Rimbaud en Abyssinie
Chapitre 1
Allons ! La marche, le fardeau, le désert,
l’ennui et la colère.
Arthur Rimbaud.
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Départ
À grandes enjambées, Charles enfonce jusqu’aux genoux dans la neige,
qui craque comme une meringue. La caméra filme ses traces de pas,
évoquant les fugues de Rimbaud : il passait la frontière dans ce coin des
Ardennes, en fraude, avec son ami Delahaye, pour acheter du tabac en
Belgique. Le soleil disparaît derrière les sapins, la neige prend des reflets
violets... « quand l’ombre bave aux bois 1 »... Au bout de la route, le
douanier se réchauffe en frappant du pied le sol gelé ; la barrière rouge et
blanche a été abaissée pour l’occasion : l’endroit est désert ; « Ce ne peut
être que la fin du monde, en avançant 2 ». Les voitures de la télévision sont
arrêtées dans le fossé. On croirait tourner la Route au tabac, d’Erskine
Caldwell. Nous venons de traverser Boulzicourt, village lugubre que signale
Delahaye dans l’itinéraire des fugues. Boulzicourt ! Pas de quoi écrire à sa
famille. Quelques fermes fantômes un soir d’hiver. Ici est né René Daumal,
en 1908. Il faisait si chaud, à Harar, le mois dernier. Mon carnet finit là,
devant ces pas dans la neige.
Holzwege, les chemins de traverse de Rimbaud ne mènent nulle part,
comme dans ce conte de Noël où un enfant, dans la neige et la nuit, suit les
pas de l’inconnu qui vient de lui apporter un cadeau : les traces s’arrêtent
soudain au milieu du champ. Mais la fascination demeure dans l’écart
impossible entre la marque et le corps auquel elle ne mène pas : la trace
fascine, parce qu’elle vaut pour un corps inaccessible. « Ô pieds voyageurs,
retrouverai-je vos empreintes dans le sable ou sur la pierre ? » écrit Isabelle
dans 3 Mon frère Arthur . « Pieds lumineux des Maries » ! La trace d’un rêve
n’est pas moins réelle que celle d’un pas (1).
Rimbaud nous échappe : après les fugues de son adolescence (« courses
énormes dans les faubourgs et la campagne (2) »), la fuite. Fugues autour de Charleville, puis à Paris et à Douai, puis en Belgique et en Angleterre,
voyages dans toute l’Europe et à Java, apparaissent comme des répétitions
du grand départ africain ; Harar, sa dernière fugue, la plus achevée.
À quoi tient ce sentiment que nous éprouvions en suivant, autour de
Harar, les pistes rouges de ses caravanes ? La Land Rover immobilisée
devant un passage à gué, nous demandions notre chemin à des groupes de
Noirs qui se rendaient, le fusil à l’épaule, au marché de Harar : Burka ?
Wachu ? Baroma ? Comme s’ils avaient pu le croiser sur cet itinéraire, ils
répondaient d’un geste lent et précis ; nous l’imaginions, marchant toujours,
et disparaissant au tournant. « Ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être
pas vu », écrivait-il dans Une saison en enfer. Question sans illusion du
bateau perdu, le Pequod, dans Moby Dick, à tous les navires de rencontre.
« Rimbaud tel qu’il fut », écrivait Jean-Paul Vaillant(3). Qui saurait le
dire ? C’est Rimbaud tel qu’il fuit. Rimbaud toujours décampe, il
décanille ! Cette impression, qui tient sans doute à la fiction qu’entraîne la
recherche des traces, n’est-elle pas analogue à celle qu’éprouvaient les
proches de Rimbaud ? À peine l’a-t-on aperçu qu’il est porté disparu. Il
avait annoncé son départ, et en menaçait la « Vierge folle » : « Un jour peut-
être il disparaîtra merveilleusement », lui fait-il dire dans Délires I. Il est
celui, écrit Mauriac, « qui ne se retourne même pas pour regarder la trace
que ses pas d’enfant ont laissée sur le monde (4) ». Quand il entreprend ses
grands voyages, ses amis échangent leurs informations, ou leurs dessins :
Verlaine le représente à Vienne, volé par un cocher (« Dargnières
nouvelles », 1875), Delahaye chez les Cafres ou en roi nègre (1876).
