Sous haute surveillance
— Il faut être la dernière des…
— Il faut être la dernière des folles pour dédaigner un baron français et se laisser enlever par quelqu’un d’aussi vulgaire, d’aussi affreusement banal que ce… garde du corps.
— Rafe n’a rien de vulgaire. Et il est si peu banal qu’il est le père de Sadie.
— Il a un tatouage. Et une boucle d’oreille.
— C’est fini ce temps-là.
— Tu nous as ruinés. Socialement. Financièrement. A cause de toi, nous sommes la risée de…
— Ton mari voulait me forcer à épouser Forcheville. Il aurait tué Rafe si nous ne nous étions pas enfuis à temps.
Cela, Chris Calderon n’avait pas voulu le croire. Pour elle, au-dessus d’un certain nombre de millions de dollars, on était forcément un saint homme.
— Ne parle pas comme cela de ton beau-père, avait-elle dit. C’est un vrai père pour toi. Il n’a toujours eu qu’une chose à cœur : sauver ton honneur. Au Mexique, une femme n’a qu’un trésor : sa réputation. Si elle la perd, c’est toute sa famille qui est déshonorée. Et elle n’obtiendra jamais le pardon. Elle est perdue sans possibilité de rachat.
— Oui mais, ici, ce n’est pas le Mexique. Et puisqu’on parle d’honneur, je suis d’avis que le chantage n’est pas honorable. Essaie plutôt de te réjouir pour moi, mère.
— Me réjouir ? Alors que tous les journaux à scandales de par le monde font leurs choux gras d’articles à propos de ma fille qui a fugué avec un épouvantable voyou ?
— Il s’appelle Rafe et il n’est pas ce que tu dis.
— Je maudirai son nom jusqu’à mon dernier souffle. Il n’en a jamais voulu qu’à une chose : ton argent.
— Au revoir, mère. Peut-être un jour comprendras-tu…
Mais sa mère avait déjà raccroché.
Rafe avait montré à Cathy sa version de l’affaire, telle que certains journaux l’avaient imprimée.
— Pour te protéger ainsi que les enfants, avait dit Rafe. Le meilleur moyen étant de claironner partout la vérité.
Il avait raconté à un journaliste de San Antonio toute l’histoire, depuis le soir où il avait été embauché pour protéger Cathy jusqu’au matin où il avait failli périr par la main d’un certain capitaine Guillén, en passant par le jour où
Calderon l’avait fait battre comme plâtre par ses sbires. Sans rien ajouter ni rien omettre.
Puis Rafe avait montré à Cathy les articles qui commençaient à paraître dans la presse financière sur la déconfiture prévisible de l’empire Calderon, les Forcheville réclamant le remboursement immédiat de prêts énormes. Rafe avait aussi dit à Cathy qu’il était peu probable que son beau-père songe à les pourchasser, avec tous les autres chats qu’il avait à fouetter. Calderon était parti en Europe chercher l’appui d’autres banquiers, un appui qu’il n’obtiendrait sûrement pas, à présent que la vérité commençait à se savoir. Tant de choses étaient arrivées. En si peu de temps. Cathy ferma les yeux et poussa un profond soupir. Peut-être était-il encore trop tôt pour espérer le pardon de Rafe. Mais elle avait tant besoin qu’il pardonne. Triste à mourir, elle rouvrit les yeux.
Rafe était toujours assis sur le bord du lit, l’air amer et distant. Ou, sinon distant, sur ses gardes. Il était toujours ainsi avec elle depuis qu’ils étaient arrivés. Sauf la nuit, quand elle se réveillait avec des cris de frayeur, haletante, baignée de sueurs froides et qu’il se précipitait pour la rassurer. Là seulement, il donnait l’impression d’éprouver, lui aussi, des élans vers elle et de ne demander, au fond, qu’à pouvoir y céder. Mais il se refrénait. Pourquoi ? Elle ne le savait que trop.
Se penchant, elle l’embrassa sur les lèvres.
Il se crispa. Pourtant, il attendit un bref instant avant de se reculer, comme si ce contact lui semblait aussi délicieux qu’à elle. Un peu étourdie, elle s’alanguit dans ses bras, mais lorsqu’elle entrouvrit les lèvres pour un échange plus charnel, il s’écarta.
— Cathy, ne fais pas ça, dit-il d’une voix enrouée par l’émotion.
— Je t’en prie, laisse-moi juste…
Elle s’agrippa à sa nuque, glissant les doigts dans ses cheveux et, dans une impulsion, l’embrassa dans le cou.
— Non, murmura-t-il douloureusement en la repoussant.
— Qu’attends-tu de moi, Rafe ? demanda-t-elle d’une voix étranglée. Tu me gardes chez toi, tu viens à moi la nuit quand j’ai peur et…
— A chaque jour suffit sa peine, Cathy.
Il avait dit cela avec une telle froideur qu’elle en fut désespérée.
— Toute la semaine, tu m’as tenue à distance. Je… oh, Rafe, c’est l’enfer pour moi.
— Pour moi aussi. Mais ce n’est pas moi qui l’ai voulu.
— Je t’ai dit et redit que je…
Il se leva. Son souffle était laborieux, son visage travaillé par des émotions fortes et contradictoires.
— Je n’arrive pas à oublier le coup de crosse en pleine figure qui m’a réveillé, ni qu’en arrivant dans la cuisine je t’ai trouvée dans les bras de Forcheville, sa jolie bague au doigt. Je suis sûr que tu l’as toujours.
— Non, je la lui ai renvoyée par la poste.
Il se refusait à la regarder.
— Rafe…
— J’en ai assez de tes mensonges. Tu ne pourras jamais te justifier de tout ce que tu as fait.
Cathy ravala péniblement sa salive.
— Je voudrais juste que tu m’aimes…
— Ça n’est pas aussi simple.
— Je ne supporte pas l’idée qu’il n’y a que Sadie qui t’intéresse, que tu donnerais n’importe quoi pour que je disparaisse de ta vie.
— C’est ce que tu crois ?
Il lui lança un regard moqueur.
— Comme je l’ai dit : ça n’est pas aussi simple, conclut-il. La lumière diffuse de la lampe soulignait l’austère beauté de son visage. Ah, il ne pouvait pas se douter à quel point il la bouleversait, de quel amour, de quel désir elle brûlait pour lui. Mais comment le convaincre que jamais elle ne lui avait voulu de mal ?
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