Sous la Colline

David Calvo · Chapitre 2 sur 2 · partie 10/11

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Sous la Colline

Chapitre 1

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 11 parties.

— Qui a répondu ?

— C’est simplement une boîte de messagerie. On enregistre quelque chose et tous ceux et celles qui ont leur téléphone branché peuvent consulter le message. C’est comme ça qu’on fait circuler les rumeurs. La plupart le font très souvent. Moi je le fais matin, midi et début de soirée.

— Mais qui maintient le standard ? Personne n’a eu l’idée de suivre les lignes de téléphone pour voir où elles menaient ?

Mame Nakache et Flo se regardent.

— On s’est jamais posé la question, tu sais, c’est comme ça depuis toujours. Il y a des choses qu’on ne cherche pas à comprendre.

Le long du couloir, passer la boulangerie fermée. Passer la figure du Modulor. Flo s’y arrête un instant. Quelqu’un a barré l’entrejambe du dessin d’un long trait de rouge à lèvre. Colline glousse, Loulou rougit.

— Tsss… dit Flo.

Une troupe de pingouins zone dans le jardin d’hiver, pique-niquant de poissons crus. Il y a déjà des pancartes sur les vitres peintes en blanc de la boutique de Fibou, annonçant la permanence des Amis du Corbu. Une photo du maire trône en bonne place. Colline en a froid dans le dos.

Une araignée traverse devant le groupe.

— Ça devient une ménagerie ici, dit Babette, rauque.

Tout du long de la promenade dans la galerie commerciale, des pingouins, des pingouins partout – la plupart mangent des chichis frégis. L’extérieur est illisible, la nuit tombe en lignes de craie effacées par le vent. L’ambiance est électrique, des mouches volent dans le halo des lampadaires, il fait très chaud. La plupart des bureaux sont allumés, on entend du gros son en provenance du club de gym. Olivia Newton-John.

L’arbre à palabres est plein à craquer, ses branches ploient sous les mots. Les canards, Colline et Flo se postent tout autour. Babette reste en retrait, elle se roule un nouveau joint tout en regardant les affiches fluo du club de gym.

— Au boulot, dit Colline.

Tout le monde s’y met. Une heure depuis l’appel sur Radio Corbu, Flo pense que c’est suffisant – elle a refusé d’aller voir si quelqu’un allait accrocher quelque chose, Radio Corbu aime préserver l’anonymat de ses informateurs. Colline lui avait fait remarquer qu’elle avait laissé le message sur le standard avec sa propre voix, ce à quoi Flo avait répondu :

— Et tu crois que ce bruit horrible à l’autre bout du fil, c’est quoi ?

— Un filtre ?

— Voui.

— Poï Poï Poï…

Méticuleusement, éplucher tous les billets de l’arbre un par un, les tourner sur leurs petits fils, explorer la détresse, les espoirs, les pensées de plusieurs dizaines d’âmes de passage. Le fil de conscience de tout un monde, pendu là, fruits d’un jardin collectif.

“À l’âge où il vit apparaître son premier cheveu blanc.”

“(gribouillis inintelligible), Lila B. 1 an et 359 jours.”

“TOTO POKEMON”

“S’il te plaît, regarde autour de toi.”

“Qu’on me rende ceux que j’aime…”

(Recto) “RÊVE” (Verso) “LAISSE BÉTON”

“La vie c’est super – Jules”

“L’agriculture, une véritable passion”

— J’ai trouvé ! crie Fifi.

— Sans déconner ? dit Colline.

Fifi montre un petit carton rose, tout frais. D’une encre élégante se déploie une écriture tout en arabesques.

“L’appartement-témoin est sous la colline, placé par Le Corbu dans les débris de son œuvre.”

— Qui a écrit ça ? demande Colline, hallucinée.

— Ça peut être n’importe qui du réseau. On est plus nombreux qu’on ne le pense, on ne se connaît pas forcément. On se dit bonjour dans le hall, mais c’est tout.

— C’est fou, dit Colline, y croyant à moitié.

— C’est Radio Corbu.

— C’est où, la colline ?

— Il n’y a qu’une seule véritable colline ici, dit Gontran.

Demi-tour, en route vers les ascenseurs. Des architectes ivres morts déblatèrent sur les particularités du grès. Debout devant le restaurant, affairé sur son téléphone, Rodolphe Broll, en costard, qui alpague Colline à son passage.

— Hey, monsieur madame ! Qu’est-ce que tu fous là, toi ?

Il est visiblement surprise de la voir… si belle. Il la regarde de haut en bas, sidéré par les changements qui ont eu lieu en si peu de temps. Isolée, Colline n’a pas eu le loisir de se poser les questions, elle n’a aucun recul. Tous les matins, elle se voit dans le miroir, elle ne change pas. Elle est, c’est tout.

— C’est à toi qu’il faut demander ça. Les fouilles sont finies, non ?

— Je bosse pour Aion maintenant.

— Oooh…

Il bombe le torse.

— Yep, Vega a beaucoup apprécié mon travail et en a touché un mot à Sol, qui a personnellement tenu à m’impliquer dans ce magnifique projet.

— Qu’est-ce vous fabriquez là-haut exactement ? Vous fouillez dans les ordures des résidents pour en faire un commentaire métamoderne sur l’utopie ?

Il ricane.

— T’aimerais bien que je te montre, hein… Tu pourrais…

Il réfléchit.

— Voyons… Une petite pipe ?

Il éclate de rire.

Elle va lui en claquer une.

— Pas la peine, dit Loulou en lui prenant la main.

Elles attendent l’ascenseur. Flo scrute le petit bout de carton décroché, Babette écrase son joint par terre. Colline les observe, ils ont tous une forme animale à présent. Fixe. Canards, grand fennec pour Babette, deux grandes oreilles qui bougent au moindre son. Mais Flo, non. Flo est toujours Flo. Éternellement Flo. Colline se tourne vers Gontran, petite taupe en train de se faire des nœuds au cerveau.

— Alors ? interroge-t-elle.

— Alors, eh bien, la colline en question, c’est la colline juste devant le hall d’accueil. Construite avec les débris excavés des pilotis.

— Elle est creuse ?

Il hausse les épaules.

— Je n’en sais rien. Tout un tas de trucs bizarres ont poussé dessus, on s’est toujours demandé pourquoi. C’est pas impossible que quelque chose soit là-dessous.