« Toujours pas de nouvelles de l’Hottentot », s’impatiente alors Delahaye,
et plus tard : « les géographes les plus autorisés le supposent vers le
76 e (5) parallèle ». Pendant ses dix ans de Harar, ils ne sauront pas où il est
passé : Hérat, lance Verlaine, Hérat en Afghanistan, ou encore Harat(6) –
tandis qu’on écrit, sur les registres municipaux, « J.N.A. Rimbaud,
professeur au Hazar ». Le temps passe et l’on pense aux pays plus lointains,
à l’Orient comme un passage dans l’irréel ; sa mère, sans lettre de lui depuis
huit mois, s’inquiète : « N’es-tu plus à Aden ? Serais-tu passé dans l’empire
chinois(7) ? » Verlaine y allait de sa notice biographique : « Il a maintenant
dans les trente-deux ans et voyage en Asie où il s’occupe de travaux
d’art (8). » Ou bien, ce qui revient au même, on met les choses au pire : trois
numéros de la Vogue qui publiaient des Illuminations en 1886 indiquaient
« feu Arthur Rimbaud ». Le mort-vivant se languissait alors sur la mer
Rouge, à Tadjoura ; quelques mois plus tard paraissaient en volume les
Illuminations avec, en préface, cet appel de Verlaine, une sorte de bouteille
à la mer : « On l’a dit mort plusieurs fois. Nous ignorons ce détail, mais en
serions bien triste. Qu’il le sache, au cas où il n’en serait rien(9). »
Verlaine demande, le 29 novembre 1887, des « renseignements
rimbesques » à Delahaye ; celui-ci lui communique une courte et truculente
biographie ; la fin (qui n’est pas de lui) est magnifique : « On a perdu sa
trace vers 1879, mais quelqu’un l’a rencontré à Aden. Il a été amputé d’une
jambe, mais d’autres informations nous permettent d’affirmer qu’Arthur
Rimbaud, complètement rétabli, arrivera sous peu pour réviser l’édition de
ses œuvres(10). » On dirait un imprésario montant sur scène, devant le
rideau fermé, pour rassurer les fans avant un concert. C’était l’époque où,
dans ses Causeries littéraires, 1872-1888, ouvrage paru en 1890, Maxime
Gaucher, dénigrant les « décadents », n’avait qu’un mot pour « Rimbaud,
actuellement roi d’une peuplade sauvage ». Étudiant, Paul Valéry, en 1891,
cherchait à savoir ce qu’était devenu Rimbaud : « Il est colon en Algérie,
dit-on, après avoir vendu des bœufs en Inde. » En décembre de la même
année, un mois après la mort du poète, son frère lui-même, « Rimbaud
Frédéric, conducteur d’omnibus à la gare d’Attigny (Ardennes) », répond à
Rodolphe Darzens qu’« il devait rester au Harar, ou Horor, et pour moi
devait s’occuper de commerce(11) ». Aux fausses nouvelles des amis
oubliés, je préfère la lettre que Germain Nouveau écrivit d’Alger à
Rimbaud, qu’il aurait aimé rejoindre à Aden : « Je serais heureux d’avoir de
tes nouvelles, très heureux. » C’était en 1893 ; Rimbaud était mort et
enterré depuis deux ans. Cet appel émouvant au-delà de la mort, message
reçu peut-être à sa façon, importe seul à qui interroge encore l’œuvre et la
vie de Rimbaud. En décembre 1891, l’Écho de Paris avait annoncé le décès
d’Arthur Rimbaud, avec un mois de retard, dans un entrefilet nécrologique
de dix lignes(12). La mort du poète ne fait pas de bruit, comme la chute
d’Icare dans le tableau de Brueghel. Seulement une image.
