

Au départ, je croyais éprouver en Afrique le silence de Rimbaud ; il ne

m’aurait pas déplu de le retrouver tel que l’ont décrit la plupart des livres,

cynique, perdu pour les Lettres, acharné à gagner de l’argent, trafiquant

même ce qu’on voudra. Mais il m’est apparu ensuite que sa vie, loin de

« faire tort à l’œuvre(518) », l’éclaire, comme s’il avait réalisé les rêves du

poète de sept ans « pressentant violemment la voile », du voyant qui voulait

« le désert crayeux2 3 » ; comme s’il avait accompli, dans la fuite et l’oubli,

dans l’aventure purificatrice, les prophéties d’ (519) Une saison en enfer ;

aussi les longs rayons rouges de l’horizon abyssin permettraient en retour

une lecture analogique de l’œuvre :

 

Là pas d’espérance,

Nul orietur.

Science avec patience,

Le supplice est sûr4.

 

C’était encore distinguer deux temps, deux mouvements. Mais en

retrouvant, hors du temps au Harar, la réalité qu’il a connue, en comprenant

qu’elle fut vécue dans la même relation au monde que manifestait sa poésie,

le sentiment de l’unité de son destin s’imposait, à travers tant de constantes,

par glissements progressifs : toujours en marche, jamais vraiment au réel,

dans le mouvement de l’impossible. Ainsi, le repos, non l’argent, tant

cherché à travers les « fatigues inimaginables », Rimbaud n’y pense pas à

partir de 1880, mais à seize ans, en 1870, dans sa troisième lettre connue,

digne d’une lettre d’Afrique : « Je suis dépaysé, malade, furieux, bête,

renversé. J’espérais des bains de soleil, des promenades infinies, du repos,

des voyages, des aventures, des bohémienneries (...) des livres... Rien !

Rien 5 ! »

La marche dans les neiges norvégiennes très haut vers le nord, en 1877,

ou à travers les « déserts crayeux » d’Afrique, les trente mille kilomètres de

Rimbaud et la multiplicité inouïe de ses projets prennent alors le sens d’une

quête de « l’unique chose (520) », comme pour Hypérion de Hölderlin, d’une

perfection située au-delà et repoussée à la fin des temps : Rimbaud n’est pas

un écrivain, mais quelqu’un qui est passé par l’écriture, comme par tant

d’autres expériences, recherchant dans toutes les directions l’unique chose,

soit, en pesant ses mots : « pressé de trouver le lieu et la formule » de

l’unique chose, l’informulable où il accéderait à « la liberté dans le salut6 ».

Je reviens avec la conviction qu’il n’a pas changé d’objet, pas cherché

« dans le réel » ce qu’il n’avait pas réussi à trouver dans la poésie ni

vraiment « autre chose » (521), mais que la poésie était déjà, et peut-être plus

que tout, une figure de « l’Impossible ».

Nous survolons Minieh. Je commence à m’assoupir. Une phrase de

l’Impossible me revient alors, par cette obsession qui fait passer dans la vie

quotidienne les citations de Rimbaud, qui tente de les incorporer : « – Mais

je m’aperçois que mon esprit dort. S’il était bien éveillé toujours à partir de

ce moment, nous serions bientôt à la vérité... » Et dans l’avion il m’arrive

ce qui est arrivé à Paul Claudel appuyé à un pilier de Notre-Dame : j’ai ma

« nuit » de révélation ! Je tilte ! Oui, c’est cela l’essentiel, c’est sur cela que j’écrirai un livre au retour, ce « toujours à partir de ce moment » – la fatalité

d’être « dès toujours, pour jamais7 » enfermé dans le corps et l’erreur,

emporté dans le temps et l’espace ; l’impossibilité d’être avant ce moment

toujours déjà trop tard de la pensée, de remonter à l’origine, d’accéder à

l’état « primitif 8 9 » de « fils du Soleil », à « l’Âge d’or », au « festin

ancien10 ». Le regret de Matin : « N’eus-je pas une fois une jeunesse

aimable, héroïque, fabuleuse, à écrire sur des feuilles d’or – trop de

chance ! » ; cette nostalgie des origines, la pureté, Rimbaud l’éprouvait

dans la passion du soleil, son goût de la première heure(522) 11 , l’« Aube »,

« trois heures du matin, (...) cette heure indicible, première du matin12 »,

elle est l’élan de tous ses départs. « S’il était bien éveillé... » ! C’est en vain