— Comment on peut savoir ?

— Il faudrait faire des fouilles… À moins…

— À moins ?

— Qu’il n’y ait une entrée. Quelque part.

Tout le monde dans l’ascenseur. Fifi appuie sur RdC. La cabine commence à descendre.

— On va sûrement trouver quelque chose, dit Riri.

— Ça me paraît très improbable, dit Flo.

— Pourquoi ?

— Mais enfin, quelle idée d’enterrer un appartement…

— Il a bien mis un bateau dans le sol artificiel.

— Oui, mais…, dit Gontran.

Son regard myope se fige sur l’écran de l’ascenseur. Colline l’imite. Là, en petites lettres vertes digitales, au lieu de l’étage actuel, une phrase clignote.

Tu brûles.

— Bon sang, dit Colline.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demande Loulou.

Colline tend le doigt vers le petit écran.

Coucou.

L’ascenseur s’arrête brusquement.

Les lumières s’éteignent.

Flo étouffe un juron.

— C’est Otari ?

Oui.

— Qu’est-ce que tu veux ?

Juste te dire que je t’aime.

— Menteur.

Tu ne ferais pas / tout ça / si tu m’aimais / pas un peu.

— Qu’est-ce qui te fait croire que j’en ai après toi ? Tu n’es pas le centre du monde…

Je suis / le centre / et / la périphérie.

Colline entend les canards couiner derrière elle. L’obscurité devient confiture épaisse, inquiétante. Il pourrait en surgir n’importe quoi.

— Colline, j’ai peur, dit Fifi.

— Calmez-vous les gosses, ça va aller, dit Loulou.

— Remarquable, dit Gontran, impressionné par la technologie. Comment fait-il ça ?

Je peux tout.

Flo s’avance vers l’écran.

— Tu es Le Corbu ?

Silence. Rien ne s’affiche.

— Ou bien es-tu un esprit malade qui se prend pour le bâtiment ?

— Flo, dit Gontran, je ne sais pas si c’est une très bonne idée de le provoquer…

— Laissez-la faire, dit Colline.

— Moi, continue Flo, je pense que t’es rien qu’un pauvre type qui essaye de se rendre important, comme tous ces flans de la mairie. Tu nous casses les pieds, tu peux comprendre ça ? Va-t’en ! T’es chez nous ici !

Je SUIS ici !

La lumière revient.

L’ascenseur redémarre.

— Wowo, il a pas l’air content, dit Fifi

— Il va s’habituer.

 

Sous la colline Le hall d’accueil est une cage de faraday, électrique, buzzante de pingouins et de résidents partageant un apéro improvisé – pangolins, ratons laveurs, bulldogs, même un éléphant. Une affichette collée sur un présentoir semble être le centre de gravité de toute l’assemblée.

“La Main Fermée

Le Corbusier, 1887-1965

Galerie Aion

Entrée libre”

Colline ne reconnaît personne, spécialement sous forme animale – la vie ici a changé, brusquement, une population moribonde remplacée par une nouvelle, qui se fout bien de savoir qu’en ce moment même, les murs complotent. Elle jette un coup d’œil dans le box des gardiens, puis dans la petite pièce annexe qui leur sert de bureau : personne. Gontran se poste à l’entrée, juste sous la casquette. Dans le halo des gyrophares, un impressionnant cordon de police a verrouillé l’accès au bâtiment. Gontran relève le col de son polo, pointe une patte devant lui.

— Là. C’est cette colline.

La colline est une butte menant au terrain de pétanque. Une folle végétation y prolifère, d’imposants cactus, des plantes torturées regroupées en gangs, des arbres aux formes complexes tanguent dans le vent. Colline sait qu’il y a une ouverture, sur le côté, fermée par une grille qui ne semble donner nulle part.

— Oui, c’est un ancien passage sur les égouts, mais il est bouché depuis les années 70, on avait un problème d’écoulement des eaux. Je pensais qu’on pouvait peut-être trouver un moyen de prendre par le garage, mais il a été construit dans les années 60, alors je ne sais pas s’il pourrait être connecté à l’appartement.

Il paraît prendre la mesure de ce qu’il raconte.

— Ça semble tellement irréel tout ça…

— Radio Corbu, c’est pas si réel, non ?

— C’est vrai. On ne se pose pas la question de ces choses quand on vit avec elles au quotidien. Tout ici est rationnel. Même l’irrationnel.

Et de réaliser quelque chose.

Se retourne.

Les canards se sont assis sur le catafalque, cette grosse dalle blanche où l’on patiente en attendant ses rendez-vous. Ont commencé à y dessiner des formes aux crayons de couleur. Des grenouilles. Flo s’est assise avec elles, épuisée. Loulou s’est postée à un coin, triture son téléphone. Babette rejoint Colline, ses talons claquant sur le sol.

— Écoute cocotte, j’en ai un peu ma claque de vos salades, en plus je crois qu’il va y avoir un orage.

— Pars pas.

— Tu veux que je reste pour te tenir la jambe ? J’ai pas demandé à être impliquée dans tes histoires.

— Me lâche pas, Babette. J’ai besoin de toi.

Babette la toise, sous ses paupières lourdes de mauve.

— Pourquoi ?

Gontran est en train de faire le tour du catafalque, de plus en plus excité.

— Et qu’est-ce qu’il a le nabot ? dit la fennec. On dirait qu’il veut faire pipi.

La taupe gesticule :

— Ce catafalque, c’était le socle du bar-tabac, avant que celui-ci ne déménage dans le parc. Il stockait son matériel dessous.

— Dessous ?

— Sous la dalle, dit Flo.

Colline semble comprendre.

— Vous pensez que…

Il hoche la tête.

— Quoi ? dit Babette. Tu ne vas quand même pas soulever ce truc, il pèse mille tonnes…

— En fait, répond Gontran, en s’accroupissant, avec les bons outils, on devrait pouvoir y arriver.

— J’ai ça là-haut, dit Colline.