Pendant ces années et depuis longtemps déjà Rimbaud errait en terra
incognita (13) , dans ce pays que les Arabes appelaient Barr Adjam, « terre
inconnue » : en Éthiopie, que les anciens Égyptiens considéraient comme le
royaume des esprits noirs et maléfiques, où ils ne s’aventuraient pas, ne
franchissant pas la deuxième cataracte du Nil. Au siècle où quelques
explorateurs dans cet au-delà commençaient à chercher les sources du
Nil(14), c’est là-bas que Rimbaud avait disparu, en Abyssinie, comme le
dernier des pharaons de la trentième dynastie, Nectanebo, qui, chassé de
Memphis, s’enfuit au royaume des esprits et n’en revint jamais.
Le carillon de Roissy – cristal qui se désagrège dans le son du sitar, suivi
d’une rumeur d’avion qui s’éloigne –, la voix langoureuse de l’hôtesse,
comme un filet d’air chaud dans la grotte de Postdojna, le froissement
métallique du tableau des départs, produisent sans cesse toutes les
destinations du rêve. « Départ dans l’affection et le bruit neufs4 ». Il y a
chez Rimbaud la poésie du départ, cette force toujours vive de s’arracher –
aux lieux, aux liens, aux devoirs et aux soucis qui nous retiennent ; cette
faculté que je puise en lui de dire, aujourd’hui, devant nos problèmes
ressassés, chômage, inflation, guerres – « Assez vu. (...) Assez connu 5 ».
Partir ! Changer d’atlas. « Allons, chapeau, capote, les deux poings dans les
poches, et sortons6 (15) ! » Pour aller au bout du monde, n’importe où hors
du monde, il suffit du premier pas, celui par lequel on s’abandonne au tapis
roulant : dans la matrice de l’aérogare, les voyageurs s’en vont debout,
immobiles, aspirés dans des cylindres transparents qui s’entrecroisent, et –
propulsés sur des trottoirs roulants dans de longs boyaux ondulants aux
parois grèges et à la lumière tamisée qui mènent au satellite – sont livrés à
un autre ventre, celui de l’avion. Mais je ressens dans l’avion qui fonce sur
la piste en rugissant de tous ses réacteurs cette énergie du départ, l’élan du
matin, puis, quand il quitte le sol, ce sentiment de naissance, d’espoir, de
pureté originelle, de devenir géographique et de conquête que l’on retrouve
dans les ordres que s’intime Rimbaud – « En marche ! Ah ! (...) les tempes
grondent ! » dans Une saison en enfer ; « En avant, route ! » dans les
Illuminations (16) ; ou encore, dans sa lettre du Gothard, « En route » : le « désir d’en allée incertaine », dont parle Segalen ; l’ouverture du monde
dans la déchirure des nuages.
Magie de l’espace-temps : quitter Paris à dix-neuf heures, atterrir à
Londres à dix-neuf heures, surprend même ceux qui démêlent les fuseaux
horaires et les heures locales.
L’Afrique commence à Londres – ou plutôt à Heathrow, ce terminal qui
n’est réellement nulle part et dont les salles de transit reçoivent
fugitivement des passants du monde entier. Les avions, à la queue leu leu,
prennent leur tour en bout de piste. Une première image de l’Éthiopie
m’attend au fond du couloir qui mène au Boeing d’Ethiopian Airlines ;
l’avion étincelle de tous ses hublots et ronfle dans la nuit : un groupe de
voyageurs en turbans, djellabas, sandales, avec des enfants et des
baluchons, à la fois douloureux et volubiles, se rassemble à la porte
d’embarquement pour Addis-Abeba et Nairobi, dégageant une forte odeur
de coton – on pourrait repérer son avion « à l’odeur ».
Les lumières de la ville, des masses noires, chavirent. Un instant, j’ai
confondu la petite lumière au bout de l’aile avec les étoiles. En avion,
comme au cinéma, on se lève en dérangeant ses voisins. Mais on leur parle
facilement, sur les longs trajets. Le poulet a ses deux mille heures de vol.
Les Afronautes, comme dit la publicité de la compagnie éthiopienne – la
plus ancienne d’Afrique –, sont doux et beaux.
Un coup d’aile dans la nuit, et déjà Rome-Fiumicino ! Par le hublot, je
cherchais à reconnaître la découpe lumineuse des côtes du nord de la
France. La France est passée si vite ! Ce pays où nous vivons depuis tant
d’années – où il faut tant d’années pour vivre – n’existe pas. Ou existe trop.
