Rimbaud en Abyssinie
Chapitre 12
Je sais pourquoi là-bas le volcan s’est
rouvert,
C’est qu’hier tu l’avais touché d’un pied
agile,
Et de cendres soudain l’horizon s’est
couvert.
Gérard de Nerval.
en mémoire de Nina Glaser
OceanofPDF.com
L’Égypte
Au sommet de la longue avenue principale d’Addis-Abeba, silencieuse et
froide dans la nuit, pendant le couvre-feu, s’accumulent les caisses
métalliques du matériel, qui s’allument aux premières lueurs de l’aube. Le
soleil est déjà haut dans le ciel quand l’avion quitte le sol éthiopien. Je suis
de ceux qui ne peuvent quitter des yeux ce pays, qui voudraient s’y retenir
par le regard (492). Un instant, je suis ce berger immobile, tout en bas, qui
rapetisse et voit le Boeing décrire dans son ciel toujours bleu une courbe
d’adieu.
Inimaginable relief éthiopien – gouffres vert foncé, immenses
effondrements, hauts plateaux déséquilibrés. Les grands champignons
pétrifiés du Soudan, qui jonchent la savane, forment des bornes géologiques
entre l’Éthiopie et le désert, plat et rose-kaki.
L’hôtesse de la TWA est si séduisante (la sœur de Nastassia Kinsky ?)
que toutes les têtes sortent des fauteuils et se penchent dans l’allée à son
passage. Le micro du bord informe du tournage les voyageurs, éthiopiens
pour la plupart, qui s’agenouillent à l’envers sur leurs sièges. Projecteurs
allumés, câbles enchevêtrés, l’avion se transforme bientôt en un studio des
Buttes-Chaumont. Nous tournons le « prologue » et, malgré une tonne de
sommeil sur les paupières, il me faut dire à mon compagnon de voyage qui
m’interroge en voix off, où je me rends – en Éthiopie, dois-je répondre :
impression d’y retourner quand on la fuit à huit cents kilomètres à l’heure,
doux mensonge du cinéma – et pourquoi – la réponse me manque encore...
Une aile s’abaisse : Khartoum. Tournant avec les méandres du Nil,
l’avion descend vers le sable, au confluent du Nil Bleu et du Nil Blanc. Depuis la plate-forme de l’avion où souffle la brise, une heure à désirer le
Soudan.
Entre Khartoum et Le Caire, nous tournons l’« épilogue » – il a suffi de
changer de fauteuil –, la séquence « retour d’Éthiopie », et il me faudrait
dire, cette fois, ce que je « rapporte » de ce pays... Mais, en écartant les
rideaux beiges du hublot, j’aperçois soudain l’Égypte : du ciel, on voit que
l’Égypte n’est qu’un fleuve, le plus long de ce continent, suivi par deux
bandes parallèles de verdure et une route noire rectiligne : l’Égypte, disait
Hérodote, don du Nil. De part et d’autre, à perte de vue, la lune.
We shall land in a few minutes. À l’atterrissage, les passagers
applaudissent l’équipage, comme aux temps héroïques de l’aviation. Où
nous conduit l’estafette Renault, surmontée des lettres « follow me » ? Au
milieu du mois de décembre, tout le monde porte chemisette et lunettes
noires. Dans le hall frais de l’aéroport du Caire-Al Maza, un crincrin distille
« tico-tico par ci... ». Derrière les guichets, des fonctionnaires aux grands
yeux échangent des dollars contre des livres égyptiennes, larges billets de
banque usés, mous comme des feuilles de philodendron.
La plus grande partie de la population égyptienne étant concentrée dans
le Delta, une marée humaine obstrue l’aéroport, comme pour un éternel
enterrement d’Oum Kalsoum. Seul dans cet engorgement, je vois, avec des
sentiments mêlés, s’envoler, tout proche, l’avion qui rapatrie mes
compagnons.
Après Héliopolis – luxe, calme –, on traverse les faubourgs surpeuplés du
Caire, avec leurs grands immeubles bruns parmi les minarets. La première
phrase de Gérard de Nerval à son arrivée au Caire fut pour les femmes :
« Le Caire est la ville du Levant où les femmes sont encore le plus
hermétiquement voilées(493) » ; aujourd’hui, leurs visages disparaissent plus
rarement qu’à Aden ou Harar derrière le shador ; elles sont, pour la plupart,
vêtues à l’européenne, et grossissent après la quarantaine... Plus nombreux
dans la rue, les hommes, portant djellabah, ou gandourah, battle-dress ou
boubou bleu désert, ou encore le costume du huitième arrondissement pour
cadres du cheik, semblent venus de tous les horizons de l’Orient vers la ville protégée, « la mère du monde », Al Kahira « la victorieuse », et
passent, bruyants et affairés, devant un grand Ramsès au sourire immobile.