Elle fait l’aller-retour rapidement. Anxieuse de reprendre l’ascenseur, elle emprunte le monte-charge, plus petit habitacle planqué dans un recoin. Elle grimpe au premier et finit la route par l’escalier – safe, safe. Les couleurs, les sons, sont des souvenirs, un confort, une habitude. Elle gagne rapidement l’appartement, le salon de Flo, ses babioles, les plats sur la table, le fantôme d’une présence. Tiens, Choule a oublié son chapeau. Elle monte dans sa chambre, rassemble ses outils dans son sac. Un instant, elle se pose, là, dans le souffle du vent qui relève les rideaux. Une pause. Les lumières de la ville, le ciel, le bruit des mouettes. Elle se dit que plus jamais elle ne reverra ce sanctuaire. Ce plancher. Plus jamais elle ne se réveillera ici. Plus jamais, ces rêves, ces désirs, ces moments de perte dans les draps légers. Toutes les affaires volées, dérobées à son territoire, pour se construire une histoire à elle ici. Tant pis. C’est comme ça. Faut apprendre à lâcher, Colline.

Elle revient dans le hall, la police est entrée, pose des questions. Flo semble inquiète.

— Comment tu comptes t’y prendre, avec tous ces flics dans le coin ? Tu vas pas commencer à détruire un monument juste parce que tu crois pouvoir y trouver des tunnels ?

Colline interroge Gontran du regard.

— Elle a raison, dit la taupe, on ne peut pas courir le risque. Il faut qu’on attende.

Elle s’imagine en train de creuser la colline à la pioche, comme Indiana Jones supervisant les fouilles de Tanis.

— On n’a pas le temps d’attendre. Vous avez parlé d’égouts tout à l’heure, la colline est sur le chemin du collecteur, on pourrait tenter ?

Dans ses yeux s’allume une petite flamme.

— Oui.

Colline opine.

— OK. Flo, Babette, je vous confie les canards.

— On n’a pas besoin de nounous, dit Fifi.

— Pourquoi on vient pas avec toi ? dit Riri.

— Parce que j’ai besoin que vous gardiez un œil sur Quinlan et le gratin. Entre nos yeux sur le toit et les vôtres au troisième, on pourra anticiper les problèmes. OK ?

— D’accord, dit Riri.

— D’accord, dit Fifi.

— OK, dit Flo.

Elle la serre dans ses bras, et les canards viennent se greffer au câlin – Loulou en dernier, après avoir éteint son portable. Babette observe l’effusion de loin, une émotion illisible sur son visage, envie, dégoût.

Ils sortent dans le vent, silhouettes fugitives. Une nuée d’oiseaux danse dans le mistral, particules désintégrant le réel en pixels organiques. L’Unité tout entière semble enfermée dans un cocon tissé, fabrique intangible, sinistre, impénétrable. Comme protégée par un manteau de nuit, glitché par les éléments.

Gontran la guide dans le dénivelé de la pelouse, où il sait que se trouve un cubicule donnant sur la cuve de fioul. Gontran l’assure qu’il y existe un passage vers l’une des nombreuses bouches d’égouts du parc – des égouts spécialement construits pour l’Unité, à une époque où le réseau municipal n’arrivait pas jusqu’ici. Colline fracture la porte avec sa barre à mine – cette même barre qu’avait tenue Serge pour pénétrer chez Fibou – pendant que la taupe monte la garde, s’assurant qu’aucun flic ne vienne les déranger.

Béante, l’entrée de la cuve se dévoile dans une émanation désagréable.

— Allez, dit Colline, reprenant ses vieux réflexes.

Elle descend l’échelle, trouvant pied six mètres plus bas, juste avant l’accès à la cuve, un tunnel latéral qu’elle éclaire de sa lampe électrique. Le conduit est long, très long, bas de plafond. Gontran la suit. Elle s’est accroupie, elle avance, balayant les murs de sa torche. Elle entend Gontran ruminer dans son dos.

— Nous partons dans la bonne direction, mais vraiment, je ne sais pas ce que nous cherchons, une sorte de mur amovible ?

Un bruit gronde devant eux, qui se rapproche en bourrasque d’odeurs fétides.

— Attention !

Colline plaque la taupe contre la paroi. L’espace est trop petit, ils se tassent. Le tunnel vomit une troupe grouillante de rats, qui roule sur elle-même, se reforme et se régurgite. Elle semble se déplacer par mouvement centrifuge, se volatilise au coude.

— C’était quoi ça ?

— Les animaux perdent la boule, dit Colline.

— Il y a des ouvertures sur le système principal de la ville, sans doute que c’est le mistral.

— Ce que je sais, c’est qu’ils vont vers le bâtiment.

— Ils ont peut-être envie de voir l’expo…

Les rats enfuis, Colline reprend le chemin.

— Attendez, lui dit Gontran, en regardant la petite boussole que lui a donnée Colline avant de partir. On devrait être sous la colline là, et devant c’est le collecteur.

— Notre-Dame-des-Déchets.

— Oui.

— Le système de tout-à-l’égout du Corbu est complexe, mais… quoi ? Colline, ça va ?

Colline s’est figée. Ses yeux dans le vide.

Tu m’entends ?

Qu’est-ce que tu veux ?

Ne me déçois pas.

Je croyais que tu avais besoin de ton énergie pour tes petites affaires secrètes. Sors de ma tête.

Tu souhaites vraiment connaître la vérité ?

Je vais aller voir où tu es né. Puisque tu veux être mon mari, je veux savoir d’où tu viens.

Ne me résiste pas, Colline.

Je ne vais pas attendre que tu brises ma volonté.

Elle sent qu’il est parti, et quand elle bat des cils, à la lisière, là, elle voit sur le plafond, le signe : une araignée, comme une griffure. C’est vague, mais elle sait qu’il a été laissé là pour elle, un hameçon, une représentation des griffes du Gris. Elle tend les bras, nettoie la plaie dans la pierre, glisse ses doigts dans les rainures. Suit une ligne, qui, dépoussiérée, dévoile un carré. Une trappe. Colline utilise ses grattoirs pour entamer le mastic fragile, souple. Pousse dessus. La pierre se déloge avec un son de bouteille. Elle la fait glisser, libère un espace. Gontran siffle.

— Que le grand cric me croque.

— On n’a encore rien vu.

Colline se hisse dans la trappe. Dans un tout petit placard. Deux petites portes en bois, qu’elle ouvre. Une petite cuisine familière, celle que Charlotte Perriand a donnée aux femmes du Corbu. Colline sort de sous l’évier, accroupie, se retourne pour aider la taupe. Se relève, illumine le volume.

