Sous haute surveillance
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Sous haute surveillance
de Ann MAJOR
Des flots de rock’n roll se déversaient par les fenêtres de la propriété, derrière les hauts murs blancs. A les entendre rire et jacasser, les gosses de riches invités chez les Calderon étaient en train de passer la plus belle soirée de leur existence. Et c’était peut-être le cas. A franchement parler, Rafe Steele, lui, était si fatigué et si morose qu’il se souciait comme d’une guigne de connaître la vérité sur cette question… Les pilules qu’il avait prises n’agissaient plus, et la douleur, autour des neuf points de suture qu’on lui avait faits au milieu du dos
— là où une fille à cheveux verts l’avait mordu la veille —, s’était réveillée. On était samedi soir. Il était rentré le matin même à Houston, épuisé, usé
jusqu’à la corde. Ce qu’il lui aurait fallu, c’était du repos. Pour cette première soirée dans sa ville natale, après un marathon de six mois à Los Angeles, où il avait assuré jour et nuit la protection rapprochée de Jojo Nutcracker — un chanteur de hard rock passablement remuant —, il aurait préféré un rendez-vous avec une fille pas trop farouche, une partie de poker entre copains ou même simplement rester à la maison, scotché sur le canapé, avec la télécommande d’une main et une bière de l’autre.
Tout, mais pas ça !
Oh, pas parce que River Oaks Boulevard, avec ses immenses maisons, ses immenses pelouses et ses immenses chênes au bord de ses immenses allées, ne lui valait rien au teint. Non, c’était qu’il s’ennuyait à périr. Et dire que la plupart des pauvres envient les riches qui ne peuvent vivre sans piscines grandes comme des océans ni sans parcs remplis de statues toutes nues et de fontaines prétentieuses !
A ce qu’on disait, l’intérieur de la propriété était encore plus fastueux que ses alentours. Des plafonds de sept mètres de haut, des fenêtres et des portes à
l’avenant. Des photos du grand escalier de marbre noir avaient paru dans tous les magazines. Et les maisons voisines étaient pareilles : moins conçues pour abriter les occupants que pour en imposer à ceux qui ne les occupaient pas. Les riches ne sont pas comme tout le monde, se disait Rafe. Il leur faut toujours plus. L’envers du décor, c’est qu’ils ont davantage de choses à cacher. C’est une race à part… et dont la nature pourrait se passer plus facilement que de n’importe quelle autre espèce animale. Au fond, qui a besoin d’eux, de n’importe lequel d’entre eux, notamment de ce voyou de Calderon ?
Personne !
« Sauf les gardes du corps, crétin ! lui souffla une petite voix. Sauf les types comme toi, précisément, qui gagnent leur vie en protégeant des types comme eux. Alors, ne te crois pas meilleur qu’eux, s’il te plaît ! Est-ce que la puce trouve à redire aux mœurs du chacal sur le dos duquel elle campe et qui la nourrit ? »
Pour penser à autre chose, Rafe alluma une cigarette. La flamme de son Zippo éclaira un bref instant son visage — un visage que la plupart des femmes trouvaient séduisant. Il avala goulûment la fumée et suivit d’un œil paresseux les volutes bleues qui s’élevèrent dans l’air tiède.
Bon sang ! Il y avait au moins une douzaine de flics en civil pour garder toutes les entrées et toutes les sorties. Alors que diable faisait-il ici, à rôder dans l’ombre comme un traître de mélodrame ?
La réponse était simple : il était là parce que Manuel, son patron, lui avait dit : « C’est ça où je te flanque à la porte ! »
Lorsque le téléphone avait sonné, quelques heures plus tôt, Rafe et Manuel buvaient à la même bouteille de Jack Daniel’s qu’ils se passaient et se repassaient par-dessus le bureau, en discutant de l’affaire Nutcracker de la manière qu’il convient entre gens de métier… en hurlant à tue-tête. Manuel était en train de vociférer que tous les Jojo de la terre ont droit à
autant de protection qu’ils peuvent s’en payer, que c’était le travail de son agence de la leur fournir et que c’était grâce à cela que des types comme Rafe, dont personne ne voudrait ailleurs, ne mouraient pas de faim. Rafe s’était défendu en mettant Manuel au défi de trouver quelqu’un d’assez bête pour passer six mois de plus dans l’ombre d’un énergumène comme ce Jojo, et il avait affirmé haut et clair qu’il ne retournerait pas à Los Angeles pour un empire, que la mesure était pleine depuis longtemps, et que la goutte d’eau qui avait fait déborder le vase, c’était quand une des fans du Jojo en question lui avait arraché un morceau de viande sous l’omoplate à coups de crocs. Tout ça parce qu’il venait de lui expliquer qu’on affichait déjà complet dans le lit de la vedette pour ce soir-là, et la priait poliment de tenter sa chance une autre fois. Rafe avait même relevé son T-shirt afin que Manuel puisse admirer, à
défaut de la blessure, le pansement. Mais l’autre s’était surtout intéressé au dragon tatoué sur le biceps gauche de Rafe et avait demandé d’où cela sortait.
— Singapour, avait expliqué Rafe. Lorsque j’étais dans la marine. A cette époque, j’adorais l’art chinois.
— Alors, tu devrais aimer Jojo, esthète comme tu l’es, avait ironisé Manuel. Lui aussi, c’est un artiste, dans son genre…
C’est alors que Calderon avait téléphoné. Il donnait une soirée monstre pour les vingt ans de la fille de son énième épouse.
— J’ai déjà des hommes mais il m’en faut un de plus, quelqu’un que personne ne connaît et qui s’occupera juste de veiller sur Cathy.
— Pas de problème, monsieur Calderon, avait dit Manuel.
— Si, justement, il y a un problème. C’est Cathy. Jusque-là, elle a semé tous les gardes du corps que j’ai essayé d’embaucher pour elle. Il me faut quelqu’un qui ait l’expérience de ce genre de clients récalcitrants qu’il faut protéger malgré
eux. C’est pourquoi je m’adresse à vous. Cathy ne voudra jamais d’un type qui aura l’air d’avoir avalé un manche à balai, avec un costume trois-pièces et les cheveux en brosse et qui lui dira toutes les cinq minutes : « Mademoiselle, ne faites pas ci, mademoiselle, ne faites pas ça ! »
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