Sous haute surveillance
— Là, là, murmura Pita en caressant…
— Là, là, murmura Pita en caressant les cheveux de Cathy. Tu m’as dit toimême que tu l’aimais.
— Je t’ai dit ce que j’avais envie de croire.
— Et dans tous les journaux, il y a…
— Il y a les balivernes que colportent ma mère et mon beau-père. Et ce n’est pas parce que Maurice ne me plaît pas ou qu’il n’est pas gentil.
— Alors, quoi ?
— Je voudrais l’aimer de tout mon être, follement, désespérément…
Exactement comme j’ai aimé Rafe.
Pita désigna d’un mouvement de menton un coin de la pièce.
— As-tu vu ce que ta petite fille a fait ?
Cathy tourna son regard dans la direction indiquée par sa vieille nourrice. Ce qu’elle vit lui fit écarquiller les yeux. Ce n’était qu’un banal petit banc recouvert d’un chiffon blanc qui, d’après le liséré de dentelle, était sans doute un vieux jupon. Il y avait des choses disposées dessus, qu’on distinguait mal dans la pénombre.
— C’est en l’honneur de Rafe, dit Pita. Ah, notre petite chérie s’en est donné, du mal, pour que ce soit beau. Je ne t’en ai pas parlé avant parce que…
Cathy, éberluée, se rapprocha. De chaque côté de ce qu’il fallait bien appeler un autel trônait un crâne en plastique fluorescent. Au milieu, aussi fièrement exposé que s’il s’agissait de la plus précieuse des icônes : un banal cadre en métal argenté. Dans ce cadre : une photo de Rafe sur sa moto !
Oh, Sadie, Sadie !
La photo — la seule de Rafe que Cathy ait réussi à préserver, car Calderon avait trouvé les autres et les avait détruites — était censée se trouver sous clé
dans le double fond de sa boîte à bijoux. Et Sadie était censée ignorer son existence.
Ainsi donc, la petite diablesse, qui furetait sans cesse dans les affaires de sa mère — quoi qu’elle mît beaucoup d’ardeur à le nier —, était tombée sur la photo et l’avait volée.
Cathy, bien sûr, ne songea pas une seule seconde à reprocher à sa petite fille un larcin qui avait un aussi poignant mobile.
La pauvre petite chérie manquait d’un papa.
— Oh, Pita, soupira Cathy en se laissant tomber sur la chaise la plus proche. Il faut décidément que je me marie. Et le plus tôt sera le mieux. Sadie a tellement besoin d’un père. Je sais que, pour l’instant, elle ne raffole pas de Maurice, mais ça viendra.
— Comment apprendrait-elle à aimer quelqu’un que sa mère elle-même…
— Oh, ma bonne Pita, pourquoi le monde n’est-il pas aussi simple que le croient toutes les paysannes superstitieuses qui se pressent ici le jour des Morts
!… Si tu pouvais concocter un philtre qu’il me suffirait de boire pour tomber aussitôt éperdument amoureuse du baron de Forcheville !
— Je peux toujours essayer, suggéra la nourrice.
Cathy sourit tristement.
— Allons, Pita, tu sais bien que je n’y crois pas…
— Mais, moi, j’y crois, persista doucement la bonne vieille. Et ce n’est pas pour rien que je suis la fille de la grande Lupe Sanchez. Il y a un philtre d’amour dans le cahier de ma mère. Si je le prépare, en feras-tu boire à ton baron ?
Cathy était persuadée que ces histoires de philtres magiques étaient ridicules et que tout ce qu’on risquait d’attraper à les boire, c’étaient des migraines et des brûlures d’estomac — mais elle voulait faire plaisir à Pita.
— Oui, bien sûr, dit-elle.
De fait, les yeux de Pita pétillèrent de joie.
— Alors, reviens ici avec lui la semaine prochaine, sous un prétexte quelconque… Disons, le jour des Morts. Je veux que Lupe soit là pour voir ça !
Je vais enfin pouvoir lui montrer de quoi je suis capable. Et à toi aussi, ma petite douteuse. Je vais te préparer un de ces breuvages qui mettent l’univers sens dessus dessous.
Une fois de plus, sous leurs pieds, le sol trembla.
— Encore un bébé tremblement de terre, marmonna Pita qui partait vers la cuisine, le cahier de Lupe serré contre son ample poitrine.
— Pita, rappela timidement Cathy. Je n’en demande pas tant. Tout ce que je veux, c’est être amoureuse.
— Et moi, proclama sentencieusement Pita, je te jure, sur la mémoire de mon auguste mère — la plus habile sorcière, mais aussi la plus arrogante, la plus prétentieuse, la plus vaniteuse femme qui fût jamais —, je te jure que tu tomberas amoureuse. Follement, sans retour. Et que ce sera encore plus beau que la première fois.
La photo de Lupe Sanchez se mit à trembler. Son autel vacilla dangereusement.
Cathy poussa un cri, mais Pita, en souriant, dit :
— Pas de panique, ce n’est rien qu’un bébé tremblement de terre, un de plus.
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