qu’il proteste contre cette fatalité de l’être. L’errance et la marche sont la

punition de cette impossibilité essentielle, une libération désespérée. En

même temps, Rimbaud vit ses voyages comme des exploits (la traversée du

Gothard, telle cavale à Harar, « 6 jours à l’aller, 5 au retour 13 ») et la plupart

de ses poèmes (le Bateau ivre, Aube : épouser l’aube d’été !) disent

l’exploit : jamais satisfait, dans la surenchère permanente des projets

comme dans les hyperboles de ses écrits, il demande toujours davantage,

jusqu’à l’impossible. Alors, contempteur de toute idole jusqu’à se libérer

par avance de celle que l’on pourrait faire de lui, Rimbaud se jette en avant,

se projette et se détruit dans cet élan, il s’en va – dirait Goethe – « par-delà

les tombeaux, et en avant ! ».

 

En rangeant son dernier « chargeur », l’opérateur m’avait dit, lorsque

nous nous sommes quittés : « Tu as parlé dix kilomètres (523). » Aujourd’hui

les paroles se mesurent en longueur. Dix kilomètres de mots. Quelques mots

en dix mille kilomètres. Peut-être faudrait-il autant de mots que Rimbaud a

parcouru de lieues pour le rejoindre et pour se taire. Pour arriver à

l’évidence, à cette vérité première, exprimée par Claudel : « le mystique à

l’état sauvage » – et par Jacques Rivière : « le monstre de pureté », si l’on

admet d’étendre cette formule parfaite à toute la vie de Rimbaud, et de ne

pas l’entendre au sens strict de l’intégrisme catholique : « la grâce de naître sans le péché originel » n’est qu’une forme de la compréhension de cette

innocence (524). Au début du voyage, j’avais un carnet léger et, à force de

mots-kilomètres, ma valise s’alourdit d’un projet de livre, et je rentre à mon

tour avec des convictions. Pourtant, au cours de tant d’escales, je n’ai peut-

être fait que renforcer dans l’espace une image intérieure. Me suis-je

trompé ? Les rimbaldiens sont comme les égyptologues : on n’en rencontre

jamais deux du même avis. « Tu ne connaîtras jamais bien Arthur

Rimbaud », proclamait André Breton – qui aurait dû dire « je » à cette

occasion(525).

Je crois bien, à présent, que j’ai lu tous les livres, parcouru la plupart des

trajets de Rimbaud, et son mystère m’apparaît tout entier, plus détaillé sans

doute et plus profond dans l’unité de son 14 œuvre-vie. Ce qu’il y a de mieux

dans les livres sur Rimbaud, ce sont les citations de Rimbaud. Le meilleur

livre sur Rimbaud ? Une saison en enfer. C’est glisser sur les choses qui est

le propre du voyage. Mais la rencontre de l’essentiel, éprouvé en Éthiopie et

en Égypte, cette vérité-là n’est pas rapportable. D’autres viendront ensuite,

plus nombreux – qui ne la diront pas non plus... La réponse, dit Blanchot,

serait « le malheur de la question(526) ». Mais la question demeure, se

grandit même de toutes ses réponses. Aussi l’on pense à ces mots sur

lesquels s’achève la « lettre-océan » d’Apollinaire : « Tu ne connaîtras

jamais bien les mayas. »

Nous arrivons au Caire, d’autres avions partent pour tous les coins du

monde. Toutes les hypothèses sont réversibles, mais le voyage continue.