C’est une cellule studio du Corbu standard, un grand rectangle étroit, sans étage. Les ténèbres y forment une couverture épaisse, l’air vicié se disperse en effluves d’ammoniaque. Des crémaillères le long d’un mur. Quelques coussins éventrés par terre. Un porte manteau. L’ouverture vers une salle de bain. Une table en bois jonchée de dés à coudre. Des placards béants, remplis de feuilles vierges. Colline traverse le salon, vide, étagères vides, aucune trace de vie ici, aucun recoin. Tout est exposé. Une main ouverte, pourtant dérobée aux yeux du commun des mortels. Elle remonte les stores : derrière la fenêtre, une loggia pleine de gravats.

— Regardez, dit Gontran.

Là où Flo a placé un sofa supplémentaire, il y a un bureau en bois, avec une toute petite lampe et un tabouret. Des ciseaux. Un dessin découpé en dizaines de petits bouts, du papier épais, peut-être du bambou. Colline demande à Gontran de lui tenir la torche, commence à réordonner les morceaux.

— C’est incroyable, dit Gontran en regardant tout autour. Cet endroit a été construit en 49, il est parfaitement préservé. Quand on pense que Le Corbu lui-même y a fait sa vie pendant une semaine… Il s’est assis sur ce tabouret.

— Mmh…

Sueur au front de Colline. L’impression que quelque chose de très grave va advenir. Une pression qui grandit. Elle accélère la résolution du puzzle, ce n’est pas si difficile, les motifs se complètent bien – c’est une destruction rituelle, pas désordonnée. Une figure, des calculs, des coups de crayon de couleur… Un Modulor, un Modulor différent, plus fin, plus… un Modulor avec des seins. Une fois reconstitué, le dessin reste là, sur le bureau, émet une vibration, comme si la silhouette allait sortir de la page. Toute barrée, toute rayée, avec un gros stylo, griffonnée à la hâte pour la nier, elle, la mesure de la femme – alors, Gris, as-tu pensé qu’elle n’était pas à la hauteur de ton génie, ton mètre étalon pour mesurer la gloire de l’homme ?

— Il a découpé un Modulor ? dit Gontran en se penchant. Mais pourquoi ?

— Pour s’en débarrasser.

— Mais…

Elle attend, dans un moment précieux de cohérence, là, dans cette boîte sous des tonnes de déchets, ce dessin sous les yeux, ce dessin fin, dans un tourbillon de traits, ce visage dénué de toute expression, ovale où s’engouffre un désir. Elle comprend que cette femme, sur la page, c’est un bout du Gris. Un bout de son désir à lui, non pas tourné vers l’autre, mais vers lui – en lui. Un désir dont il a dû se défaire pour venir s’installer sur les terres du Mystère et faire prospérer sa vision d’une cité solaire.

— … Le Corbu a sacrifié un bout de lui pour faire vivre le Modulor ? Ici, avant de consacrer le lieu ?

— Oui.

Un bruit, dans le passe-plat. Métallique.

Gontran la regarde, terrifié. Colline lui reprend la torche, en trois enjambées, elle est devant l’ouverture. Hésite. Se lance.

Là.

Dedans.

Deux boucles.

(…)

\o/

<3 <3 <3

Le reste se déroule dans une extase. Elle tend les mains, attrape les serpents. À ses oreilles, elle sent ses trous s’ouvrir et se fermer, comme des petits orifices qui demandent la becquée. Ses mains qui se hissent tendrement, saisissant le lobe droit, passant la tige de bronze – larsen, la chair et l’antiquité – puis le poignet qui se brise, délicat, pour prendre l’autre boucle, refaire le geste, l’autre oreille. Respirer, baisser les bras. Sentir le poids. Équilibrée, Colline. Droite, ses poings fermés le long du corps, son dos, sa poitrine et ses petits seins sous l’étoffe. Sa cambrure. Elle se déchausse.

Gontran a regardé la scène

— Colline…

Les murs commencent à vibrer, un roulis derrière qui cristallise. Tout tremble.

— Colline ! hurle Gontran en la secouant.

Elle émerge de son blink, prend conscience du grondement.

— Qu’est-ce qui se passe ?

— Je ne sais pas ! J’ai peur !

Elle réalise soudain l’ampleur du désastre à venir.

— Il va briser l’appartement.

— Quoi ? Qui ?

— Il voulait que je voie ça. Qui il est. Comment il a été créé.

Comment ELLE a été créée. Mais elle voulait m’y enterrer.

Gontran cligne des yeux.

— Sol Otari est une femme ?

Un pan de mur tombe dans la cuisine, défoncé depuis le haut par une colonne de débris, qui s’infiltre dans l’appartement en cascade. Gontran fonce ouvrir la porte d’entrée. Un mur de déblais, qui se déverse à son tour dans le sas d’entrée.

— Aaah !

L’appartement rugit, tinte, semble pencher sur la droite, sur la gauche. La pression sur les parois affecte tout. Les vitres explosent, en constellations. La taupe s’agrippe à Colline, ses griffes sur sa peau.

— Faut déguerpir, Colline !

Colline le tire vers le centre de la pièce. Tout se recroqueville, les murs semblent se rapprocher, prêts à les écraser. Colline sent monter en elle une douleur. Elle lève sa main droite, ses lignes de vie sont remplies d’un gravier fin, rigides. Son destin, qui se calcifie, choisit une direction. Devient solide.

— Il faut passer à l’envers.

— L’envers ?

Alors que l’appartement est envahi par les débris, un pan de mur reste dégagé. Là, parfaite surface exposée, nette, précise. À ses oreilles, les boucles suggèrent une fréquence, une onde subtile qui fait vibrer. Elle l’anticipe avant de la sentir. L’effet est comparable à la proximité d’une énorme sono, les tympans grésillent. Gontran se prend la tête entre les mains, se plie en deux – comme s’il entendait lui aussi l’émission. Elle l’entend gémir. Dans son crâne, la pression atteint un seuil critique. Les débris ont pratiquement saturé l’espace, emportant tout sur leur passage. Implacables. Il ne reste que quelques secondes pour prendre une décision. Colline tend la paume vers le mur, elle sent sa main se crisper – comment Toufik avait-il fait ? Tu peux le faire, tu le sais, tu as les boucles, tu dois prendre confiance en toi ma grosse.

Du coin de l’œil, elle voit la taupe s’affaisser – un choix, vite – la sauver, risquer de perdre un temps précieux à aller la chercher – ou toucher, toucher, maintenant, et ouvrir un passage vers… toi ?

Les boucles hurlent une stridence.

