Sous haute surveillance
Manuel avait dévisagé Rafe avec un sourire de fin matois.
— A la place du costume trois-pièces et des cheveux en brosse, monsieur Calderon, que diriez-vous d’un tatoué, avec une boucle d’oreille et une queuede-cheval ?
Silence éloquent à l’autre bout du fil.
— L’homme auquel je pense est un ours mal léché, avait continué Manuel, mais après avoir été pendant six mois le garde du corps d’un chanteur de hard rock complètement, hum ! imprévisible, il devrait être capable de veiller sur une jeune dame un peu espiègle, non ?
Rafe s’était levé sans mot dire, avait pris son blouson de cuir noir couvert de fermetures Eclair clinquantes et s’en était allé vers la sortie. C’est alors que Manuel avait prononcé les mots magiques : « Steele, c’est ça où je te flanque à la porte ! »
Et voilà comment Rafe s’était retrouvé au pied de ce mur à fumer cigarette sur cigarette en rongeant son frein.
Pour l’heure, il n’avait pas encore aperçu ne fût-ce que l’ombre de la précieuse créature qu’il était chargé de protéger. Mais il savait à quoi elle ressemblait. C’était une gosse de riche comme il y en a tant — grande, mince, bronzée, avec des yeux clairs et beaucoup de cheveux blonds. En somme, une bouche inutile. Sans doute capable de dépenser un million de dollars, mais pas de dire quelque chose qui vaille la peine d’être répété, ni faire quoi que ce soit de mémorable ou digne d’éloge. Une de ces snobs qui sont de toutes les fêtes et dont il est question au moins une fois par semaine dans les potins mondains. Rafe jeta son mégot et, comme il n’y avait rien de mieux à faire, ralluma une cigarette.
Et alors…
Il la vit.
Là où la dernière branche d’un chêne dépassait du mur d’enceinte. D’abord, il crut que c’était un rayon de lune. Ce qui ne l’empêcha pas de jeter précipitamment sa cigarette à peine entamée et d’empoigner ses jumelles. Puis, comme des étoiles filantes, une paire d’escarpins dorés volèrent pardessus le mur. Ensuite, parut un pied blanc avec des ongles écarlates. La jambe qui émergea fit vite oublier les grâces du pied car elle était superbe, avec sa fine cheville et son mollet au galbe parfait.
L’instant d’après, la fille se matérialisa tout entière au sommet de l’arbre. Elle portait une robe blanche, courte et généreusement décolletée, qui ne laissait pas grand-chose à l’imagination. Grande, mince. Elle avait des cheveux blonds qui surgissaient, comme deux coulées d’or en fusion, de deux barrettes en diamants. D’autres diamants étincelaient autour de son cou. Avec cela, elle avait aussi de hautes pommettes et une bouche exquise qui semblait appeler les baisers.
Rafe cessa de respirer en reconnaissant soudain la fille Calderon. Eh bien… Le moins qu’on pouvait en dire, c’était que les photos qu’il avait vues d’elle ne lui rendaient pas justice. Elle y ressemblait à une poupée Barbie…
en plus froid. Alors que là… là, elle donnait d’emblée une impression de débordante vitalité et de joie de vivre inextinguible. Une jeune dame un peu espiègle, avait dit Manuel ! Tu parles ! C’était un feu follet, cette fille, une de ces personnalités de vif-argent autour desquelles l’air doit grésiller comme aux environs d’une ligne à haute tension.
A califourchon sur le sommet du mur, elle se pencha pour aider quelqu’un qui se trouvait encore dans le parc. C’était un homme en smoking, qui passa une jambe incertaine juste devant elle et se hissa à son tour sur la crête du mur. Arrivé là, il vacilla. Elle essaya bien de le retenir mais il tomba quand même, vers l’extérieur, se recevant sans trop de mal dans un parterre de fleurs. Agile comme un chat, Cathy sauta à bas du mur. Mais lorsqu’elle vint pour aider l’homme à se relever, il commença à l’embrasser, lui chatouiller les côtes et chercha à lui toucher les seins. Elle se libéra et s’en fut d’un pas vif dans l’allée. Il courut après elle d’une foulée titubante. Comme elle était pieds nus, il lui fut facile de la rattraper. Il la saisit alors par la taille, la plaqua contre le mur et se mit à lui dévorer la bouche. Elle se défendit des pieds et des mains mais l’homme se contenta de rire. Puis, il la fit tomber et s’abattit lourdement sur elle. Le collier de diamants se brisa.
Cette fois, Rafe en avait assez vu. Il s’élança. Une seconde plus tard, il saisissait le gredin par le col et le relevait de force. Mais, en même temps, il avait eu le malheur de marcher sur les pieds nus de la fille. Elle cria et lui donna un violent coup de talon dans le genou. Surpris, Rafe perdit l’équilibre. Il la regarda pour s’assurer qu’elle ne s’apprêtait pas à lui porter un autre mauvais coup. L’ivrogne en profita pour lui assener son poing sur la figure. Rafe vit tout noir pendant une fraction de seconde. Lorsque la lumière revint, la fille avait sorti de son sac une espèce d’aérosol blanc et rouge avec lequel elle l’aspergea maladroitement. Il se retrouva avec de l’acide plein les yeux, le nez, la bouche.
Là, il n’y voyait plus rien, et en plus il ne pouvait plus respirer. Le type en smoking lui donna un autre coup de poing, en plein sur la tempe. Il bascula en arrière. Sa tête buta contre quelque chose de dur. Et il perdit connaissance…
Lorsqu’il revint à lui, une minute ou deux plus tard, sa tête douloureuse nichait entre deux cuisses à demi couvertes de soie blanche. Des doigts délicats caressaient ses joues.
Les paupières entrouvertes, il regarda le beau visage qui avait l’air d’attendre anxieusement son réveil.
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