Il faut venir du Sud pour visiter Le Caire. En arrivant d’Europe, on croit
trouver les Indes. Mais, en remontant d’Afrique noire ou du sud des déserts,
on a l’impression d’un retour en Europe, de monter dans le paquebot qui
fascinait Bardey. Tel fut déjà le sentiment de Rimbaud, arrivant dans la cité
fatimide : « La vie est à l’européenne et assez chère », écrivait-il le 23 août
1887, installé à... l’hôtel de l’Europe. Taxis sans compteurs, camions
hurlants, autobus bondés pris d’assaut dans les rues – un chameau accroupi
dans la benne d’une camionnette – déferlent, indifférents aux feux rouges
du chérif ! Le soir, la cacophonie incessante de la ville, ses grouillements de
foule poursuivent le promeneur qui suit nonchalamment, depuis les grands
ponts du Nil, la danse lourde des cotres, des felouques, et des maisons
flottantes illuminées sur les berges du fleuve.
Les vitres marron foncé des hauts immeubles modernes reflètent pourtant
des images inchangées – ces marchands qui discutent devant leurs
boutiques, assis sur des sièges de bois islamiques, ciselés et incrustés de
faux ivoires et de fausses nacres, fumant narguilé et chibouk et buvant du
café, pétrissant les gros grains d’ambre d’un énorme rosaire ; ils engagent
l’étranger à s’aventurer dans les khans et les souks, immense dédale de
ruelles animées et boueuses, identiques encore aux représentations des
orientalistes, où la musique alanguie, sirupeuse, gémit dans chaque
échoppe, où les odeurs imprègnent les quartiers tout entiers selon les
corporations : le souk des épices, le souk des sucreries, celui des
charbonniers, des étoffes, du cuir, des cuivres, des meubles « arabesques »
ou des métaux ; le bazar des plats décorés, celui de la brocante, couverte de
calligraphie mamelouki ; le souk des fabricants d’antiquités... – et partout,
la foule que l’on frôle et qui vous bouscule, une foule qui paraît plus dense
encore après les steppes d’Abyssinie. À la nuit tombante, dans la douceur
étrange d’un salon où l’on se repose, égaré, en buvant le thé parfumé, un
très ancien salon vert et mauve, aux piliers incrustés de verroterie, aux
miroirs fêlés, aux lustres vénitiens étincelants, et que l’on ne saura plus
retrouver à l’intérieur du souk, à travers la fumée à peine dissipée par le
grand ventilateur je vois, sans effort d’imagination, passer dans les ruelles
sombres la silhouette mince et nerveuse d’Arthur Rimbaud, retour
d’Afrique-Orientale, avec ses « allures louches (494) », cheveu court et gris,
petites moustaches flavescentes, le visage ravagé ; cette « dégaine étrange »
qu’avait remarquée Savouré : « toujours l’épaule gauche loin en avant de la
droite » ; son costume de toile blanche et, tirant sur les hanches, la ceinture
aux huit kilos d’or. Fatigué et désemparé, « très affaibli1 », il se faufile dans
la cohue en claudiquant légèrement, à cause des ruelles tortueuses, de sa
lourde ceinture, et des douleurs qu’il ressent aux reins, au genou, à l’épaule
et aux cuisses, après sa pénible expédition au Choa. Que vient-il faire en
Égypte ? « M. Rimbaud se rend en Égypte pour se reposer quelque peu de
ses longues fatigues », écrit Alexandre Merciniez, auprès duquel il avait été
amené par les carabiniers faute de pouvoir, selon une formule étrange
autrement que du point de vue juridique, « prouver son identité ». C’était à
Massaouah, où il débarquait le 5 août, venant d’Aden avec Djami, pour
toucher une traite de cinq mille thalers sur un commerçant italien,
M. Lucardi, et une autre de deux mille cinq cents thalers sur un négociant
indien. Après de brèves escales à Souakim et Suez, où il avait fait
connaissance du vice-consul de France, Lucien Labosse, il était arrivé au
Caire vers le 20 août. Ses collègues Savouré et Labatut décédés, délié de
tout contrat avec les frères Bardey depuis octobre 1885, Rimbaud
vagabonde au Caire, dans l’indépendance retrouvée, l’errance et la liberté à
nouveau confondues, réaffirmées : « je suis trop habitué à la vie errante et
gratuite » ; « je suis habitué à la vie libre »2.
Tout est possible à nouveau, mais le désespoir guette. Fuyant les
créanciers de Labatut, s’efforçant d’oublier ses mésaventures, il vient,
comme on dit, se refaire – une santé, et la fortune qui lui a échappé. Il
cherche du travail plus que le repos, ébauche à son habitude des projets
dans toutes les directions. Il dépose son argent à l’agence locale du Crédit
Lyonnais, pour six mois. Il se présente au marquis de Grimaldi-Régusse
auquel Merciniez, pour rattraper sa bévue de Massaouah, l’a recommandé
comme un « Français très honorable ». Il songe à fabriquer du matériel de
guerre pour Ménélik 3. Il envisage de se rendre en Syrie pour importer des
mulets au Choa, cherche, en vain, l’appui d’un négociant français pour
importer la gomme du Soudan. Il propose, à tout hasard, ses services à
Bardey.