 

Colline passe au travers.

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En chute, rapide, l’impact –

.

.

.

.

.

.

.

Nous tombons, voici ce que nous comprenons de tout cela : nous nous sommes posés au bord d’une falaise, pour en contempler la

profondeur, une balafre en travers.

Tomber si bas, tomber si loin en toi, mon amour.

Longer ta falaise, tes balafres. Approcher le sol.

Se renverser sur le dos, laisser –

Dans la vallée des larmes se déverse une mer de plumes.

Bat des cils.*

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EPOPTIA

 

Ὄλβιε γάμβρε, σοὶ μὲν δὴ γάμοσ, ὠς ἄραο

ἐκτετέλεστ᾽ ἔχεις δὲ πάρθενον, ἄν ἄραο

Heureux époux : tes noces sont terminées au gré de tes désirs ;

tu possèdes la jeune beauté que tu souhaitais.

SAPPHO

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Elles te retrouvent sur la dalle du catafalque, inanimée. Tu es apparue là comme par magie, personne ne regardait. Un moment, elles se parlaient inquiètes de la tournure des événements, de ces bruits à l’extérieur, des chants dans le bâtiment, et des éclairs dehors, qui déchirent le vent en lanières invisibles. C’est Loulou qui te voit en premier, elle se précipite pour t’étreindre, elle te croit morte. Mais tu n’es pas morte. Tu as traversé la mort, le froid de la pierre, pour retrouver ta chair. Et maintenant, tu sais.

Tu te souviens. Comment tu as abandonné Gontran à son sort, entre mes mains. Comment tu t’es détournée et tu l’as laissé crever. Tu vois, tu es pareille que les autres, finalement. Tu ne penses qu’à ta gueule. Mais tu as raison, tu as besoin de t’occuper un peu de toi après tout ce que tu as vécu. Ta mère qui te délaisse, ton genre qui implose. Mais tu n’en avais pas tant que ça des amies. Et regarde comment tu les traites. Au moindre pépin, tu te barres, tu les abandonnes. Dans quel monde vis-tu exactement ?

Tu te redresses, groggy. Tu portes les mains à tes oreilles, pour être sûre qu’elles sont bien réelles, ces boucles que tu as tant cherchées, mais oui, elles sont bien là, t’inquiète pas. Je les ai gardées pour toi, c’est pour ça que je ne les ai jamais exposées dans la galerie. Je voulais que tu les portes, mais je voulais que tu comprennes qui je suis avant cela. Je t’en ai dit assez pour te pousser, toi, la curieuse, toi, la voleuse. La vérité, c’est bien la coupe la plus sacrée qui soit.

Loulou te serres fort fort fort, elle a encore pleuré, tout son rimmel noir lui creuse les orbites. Les flics ont encerclé la zone, c’est un glissement de terrain, ils disent, à cause du mistral. Mais on a vu des éclairs dans le ciel, des gouttes d’eau timides apparaissent, inondant les travées. Voilà ce que j’attendais. Il va me suffire d’un dernier petit coup de pouce pour que tout déborde.

Un ruisseau qui déborde.

Comme toi, Colline.

*

Flo écarte les cheveux sales du front de Colline.

— Colline, tout va bien ma belle ?

— Je… Qu’est-ce qui m’est arrivé ?

— Un gros foutoir, dit Babette.

— On a vu la colline s’écrouler, dit Riri.

— On regardait dehors, dit Fifi, et puis Loulou s’est retournée, et elle t’a vue sur la grosse pierre…

Loulou regarde Colline, comme si quelque chose avait changé en elle, une nouvelle aura… Ses boucles.

Elle lève les mains vers elles.

Colline recule.

— Non. Attends, dit Colline.

Elle le prend mal.

— Elles sont belles.

Flo semble comprendre.

— Ce sont les…

— Les boucles de Gyptis, oui.

— Alors tu vas devenir Gyptis ?

Colline ne sait pas quoi répondre. Elle essaye de se souvenir de ce qui s’est passé avant le black-out, une forme de téléportation peut-être : l’écrasement, la terreur. La main ouverte, tendue. Gontran qui hurle.

Et puis… et puis…

Rien.

Un néant.

— Et Gontran, dit Flo. Colline, où est Gontran ?

— Il était derrière moi. Il a…

— Gontran était là-dessous ?

— Je n’ai pas pu… Il…

Les yeux de Flo vacillent, comme dans un de ces mangas, deux grandes verrières liquides où peut se lire l’abandon. Ces deux-là n’étaient pas des amis. Ils partageaient simplement la mémoire d’un monde ancien. Ils étaient liés par le temps. Un temps différent. Un temps idéal.

— Flo, je suis désolée…

Du brouhaha dans le lobby, du va-et-vient, des pingouins qui s’affolent. On entend une rumeur descendre depuis les étages, comme de la musique, qui ferait pulser les murs. Les canards se regroupent, Fifi a sorti un nerf gun de sa poche arrière. Loulou, un cran d’arrêt. Un silence profond s’installe, le vent dehors craquelle.

Les ascenseurs s’ouvrent d’un coup, les trois ensemble. Une présence bouge, sort, mécanique dans sa rigueur. Tourne le torse et la tête séparément.

Serge.

— Mon dieu, souffle Babette.

Serge, Modulor. Un bloc. Un monstre.

Colline pousse tout le monde derrière elle.

Serge se rapproche, traverse la nuée de pingouins dont il surplombe l’agitation. Traçant sa route vers le groupe, ses mains s’ouvrant et se fermant. Colline contourne la dalle, Fifi arme le gun, tire une balle en mousse sur le front du Modulor, qui ne bronche pas.

— Flûte !

Le Modulor les suit, comme un petit robot. Derrière, les ascenseurs commencent à remonter.

— Serge. C’est moi, Colline…

— Pas / Serge.

— Sergueï…

Le robot s’arrête un temps, très bref, comme un bug, puis redémarre. Continue sa marche, ses mains toujours plus grosses, prêtes à se refermer sur un cou à briser.

Babette tente de s’échapper.

— Babette, non !

Le Modulor l’attrape au passage. Elle se débat dans ses bras, il va la tuer si personne ne fait rien. Alors Loulou se jette sur le Modulor, lui entaille l’avant-bras pour libérer Babette, ça ne marche pas, il saisit Loulou. Dehors, les flics prennent conscience du raffut, plusieurs entrent dans le lobby, essayent de comprendre la situation, Flo hurle :

— Il va les tuer !

