Rimbaud en Abyssinie

Alain Borer · Chapitre 5 sur 14

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Rimbaud en Abyssinie

Chapitre 4

 

Par le mécanisme quotidien de la route,

l’opposition sera flagrante entre ces deux

mondes : celui que l’on pense et celui que

l’on heurte.

 

Segalen.

 

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Le temps

 

Au pays du commencement du Temps, les Éthiopiens d’aujourd’hui

comptent la première heure de la journée à partir de six heures du matin.

Nous nous levons avec le soleil, hors du temps des heures comptées, afin

d’utiliser la lumière pleinement. Pour mieux connaître un pays, il faut se

mêler aux mouvements de ses habitants, se conformer au rythme local,

prendre part à une contrainte sociale : chaque matin, Sancerni

m’accompagne avec sa Jeep de Diré Daoua à Harar – chacun enveloppé

dans une couverture pour se préserver du froid vif des aurores. Au fond des

vallées encaissées cheminent déjà des caravanes de chameaux ; les

montagnes basaltiques paraissent plus compactes et plus hautes, plus

coupantes et plus noires aux lueurs du soleil levant ; ce pourrait être un

matin du premier siècle.

Le soleil est au rendez-vous – la seule certitude de rendez-vous. À six

heures (donc à une heure, ici) nous partons en « repérages » dans un oued

éloigné, qu’un voyageur du siècle passé évoquait à la façon épique des

récits des mers du Sud : « Nous nous dirigeâmes à l’est de la ville, à travers

des ravins sauvages et dénudés où nous rencontrâmes de grands singes

cynocéphales (89). » Dans les méandres sablonneux de la rivière asséchée,

Jeeps et Land Rover dérapent, se livrent à de longues glissades, comme les

chamois sur les névés, soulevant des nuages de poussière blanche. Au long

des pistes sillonnées et effondrées qu’empruntait Rimbaud, nous sautillons

sur les sièges de fer comme sur un cheval au trot. Mais les pistes s’effacent,

les sentiers bifurquent, et, dans la montagne, les voitures s’immobilisent,

presque verticales, nulle part. Sans Rover on serait perdus. Il fallait cette

impasse et la fatigue d’une pourtant si brève expédition pour comprendre

physiquement Rimbaud, le croire sur parole lorsqu’il attribue l’origine de

ses souffrances aux marches forcées – comme il l’écrit à sa mère en lui

demandant un bas pour varices : « Cette infirmité m’a été causée par de trop grands efforts à cheval, et aussi par des marches fatigantes. Car nous avons

dans ces pays un dédale de montagnes abruptes, où l’on ne peut même se

tenir à cheval. Tout cela sans routes et sans sentiers1. » Depuis Aden où il

montrait au médecin anglais son genou devenu énorme, il répétait, dubitatif

et comme se parlant à lui-même : « Pour moi, cela a été certainement causé

par les fatigues des marches à pied et à cheval au Harar2. » « L’homme aux

semelles de vent » sous un soleil de plomb avait la maladie des grands

chemins. Quoi qu’il en soit, par ailleurs, de la syphilis, dont Alfred Bardey

écrivait qu’« il en avait les marques incontestables dans la bouche », le

« mal français » contracté au début de son séjour et que le docteur Traversi

affirme avoir soigné, c’est sur cette route de Diré Daoua à Harar (à six

kilomètres à l’ouest de Harar, dans la propriété de Dimitri Righas), que

Rimbaud, en janvier 1891, fit une chute de cheval, « se luxa le genou et fut

déchiré par un piquant de mimosa... » (90) – prit rendez-vous avec la mort

pour la fin de l’année.

 

Alors que je contemple le paysage rocailleux à perte de vue, mon regard,

soudain, est attiré par une aspérité du terrain, sur la colline, en face. En

fixant attentivement cet endroit, je crois apercevoir un homme accroupi,

que son immobilité et ses vêtements marron permettent à peine de

distinguer de la « steppe d’herbes hautes et de lacunes pierreuses 3 ». Avec

le « zoom » de la caméra, nous voyons plusieurs hommes et un enfant, entre

buissons et rochers, impassibles dans la chaleur. Ce sont les Ogadines que

décrivait Rimbaud : « Leur occupation journalière est d’aller s’accroupir en

groupes (...) ils sont complètement inactifs4. » Machinalement, je consulte

ma montre : onze heures trente. – Que faisais-je à cette heure-ci la semaine

dernière ? Une course insensée dans les couloirs étouffants du métro.

Difficile de réaliser que ces Ogadines sont nos contemporains. Je les vois

tels que Rimbaud les a vus, et sans doute tels qu’ils vivent depuis toujours.

Ils ne donnent pas l’impression de misère des grandes villes : pas le tiers

monde, un autre monde. « La vraie vie », elle est là, peut-être,

originelle, dans l’essentiel, liée à la terre avec laquelle ils se confondent,

dégagée de tout souci superflu et des besoins nouveaux créés par la société temporelle qui les considère à travers notre gros appareil optique. Rimbaud

a-t-il été tenté d’apprendre d’eux, comme nous pouvons l’apprendre des

cultures africaines, à vivre complètement « ici et maintenant », sans

l’angoisse ni l’avidité qui produisent notre notion d’« avenir » ? On dirait

en souriant : quel ère est-il ? Pour les Ogadines, les jours se suivent et se

ressemblent ; toute successivité est abolie et, avec elle, l’écoulement du

temps qui nous emmène dans la course au « progrès ». Ils vivent dans un

temps suspendu ; le passé n’est pas mort : il n’est même pas passé.

 

Les Ogadines sont hors temps : Rimbaud les voyait avec son obsession

de l’espace : dans l’étendue sans fin, il cherche le lieu. Non plus le lieu et la

formule magiques, mais l’Y du lieu introuvable, l’Y que l’on peut entourer

au crayon rouge dans ses poèmes – « l’eau noire » : « nul infirme n’y

tombait même en songe » 5 ; « parmi des inconnus sans âge » : « J’aurais pu

y 6 7 mourir » ; la recherche d’un « cœur pour t’ y reposer ». L’Y que l’on

retrouve dans la correspondance : le lieu rimbaldien est à la fois quelque

part et nulle part. À l’écoute de l’« ici » dans toutes ses lettres, le petit

adverbe de lieu se répète comme s’il n’était jamais référé, comme les « ici »

d’Illuminations – « Rien n’arrive ici (...). On étouffe ici » : Charleville ;

« Ce qui m’a ravi ici » : Paris ; « Comment inventer des atrocités ici » :

Roche ; « Si tu ne veux pas revenir ici » : Londres ; « Verlaine est arrivé

ici » : à Stuttgart. Puis trois fois « ici » résonne dans une lettre

d’Alexandrie, trois fois « ici » dans une lettre de Larnaca, trois fois

« jusqu’ici » depuis le mont Troodos, deux fois « ici » de Limassol, à

Chypre 8... La première mention de l’Abyssinie apparaît dans une lettre de

1880 postée d’Aden, le 17 août : « Je suis venu ici » ; Rimbaud arrive à

Harar : « Je suis ici9 » ; il veut partir l’année suivante : « Je ne compte pas

rester longtemps ici10. » Ici, c’est encore l’Égypte en 1887, ou les derniers

jours à Marseille : « j’aurais vite fait ici de prendre le bateau » 11. Ce sera le

bateau du service d’Aphinar, celui dont il demande l’heure du départ avant

de mourir, le bateau déliré, mystérieux, qui l’emporte au non-lieu, au-delà.