Rimbaud a dû le comprendre très vite. Et à pied.
Puis, d’un autre coup d’aile, avec l’impression de puissance extrême que
donne l’avion dans son apparente immobilité, le jour se lève bientôt sur un
autre continent : neige rose, au matin, désert d’Égypte !
Comme l’astronome qui demanderait « à la verticale de quoi suis-je ? »,
l’aviateur reste sans réponse, le désert étant non-lieu, son relief
inappréciable, ses couleurs improbables. L’avion rend à l’Afrique les
contours à peine connus des premières cartes de marins, quand l’intérieur du pays demeurait mystérieux, et qu’on écrivait en gros sur le désert ubi
rugiunt leones.
Dans les avions qui survolent l’immensité du pôle, les voyageurs les plus
avisés perdent complètement le nord, ne savent plus l’heure ni le lieu : ces
notions terrestres n’ont pas de sens quand ils voient, aux hublots de gauche,
la nuit, et le jour à ceux de droite, comme si l’avion suivait une ligne de
démarcation décisive ou départageait lui-même le jour et la nuit. Ni temps
ni espace, mais une planète entre le passé proche et l’avenir immédiat.
Socrate distinguait, avec les vivants et les morts, une troisième catégorie
d’hommes, les marins. Dans les trente-six preuves de l’existence de Dieu, il
y en aura une spéciale pour les marins en mer – et l’Empire légiféra pour
eux un recours spécial, dans le département de l’« Ems inférieur »... Après
les marins, aujourd’hui, une partie de l’humanité se trouve en permanence
dans les airs.
Mon voisin de fauteuil, musulman khouan (bigot) égrenant son chapelet
sans toucher à son plateau, et n’étant pas disposé à converser, je me
recueille dans mon calepin.
Être en partance ; en attente d’Éthiopie. Voyager dans les livres, et par-
delà. Le monde comme livre : « L’univers est une espèce de livre, dont on
n’a lu que la première page quand on n’a vu que son pays » (Morand) (17).
Le livre du voyage : Rimbaud, Œuvres complètes. Le voyage comme livre –
un carnet à ressort, qui se remplit, à la façon de Heine, de quelques
Reisebilder. Ce calepin s’est écrit en voyageant. Sans le plan rigoureux d’un
livre, qui prétendrait celer la vérité. La contradiction surmontée en moi de
la bibliothèque et du voyage. Un livre, peut-être, mais qui se gondole et se
fripe dans la poche(18). Qui commencerait avec le soleil, au moment où
Rimbaud en ressent l’attraction définitive. En Éthiopie pour une éthopée :
« tableau de mœurs d’un pays ou portrait d’un personnage » (Littré). J’avais
en tête un chant d’idées-phrases. Un carnet plutôt qu’un projet, et dont les
passages illisibles marquent ces instants où, selon le mot japonais, on a
perçu le ah ! des choses. Il m’est rapidement devenu aussi indispensable
que mon passeport – ce qui ne m’empêchait pas d’oublier alternativement
l’un ou l’autre. Il aurait pu, avec des griffonnages, les croquis des lieux de
rendez-vous, quelques mots d’amharique, ressembler à ces maisons décorées de dessins qui racontent le pèlerinage à La Mecque de leurs
propriétaires.
Rimbaud ne transcende pas seulement la poésie, il arme le désir d’écrire.
Il force même à prendre la plume autour de lui : tous les Rimbaud sont
écrivains. Le journal de Vitalie rejoint les œuvres de son frère, les lettres de
sa mère sont réunies en volume(19), Isabelle se proclame gardienne de la
flamme, correspond abondamment, rédige Mon frère Arthur ; puis la vestale
sent la plume frémir et vole de ses propres ailes – pas bien haut, telle une
buse, pour tenir une chronique de la guerre de quatorze dans le Mercure ;
même Frédéric doit écrire au rédacteur du Petit Ardennais, le Pétard,
comme on dit en Ardenne. Izambard, agressé par Berrichon, fouille ses
tiroirs, où dorment les lettres de son ancien élève depuis quarante ans, pour
écrire un (20) Rimbaud tel que je l’ai connu. L’honneur de la famille n’est
pas seul en cause ; Isabelle, qui a tout fait pour empêcher la publication
intégrale des Poésies par Vanier – elle voulait en supprimer et modifier
quelques morceaux –, a fini en été 1895 par les désirer. Puis le désir s’est
propagé, à partir d’une œuvre parmi les plus minces en pages, vers une
énorme rimbaldothèque : les écrits sur Rimbaud constituent, disait Paulhan,
un genre littéraire en soi.