Les flics dégainent, le Modulor tourne ses petits yeux vers eux, sans relâcher l’étreinte, Colline le rushe, lui rentre dans le ventre, martèle de ses poings ce torse énorme et Riri et Fifi se joignent à elle. Formidable mêlée sur le Modulor, qui lâche Loulou mais garde Babette, toute blanche, peut-être même déjà morte, alors Colline mord, mord de toutes ses forces ce qui semble être un corps de plastique, comme un moule de dentiste. Elle mord et elle tire, elle arrache un bout de matière qui se ramollit, le recrache, expose un flanc fait de gravier boueux, de câbles-tendons, de jus de ciment. Le Modulor accuse le coup, se plie, jette Babette, Colline roule à terre, les flics tirent, blam, blam, blam, le Modulor encaisse, commence à courir vers eux en cliquetant des mâchoires.

— Le box, vite !

Colline se saisit de Babette, la traîne alors que Rifi, Fifi et Loulou poussent Flo dans le local des gardiens. Juste avant d’en fermer la porte, Colline voit le Modulor saisir un policier pour taper sur l’autre. Les ascenseurs reviennent, ding ! ding ! ding ! Les portes s’ouvrent, trois nouveaux Modulors. Colline boucle la porte, coince une petite étagère devant, ferme les deux verrous. Elle fait reculer tout le monde dans le bureau du fond, ferme la porte. Elle entend crier dans le hall, de nouveaux coups de feu.

Flo tremble, incapable de se contenir. Loulou lui passe un bras autour des épaules, la serre contre elle. Riri monte la garde devant la porte, Fifi s’est postée de l’autre côté, près de la vitre qui donne sur le planning de tennis, l’échelle de la salle technique et le monte-charge. Colline allonge Babette sur le bureau. Inconsciente, le cou violacé, respirant difficilement.

— Elle est vivante, dit Colline.

Les Modulors commencent à taper contre la vitre, côté lobby.

— On peut pas rester ici, dit Fifi.

— On va faire quoi ? demande Loulou.

Réfléchis Colline, réfléchis. C’est dans le gymnase que ça se passe. C’est là-bas que va converger l’énergie de la Gyre. Là-bas qu’Otari veut pratiquer son rituel de libération, mais il a besoin de toi, Colline, il veut que tu viennes réaliser ce mariage, ou alors, est-ce que c’est encore un masque, juste une façon de se justifier ? Pourquoi a-t-il besoin de tous ces gens importants, de ces stars de pacotilles, qu’est-ce qu’il veut faire avec eux, qu’est-ce qu’il y a derrière ce rideau ? Dans la tour noire…

— Faut rejoindre le toit.

— On va pas se jeter dans la gueule du loup ! dit Loulou.

— On n’a pas le choix !

— Et Babette ? dit Riri.

— On va la planquer sous le bureau.

Elles l’installent en faisant attention à son cou.

— Et comment on va aller sur le toit ? dit Flo. Il y a des Modulors partout !

Colline regarde autour d’elle, ouvre les tiroirs du bureau. Elle se souvient de ce que lui avait dit Serge, qu’un jour il lui montrerait l’escalier des pompiers, qui grimpe tout en haut, accessible uniquement depuis… le bout du hall, près du vitrail. Elle accélère sa fouille, trouve un trousseau, épluche les clés une par une. Quelle est la bonne ? Sur le mur, dans le box, d’autres clés pendues. Colline bouge.

— Colline, où tu vas ?

— Je reviens !

Elle se glisse dans le box, avise le panneau sur le côté. La vitre est en train de se briser, les Modulors frappent, une des mains traverse. Colline scanne le tableau, la repère sous une étiquette marquée au stabilo “ACCÈS POMPIERS”, l’arrache, manque de la laisser tomber, la rattrape, le verre explose, les Modulors essayent d’entrer, trop stupides pour enjamber, ils jettent leurs torses, commencent à ramper. Colline recule dans le bureau, referme la porte.

— Il faut bouger, vite.

Flo et les canards lui emboîtent le pas, vite, par la sortie de derrière, passé le planning, l’échelle, le monte-charge. Se retrouver dans la travée des ascenseurs. L’épaisse porte en fer, de l’escalier des pompiers, juste là, cachée par la fougère. Colline entend la vitre du bureau péter, des meubles qu’on détruit, ils arrivent. Elle introduit la clé dans la serrure, ouvre la porte, un effluve, elle fait entrer Flo, les canards. Elle a juste le temps de voir les Modulors se précipiter vers la sortie, vers elle, mais elle ferme la porte, la verrouille, les entend taper, taper, taper. Puis cesser.

*

Hum.

Je te vois Colline, tu sais. À travers les yeux de tous mes hommes, ces pauvres pantins, ou ce Serge, que j’ai pu transformer sur la chaise en béton, les faire miens en leur injectant ma sève. Je ne peux pas en faire plus que leur nombre originel, six plus un, six sur la façade, un sur le bois là-haut. Ils ne sont pas très intelligents, c’est Vega qui les dirige, ils n’ont pas beaucoup d’initiative, ils confondent leur droite et leur gauche, mais ils sont très obéissants. J’aurai pu mieux les entraîner, leur inculquer quelques notions de ce que c’est que d’être un mur vivant, mais, tu vois, je n’ai pas eu le temps.

Viens vers moi, allez. Viens me rejoindre là-haut. Tu crois que tu pourras échapper à mon désir ? Je brûle pour toi, mon amour. Dès que je t’ai vue dans cette nécropole, où ma première fiancée fut mise en terre, j’ai su que c’était toi. Quand tu as vu les boucles, tu es entrée en résonnance. J’ai tout senti, ça m’a sorti de ma torpeur. Je pensais que plus jamais je ne ressentirais ça, cette passion pour un corps chaud, cette envie de m’unir à une prêtresse mortelle pour recréer le pacte, les deux versants d’une même colline, tu vois l’ironie ? Ma Gyptis, c’est toi. Avant qu’elle ne choisisse son époux, le Mystère n’était qu’un vœu.