En tout lieu rêvant de l’ailleurs, Rimbaud semble partout au même endroit,

non situé, indifférent. Sa correspondance répéterait-elle à sa façon : « Nous

ne sommes pas au monde 12 » ? Rimbaud se déplace sans arrêt, mais, au

fond, il ne voyage pas. « Au revoir, ici, n’importe où13. » Ses voyages sont

des abstractions.

Je reste coi devant les Ogadines. Laborieux et pressés par le temps, nous

sommes les badauds de leur inaction. Mais lui, Rimbaud, incapable d’être-

là (91) , qu’est-ce qui pouvait l’exciter, l’aiguillonner ? Rien. Ou sans doute le

cafard. Un cafard digne des hivers de la campagne ardennaise, son

divertissement favori. Une oraison. Il devait redouter d’en être privé. Aden

était « le lieu le plus ennuyeux du monde, après toutefois celui que vous

habitez14 ». À Harar, en arrivant : « Enfin, puissions-nous jouir de quelques

années de vrai repos dans cette vie ; (...) puisqu’on ne peut s’imaginer une

autre vie avec un ennui plus grand que celle-ci15 ! » À Harar, sept ans plus

tard : « Je m’ennuie beaucoup, toujours ; je n’ai même jamais connu

personne qui s’ennuyât autant que moi 16. » Qui s’ennuyât ! Le subjonctif

dépasse la grammaire, suggère un bâillement, mais plus encore un absolu de

l’ennui qui rend à ce mot son sens du e XVII siècle, non passif, de tourment et

d’impatience (92). L’ennui, dit Baudelaire, « rêve d’échafaud en fumant son

houka ». Mais il y a un ennui rimbaldien : c’est une autre constante de sa

vie. Cela ne commence pas en Abyssinie, mais à Charleville, où Rimbaud

s’« embête ineffablement17 ». Son camarade Louis Pierquin dit qu’il

s’ennuyait au café Duterme ; sa sœur Vitalie notait dans son Journal intime,

à Londres : « dimanche 1 er juillet. Arthur s’ennuie ». L’action n’est pas la

sœur du rêve ; l’ennui de Rimbaud n’est pas l’« agir... » dont sourit

Mallarmé en soufflant quelque volute de cigare. Gide était fort mal

renseigné pour évoquer Rimbaud à Harar « accroupi à l’orientale, passant

toutes ses journées à fumer » ! Si Rimbaud s’ennuie, c’est dans l’action, la

dépense d’énergie, le dynamisme constant ; il souffre de l’acte d’ennui. Il

déploie une activité ahurissante dans cet empire indolent, se donne tout

entier, jusqu’à l’épuisement, sans trouver à quoi se vouer vraiment.

L’absolu de l’ennui, c’est peut-être même que l’action ne trouve jamais son

objet juste, pas plus que Rimbaud ne trouve l’ici exactement. Qu’est-ce qui

fait courir Arthur Rimbaud ? Quel but se donne-t-il pour se précipiter sur

les pistes ? On croit toujours (93) que l’objectif de Rimbaud en Abyssinie est de s’enrichir. Pas du tout ! Son seul but, c’est le repos. Seulement, il fait

passer le travail avant. – Quelle erreur !

Accumuler de l’argent, en effet, n’est pas le but en soi qu’il se donne :

c’est pour lui le moyen d’atteindre le repos. Son programme est clair, il le

répète pendant dix ans : « racler, à force de fatigue, de quoi se reposer ».

Autrement dit, beaucoup travailler dans l’espoir de ne rien faire : « arriver à

vivre de [mes] rentes », « me reposer un peu après de longues années de

souffrance » ; « voir arriver mon repos avant ma mort ». Aussi, écrit-il à

Isabelle avant de mourir, « je marchais et travaillais beaucoup, plus que

jamais »(94).

Cet objectif réitéré : « vivre de mes rentes », n’est pas non plus un de ces

accès de fièvre dont souffrit Rimbaud en Afrique, mais son plus ancien

projet d’enfance : « Sapristi, moi, je serai rentier », griffonnait-il dans son

« Cahier des sept ans18 ». Bien entendu, Rimbaud hait, déteste le travail !

« J’ai horreur de tous les métiers. » Mais cette horreur exprimée dans Une

saison en enfer, et qui imprègne ses lettres d’Afrique et d’Arabie, est liée à

l’idée biblique de la punition infligée à celui qui, ayant voulu connaître, a

transgressé l’interdit, goûté à l’arbre de la connaissance du Bien et du Mal ;

comme Adam, expulsé du Jardin d’Éden, il est condamné à « gagner son

pain à la sueur de son front ». Dans Une saison en enfer, le travail,

châtiment fatal, est alors associé aux Blancs, à l’Occident chrétien : « Les

blancs débarquent. (...) Il faut se soumettre au baptême, s’habiller,

travailler 19. » Par réaction, l’oisiveté, l’un des vices raisonnés du voyant, est

basse, sale, nègre au sens mythique, insupportable, que lui donne le Blanc :

« Oui, j’ai les yeux fermés à votre lumière. Je suis une bête, un nègre (95). »

Le recours à la sagesse de l’Orient étant abandonné, le nègre au « Mauvais

Sang » se moque du travail humain : « La vie fleurit par le travail, vieille

vérité : moi (...) ma vie s’envole et flotte au-dessus de l’action, ce cher point

du monde. » « Jamais je ne travaillerai », crie l’« Époux infernal » à la

« Vierge folle »20 21 . « Allons, feignons, fainéantons, ô pitié. »

Déjà, l’« oisive jeunesse, à tout asservie », cette « vie perdue », n’était

pas inactive : le passé « nègre » revendiqué (« plus oisif que le crapaud, j’ai

vécu partout »), l’avenir « nègre » auquel il aspire (« je serai oisif et

brutal »), ont été, dans la période de la voyance et la crise de 1873, l’objet d’un travail. Si Rimbaud se proclame « oisif », en proie à une « lourde

fièvre », c’est parce qu’il a trouvé « sacré le désordre de [son] esprit » :

l’oisiveté affiche un rejet des valeurs occidentales, mais plus encore exalte

un projet de transformation poétique : « je travaille à me rendre 22 Voyant ».