Après une aventure on a besoin d’écrire. Jules Borelli, l’explorateur, lui a
dit d’aller voir – ce qu’il fait dès son arrivée – son frère Octave Borelli Bey,
riche avocat au Caire et collaborateur du Bosphore égyptien – important
quotidien cairote de langue française. Sous forme de lettre au directeur du
journal, Émile Barrière Bey, Rimbaud rédige, d’un souffle, sa relation de
voyage en Abyssinie, qui paraît aussitôt, les 25 et 27 août (495). Alors, il faut
se représenter Rimbaud qui achète lui-même, dans les rues du Caire, le
Bosphore égyptien reproduisant son article ; et qui peut, pour la première
fois, réalisant un cher désir d’adolescence, se lire, partout, pendant deux
jours, sous cette forme, Arthur Rimbaud enfin nommé dans la foule sans
nom. Sa longue lettre au directeur du Bosphore égyptien renoue avec
l’esprit d’aventure et d’observation historique et géographique du Rapport
sur l’Ogadine, rédigé en 1883. Le style n’a rien perdu de sa vigueur ni de sa
rigueur, bien que Rimbaud ait à peine écrit trois courts billets depuis un an.
Lui qui avait brûlé Une saison en enfer, et parcourait le monde dans la
certitude de n’être jamais lu, il croit soudain, pendant une semaine d’été en
Égypte, s’en sortir par l’écriture. Il demande à l’écriture une seconde
chance. Il écrit alors chaque jour à sa famille 4. Il contacte enfin
M. Maunoir, pour obtenir une mission de la Société de géographie,
recommandé par Bardey. Il raconte les dix-huit étapes de son expédition à
Bardey – qui transmit, comme souhaité sans doute, ce rapport aux
géographes parisiens : le témoignage de Rimbaud sera imprimé dans le
« Compte-rendu des séances » du 4 novembre 1887. Puis, ayant un moment
retrouvé sa confiance dans une capacité sue et tue, Rimbaud rédige ces
articles qu’il envoie aux quotidiens français, et qui ne paraîtront pas (496).
Aucun de ces projets n’eut de suite, ou plutôt Rimbaud n’en suivit aucun.
Le secrétaire de la Société de géographie lui répondit en se déclarant « très
disposé à l’aider (497) », mais Rimbaud, une fois encore, laissait filer sa
chance. Au retour d’Égypte, on sent en lui une perte d’ambition. S’il y eut
jamais deux Rimbaud, ce fut au Harar : après la coupure d’Égypte vient
celui de 1888-1891, le détaillant fébrile entrevu au marché de Harar,
renonçant à tout autre voyage et à tout autre écrit, résigné à s’enrichir
lentement, thaler après thaler, celui qui va mourir. Rêvés au Caire, les
articles ou les espoirs de publications scientifiques, unique plan de conscience de l’écriture, ne furent qu’une flambée d’ambition, l’ultime
retour de l’écriture au pays du scribe accroupi – le poing fermé, et qui a
perdu son pinceau. « Le rêve d’une suprême beauté d’attitude, écrira au
Caire Gabriel Bounoure, ne lui fut pas donné. Ce qui l’attendait, c’était une
roue de laideurs et de tortures – point du monde où coïncident son vouloir
et sa fatalité(498). » Ce journal dans lequel Rimbaud a publié et qu’il garde
sur lui, se promenant dans la cité aux mille mosquées avec son article plié
dans sa poche, marque la fin d’une tentative de renouer avec la prose
quotidienne – renoncement antérieur qu’avait déjà exigé la poésie –, la fin
d’un désir déjà affaibli dans la prose, pour disparaître, mystérieusement,
parmi les hiéroglyphes. Ce fut la dernière semaine.