C’est le voyage qui fut ma vérité, une forme parfaite de bonheur. Alors, peu

m’importent mes quelques idées avancées, et même je donnerais tout le

poivre d’Éthiopie pour m’être trompé tout à fait et pour que Rimbaud ait

vécu, exactement, ce qu’il rapportait dans Vies III, Illuminations : « Dans

une magnifique demeure cernée par l’Orient entier, j’ai accompli mon

immense œuvre et passé mon illustre retraite. »

Les jours sont passés lentement, comme des navires chargés de fruits. Il

pleut à Athènes : c’est l’Europe. À Rome, hâlé par le soleil éthiopien, je

porte encore la djellabah achetée dans un village, derrière les

pyramides(527). Grecque ou romaine, notre civilisation est sous le même

nuage. Je reviens comme à reculons, ne pouvant détacher mes pensées de l’ailleurs lointain, irréel, où, en ce moment même, brille le soleil. Il faut

savoir terminer un rêve. Le voyage rimbaldien, c’est aussi le retour au point

de départ – mais au sens nietzschéen, en une spirale qui mène Rimbaud au

point de non-retour. « Arrivée de toujours, qui t’en iras partout 15. »

 

L’avion s’enfonce dans une sorte de feutre, d’où surgissent les deux

cèdres de Roissy. Le froid qui coagule, dit-on, les sentiments et inspire la

retenue me fait presque plaisir. J’ai cité d’Arlancourt. Son récit se termine

ainsi : « Et nous nous trouvâmes chacun un matin dans notre lit, comme si

tout le voyage que nous avions fait n’avoit été qu’un long songe. »

 

« Reprenons les chemins d’ici16 ... » La nostalgie des grands espaces me

tient à la gorge. Dans le taxi, au bruit des essuie-glaces, l’image me revient

soudain des Ogadines immobiles au soleil, invisibles parmi la terre et les

pierres. Un aigle plane sur Harar... La civière de Rimbaud quitte la ville,

escortée par les chameaux, accompagnée jusqu’à l’arbre des adieux de

Komboultcha par son serviteur Djami. Une civière couverte d’un rideau de

cuir, reconstituée fidèlement, belle comme le cercueil peint de Malevitch. –

À quel âge faut-il commencer à peindre son cercueil ? Rimbaud, qui

espérait revenir bientôt, avait dessiné lui-même cet étrange brancard de

randonnée qui l’emportait pour un voyage dont il ne reviendrait pas. « Oui,

depuis longtemps d’ailleurs, il aurait mieux valu la mort17 ! » « On contient

sa mort comme le fruit son noyau », écrivait Rilke, qui mourut des suites

d’une piqûre de rose. Rimbaud livre seul son dernier combat. Rideau tiré

sur sa civière, n’entendant que le souffle des porteurs et les pas qui courent

sur la terre sèche, il tient un carnet pour son dernier voyage. « Arrivée à

Degadallal... » « Marécage à Égon... » « Levé de Ballaoua... » « Orage (...)

à Geldessey... » – « arrivée, resté, levé, campé, partis, levés, levés, levés,

passé, arrivée... » Bouleversant « carnet de damné18 19 », Départ du Harar

écrit au tombeau, voyage de la vie vers la mort, enregistre les trépidations

de la civière qui manque à tout instant de chavirer, l’affolement du temps

quand défilent les heures d’angoisse, traversées d’attentes infinies,

« 16 heures [sans] vivres ni tente (...) sous une peau abyssine », « 16 heures

de découvert sous la pluie », « trente heures de jeûne complet » – comme si l’addition des heures de départ et d’arrivée, des privations et des orages, les

quatre thalers d’amende et les huit hommes partis à la recherche des

chameaux, devaient donner la somme de ses malheurs. Jamais commentées,

ces quatre pages au crayon pâle, arrachées d’un calepin humide et froissé,

pourraient figurer dans l’œuvre comme la limite absolue où le plus haut

degré de souffrance et de réalité retourne à l’imaginaire ; Rimbaud n’a

jamais été si éloigné de la poésie que dans ces onze fragments écrits en

avançant, qui répètent le départ et l’arrivée, le déchaînement des éléments

(« Vent furieux toute la nuit »), la réalité du drame (« La civière est déjà

moitié disloquée et les gens complètement rendus »), au point que cet

itinéraire de la mort prend la force et la forme d’une « Illumination »,

conduit à un pays aux noms inconnus Kombavoren, Haut-Egon, et aux

personnages irréels, Mouned-Souyn... Le malheureux essaie en vain de

« monter à mulet, la jambe malade attachée au cou », mais devait aussitôt

regagner sa civière ; et le soir, écrira-t-il à Isabelle, on le déposait pour qu’il

creuse un trou de ses mains à côté du brancard – « j’arrivais difficilement à

me mettre de côté pour aller à la selle sur ce trou que je comblais de

terre 20 ». Au matin Rimbaud crie à ses porteurs d’accélérer le pas ; quand

ceux-ci, hors d’haleine, le jettent à terre à l’arrivée, il leur impose quelques

thalers d’amende : Rimbaud râle encore, mais cette fois du râle de l’agonie.