La Poésie s’est affadie dans la subjectivité, croit-il, parce que « l’homme ne

se [travaillait] pas23. » Aussi, l’expérience du raisonné « dérèglement de

tous les sens », qui « fut d’abord une étude », nécessitait une « force

surhumaine ». S’y appliquant, Rimbaud, dans la lettre datée « Parmerde,

Junphe 72 », écrit à Delahaye : « je travaince ». Après lui, viendront

d’autres voyants ; comme lui, d’autres « horribles travailleurs ».

 

« S’il était moins sauvage, nous serions sauvés24 ! » Constatant l’échec

de son expérience poétique – « Je suis (...) un nègre. Mais je puis être

sauvé 25 » –, Rimbaud crut en une rédemption par le travail « nouveau » :

« Quand irons-nous, par-delà les grèves et les monts, saluer la naissance du

travail nouveau26... » Mais toute sa correspondance, constamment et en

progression dramatique, certes dans une autre médiation symbolique –

écrite en hâte et pour un destinataire –, rend compte de sa rechute, marquée

à l’épreuve du Réel. Ses lettres, que l’on aurait pu ne jamais connaître,

reprennent dans la solitude l’amère affirmation d’Une saison en enfer : « Le

sommeil dans la richesse est impossible. » Je comprends pourquoi Rimbaud

passe au galop devant les Ogadines – pourquoi le bonheur n’est jamais

« ici » : il y a en lui cette « remise de l’existence à plus tard » dont parle

Bataille dans l’Expérience intérieure ; Rimbaud travaille à remettre le repos

à plus tard... La procrastination de vivre ! Le travail, parce qu’il échoue sans

cesse au but inaccessible du repos, est cette punition qui le condamne à

errer « comme une âme en peine » : « Je dois donc passer le reste de mes

jours errant 27 » ; et la punition est fatale, « puisque chaque homme est

l’esclave de cette fatalité misérable28 ». Le projet perpétuel de repos qui

jette Rimbaud sur les chemins, l’impossible récompense de tant de fatigues

et de souffrances, Sisyphe ne le trouvera pas : « Enfin, l’homme compte

passer les trois quarts de sa vie à souffrir pour se reposer le quatrième

quart ; et, le plus souvent, il crève de misère sans plus savoir où il en est de

son plan29. » Rimbaud parviendra au repos, en effet – dans ce quatrième

quart qu’il n’atteindra pas ; le repos de la mort.

 

Des valeurs noires aux valeurs blanches, que devient alors en Abyssinie

celui qui se disait « nègre » en Europe, quel mélano-européen, quel

candidafricain devient-il au Harar(96) ? Loin des jeux de petit Blanc

d’Ernest Delahaye qui, en 1876, l’imaginait en Afrique (« toujours pas de

nouvelles du Sénégalais ») et répondait à un dessin de Verlaine représentant

Rimbaud en « chef canaque » par une « série nègre » : « Rimbaud chez les

Cafres » (une flèche à travers le nez), « La farandole nègre » (Rimbaud, une

flèche dans le chapeau, brandissant une bouteille d’« eau de feu » et flanqué

du dictionnaire Hottentot) et enfin « Le roi nègre » (Rimbaud sur son trône,

bourreau couronné, recevant les supplications de ses sujets indigènes)(97)...

 

« Au Harar (...) on vit avec des nègres exclusivement30. » L’ambiguïté de

sa situation symbolique et réelle développe une contradiction

supplémentaire. Rimbaud reproche aux indigènes leur ingratitude, crie sa

rage « continuelle [de vivre] au milieu des nègres aussi bêtes que

canailles31 », se dit « perdu au milieu des nègres dont on voudrait améliorer

le sort et qui, eux, cherchent à vous exploiter et vous mettent dans

l’impossibilité de liquider des affaires à bref délai. Obligé de parler leurs

baragouins, de manger de leurs sales mets, de subir mille ennuis provenant

de leur paresse, de leur trahison, de leur stupidité 32 ». « Ces stupides nègres,

écrit-il ailleurs, s’exposent à la phtisie et à la pleurésie, en restant nus sous

la pluie. Rien ne peut les corriger. »

Mais il faut lire la phrase suivante : « Il m’arrive de rentrer chez moi nu

dans mon burnous pour en avoir habillé quelques-uns en route. » Et

Rimbaud rentre nu sous la pluie, et les Noirs partent avec ses vêtements de

cotonnade blanche. Quand la colère passe, Rimbaud explique aux siens :

« Les gens du Harar ne sont ni plus bêtes ni plus canailles que les nègres

blancs des pays dits civilisés ; ce n’est pas du même ordre, voilà tout. Ils sont même moins méchants, et peuvent, dans certains cas, manifester de la

reconnaissance et de la fidélité. Il s’agit d’être humain avec eux33. »

Échange de couleurs, en se croisant... Au pays de Lucie, que l’on

confond trop vite avec l’Afrique noire, les habitants n’ont pas à la tempe ce

coup de bleu osé par Rubens dans ses « études de nègres », ni la bouche

épaisse passée au rouge à lèvres de Mick Jagger... Les distinctions

manichéennes sont résiduelles des disputes du Moyen Âge, quand les

médecins étaient, comme on sait, fort divisés sur la question de savoir si la

chair du « nègre » était noire ou pareille à la nôtre(98)... Je me rappelle ce

vieillard noir que nous avons filmé dans le CFE, au fond d’un wagon de

troisième classe, obscur et triste comme celui qu’a dessiné Daumier ; son

visage apparaissait rouge dans la pénombre, et je pensais à l’empereur Jean,

nommé par ses sujets Yoannès le Rouge, à cause de la couleur de sa

peau (99). On pourrait recomposer en Abyssinie l’infanterie des pharaons que

l’on admire au musée du Caire – ces petits soldats en terre cuite, avec le

régiment des Nubiens noirs, et les piquiers rouges d’Abyssinie. Les

Éthiopiens voient leurs semblables en couleurs, non en noir et blanc, et

distinguent toutes les variétés de peaux, du rouge clair au brun, puis au noir.

Tous les voyageurs du e XIX siècle remarquaient ce trait distinctif des

Abyssins(100), et Rimbaud dit lui-même des Ogadines qu’« ils sont de haute

taille, plus généralement rouges que noirs 34 ». Ainsi, dans la réalité, peu de

« nègres » (comme disait le siècle) entre la mer Rouge et le Nil Bleu... En

islandais, Éthiopie se dit Blaland, « terre bleue ».

Mais, symboliquement, le terme de « nègre », s’il est péjoratif pour

Rimbaud (lui-même « nègre » en Europe, Blanc en Afrique, toujours par

réaction), s’applique dans les deux cas indifféremment aux Européens et

aux Africains ; le terme tend à changer de valeur avec l’abandon de la

littérature, quand Rimbaud dit son dégoût persistant des « nègres blancs » et

quand il lui arrive de sympathiser avec les Noirs qu’il rencontre (101). Mais,

si le « nègre » du grenier de Roche qui écrivait son Livre païen ou Livre

nègre 35, premier titre d’Une saison en enfer, a pu chercher en Afrique une

impossible négritude (102), il se brûlait en vain, par l’action, à la passion

blanche du travail salvateur, tandis qu’il se voyait, progressivement, devenir étranger à l’Europe ; l’échange de couleur est en lui : Rimbaud, je le vois

rouge comme un Amhara.