Il vient de tourner au coin de la ruelle. Je me précipite : personne ; le
souk est celui que je viens de quitter à l’instant. Je rencontre M. Petitfils,
qui le filait discrètement à distance, et qui l’a perdu aussi. Coiffé de son
feutre noir, dissimulé derrière l’Orient le Jour, il me chuchote : « On sait
peu de choses sur son séjour au Caire (499). » Rimbaud ou l’art de semer ses
biographes. Nous échangeons nos renseignements. Arrivé au Caire le
20 août, Rimbaud écrit une lettre chaque jour jusqu’au 26 ; puis sa
correspondance s’interrompt subitement le 26 août, sur l’évocation de sa
« vie libre ». La lettre suivante est datée d’Aden, le 8 octobre. Où est-il
passé pendant ces cinq semaines ?! Il avait laissé, le 23 août, une assez belle
adresse : « Arthur Rimbaud, poste restante, au Caire (Égypte) » – et la
dernière lettre du 26 indique « au Caire jusqu’à fin septembre ». C’est
l’adresse habituelle du « passant considérable », celui qui ne fait que passer,
qui est en partance 5. Antoine Adam, égaré dans ce dédale lui aussi, prétend
qu’« il est resté cinq semaines au Caire(500) ». Cela me semble peu
vraisemblable. L’affaire des cartouches Remington que Rimbaud voulait
fabriquer n’a pas eu de suite, et il n’est pas dans sa nature de rester cinq
semaines au même endroit (« ici [...] on reste trop sédentaire6 », dit-il déjà
le 24 août), surtout en cette période d’instabilité et de désœuvrement
fébrile ; le mardi, il écrit : « j’ai pensé que deux ou trois mois ici me
remettraient7 », et, le mercredi, son séjour est réduit à trois semaines... « Je
pars » – « On ne part pas 8 ». Et puis, plus que jamais, il se sent incapable de
renouer avec la vie « civilisée ». Encore l’Égypte semblait-elle traverser
une de ces longues « périodes intermédiaires » qui ont interrompu ses cinq
mille ans de civilisation. « Je ne resterai pas longtemps ici : je n’ai pas
d’emploi et tout est trop cher9 10 » ; « ... la vie d’ici m’ennuie et coûte trop »,
répète Rimbaud, qui éprouvait à son tour la déception de Nerval :
« qu’espérer de ce labyrinthe sonore barré de panneaux publicitaires sur tôle
ondulée, de ces palais et de ces mosquées que l’on compte par milliers ?
Tout cela a été splendide et merveilleux, mais trente générations y ont
passé ; partout la pierre croule, et le bois pourrit (501) ». « Je ne resterai pas
ici 11 », écrit encore Rimbaud, qui fuit « les chaleurs épouvantables cette
année dans la mer Rouge : tout le temps 50 à 60 degrés 12 ». Il ne peut pour
autant se priver de soleil ; mais Amon-Râ le dieu suprême qui anima les
plus grands temples du monde ne pénètre pas dans Le Caire aux bâtiments
sombres, où la nuit tombe vite dans les rues enfumées et poussiéreuses ; il
faut quitter la ville par le haut, aller chercher le soleil au sommet de la
citadelle construite où s’élevait jadis le dôme de l’Air. Enfin, Rimbaud est
de ceux qui meurent d’être privés de liberté, comme les okapis : « je ne puis
plus rester ici, parce que je suis habitué à la vie libre13 »... Et Le Caire n’est
pas une ville de tout repos – mais la ville de l’interruption et de
l’enfermement : l’étranger y est sans cesse harcelé, comme par les filous du
Caire des Mille et Une Nuits, détourné de son chemin par les marchands qui
le saisissent par le bras ; une ville dont il semble encore qu’on ne peut plus
sortir, pris dans la noria des taxis qui nous ramènent toujours à la place
centrale... Pas une trace. Où est-il donc passé ? Aden ? Il ne sera pas
retourné tout de suite dans cette étuve qu’il vient de quitter. La Syrie ? Son
projet d’une race supérieure de mulets de selle reprendra en décembre,
comme l’indique l’étonnante lettre au vicomte de Petiteville, sorte de baron
de Petdechèvre réel (502). Il pense aussi à la Chine, au Japon.
Pourtant, un indice : Rimbaud, ayant placé son argent au Crédit Lyonnais,
supplie sa mère de lui prêter cinq cents francs – « Je ne t’ai rien demandé
depuis sept ans 14 » – afin de prendre le bateau du 15 septembre pour
Zanzibar ; mais, puisqu’il reportera encore ce voyage d’octobre à novembre, il n’a donc pas besoin de se trouver au Caire le 15 septembre, et,
délesté de sa lourde ceinture, Rimbaud est libre de partir.
Le Soudan ! On lisait dans le Bosphore égyptien du 22 août :
« M. Raimbaud, voyageur et commerçant français au Choa, est arrivé en
Égypte depuis quelques jours. Nous croyons savoir que M. Raimbaud ne
prolongera pas son séjour ici et qu’il prend ses dispositions pour se rendre
au Soudan. » C’est ce qu’il confirmait aux siens le lendemain : « Par force,
je devrai m’en retourner du côté du Soudan... » Récit possible d’une
disparition : Rimbaud remonte le Nil jusqu’à la première cataracte, puis il
traverse le « royaume des esprits ». Il atteint Khartoum courant septembre.
N’y trouvant « rien à faire », devant le blocus du Soudan 15 dont il parlera en
octobre, il regagne la côte, directement à l’est ; de passage à Massaouah, il
offre un exemplaire du Bosphore égyptien à Merciniez qui l’avait
recommandé, puis rentre à Aden, d’où il remercie sa mère le 8 octobre de
l’argent qu’il a reçu – et qu’il aura fait suivre par le consulat... Cependant...