Je dois convoquer tous mes sens pour te sentir grimper dans ce goulot. Ton électricité statique, un frôlement lors de ton ascension. L’écho de tes pas sur ces marches froides, les bavardages de tes amies, les larmes, les cris. Le courant qui passe sur la rambarde, et la douce psalmodie de tes boucles, qui n’en finissent pas d’appeler la Gyre, de la dompter, car tu pourrais tout, mon amour. Mais ça m’épuise. Je te fais confiance. Je sais que tu viens. Si seulement tu pouvais comprendre ce qui t’attend. Mon cadeau pour toi, cette offrande, pour qu’enfin, nous puissions contempler son Visage et nous noyer dans sa grâce.

*

L’escalier est un colimaçon en fer forgé qui tournicote, vertigineux dans sa hauteur. Elles grimpent rapidement, Colline mène la course, ses cheveux en bataille, ses énormes boucles étincelantes.

— Colline, putain…, dit Loulou.

— Quoi ?

— Mais on fait quoi, là ?

— On va sur le toit…

— Mais c’est super dangereux, on pourra pas combattre d’autres gros types comme ça !

— Ça va aller.

— Non, ça va pas aller !

Loulou stoppe sa course, tout le monde s’arrête derrière elle.

— Loulou, faut bouger là.

— Pas tant que tu m’as pas dit ce qui s’est passé ! Et il faut faire attention, Flo c’est pas une jeune !

Colline regarde la vieille dame, qui sue, halète, a du mal à se hisser. Traîne derrière.

— OK. On peut se poser deux minutes.

— Y’avait quoi dans l’appartement Colline ? dit Loulou.

Un flash, soudain : le dessin d’une femme, une vision surgie du crâne d’un homme en péril, face à la démesure de sa terreur, la perte de contrôle.

— J’ai trouvé…

— Quoi ? dit Fifi.

— Une Modulette. Le Gris a détruit sa Modulette, là, dans cette cellule. Comme s’il avait voulu se séparer de ce fantasme. De ce bout de lui.

— C’est la Modulette qui hante Le Corbu ? dit Flo.

— Je crois bien.

Fifi regarde Riri, qui regarde Loulou.

— Estérelle, dit Loulou.

— Oui. La fée existe bien. Elle est née dans un appartement-témoin, après que l’homme qui l’avait fait sortir de lui l’ait annihilée.

— C’est… horrible, dit Flo.

— C’est la vie, c’est comme ça que les hommes font.

— Mais alors, Sol Otari, c’est la Modulette ?

— Oui.

Loulou semble dévastée.

— Mais, comment c’est possible ?

— Je pense que l’énergie ici, la Gyre, a rendu possible l’existence de l’âme de la Modulette, comme celle du Modulor. Qu’elle a survécu, dans les murs, dans le béton, toutes ces années, en attendant de trouver le moyen de se libérer.

— Et si elle se libère ?

Colline soupire. C’est bien tout le souci. Est-ce que ce serait vraiment si terrible, de laisser la part féminine du Gris s’affranchir ? Au fond, non. Le problème est plutôt : le Mystère qu’Otari veut utiliser pour s’échapper risque d’activer quelque chose de plus ancien, de plus vaste. Le Visage. Le Visage de Nature. Celui qui, voilé, laisse le monde être ce qu’il est, figé par les institutions d’un système. Celui qui, dévoilé, ouvre le chaos originel pour reprendre sa fluidité, laissant tout retourner à… l’eau.

— La fin du monde.

— Porphyre a dit une chose très belle, dit Flo, qui semble revenir à la vie.

— Porphyre, l’assureur du cinquième ? demande Fifi.

— Il pensait que toutes les âmes viennent à naître à cause de l’eau, et que les images qui se forment dans l’esprit viennent de l’eau.

Elle inspire.

— L’eau profonde, l’eau qui cache l’en-dessous dans lequel notre rêverie prend sa source.

Les canards couinent.

— Wow, dit Loulou.

— Ouais, hein.

Flo semble enfin reprendre son souffle, se relève en prenant appui sur la rambarde.

— Il y aura sûrement les Modulors qui vont nous attendre à toutes les portes.

— Ils ne seront pas assez. À mon avis, Otari les garde là-haut, il m’attend.

— Il ? dit Loulou.

— Si c’est le genre qu’elle s’est choisi…

Loulou se mord la lèvre.

Pour une fois, son sourire est admiratif.

— Hum, dit Flo. Tout ça ne nous apprend pas où est la Gorgone, ni pourquoi elle a tué Fibou…

— Et sa fille.

— Peut-être qu’il s’agit d’une sorte de protection pour empêcher que le Mystère ne soit pratiqué, répond Colline.

— Mais alors…

Fifi hésite.

— Alors, si toi, tu fais partie du Mystère, elle va vouloir te tuer.

— C’est possible.

Elle sent qu’il est temps de repartir.

— Allez.

— On va vraiment prendre par le toit ? On peut pas sortir comme ça, par la porte. Ils vont nous spotter, dit Fifi.

— Et même si on sort à un autre étage et qu’on prend par les escaliers de secours, on n’arrivera pas loin, enchaîne Riri.

— Et je ne sais même pas s’il y a une sortie de l’escalier pompier au huitième, dit Flo. J’ai tendance à ne plus faire attention à ces détails.

— Si on va jusqu’au bout, on le saura.

Loulou réfléchit.

Puis :

— Il y a un truc qu’on pourrait faire…

— Quoi ?

Elle attend. Elle regarde Colline.

— Tu crois qu’il… qu’elle peut lire tes pensées, Otari ?

— Ah merde. C’est vrai.

— Il te faut un bonnet.

— Je suis pas sûre, Loulou. Il peut communiquer avec moi, mais je lui réponds vocalement. Je ne crois pas qu’il est dans mes pensées, mais qu’il me sent, d’une façon ou d’une autre, et qu’il émet sur une fréquence que je peux capter. Ça lui pompe beaucoup d’énergie de faire ça. Si c’est le bâtiment, alors il a des capteurs et des émetteurs partout, et ça lui coûte. Là, on s’approche du Mystère, il sait que je viens vers lui.

Elle formule ça simplement, comme si elle savait.

— Il a confiance en moi.

— OK. Mais on te fait un bonnet quand même.

Fifi lui en fabrique un avec un bout arraché à la robe de Flo. Par précaution. Elle lui en fait un turban, dont Colline se coiffe en râlant, pour la forme. Avec ses boucles, l’illusion est parfaite.

— On dirait Sinbad, dit Loulou.