 

En dépit des chapeaux de toile kaki, des bobs et des casquettes

canadiennes à longue claire-voie, notre équipe est rouge aussi, en ce début

de séjour, sous les violents coups de soleil du matin au désert... Nous nous

rafraîchissons à la terrasse ombragée d’un bounabète, aux palissades de

bois vert, comme une hacienda, à Diré Daoua, tandis que les enfants se

précipitent sur nos chaussures pour les cirer. Sancerni me raconte ses

exploits cynégétiques, et promet de m’emmener à la chasse au phacochère

en Jeep. Nous sommes d’accord pour penser que Rimbaud n’était pas

« inactif » en Abyssinie, assurément, mais que l’on ne peut pas opposer,

pour autant, l’homme d’action au poète ni simplement le révolté au

négociant : pile ou face ! « Michelet, l’un de ses maîtres, écrit Starkie(103),

n’avait-il pas affirmé que le héros de la modernité serait l’homme

d’action ? » Sans doute, mais il le fut constamment, l’horrible travailleur !

La Poésie pour lui était déjà inséparable de l’action, rappelle Yves

Bonnefoy : « En Grèce, ai-je dit, vers et lyres rythment l’Action. (...) La

poésie (...) 36 sera en avant. » En Abyssinie, Rimbaud dit toujours « aller de

ce côté-ci ». Il s’intime un ordre. On pense au fameux incipit du Baudelaire

de Sartre : « Baudelaire est un homme penché... » Rimbaud l’est aussi,

différemment, dans un mouvement de projection, toujours tête chercheuse !

Sa vie entière fut celle d’un homme en projet. Tant de départs brusques ! Le

plus brutal de ses changements de route fut le premier ; le plus décisif,

même, quand Rimbaud, après la proclamation des prix en juillet 1870,

auréolé de ses succès au concours académique, refusa de retourner au

collège pour l’année du baccalauréat : les cours ayant repris, à la chute de

l’Empire, dans les locaux du théâtre de Charleville, Rimbaud déclara

n’avoir « aucun goût pour les planches ». Ce fut le début de ses fugues

(Schübe, dirait-on en allemand : action, poussée, propulsion), et l’époque où

il marquait déjà sa volonté d’étrangeté par ses vêtements et son

comportement. Sa poétique, ensuite, avait évolué rapidement, de la parodie

à la maîtrise, courte phylogenèse de l’histoire de la poésie moderne.

La période de la voyance qui culmine à la crise d’Une saison en enfer ne

constitue elle-même qu’une phase, la plus intense, précédant – en partie – la

« prose de diamant », disait Verlaine, des Illuminations. Cependant,

Rimbaud a tout fait pour être journaliste – et pour que personne ne

l’engage. Après l’abandon de la poésie, les projets se relaient : il voulut

apprendre les langues, au cours de séjours en Angleterre et en Allemagne ;

plus bref en Italie ; envisagé en Espagne (104). Dans les bois de la Havetière,

autour de Charleville, Henri Pauffin le rencontra « apprenant le russe à

l’aide d’un vieux dictionnaire grec-russe ». Louis Pierquin raconte qu’il

s’enfermait dans une armoire, pour ne pas être dérangé – et sans doute fuir

le mauvais temps. Il y restait « parfois vingt-quatre heures sans boire ni

manger », absorbé à l’étude du russe, de l’arabe, de l’amharique, peut-être

de l’hindoustan (105).

En 1874, il voulut apprendre la musique, et fit ses gammes sur un clavier

qu’il avait taillé sur le bord d’un meuble, jusqu’à ce que sa mère consentît à

lui louer un piano ; devant son professeur de musique, Louis Létrange, il

cherchait des « (106) sonorités nouvelles ». « Généralement, l’enfant instable,

peu assidu, indiscipliné, revendicateur, devient un adulte possédé par le

besoin d’aventures, déserteur, vagabond », dit le psychologue classique.

Mais l’« instabilité mentale », décrite autrefois par un psychiatre comique et

désuet, programme de même sa conclusion – « amateur supérieur », « talent

de dégénéré » (107). Toute sa vie, Rimbaud cherche. Quoi ? Nous l’ignorons,

comme lui sans doute. La quête n’est pas un problème pathologique. Il ne

cherche pas quelque chose, mais existe par le seul acte de chercher.

Indéfiniment Rimbaud se précède, déporté dans son propre avant. Il est en

exode, mais de soi : dépossédé, continûment. La vie de Rimbaud n’apparaît

pas comme une construction. Mais ses projets multiples ont une logique de

relais. Il se déplace comme le cavalier sur un jeu d’échecs.

Abandonnant la littérature, puis les disciplines circumlittéraires –

langues, musique –, il prend des initiatives plus pragmatiques. Rimbaud

dirige déjà une soixantaine d’ouvriers dans une carrière de Chypre en 1878,

quand il apprend alors, probablement, le décès de son père (108). Un

psychanalyste (109) introduit à cette date son « asymétrie diptyque », un

« changement radical » : « D’un côté, quatorze errances (...) de l’autre, deux voyages qui n’en font qu’un dans la continuité de leur projet. » Il me

semble au contraire que le rythme des projets, quelle que soit

l’identification éventuelle de Rimbaud, ne se modifie pas – de même que

toutes ces entreprises, dans leur nature, procèdent d’une évolution logique,

par ruptures et choix successifs, que la nouvelle du décès paternel ne vient

même pas infléchir. Quoique Rimbaud ne se soit jamais expliqué à cet

égard, et que les jugements d’« empêcheurs d’aller au Harar » radicalement

inaptes à rien démêler dans la « chasse spirituelle » de Rimbaud ne nous

soient d’aucun secours pour comprendre sa démarche, tout indique bien que

c’est le même Rimbaud qui poursuit son destin, tel qu’il l’a décidé à la fin

d’Une saison en enfer, celui qui, s’étant cru doué un moment de pouvoirs

surnaturels, se disait « rendu au sol, avec (...) la rugueuse réalité à

étreindre37 ». Après avoir fui le chantier de Chypre, il signe à Aden un

contrat avec la firme Mazeran, Viannay, Bardey et Cie ; demande aussitôt à

partir pour le Harar ; tente, de là, des expéditions pour chercher de l’ivoire :