 

Et, en imaginant à travers le pare-brise du taxi le désert de laves où

s’engage la civière et son cortège, je pensais que l’enterrement de Rimbaud

ne fut pas ce corbillard de première classe, six mois plus tard à Charleville,

sous la pluie, suivi strictement par la mère et la sœur, les « chers amis »,

« le sort du fils de famille, cercueil prématuré couvert de limpides

larmes21 », mais que cette civière qui s’éloigne en direction de la mer

Rouge, transportée pendant quinze jours par seize indigènes au pas de

charge à travers trois cents kilomètres de désert somali jusqu’au port de

Zeilah qui lui avait ouvert l’Afrique onze ans auparavant ; ce convoi

impétueux, que poursuivent les chameaux qui s’élancent au galop attirés de

très loin par l’odeur de la mer, constitue les véritables funérailles d’Arthur

Rimbaud, des funérailles à sa mesure dans le désert aride, comme ces

« cercueils sous leur dais de nuit dressant les panaches d’ébène, filant au

trot des grandes juments bleues et noires 22 » ; une course ultime et illimitée

sur la terre, la fuite de la mort et le pas précipité vers elle, une chevauchée

dans la lumière ; une nouvelle image de départ, à toute allure, à tombeau

ouvert, pour atteindre le repos inaccessible et tant cherché, vers l’est, en

direction d’Aden où il voulait être enterré, vers « la mer mêlée au soleil,

l’éternité 23 » ; des obsèques prolongées dans l’errance et la liberté, dans le

désert qu’il ne voulait et ne pouvait plus quitter, dans la grande prairie sans

au-delà où il se voyait « vivre longtemps encore, toujours peut-être24 » ; –

que cette civière trépidante, arche d’alliance portée ici à son point

d’incandescence, litière royale déchue avec un mort hurlant, emportant à

jamais ses secrets pour nos rêves, que cette caravane emmène Rimbaud, à

son insu, « dans l’affection et l’avenir25 » ; Rimbaud ! Un seul Rimbaud,

mais deux fois grand : grand par la poésie et grand par le silence.

 

Notes

1. Harar, 24 août 1889.

2. Brouillon de Délires II, Une saison en enfer.

3. « Ma journée est faite, je quitte l’Europe... » (Mauvais Sang, Une saison en enfer).

4. L’Éternité, mai 1872.

5. Charleville, 25 août 1870.

6. Nuit de l’enfer, Une saison en enfer.

7. 17 avril 1871.

8. Vagabonds, Illuminations.

9. 1872.

10. Jadis..., Une saison en enfer.

11. Illuminations.

12. « Junphe » 1872. Ou encore Bonne Pensée du matin : « À quatre heures du matin, l’été... »

13. 17 novembre 1878 : « l’exploit (...) était le passage du Gothard » ; Aden, 29 mars 1888 : « J’ai fait ce voyage du Harar, 6 jours à l’aller, 5 au retour, 8 de séjour là-haut, et une dizaine de jours dans les boutres et les vapeurs » ; Le Caire, 23 août 1887 : « des exploits du genre des suivants ».

14. Je développe et définis ce concept d’œuvre-vie dans Rimbaud, l’heure de la fuite (Gallimard-Découvertes, 1991). AB.

15. À une raison, Illuminations.

16. Mauvais Sang, Une saison en enfer.

17. Marseille, 24 juin 1891.

18. Jadis..., Une saison en enfer.

19. Voir A.R., Œuvre-Vie, p. 805.

20. Marseille, 15 juillet 1891.

21. Mauvais Sang, Une saison en enfer.

22. Ornières, Illuminations.

23. Alchimie du verbe, Une saison en enfer.

24. Aden, 5 mai 1884.

25. Génie, Illuminations.

 

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