Aussi mon carnet se suffit-il de ce désir, dans le sujet « vide » qu’est le
Rimbaud « éthiopien ». Car le rêve de rejoindre l’homme-qui-fuit ne se
soutient que d’un questionnement tenace de sa poésie, non d’une rencontre
au demeurant sans illusion : un autre de ses amis d’enfance, Ernest Millot,
après plusieurs années de séparation, imagine qu’il le rencontre « un jour en
plein Sahara. Nous sommes seuls et nous nous dirigeons en sens inverse. Il
s’arrête un instant : “Bonjour, comment vas-tu ? – Bien, au revoir.” Pas la
moindre effusion. Pas un mot de plus(21) ». Ils furent nombreux, cependant,
à éprouver « la tentation du trajet Rimbaud(22) ». Chercher les traces de
Rimbaud, c’est retrouver et se mêler à la caravane de leurs récits : « Sulle
trace di Rimbaud », par Adele Luzzatto ; « Sur les traces africaines de
Rimbaud », par André Provost ; « En Abyssinie sur les traces de
Rimbaud », par Henri d’Acremont ; Sur les traces d’Arthur Rimbaud, par
Robert Goffin ; « Sur les traces de Rimbaud » par Pierre Arnoult ; « Sur les
traces de Rimbaud », par Enid Starkie ; « Sur les traces de Rimbaud », par
Philippe Soupault ; « (23) Sulle trace di Rimbaud », par Augusto Orsi. Ce
titre qui s’impose revient à la longue en signe de reconnaissance, comme la
coquille Saint-Jacques pour les pèlerins de Compostelle.
On peut distinguer deux catégories de rimbaldiens : les nomades et les
sédentaires. Les premiers se répètent, les autres se contredisent. Rimbaud
était nomade et contradictoire. L’idée de pèlerinage suggère un
accomplissement, une révélation. Mais Rimbaud a emporté son secret.
Admettre qu’il ne se tient pas là où on le cherche : il reste Loxias,
l’énigmatique. Dans son portrait d’Arthur Rimbaud, Mallarmé écrivait, en
1896 : « Ordonner, en fragments intelligibles et probables, pour la traduire,
la vie d’autrui, est tout juste, impertinent : il ne me reste que de pousser à
ses limites ce genre de méfait. Seulement je me renseigne(24). » Le
voyageur sait qu’il n’y a rien à trouver, pas un document, peu de
témoignages, ni même « la clef de cette parade sauvage7 », si d’aventure il
l’avait perdue, chemin faisant – mais que l’essentiel reste à comprendre.
Quand on passe dix ans de sa vie dans un pays lointain, on y laisse un peu
de soi ; aussi ce n’est pas ce peu de lui qu’il faut chercher en Éthiopie, mais
le peu de soi par lequel seulement on pourrait le comprendre mieux(25).