« il attendait avec impatience l’occasion de repartir à l’aventure, écrit

Bardey. J’aurais plutôt songé à fixer une étoile filante (110) ». Il entrevoit la

possibilité de devenir explorateur, puis correspondant du Temps. Il envisage

même d’écrire un livre : « Je vais faire un ouvrage pour la Société de

géographie, avec des cartes et des gravures, sur le Harar et les pays

Gallas 38. » La photographie a constitué à elle seule un projet : Rimbaud se

fait envoyer « un appareil photographique complet, dans le but de le

transporter au Choa, où c’est inconnu et où ça [lui] rapportera une petite

fortune, en peu de temps39 ». Son contrat résilié le 23 avril 1884, il

s’engage avec Alfred Bardey en juin, puis avec Pierre Bardey en janvier

1885 ; puis organise avec Soleillet d’abord, Labatut ensuite, seul enfin, sa

caravane d’armes pour Ménélik ; renonce au commerce des armes et fonde

une agence pour son compte à Harar. Commerçant, Rimbaud a une nouvelle

idée par jour : créer une race supérieure de mulets, importer des draps de

Sedan, etc. Les premiers mots de la première lettre que l’on puisse lire de

lui sont une demande à Izambard : « Si vous avez, et si vous pouvez me

prêter 40 ... » Toute sa vie, Rimbaud reste demandeur. « Je vous conjure (...)

de ne pas me faire manquer de ce que je vous demande41. » On dirait que sa

mère, qu’il implore plusieurs fois ainsi, ne s’en est jamais aperçue : « Mon

pauvre Arthur, qui ne m’a jamais rien demandé42... » Comment ne pas

reconnaître dans cette peur de manquer – non pas de tout car Rimbaud vit

dans le dénuement, il manque de tout, mais de toujours quelque chose –

l’opération majeure de l’esprit qui va de l’être à l’essence ? Et la liste des

ouvrages qu’il demande en Afrique – qui déconcerte tant littérateurs et

biographes – doit être entendue comme autant d’idées et de projets un

moment poursuivis, une quête infinie du provisoire.

 

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Traité des Courbes ; Cours élémentaire de Mécanique ; Traité d’Astronomie appliquée ; Manuel

pratique des Poseurs de Voies de Chemin de Fer ; Marchés de Terrassement ; Tunnels et

Souterrains ; « la meilleure traduction française du Coran » ; Dictionnaire de Commerce et de

Navigation ; Dictionnaire de la langue amhara.

 

Une page de livre(s) ! où s’entendent la détresse dans l’énumération,

l’ennui dans l’action, la dérision du savoir pratique, l’absence aride de

littérature, le paradoxe de l’élève « surdoué » et du poète « génial » croyant

naïvement s’instruire comme avec des cours par correspondance : entreprise

encyclopédique de Bouvard et Pécuchet, ou nomenclature chinoise

hétéroclite rapportée dans les Mots et les Choses de Foucault. Mais où

s’entendent aussi la continuité du fourmillement des idées et leur succession

surprenante, et, intactes, sa curiosité, la boulimie d’action, l’intensité

d’énergie dépensée, la dispersion ou la consumation de soi.

D’un ton assuré, comme si cela allait sans dire, Rimbaud communique à

un libraire son désir de « connaître l’ensemble de ce qui se fabrique de

mieux en France (ou à l’étranger) en instruments mathématiques, optique, astronomie, électricité, météorologie, pneumatique, mécanique et

minéralogie ». Et il précise, dans une pointe d’humour (involontaire ?) :

« Je ne m’occupe pas d’instruments de chirurgie (111). »

Il n’y avait sans doute alors qu’un seul endroit au monde, entre Aden et

Harar, où se trouvait cette bibliothèque pesante et sans âme, de livres

arrivés trop tard ou décevants, jetés sur les chemins, au feu ou à la mer,

dispersés ou détournés de leur usage, insolites dans un empire sans

imprimerie ni savoir technique. Rimbaud rassemblait avec lui plus de livres

– manuels et traités – que n’en comptait alors toute l’Abyssinie ; mais le

vent est parfois très puissant au Harar et seul, assurément, il en tournait les

pages.

 

Cet inventaire le dit assez : en Abyssinie, Rimbaud est toujours inquiet

(au sens latin, inquietus, sans repos, ou au sens anglais, unquiet, troublé ; ou

mieux restless : celui qui n’atteint pas au repos, qui ne tient pas en place). Il

se perd en d’« énormes labeurs inutiles », dit Segalen. La question

rimbaldienne pure, liée à l’entreprise poétique, n’est pas celle, illusoire,

d’une cassure dans sa vie, mais de la permanence du renoncement, de la

répétition de l’abandon, de la passion de l’échec.

 

Au-delà des cactus et des acacias dans le désert où nous reprenons les

« repérages », dans l’immensité de la steppe et de ces régions sans eau, il

me vient à l’esprit que Rimbaud ne devait pas rencontrer son visage,

s’oubliait. « Enfin, à force de grognements et de grimaces 43 » – il pouvait

devenir tout entier sa grimace, perdre la face. L’absence de miroir est peut-

être une privation, que la photographie vient compenser.

L’appareil photographique commandé à Lyon en 1881, longuement

attendu comme une perspective d’enrichissement rapide, ponctue avec

insistance la correspondance de Rimbaud 44, curieux de l’image possible que

donnera de lui cet objet qui arrive lentement par un détour à l’île Maurice,

et qui semble aussi ne pas arriver assez tard, comme si Rimbaud craignait

de savoir, de se voir – de décevoir.

Puis, dans « les eaux sales de son révélateur », au fond de son guêbi

obscur, Rimbaud voit un jour apparaître son visage45. « Ci-inclus deux

photographies de moi-même par moi-même. » Mais il ne se reconnaît pas

dans ce portrait, gris et vieilli : il n’y a plus cette identité affirmée de lui-

même à lui-même qu’il pouvait retrouver jadis à Londres, quand Verlaine et

lui allèrent au musée se confronter à leur portrait peint par Fantin-Latour, le

Coin de table – sinon l’échange de Dorian Gray. Même les fameux « yeux

bleu myosotis » ont perdu leur éclat. « Les yeux gris, les moustaches

presque blondes » observées par le consul de Massaouah, ces traits tirés par

la fatigue et la syphilis, ce n’est pas « moi-même », pas le même que « le

gamin aux joues roses et au petit chapeau melon » dont se souvient

Delahaye – pas « ce visage parfaitement ovale d’ange en exil » qu’évoquera

Verlaine cinq ans plus tard dans les Hommes d’aujourd’hui. Cette tête de

lui-même ne lui revient pas. Il en a presque honte : « Ceci est seulement

pour rappeler ma figure. » Pas pour l’admirer : « seulement pour rappeler ».

Autrement dit, selon sa dénégation : ne voyez pas ma laideur, ne remarquez

pas mon étrangeté, mais ne m’oubliez pas – reproche latent et renouvelé du

mal-aimé. « Pour rappeler » : pour éviter l’oubli qu’il cherche et où il se

sent glisser. « Ceci est (...) ma figure » : mais personne n’a jamais vu ce

visage, ce personnage. Fantin-Latour aimait peindre quelqu’un qui revenait

de voyage ; mais il ne l’aurait pas reconnu.