Le Soudan ? Il y fait trop chaud, et il n’a pas trouvé au Caire un seul
commerçant français pour le conseiller ou l’accompagner 16 ; le voyage est
trop long pour son budget disponible, et trop rapide pour ses forces tant
éprouvées ; surtout, c’est bien l’Égypte qui l’attire ; mais c’est sans doute la
seule direction vraisemblable. Aussi, le long des quais, en suivant du regard
les bateaux lents du Nil, puis voyant défiler ceux de Rimbaud... le vapeur
Général-Paoli de Livourne, le Prinz van Oranje pour Batavia, le Wandering
Chief au retour de Java, ou l’Amazone qui rapatrie le moribond, je poursuis
le fuyard quittant Le Caire pour remonter le Nil(503) (en trois semaines aller-
retour au moins, comme Chateaubriand), jusqu’à la signature RIMBAUD
de Louqsor, jusqu’à la vallée des Rois.
Un soir de ces années-là, au cabaret du Chat-Noir, on avait entendu
Verlaine lancer mystérieusement : « Il est parti vers des Égyptes... » Tous
les chemins, Vienne ou Chypre, le menaient vers l’Orient, et il était parti, en
effet, très tôt déjà en rêve pour l’Égypte, que l’on retrouve dans un texte du
cahier des dix ans ; un rêve qu’il a pu nourrir, en dévorant les bibliothèques,
avec l’Itinéraire de Paris à Jérusalem de Chateaubriand, le Voyage en Orient de Flaubert (1849-1851), celui de Nerval dont l’édition définitive
parut en 1850, ou avec Théophile Gautier qui, en compilant Champollion
ou Du Camp pour son Roman de la momie paru chez Hachette en 1858,
avait vu l’Égypte des pharaons avant d’en visiter les temples enfouis en
1869. « Sur cette place je m’ennuie / Obélisque dépareillé. » En passant
place de la Concorde devant l’obélisque élevé par la bourgeoise monarchie
d’Orléans « aux applaudissements d’un peuple immense », il a pu ressentir
cette « Nostalgie d’obélisque » d’Émaux et Camées et désirer voir son
« frère » resté seul à Thèbes (504). « C’est en Orient que nous devons
rechercher le romantisme suprême », s’écriait Friedrich Schlegel au début
du siècle, et Rimbaud y retrouve tous ses thèmes fondamentaux. L’Égypte
recèle les secrets de l’origine, comme si la pensée était née avec ces géants
dressés à l’horizon du temps. Au royaume du savoir sacré, dans l’unité de la
religion, des arts et des sciences, les mots avaient le pouvoir de donner la
vie (le signe ank gravé à côté de Néfertiti lui garantissait la vie éternelle) et
de la retirer (le nom d’Hatchepsout gratté dans tous les temples pour la faire
disparaître). Et, après l’élan romantique, la Science ! Les prodigieux
ouvrages de la Description de l’Égypte, fondateurs de l’égyptologie, avaient
révélé cette civilisation à la science, en s’efforçant de tout décrire et
décrypter – au point que l’esprit encyclopédique rejoignait la poésie ; ainsi
Lefébure, qui tenta vainement d’entraîner Mallarmé, abandonnait la poésie
pour l’égyptologie(505). À vingt-quatre ans, Rimbaud partait déjà pour cette
direction : Marseille et Alexandrie tiennent un dialogue de répons dans ses
allées et venues. Débarquant à Alexandrie en novembre 1878, il était resté
quelques jours en Égypte – « un passage pour l’Égypte se paie en or17 » –,
puis tentait de repartir pour l’Orient pendant l’hiver 1879, s’embarquait à
nouveau pour Alexandrie en mars 1880 – « Je n’ai rien trouvé à faire en
Égypte et je suis parti pour Chypre 18 » – et c’est encore pour Alexandrie
qu’il repartait en juillet 1880. À Harar, à la fin de cette même année, il a pu
évoquer ses passages en Égypte, raviver ses projets en s’entretenant avec
l’émir de la ville ou les officiers de la garnison égyptienne de Harar, qui
parlaient français, songer encore à l’impossible – se fixer dans l’idéal,
comme Germain Nouveau qui lui écrira, dans sa « lettre-fantôme » d’Alger
à Aden, en 1893, son intention de retourner s’établir là-bas : « j’ai pensé à
l’Égypte, que j’ai déjà habitée plusieurs mois il y a sept ans(506) ». Mais, à
force d’y passer ou d’y penser, l’Égypte semble pour le poète ou le
voyageur un rêve non atteint, le pays toujours en deçà ou au-delà. Rimbaud
préfère l’enfer d’Aden, l’Abyssinie barbare à l’Égypte peuplée de tous les
dieux, empire des trois cent cinquante pharaons fils du dieu Soleil,
d’Akhenaton inventant le monothéisme, le pays traversé par Moïse et Jésus.