Rimbaud n’est pas répétable. Il ne souffre pas de disciple : ne pas aller voir
là-bas s’il y est, mais s’y sentir soi-même. S’il a su mener la « vie
inimitable » que dit Verlaine, sa liberté permanente, son désir de solitude,
ses rêves de contrées lointaines, sa soif de connaissances s’éprouvent et se
partagent, comme autant d’aspirations où se reconnaît la jeunesse de ce
siècle que Rimbaud précède dans la révolte et l’aventure. On n’imite pas les
dieux : on les adore. Mais Rimbaud, « ange ou démon », n’est pas une
icône. « Ce n’était, écrit Verlaine(26), ni le diable ni le Bon Dieu, c’était
Arthur Rimbaud, c’est-à-dire un très grand poète, absolument original,
d’une saveur unique. »
Dans les Voyages imaginaires, Histoire véritable de Lucien, par Perrot
d’Ablancourt (1787), cette vision délicieuse peut être prise au sérieux : « Je
vis deux merveilles dans le palais du roi ; un puits qui n’étoit pas profond,
où, en descendant, on entendoit tout ce qui se disoit dans le monde ; et un
miroir au-dessous, où, en regardant, on voyait tout ce qui se passoit. » Ces
deux « merveilles » sont aujourd’hui réunies en un seul meuble – la télévision. Il revient à Charles Brabant d’avoir réalisé le premier long
métrage télévisé sur Rimbaud (27), phénomène inimaginable pour le poète
devenu négociant qui chercha l’oubli aux confins de l’Abyssinie. Rimbaud,
à la fin de sa vie, évoque une fois la tour Eiffel, qu’il ne verra pas – il verra
seulement la réplique éphémère et réduite qu’en bâtit Armand Savouré à
Djibouti, en 1890, avec l’aide d’une cinquantaine de maçons : elle est
comme le symbole tangible de ce que sera le monde sans lui ; d’un
développement stupéfiant des techniques en un siècle (automobile, aviation,
électricité, etc., et même un septième art surviennent après lui en une vie
d’homme) et au-delà desquelles il reste, telle est sa force, totalement
contemporain.
Recherche d’identité ? La Pérouse ne devait plus revoir la France ; alors,
un autre navigateur publiait plus tard un Voyage à la recherche de La
Pérouse (28) – il s’était pris pour La Pérouse. Réalisant ce désir d’un livre
pour lequel j’enquête (une quête, plutôt, seulement, ou davantage) selon le
scénario du film le Voleur de feu, le je qui parle ne se prend pas pour un
autre... La relation à Rimbaud, hormis les doctes, se développe de deux
façons distinctes : l’identification ou la révélation. Le premier cas est
représenté par Henry Miller(29) disant, au fond, Rimbaud, c’est moi. À côté
d’une foule de sous-Rimbaud – tous les écrivains ne sont pas Rimbaud –, il
est le seul qui tienne le coup devant son modèle. Paul Claudel serait en tête
du second groupe : en lisant Rimbaud, il est devenu Claudel. Cela importe
plus que ce qu’il nous dit du « mystique à l’état sauvage(30) ». Rimbaud,
figure la plus pure du poète, celui qui atteint immédiatement la perfection,
agit, désespérément – pour la plupart à l’âge auquel « on n’est pas
sérieux »... –, en révélateur du désir. Son abandon de la poésie, que
symbolise le Harar, apparaît plus vertigineux encore à mesure qu’on en
approche, réellement.
Le voyageur perçoit une rumeur secrète des passagers à l’approche de
leurs pays, comme un équipage qui capte l’odeur d’une île longtemps avant
de la voir. Puis, quand l’avion perd de l’altitude, l’émotion m’envahit de
voir enfin l’Éthiopie, aussi verte et fracturée que l’Auvergne sous un soleil
inconnu (31), et le fracas des réacteurs nous offre au sol d’Addis-Abeba,
Addis-Ababa (32) , la « nouvelle fleur » ; me voici prêt à m’imprégner de tous
les jus de l’Afrique par la base, par la semelle de mes Clarks.
Somnolence au long cours, les heures de Paris, Londres, Addis-Abeba, la
durée du voyage même, l’absence de sommeil, l’éveil du désir abolissent
toute continuité : le sommeil est cette lourdeur du corps venu d’Europe, que
ce monde autre invite à transformer aussitôt. Le soleil occupe une place
inhabituelle, redoutable. L’Éthiopie se trouve à la même latitude que des
pays au nom évocateur : Sierra Leone, Guinée, Libéria, Côte d’Ivoire, Togo,
Bénin, Nigéria, Cameroun, Centrafrique, Soudan ; mais elle est le seul à ne
pas avoir de climat équatorial, en raison de son altitude.
J’arrive ici à l’âge – vingt-sept ans – auquel Rimbaud y est venu : un
siècle après, on franchit les six mille kilomètres à vol d’oiseau en quelques
heures – l’extrême trop vite atteint, notre excessif lointain volé.