 

Le désert n’a qu’une dimension, l’espace. Rimbaud qui s’ennuie tue le

temps. Et plus il travaille, plus il tue le temps par l’action, plus il en

accélère pour lui seul la rotation. « Une année là vieillit comme quatre ans

ailleurs », dit-il en 188446. L’année suivante, la vitesse s’accroît encore :

« une année ici en vaut cinq ailleurs47 ». Et c’est comme si tout était

emporté par ce mouvement : les journaux qu’il envoie et qui sont déjà

vieux, « et ça vieillira encore bien en route », ou l’argent qui semble suivre

le cours du temps (de un à cinq, dans la même lettre d’avril 1885) : « un

franc ailleurs en vaudrait cinq ici ». Rimbaud dit à sa façon ce time is

money absurde dans un pays où il ne viendrait à l’idée de personne de

creuser un tunnel pour « gagner du temps ». « Le temps passe et je n’amasse rien. » Le temps presse ; Rimbaud l’actionne, dirait-on, il court à

son terme. « Je crains d’abréger mon existence 48. »

Les longues soirées de Harar aux portes closes ? Elles furent celles d’un

homme pressé qui se languit, expédiant de temps en temps quelques lettres

minimales, « téléphonées », un billet jeté à une caravane49. Sans doute

faudrait-il considérer les Illuminations comme des impatiences absolues,

l’exigence de brièveté, de juxtaposition, du jet, par opposition à

l’élaboration mallarméenne : la simultanéité du dire et de l’instant

d’écriture ; des textes où, pour la première fois, ce que l’on va dire est ce

que l’on est en train d’écrire... Mais, en Abyssinie où tout acte est reporté

aux lendemains, cet impatient qui se disait jadis « pressé de trouver » (le

lieu et la formule) subit les affres de l’attente infinie, la patience, au sens

étymologique de souffrir, d’endurer. Il va mourir dans l’impatience du

départ (ou bien cette impatience l’aura mené à la mort), quand il presse

Isabelle de boucler sa valise, douze jours avant de rendre l’âme : « Vite, vite

(...) fermons la valise et partons(112) ! »

 

« Je sens que je me fais très vieux, très vite50. » Ainsi pensait Rimbaud

dans sa trentième année. Et l’année de sa mort, à trente-sept ans : « On

vieillit très vite, ici 51. » Pourtant, Alfred Bardey et Alfred Ilg, qui sont nés

l’un et l’autre, comme lui, en 1854, ont des airs de quadragénaires

immuables. Rimbaud, à trente-sept ans, a vécu plus que d’autres à soixante

ans. Cette précipitation du temps s’observe en raccourci dans... l’histoire de

sa chevelure : les cheveux châtains bien peignés, « lissés à l’eau sucrée » du

premier communiant (1866), l’opulente chevelure parnassienne qui lui

valait l’hostilité des gamins des villages (1872), le crâne rasé comme un

bouddhiste à la mort de sa sœur Vitalie en décembre 1875(113) – puis « les

cheveux absolument gris52 ».

 

« Je ne vous envoie pas ma photographie53 », écrira-t-il à sa mère – sans

doute en réponse à sa demande. Ce refus, sous prétexte d’économie, peut

être entendu comme une réticence à son image, menacée par la réduction de

son 54 temps d’exposition – « il me blanchit un cheveu par minute » : le

visage de Rimbaud serait comme ces particules élémentaires dont la vie est trop courte pour qu’elles laissent des traces sur les plaques

photographiques.

 

Voilà ce qu’est devenu le « météore » que Mallarmé a vu passer dans le

ciel des Lettres en 1872 : il continue sa course (l’« étoile filante » que dit

Bardey), bien loin de la petite sphère des poètes parisiens, il continue de

tourner en accélérant toujours sa course autour d’une énorme planète lente.

 

Rimbaud est en univers parallèle. Sa vie ne peut se stabiliser dans

l’espace ni dans le temps. « Elle se consume comme une trace qui s’efface

au moment même où elle se marque (114). » Une vie sans lieu ni présent : de

même que l’« ici », employé partout, la locution « à présent » se répète

toujours : « Je n’ai pas d’activité à me donner de ce côté-là à présent »,

écrivait déjà Rimbaud à Delahaye, de Charleville, en 1875, comme il l’écrit

cent fois d’Abyssinie, par exemple le 6 mai 1883 : « Mais vous êtes au

printemps, à présent, et votre climat, à ce temps-ci, correspond avec celui

que j’ai ici, au Harar, à présent. » Ce présent a-chronique, plutôt que

permanent, est empreint d’une nuance mélancolique. « Jadis ! » Rimbaud a

eu la nostalgie de ce « jadis » qui ouvre Une saison en enfer, de ce temps

très ancien « où s’ouvraient tous les cœurs, où tous les vins coulaient 55 ». Il

y a, dans ces « à présent », l’amertume (ou le soulagement secret, ou la

résignation) de la formule d’Une saison – « cela s’est passé » ; ses « à

présent » semblent dire « désormais » depuis toujours.

Rimbaud n’aura jamais rencontré un seul contemporain. Et il en arrive à

écrire, en Abyssinie, comme déporté dans le temps : « Enfin, à présent, je

ne suis plus au courant des dates 56. »

 

La surprise la plus impressionnante de notre séjour, c’est le soleil, dont il

semble qu’on a reçu plus de chaleur en une journée ici qu’en un hiver en

France ; qui alourdit les têtes, ensanglante les yeux fragiles ; que l’on finit

par appréhender autant qu’on l’a désiré. Ce soleil excessif, Rimbaud le

recherchait, il en a eu la passion païenne. Dans Une saison en enfer, mais aussi dans sa correspondance d’Afrique et d’Arabie, le soleil est toujours

souverain : à la fois « libérateur, bienfaisant », et « meurtrier,

dévorateur »(115), le soleil est la plus puissante des constantes

rimbaldiennes. L’attraction s’accentue en Éthiopie et au Yémen, ce pays

« où il ne pleut jamais 57 ». La passion du soleil est même une des raisons

explicites pour lesquelles Rimbaud quitte définitivement l’Europe : à

Charleville, « ça schlingue la neige58 ». Après avoir marché « sans repos

huit ou dix lieues dans la neige » avec son ami Delahaye, un dimanche

d’hiver 1879, dans la forêt d’Ardenne, il lui déclara : « Je ne resterai pas en

France. J’ai des fièvres. Il me faut le climat chaud du Levant. » Delahaye

s’était étonné d’avoir vu l’« athlète marcheur » frissonner déjà au premier

vent d’automne : « Il me faut les contrées chaudes, les bords de la

Méditerranée tout au moins », répondait Rimbaud. « Sur la route d’Attigny

au Chesne, il me quitta brusquement : “La fièvre ! La fièvre me talonne !...”