« ... quand les Dieux vous ramèneront en Égypte (507)... », lui écrira plus tard
le vice-consul de France à Suez : aucun de ces dieux n’aura guidé Rimbaud,
quand, mourant dans sa chambre d’hôpital, le climat de Marseille éveillera
en lui le regret de l’Égypte.
Du Caire, il est impossible de ne pas sentir la présence des pyramides de
Gizeh, comme l’Himalaya depuis Katmandou. Quand Chateaubriand
s’enthousiasme en les apercevant à plus de dix lieues, quand Flaubert lance
au galop son cheval en leur direction, Rimbaud, comme des millions de
non-initiés aux mystères de Memphis, les a vues, triangles acérés vers le
soleil couchant, légères comme des tentes brunes à la lisière du désert de
Libye, s’agrandir et monter puissamment dans le ciel à mesure que l’on s’en
approche. Devant Kheops, Khephren ou Mykérinos, toute défiance
s’effondre : aucun monument au monde ne s’impose à ce point de lui-
même. Ces millions de blocs de plusieurs tonnes, comme autant de siècles
imbriqués, dominent l’agitation des époques, écrasent l’obsession du temps
en chaque individu, l’épouvantent et l’apaisent. « Il semble qu’elles
maintiennent ce qui échappe à celui qui meurt », écrit Bataille(508). Ni
montagnes naturelles ni monuments humains, elles atteignent, par la
perfection secrète de leurs mesures, la pureté abstraite, l’absolu. Avant les
pyramides, il n’y a rien. L’Horizon, la Grande et la Suprême se dressent au
commencement de tout, et pour toujours. Pesantes et immatérielles, elles
assurent la présence du ciel illimité sur la terre, la gloire, l’orgueil, la
volonté d’acquérir l’immortalité et la puissance éternelle ; elles demeurent,
plus que des tombeaux, plus que le nom des pharaons transformé en pierre,
un lieu de passage à l’éternité.
Rimbaud, parmi les jeunes fellahs et les chameaux harnachés, dans cette
même odeur de crottin de cheval qui flotte au bas des pyramides, a tenté d’escalader les cent quarante-six mètres de Kheops, comme l’avait fait
Bardey(509), qui le lui a sûrement raconté, tiré par deux Arabes et poussé par
deux autres, chantant à l’unisson le verset terminé par ce refrain antique,
Eleyson ; comme l’avaient fait Flaubert, qui posa pour la photo au sommet
de Kheops, et Nerval, qui partagea son repas sur la plate-forme aérienne
avec un officier prussien ; ou bien a-t-il visité l’intérieur, avec des torches,
jusqu’au sarcophage de la chambre du roi, progressant comme Flaubert à
quatre pattes dans les corridors.
Il s’est arrêté devant le sphinx, alors ensablé jusqu’aux oreilles,
impassible. Le gardien géant des pyramides, aux pieds duquel Rilke passa
une nuit, n’est pas le sphinx que les Grecs ont réduit de l’énigme à la
devinette (510), mais un dieu qui trône dans l’azur et regarde la mort en face.
Le soleil, dont les pyramides captent l’énergie en leur sommet, disparaît
chaque soir entre elles, dans des couleurs éternellement différentes ; et l’on
avance lentement parmi les ruines, dans le silence et la solitude
providentiels d’un soir ocre et doré, avec de longs figements violets. Non
loin, dans la vallée vert sombre et argentée du Nil, les petits ânes de
toujours dépiquent le blé, le paysan puise l’eau avec un chadouf, répétant
les gestes millénaires. Suivant des yeux la ligne d’horizon mamelonnée des
dunes rousses où s’enfuit un cheval, les minarets du Caire, les canges qui
passent au loin, et ces touffes de palmier comme sur une boîte de dattes,
mon regard circulairement revient aux mastabas, aux tumuli plus
inquiétants à l’ombre massive des pyramides. Un drogman me fait pénétrer,
la tête en avant, dans un tombeau souterrain, une crypte étroite et fraîche
comme une buanderie. Il fait craquer une allumette : dans le sarcophage,
sous mes yeux, une momie desséchée. Plus loin, il s’accroupit devant une
stèle obscure, enflamme un journal – Al Arham – qu’il jette entre les grilles
– et s’illuminent un instant, devant moi, les filles du soleil.
Alors j’ai remonté le Nil tout en amont. Le Nil est aussi beau que le Livre
des morts. Débarquant à Karnak, parmi les felouques à voiles latines
presque immobiles dans le brouillard rose, devant la chaîne libyenne élevée
contre un ciel sans vague, d’un azur fulgurant qui peut tuer les hommes et
les plantes, la longue chaîne aride avec ses reliefs étranges où je crois apercevoir partout des visages – sur la rive ouest, du côté des morts où se
cache la vallée des Rois, enfin je sens le don venir.