Odeur de kérosène apatride. Nous avons pris le raccourci vertical des
météorites et des oiseaux morts. Mais je descends d’un tapis volant, tandis
que Rimbaud était arrivé en Éthiopie au terme d’une dérive le long de la
mer Rouge, en été 1880, jusqu’à Hodeïdah : « tombé malade et
complètement désemparé, écrit son premier employeur, Alfred Bardey, il a
été recueilli par M. Trébuchet, agent de la maison Morand-Fabre de
Marseille, qui l’a fait partir pour Aden en le recommandant à M. Dubar.
Celui-ci l’engagea provisoirement comme chef d’atelier, emploi consistant
à recevoir des balles de café ». Mais il n’est plus possible à présent de
vagabonder comme Rimbaud pour trouver du travail ou traîner sa misère ;
les États se sont dressés partout, et, pour aller à Harar, il faut des tampons,
des piqûres, et des flacons d’urine.
23 novembre ? Impressions d’Afrique. La beauté, la misère. Le voyageur
qui débarque en Afrique pour la première fois est frappé par la misère,
comme par le nombre des obèses aux États-Unis : la misère cogne les
voyageurs devant l’aéroport. Un enfant aux yeux fiévreux reste associé à
ma première image de ce pays : les jambes inertes, il rampe avec deux fers
à repasser. Bakchich, bakchich, crient les petites filles en tendant la main. Je
ne dispose pas encore de birrs éthiopiens, et la charité apparaît soudain
comme une odieuse idée occidentale (33) ; les Européens endurcis savent,
dans le quotidien, qu’elle est le commencement des ennuis – « Mange ta main, garde l’autre pour demain. » « J’exècre la misère » (Une saison en
enfer).
Le douanier éthiopien qui défait ma valise pour une fouille
consciencieuse déplace indifféremment les quelques livres qui en tombent,
puis marque sa surprise et enfin son inquiétude de dégager encore d’autres
livres : les ouvrages qui traitent de Rimbaud le disputent au linge en place
et, certes, en poids ; une façon de voyager pour quelques amis. Les livres
viennent se confronter à l’épreuve de la réalité. Une malle de livres sur
Rimbaud revient, un siècle après, dans ce pays où il croyait « disparaître
(...) sans que la nouvelle en ressorte jamais 8 ». C’est aussi sa vie qui revient,
sous forme d’un fragment de bibliothèque détaché d’une plus grande à lui
consacrée, et dont il ne pouvait avoir la première idée. Retour d’un savoir
venu d’ailleurs, et qu’il a fui. Une malle de livres, une valise de mots. Des
caisses de matériel télévisé suivent, symboles de la communication
effrénée, au pays de son silence et de sa solitude. Lui voyageait sans rien –
les couverts en fer-blanc conservés au musée de Charleville ! Posséder rend
sédentaire. « Qui pourrait me faire du tort, à moi qui n’ai rien que mon
individu9 ? » L’anti-Rimbaud : Byron arrivant en Italie avec son argenterie
et ses meubles entassés dans cinq voitures ; Burton, célèbre traducteur des
Mille et Une Nuits et premier Européen à entrer à Harar, en 1854 (l’année
de la naissance de Rimbaud), déguisé en marchand arabe, accompagné par
une caravane de chameaux portant sa bibliothèque. Le soldat me laisse
passer, d’un air dégoûté.
La misère, encore. Pour penser à Rimbaud, il faut écarter les enfants.
(Burroughs l’apocalyptique, arrivant à Pasto, en Colombie, où sévit la lèpre,
rencontre un garçon de quatorze ans « au corps bouffi comme un melon
pourri » : le même, ici.) La littérature apparaît brusquement comme le luxe
des pays où l’on mange à sa faim. « Pourquoi un monde moderne, si de
pareils poisons s’inventent10 ! »
Notes
1. Les Douaniers.
2. Enfance IV, Illuminations.
3. Le Bateau ivre.
4. Départ, Illuminations.
5. Ibid.
6. À G. Izambard, 2 novembre 1870.
7. Parade, Illuminations.
8. Harar, 6 mai 1883.
9. Aden, 15 avril 1882.
10. L’Impossible, Une saison en enfer.
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