Je ne devais plus le revoir. » Et cette horreur du froid empêche Rimbaud de

revenir (« dommage qu’il fasse si froid chez vous, en hiver59 »), le fixe au

point de non-retour ; elle lui fait perdre le rythme des saisons, modifie sa

perception du temps. Le soleil avait jadis une valeur mythique d’éternité, il

est « à présent » l’obsession climatique de la durée, la plus longue durée

possible au soleil avant la mort fatale. Du grand rêve eschatologique

élaboré dans la nuit de la voyance, il ne reste que l’espoir d’un repos

tangible et prolongé au soleil, le salut par la richesse, un espoir d’été indien.

Ce souhait d’un long été qu’il adresse souvent aux siens, ce souhait d’« un

été de cinquante ans sans cesser60 », c’est la durée idéale à laquelle

Rimbaud aspire pour lui-même, sa conception du paradis ; non plus le

paradis chrétien qu’enseignaient les catéchismes de son enfance, éternel et

accessible seulement dans l’autre monde ; ni l’immense paradis que

Mahomet compare à l’ombre fraîche d’un bananier, si étendue qu’il faudrait

quatre-vingts ans à un cheval au galop pour en sortir ; mais un paradis

auquel conviendrait plutôt – dans l’immanence – cette autre image

prometteuse du prophète : un orgasme ininterrompu. Cinquante ans au

moins pendant lesquels il ne ferait rien d’autre que de « jouir de [son]

gain61 » sans cesser sous le soleil réel ! Tel est le paradis auquel tend

Rimbaud de toutes ses forces et qu’il repousse de toutes ses forces, la ligne d’horizon qu’il sent à sa portée et toujours hors d’atteinte, tel est le paradis

pour lequel il gravit les marches d’un interminable été.

 

Rimbaud surpris du temps qui passe... « L’automne, déjà62... »

« Rimbaud n’est qu’un mufle et un crasseux, qui sera un bourgeois bien

vulgaire à trente ans », annonçait Verlaine en 1875(116). C’est d’ailleurs

l’opinion du poète de Sagesse sur la trentaine : « quelle vieille brute on

devient à trente ans », confiait-il la même année à Delahaye. Mais Rimbaud

a vingt et un ans en 1875, et c’est lui, Verlaine, qui a trente ans cette année-

là. Atteignant à son tour la trentaine, en 1884, Rimbaud écrit : en « juillet

86 ou 87. J’aurai 32 ou 33 ans à ces dates. Je commencerai à vieillir 63 ». Et

quelques jours auparavant : « Je vois que je vais atteindre les 30 ans (la

moitié de la vie !) et je me suis fort fatigué à rouler le monde64. » À

l’entendre évoquer la « moitié de la vie », alors qu’il va mourir dans sept

ans, on dirait qu’il lui a manqué une phase de vie. La vieillesse ? Il se sent

déjà vieux, il a fait son temps, ce temps personnel qui le consume. Il meurt

jeune, pourtant, au regard de son espérance de vie(117). Rimbaud est de la

génération de Freud, Buffalo Bill, Pétain : il aurait pu mourir après 1914. Il

n’aurait pas dû mourir ! Mais c’est le poète tu en lui qui est mort jeune, tué

en lui. Verlaine écrit justement : « Rimbaud est un poète mort jeune (118). »

Yves Bonnefoy remarque qu’« il fut à la fois trop tôt un adolescent et trop

longtemps le petit enfant ». C’est peut-être le résultat de la vie de devenir

un enfant : « au fond, disait Malraux, il n’y a pas de grandes personnes ».

En Rimbaud, l’adulte n’aurait pas survécu à l’adolescent ? Mais Rimbaud,

s’il représente la révolte adolescente, se singularise pourtant par la maturité

de son œuvre poétique, dans sa meilleure part ; et s’il réalise en Afrique un

rêve d’enfance, seul un adulte pouvait endurer une décennie dans d’aussi

pénibles conditions, en Afrique à son époque. C’est donc bien son temps à

lui qui tourne plus rapidement, qu’il fait tourner par l’action, depuis le

temps de l’adolescent qui se vieillit d’un an pour se présenter à Banville 65,

qui écrit à seize ans : « On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans »,

jusqu’à ce temps de la maturité de celui qui s’informe sur les « rentes

viagères66 » à trente-trois ans et qui sent venir, sous les irradiations du

soleil, une vieillesse prématurée : en Europe, « on me regardera seulement

comme un vieux 67 ». La phase qui lui aura manqué ? Non l’hiver de la vie,

la quatrième saison délétère qu’il a connue physiquement, mais cet infini

qu’il poursuit vainement, accélérant sa fin à mesure qu’il croit y aborder ; la

saison supplémentaire, ce « quatrième quart » inaccessible : après l’enfer, la

saison au paradis.

 

S’il ne se voyait pas, Rimbaud se sentait – vieillir, souffrir, devenir autre,

non pas au sempiternel contresens du « Je est un autre », mais l’autre d’une

identité repoussée, celui qu’il projette et celui qu’il devient, celui qui le

poursuit ou le côtoie, le poète qu’il veut fuir en lui.

Et l’Autre apparaît en photographie : il le trouve bien étrange, altéré :

« Je regrette de ne pouvoir faire un tour à l’Exposition [universelle] cette

année (...). Ce sera pour la prochaine ; et à la prochaine je pourrai (...)

m’exposer moi-même, car je crois qu’on doit avoir l’air excessivement

baroque après un long séjour dans des pays comme ceux-ci68. »

Et l’Autre, qui n’a pas de nom ou ne peut être nommé, prend des

masques différents. C’est le père officier, sur lequel toute la famille observe

le silence. L’Autre, c’est le frère Frédéric, le « parfait idiot », qui porte le

prénom du père ; le raté de la famille qui, chassé par la mère Rimbaud,

vendait le Petit Ardennais dans les rues d’Attigny ; Frédéric, le double, qui

assistera en chapeau haut de forme à l’inauguration du buste de son frère,

sur les « mesquines pelouses 69 (119) » du square de la gare à Charleville,

tandis que Mme Rimbaud se cachait ce jour-là ; « ça me gênerait, écrivait

Rimbaud, que l’on sache que j’ai un pareil oiseau pour frère (...). Vous

n’avez pas besoin de me dire de ne pas engager de correspondance avec

lui70 ».

« Ce qu’il pense, écrivait-il déjà en 1880 à son propos, ne me regarde

pas, ne me touche en rien, et je lui souhaite tout le bonheur possible sur

terre et particulièrement dans le canton d’Attigny (Ardennes) 71. »

L’Autre, c’est peut-être Verlaine, le plus profondément refoulé, son plus

grand désir d’amnésie, l’innommable.

