Sous haute surveillance
— Pita ? appela Cathy d’une voix mal assurée.
Elle était encore toute penaude d’avoir échoué une fois de plus à parler de Maurice avec Sadie.
— Por aqui, mi vida. En la cocina, répondit chaleureusement Pita depuis la cuisine.
Cathy hésita sur le pas de la porte, son regard scrutant l’ombre épaisse. Comme une lame argentée, un rayon de lune filtrait par une brèche dans l’un des murs de torchis et illuminait sinistrement un empilement de boîtes drapé dans du tissu blanc et qui formait une sorte d’autel.
Une ampoule nue pendait du plafond. Cathy l’alluma. Dans la lumière jaunâtre, elle vit que le sol de terre battue avait été balayé avec soin, les rares meubles époussetés. Le crucifix, la statuette de la Vierge, celle de saint Jacques, brillaient. Une boîte à couture était ouverte sur la table. Des morceaux de tissu noir s’empilaient sur l’antique machine à coudre. Une paire de ciseaux d’enfant à bout rond voisinait avec de vrais outils de couturière. Le tabouret de Sadie était placé contre la chaise de Pita.
Un jour, Cathy avait demandé à Pita comment elle s’y prenait pour coudre, cuisiner et vaquer à toutes ses autres occupations sans jamais perdre patience, avec Sadie sans cesse dans ses jambes.
— C’est de t’avoir élevée, avait répondu la vieille Mexicaine. La maison de Pita pouvait bien être humble, et même décrépite, Cathy s’y sentait mieux que dans n’importe lequel des châteaux où elle avait habité. Et le statut dont jouissait Pita dans le village en tant que fille de la légendaire Lupe valait celui d’une reine. La maison de Lupe était toujours un lieu de pèlerinage pour les Indiens des pueblos environnants, qui n’y venaient jamais sans rendre en passant de respectueux hommages à Pita.
Lorsque Pita avait refusé d’emménager dans le joli appartement que Cathy avait fait bâtir pour elle près de sa propre maison, Cathy s’en était presque réjouie. Car, au fond, elle adorait cette misérable masure, qui avait été son seul vrai havre contre les tempêtes de l’existence.
Cathy observa l’autel que Pita était en train de monter. A côté d’une photo représentant une Lupe au masque plus austère que jamais, reposait le fameux cahier où la vieille sorcière avait consigné tout son savoir occulte. De part et d’autre du cahier, ouvert à la page de garde, et sur laquelle Lupe avait inscrit en quelques mots le résumé de sa sagesse : « Rien n’est impossible à celui qui voit dans les ténèbres et que la lumière n’aveugle pas », se dressaient des bougies blanches et deux vases noirs, destinés à recevoir des bouquets de marguerites dorées. Le tout était entouré d’une guirlande de petits crânes en sucre blanc, qui contemplaient Cathy de leurs orbites vides et lui souriaient affreusement de leurs dents sans lèvres.
Cathy feuilleta le cahier jusqu’à la dernière page. Le papier jauni avait bu l’encre à moitié. Cathy dut plisser les yeux pour déchiffrer la pâle écriture. Cela ressemblait à une recette de cuisine.
Lorsqu’elle se pencha et lut le titre, elle se mit à trembler. Secouée d’un frisson terrible, elle ôta sa main comme si elle s’était brûlée. Ce n’était pas du tout une recette de cuisine.
C’était la recette d’un philtre magique.
Un philtre d’amour.
Instinctivement, Cathy porta la main à son pendentif. Son cœur se mit à battre la chamade.
Elle pensa à Maurice, et l’avenir qui s’étendait devant elle lui parut terne, ennuyeux, interminable.
Si seulement…
Pourquoi fallait-il qu’elle se souvienne, justement ce soir, d’une folle équipée à moto, dans la nuit, ses bras enroulés autour de la taille d’un homme bouleversant, sa robe blanche retroussée comme la corolle d’un lis, l’air tiède caressant ses cuisses dénudées.
Pendant un long moment, elle resta figée, ses entrailles martyrisées par le plus cruel manque qu’elle ait jamais éprouvé. Et, songeant à son avenir de princesse de conte de fées, rempli de palais merveilleux, de jolies robes, de carrosses et de bals, mais vide de passion, de désir, d’aventure et, par-dessus tout, vide d’amour, elle fut littéralement prise de panique. Les mots sur le cahier se brouillèrent devant ses yeux. Elle se contraignit à
lâcher le pendentif et resta là, raide comme un soldat au garde-à-vous. A quoi bon ces rêves d’amour ? Elle en avait nourri autrefois et que lui avaient-ils rapporté, à part le plus sanglant crève-cœur ? Sans doute valait-il mieux ne pas aimer aussi profondément. Car alors, étaient moins profondes aussi les blessures d’amour. Et elle se prit à penser que l’affection de Maurice, toute tiède qu’elle soit, n’était peut-être pas à dédaigner. Qui sait si ce ne serait pas une source de force… alors que la passion de Rafe, avec toute son incandescence, n’avait réussi à être qu’une source de désolation. De plus, elle n’allait quand même pas bâtir des espoirs sur les recettes d’une méchante vieille Mexicaine assez maligne pour faire accroire à des paysans ignorants qu’elle avait des dons de sorcière !
A la seconde même où elle pensait cela, le sol se mit à trembler sous ses pieds. Apeurée, se sentant coupable, elle se tourna vers la photo de Lupe sur l’autel. La vieille Indienne ne semblait pas plus sévère qu’à l’ordinaire, avec ses cheveux noirs partagés par le milieu, ses traits de granite et ses hautes pommettes. Mais ses yeux d’un noir intense paraissaient soudain vivants et brûlants de colère.
« Mon Dieu, songea Cathy, suis-je en train de devenir folle ? Est-ce mon mariage tout proche qui me mine les nerfs ? »
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