Et, comme en Éthiopie, il m’est donné de voir ce que Rimbaud a vu :
alors que tant d’écrivains ont parlé de l’Égypte sans la voir, Rimbaud, en
septembre 1887, aura vu sans en parler la Thébaïde, capitale aux cent portes
chantée dans l’Iliade, il aura déambulé dans la « forêt » des cent trente-
quatre colonnes géantes de la grande salle hypostyle comptée parmi les
Merveilles du monde, passant entre les deux statues colossales en granite
rose du pharaon, l’une représentant Ramsès en marche, un pas en avant et
les bras figés le long du corps, l’autre immobile, en position osirienne, les
bras croisés sur la poitrine et poings aux épaules – le pharaon et son double,
radieux dans la vie et la mort.
À cheval il s’en fut dans la vallée des Rois. Parmi ces montagnes
calcinées, dans un défilé abrupt, il est descendu par le puits de l’entrée dans
ces hypogées dont les dédales s’enfoncent profondément sous terre,
descente dans l’au-delà selon les douze heures de la nuit jusqu’à retrouver,
devant les sarcophages superposés, le ciel bleu sombre étoilé, l’éternité au
plafond des tombeaux souterrains.
Alors, celui qui croyait que « cette vie est la seule » a vu s’animer les
bas-reliefs dans les temples d’âme, Osiris, le dieu vert, coiffé du pschent
pharaonique, tenant croisés sur sa poitrine la clé de vie et le fouet magique ;
Nout, dont l’immense corps penché, figurant la voûte céleste, englobe le
monde ; les dieux à tête animale, dieu au museau pointu, déesse-chatte,
Horus au plumage doré, Thouéris, la sage-femme hippopotame, Sekhmet à
tête de lionne surmontée du disque de la lune comme un miroir de métal
terni, déesse inassouvie aux étreintes incertaines, qui semble, un sourire
cruel plissant sa lourde gueule, ruminer encore quelque rêve de volupté et
de sang. Et devant chaque sarcophage, tandis qu’Anubis le fidèle chacal
embaume lui-même la momie, le poète au silence farouche, celui qui s’est
opéré vivant de la poésie, a vu le dieu de l’écriture, Thot ibis au bec pointu,
pratiquer sur le roi l’ouverture de la bouche, lui soufflant la vie par la
parole.
Sur cette rive orientale du Nil, il a erré dans les ruines du Ramesseum qui
ont inspiré Shelley(511), envahies de mimosas, de magnolias, de daturas,
ruines parfumées où se cachent les oiseaux, dans le temple disloqué de
Ramsès II qui aurait voulu que l’Histoire commençât par lui, pharaon
aujourd’hui morcelé dont la tête gigantesque a roulé à l’ombre d’un
sycomore, le vieil arbre sacré à l’écorce amère sur lequel Thot inscrivait ses
cartouches d’éternité.
Non loin, à Medinet Habou, il a pu éprouver ce sentiment d’insécurité
qui s’accroît avec les monuments que les pharaons voulaient tous plus
grands que les précédents, à travers une folie d’autres propylées, d’autres
salles funèbres où les ombres des rois à la double couronne venaient assister
à leurs fastueux anniversaires, devant ces rangées de pharaons osiriaques
dont les pieds s’enfoncent dans les ténèbres, les uræus qui se dressent
partout, ondulant et le cou gonflé d’un venin divin(512).
Puis au retour il a croisé, assis placidement au bord de la route, les
colosses de Memnon derrière un champ de blé, Aménophis III deux fois
représenté, les mains sur les genoux et le visage absent, le pschent
semblable à la couffié des bergers ; il a pu lire les inscriptions des poètes
grecs et romains qui venaient entendre chanter les colosses, quand le vent
du désert se glissait par une légère fente dans leur torse et que la pierre
commençait à chauffer aux premiers rayons du soleil ; et le jeune solitaire
des déserts africains, chercheur d’or, de repos ou d’oubli, aura pensé en
chevauchant dans ce désert majestueux de la vallée des Rois, qui dépasse en
lugubre grandeur la vallée de Josaphat, aux trésors engloutis sous la terre et
les pierres par ces grands conquérants, les « soleils » d’Afrique et d’Asie,
les Toutmosis, les Sésostris, le grand Ramsès nonagénaire, qui, veillés par
les dieux, descendaient avec leurs prodigieux butins dans les entrailles de la
terre pour « des milliers et des milliers d’années heureuses », identifiées au
dieu Soleil, Amon, comme Tout-Ank-Amon, Image-Vivante-du-Dieu-
Soleil, dormant encore insoupçonné ; – et celui qui se voulait « fils du
Soleil19 » aura songé à la force dont il avait rêvé jadis, celle d’un artiste
divin qui eût été, comme en Égypte, « celui-qui-donne-la-vie ».