 

C’est (120) Rimbaud , cet homonyme mystérieux et bien réel qui dérive

aussi en même temps que lui autour de la mer Rouge ; qui n’a laissé aucune

trace et pourrait être le 72 Remban signalé dans le rapport Cecchi. « Bien

faire mon adresse, parce qu’il y a ici un Rimbaud agent des Messageries

maritimes73. »

L’Autre, c’est encore le désir de se renouveler par un enfant – pas une

fille, mais un fils qui réussirait là où il a échoué, « le rêve généalogique

grâce auquel il s’engendre lui-même(121) » : « avoir au moins un fils que je

passe le reste de ma vie à élever à mon idée 74 ».

Mais Rimbaud ne s’est pas rencontré. Et l’Autre, enfin, c’est « lui-

même » au passé sans mémoire, l’étrange, l’Œstre ! comme l’appelait

Verlaine en n’osant le nommer ; c’est l’Autre qu’il a toujours été.

Et nous, la fine équipe des temps modernes, roulons par monts et par

vaux avec nos agendas saturés, chevillés au calendrier, tenus par un « plan

de tournage » drastique, hantés par la question : « Sommes-nous dans les

temps ? » Oui, nous sommes dans les temps, en quête d’un homme qui

fuyait son passé, poursuivait un avenir impossible et qui, à force de dire

« ici » et « à présent », ne laissait aucune trace(122) ; à la recherche d’un

poète du e XIX siècle, ici, hors du temps, dans les années 7476 de l’« ère du

monde », 3261 de l’« ère des martyrs » et 1969 des trois calendriers

éthiopiens ; ici, au Harar, en l’an 1345 de l’Hégire.

 

Notes

1. Harar, 20 février 1891.

2. Aden, 30 avril 1891.

3. Rapport sur l’Ogadine, décembre 1883.

4. Ibid.

5. Proses évangéliques.

6. Adieu, Une saison en enfer.

7. Délires I, Une saison en enfer.

8. 25 août 1870 ; 12 septembre 1871 ; « Junphe » 1872 ; mai 1873 ; 4 juillet 1873 ; 5 mars 1875 ; décembre 1878 ; février 1879 ; 23 mai 1880.

9. 13 décembre 1880.

10. 15 février 1881.

11. 23 août 1887 ; 29 juin 1891. « Il n’y a personne ici et il y a quelqu’un » (Nuit de l’enfer, Une saison en enfer). Mais qu’est-ce que l’affirmation d’être-là quand elle s’accélère, martelée six fois en quelques lignes d’une lettre d’Aden ? « Monsieur Bardey est reparti (...) pour continuer les affaires d’ici. (...) Il m’a dit de l’attendre ici : mais, à la fin de ce mois-ci, si les nouvelles ne sont pas satisfaisantes, je verrais à m’employer ailleurs. Il n’y a pas de travail ici à présent, les grandes maisons fournissant les agences d’ici ayant toutes sauté à Marseille. (...) La vie est hors de prix ici (...) et vous savez qu’on a ici l’été le plus chaud du monde ! » (Aux siens, 5 mai 1884).

12. Délires I, Une saison en enfer.

13. Démocratie, Illuminations.

14. Aux siens, 22 septembre 1880.

15. Aux siens, Harar, 25 mai 1881.

16. Aux siens, Harar, 4 août 1886.

17. À G. Izambard, 12 juillet 1871.

18. 1862.

19. Mauvais Sang, Une saison en enfer.

20. Délires I, Une saison en enfer.

21. L’Éclair, Une saison en enfer.

22. 13 mai 1871.

23. 15 mai 1871.

24. Délires I, Une saison en enfer.

25. Mauvais Sang, Une saison en enfer.

26. Matin, Une saison en enfer.

27. Le Caire, 23 août 1887.

28. Aden, 10 septembre 1884. Sur le sens de cette « punition », voir chap. 10.

29. Tadjoura, 6 janvier 1886.

30. Aux siens, Harar, 10 novembre 1890.

31. Aux siens, Harar, 20 février 1891.

32. Aux siens, Harar, 4 août 1888.

33. Aux siens, 25 février 1890.

34. Rapport sur l’Ogadine.

35. À E. Delahaye, Roche, mai 1873.

36. 15 mai 1871.

37. Adieu, Une saison en enfer.

38. Aden, 18 janvier 1882.

39. Aden, 28 septembre 1882.

40. 1870.

41. Aden, 22 janvier 1882.

42. Mme Rimbaud, 1er juin 1900.

43. À Ilg, Harar, 7 octobre 1889.

44. 15 janvier 1881 ; 18 janvier 1882 ; 28 septembre 1882 ; 16 novembre 1882 ; 18 novembre 1882 ; 8 décembre 1882 ; 6 janvier 1883 ; 15 janvier 1883 ; 14 mars 1883.

45. 6 mai 1883 : « Ces photographies me représentent, l’une, debout sur une terrasse de la maison, l’autre, debout dans un jardin de café ; une autre, les bras croisés dans un jardin de bananes. » On remarquera que Rimbaud envoie trois photographies et qu’il en annonce deux ; qu’un portrait est « oublié ».

46. Aden, 5 mai 1884.

47. Aden, 14 avril 1885.

48. Harar, 25 mai 1881.

49. Harar, 21 décembre 1883 : « Je vais toujours bien, et j’espère que vous allez de même. Par l’occasion, je vous souhaite une heureuse année 1884. Rien de nouveau ici. Tout à vous, RIMBAUD » ; Harar, 22 juillet 1881 : « J’ai toujours été pressé » ; Le Caire, 26 août 1887 : « Il y a à faire, et ceux qui se pressent et vont économiquement feront ».

50. 10 septembre 1884.

51. 20 février 1891.

52. Le Caire, 23 août 1887.

53. Aden, 15 janvier 1885.

54. Harar, 21 avril 1890.

55. Jadis..., Une saison en enfer.

56. Harar, 6 mai 1883.

57. Aden, 15 janvier 1883.

58. 14 octobre 1875.

59. Harar, 6 mars 1883. « J’ai 40 degrés de chaleur ici (...). Je voudrais seulement qu’il y ait 60 degrés » (Aux siens, Aden, 22 septembre 1880).

60. Ibid. ; « que l’hiver vous soit court » (15 janvier 1885) ; « printemps et verdure perpétuelle » (28 février 1886).

61. Aden, 5 mai 1884.

62. Adieu, Une saison en enfer.

63. Aden, 29 mai 1884.

64. 5 mai 1884.

65. À Th. de Banville, 24 mai 1870.

66. Aux siens, Aden, 22 novembre 1887 : « où se placent les fonds pour rentes viagères ? (...) Puis-je avoir une rente viagère à mon âge ? »

67. Aux siens, 29 mai 1884.

68. Harar, 18 mai 1889.

69. À la musique.

70. Aden, 7 octobre 1884.

71. Aden, 22 septembre 1880.

72. Voir chap. 10.

73. Aden, 22 septembre 1880.

74. Harar, 6 mai 1883.

 

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