Enfin, franchissant l’allée des sphinx mutilés à tête de béliers amonites
qui menait d’un temple d’Amon à l’autre(513), de Louqsor à Karnak, sans
doute a-t-il gravé lui-même sur la pierre ce nom, RIMBAUD, que l’on voit
au fond du dernier sanctuaire(514), comme Byron à Cap Sounion, trace de
passage ici et au-delà, grande signature solaire, ultime hiéroglyphe.
Sur le mur ouest de la salle de la naissance d’Aménophis III, la signature
se trouve à une hauteur de deux mètres quatre-vingts environ, en lettres
capitales, et le soleil de midi qui l’éclaire laisse dans l’ombre toutes les
autres inscriptions. Voyez les pieds d’oiseau sculptés jadis par l’artiste
égyptien : c’est probablement le signataire qui les a prolongés en accolade
horizontale, soulignant son inscription d’un paraphe aérien, emphatique ou
dérisoire ; ou, se donnant des ailes et s’identifiant, oiseau, au dieu
égyptien (515).
À quoi répond le désir d’écrire son nom sur ces monuments ? À un secret
appel des temples ? Sans doute au désir d’éternité inscrit déjà en chaque
passant anonyme, à un désir archétypal d’être nommé là pour toujours.
« Une page d’histoire ne s’efface pas », dit une fameuse inscription de l’île
de Philæ. En somme, avec les soldats ou la mission scientifique de
Bonaparte signant Karnak, les innombrables martèlements coptes, les
poètes latins et grecs, les signatures de l’empereur Hadrien et de sa femme
Sabine – ces grands globe-trotters de l’Antiquité –, c’est l’humanité tout
entière qui signe l’Égypte, comme son livre d’or. Sans interruption,
l’Égypte fut ce grand palimpseste : pendant quatre mille ans, les pharaons
eux-mêmes surchargeaient les cartouches de leurs prédécesseurs, au point
que les dernières dynasties creusaient leurs signes pour qu’ils ne puissent
plus être effacés, et que l’on peut y enfouir la main entière, les lire par
pénétration. Et c’est l’Égypte elle-même qui devient illisible. Ce qui est
éternel, en Égypte, ce ne seraient pas les temples, démantelés, mais les
signatures, le désir d’inscription.
Aussi, devant ce nom qui m’apparaît dans les ruines, quand le
désensablement nous place à une nouvelle profondeur du temple comme
une descente dans les strates du temps, il me suffit de penser, au soleil
couchant, alors que l’ombre emporte l’inscription, qu’il est possible de lire
ici une trace de passage d’Arthur Rimbaud, inspiré par le « génie du lieu »,
« ce pouvoir particulier que prend tel lieu sur l’esprit (516) ». Par l’écriture, le
nom de l’homme qui fuit se trouve mêlé, en Égypte, à la paix, au soleil, à
l’éternité et au secret, dans l’identité retrouvée. Parce que l’on ne pourra
jamais la déchiffrer cette signature est juste – comme énigme de Rimbaud.
Au pays de la naissance de l’écriture, il est écrit que demeure en silence,
parmi tant de signes indéchiffrables, le nom de celui qui a cru au pouvoir du
langage, puis s’en est retiré. C’est devant cette inscription que s’achève
mon voyage. Je n’irais pas plus loin que ce terme solaire(517). Il me suffit
d’avoir rencontré une trace, loin des Ardennes, sur une pierre millénaire,
aussi évidente et indécise qu’un pas dans la neige.
Notes
1. Le Caire, 23 août 1887.
2. Aux siens, Le Caire, 23 août 1887 ; à A. Bardey, Le Caire, 26 août 1887.
3. « Plaques et produits chimiques et matériel pour fabriquer des capsules de guerre. Je suis venu ici pour voir si quelque chose pouvait se monter dans cet ordre d’idées » (À A. Bardey, Le Caire, 26 août 1887). Ilg installera à Bâle une fabrique de cartouches pour Ménélik.
4. Les 23, 24, 25 août ; 26 août, lettre perdue.
5. Bruxelles, poste restante, 5 juillet 1873 ; poste restante à Larnaca (Chypre), 15 février 1879 ; poste restante à Limassol (Chypre), 23 mai 1880 ; poste restante à Aden Camp (Arabie), 5 mai 1884 ; poste restante à Aden Cantonment, 22 novembre 1887.
6. 24 août 1887.
7. 23 août 1887.
8. Mauvais Sang, Une saison en enfer.
9. 23 août 1887.
10. 25 août 1887.
11. 26 août 1887.
12. 23 août 1887.
13. 26 août 1887.
14. 24 août 1887.
15. Aden, 8 octobre 1887.
16. Le Caire, 26 août 1887.
17. Gênes, 17 novembre 1878.
18. Mont Troodos, 23 mai 1881.
19. Vagabonds, Illuminations.
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