Ce moment de légèreté les laisse dans un état de douce euphorie, vivantes. Ce lien entre elles, sœurs pour toujours. Et Colline se sent faire partie du cercle, acceptée en elle-même, pour elle-même. C’est ténu, ça existe. C’est une validation qui ne vient d’aucun système d’autorité, d’aucune relation de commande. C’est une évidence, posée là comme une plume. C’est un cadeau.

— Très drôle. Alors, on va où ?

— La maternelle.

Loulou mesure l’impact de ce qu’elle va dire.

— On emprunte la rampe d’accès de la maternelle pour rejoindre la cour de récré. Ils penseront jamais à nous attendre là. Une fois dans l’ombre, on pourra essayer de voir la situation au gymnase.

— Et Mame Nakache et Choule auront sûrement dégoté un moyen de nous protéger.

— Et il y aura du monde, dit Fifi.

Putain. De. Bonne. Idée.

— Nice, dit Colline.

— Et comment on fait pour rentrer dans la maternelle ? dit Flo.

Colline regarde ses mains.

— Tarte Tatin.

*

Ça y est. Ils sont tous arrivés. On les a fait monter sur la terrasse, ils se prennent pour des pachas, ils se gargarisent, je vais attendre le dernier instant pour les avaler. Si tu savais depuis combien de temps j’attends ce moment. Je les hais. Tous. Ils me dégoûtent. Marseille me dégoûte. Je ne sais pas ce que Le Gris lui trouvait, lui qui la voyait cité grecque. Je voudrais l’écraser tout entière, la réduire à ce qu’elle est, fondamentalement, une merde. Une merde au soleil. Et sur cette merde, il y a des mouches, et ces mouches, je les ai attirées, moi, avec le sucre de mon argent. Ils croient qu’ils peuvent me posséder. Ils vont payer le prix ultime pour avoir abusé de moi.

Vega a tout préparé. Vega… Sans lui, je n’aurais rien fait de tout ça. C’est lui qui a été mon visage pendant ces trois ans, lui qui a permis à mon empire financier de prospérer. Tu te demandes comment c’est possible, tout ce que j’ai fait. L’argent, de l’argent volé, simplement. Tous les jours. À chaque résident. Ici, on dit qu’on paye trop de charges. C’est vrai, c’est cher de vivre dans une œuvre d’art. Mais j’ai imposé une taxe supplémentaire, une taxe invisible. Littéralement. Des chéquiers disparus. Des pièces, des billets. Des vieux qui laissent un testament me léguant leurs économies, réécrit après que je les ai rendus fous. Un plan redoutable. Des placements. Vega, un expert.

Tu vois ma douce, j’ai tout prévu. Je pourrais te raconter comment j’ai récupéré tous les actes symboliques du Gris, comment j’ai reconstitué les bouts du Mystère, comment Ulysse a rencontré le Gris en Athos, ces secrets qu’ils ont partagés. Pourquoi Ulysse est revenu, pourquoi il s’est servi de Garance. Pourquoi la Gorgone est ce qu’elle est – d’ailleurs, sais-tu sous quel front elle se cache ? Tu finiras par l’affronter, ce sera ta dernière épreuve, te confronter à ça, à cette vérité-là. Gyptis a été la seule que la Gorgone a laissée en vie, mais son mariage avec Protis, le risque immense, oh, le risque… On ne saura jamais, mais certains disent que Gyptis est morte à cette même fontaine à laquelle elle avait puisé l’eau de son union, où…

Est-ce que tu m’entends ?

Colline ?

Colline, pourquoi je te sens plus ?

Colline, où t’es ?

Colline

me laisse pas.

*

Elles ont fini de grimper deux boucles de l’escalier pour décider de sortir au septième – pour continuer à brouiller les pistes. Elles prennent soin de faire attention à entr’ouvrir la porte doucement, regarder si personne n’est là. Sortir une par une pour se cacher près du monte-charge. Mettre une cale dans la porte – le nerf gun. Au cas où. Derrière la fenêtre, tout est noir. On ne voit plus rien. Le mistral a tout mangé. Les collines, les lumières de la ville. Seuls les lampadaires émettent la lueur faible d’un monde à l’agonie, grésillant parfois. Riri va se poster au coin des ascenseurs. Regarde à droite, à gauche.

— C’est bon !

— Où sont passés tous les gens ? dit Flo en la rejoignant, le reste de la troupe sur ses talons. Ils sont quand même pas tous dans le gymnase…

— Je ne sais pas.

Elles se faufilent dans la rue. Les lampes éclairent la séquence de couleur, baignant le lieu d’une somnolence. Elles n’ont que quelques mètres à faire pour rejoindre les escaliers. Tout au fond du couloir, une vibration métallique vient rompre cet instant. Les souffles sont retenus. Elles se retournent, lentement, ensemble, elles s’attendent à un Modulor, qui se jetterait sur elles, la grue de ses mains prête à les dévorer. Mais rien, dans cette absence. Rien que le monde, en reflet sur le parquet.

Et en un battement de cœur, tout est rompu : les casiers de livraison explosent, libérant une galaxie d’oiseaux. Ils s’envolent en tourbillonnant dans la rue intérieure, emplissant l’espace de piaillements, de plumes, de mouvements contradictoires dans le faisceau des luminaires. Leur ruissellement dépasse Colline, les canards, Flo, se dévide dans le couloir, tourne au T, disparaît aussi brusquement qu’il était apparu. Le silence retombe, au rythme de plusieurs plumes, laissées en suspens.

— Alors ça…, dit Flo.

— Traînons pas.

Colline pousse les grandes portes de bois, atteint le palier. Quatre volées d’escalier, avant l’accès à la zone 17 du septième, et à la maternelle. Juste avant de s’engager sur les marches, un bruit, dans le vide-ordures. Il y en a un à chaque palier, on y vidait le produit des déjeuners, direction le tout-à-l’égout.

— C’était quoi ça ? dit Fifi.

— Bougez pas.

Riri s’approche du petit réceptacle, tend l’oreille. Le bruit rumine toujours, se répercute sur les parois en métal, comme une boule de loto dans sa centrifugeuse.

Loulou souffle.

— Riri, fais gaffe bordel…

— C’est peut-être un oiseau coincé…

Riri ouvre le vide-ordures, fait un pas en arrière pour éviter de se faire attraper le visage. L’ouverture coulisse, se bloque.

— Riri, non, viens…

— Je veux voir…

Un pas, un deuxième. Elle avance son visage, prudente. L’intérieur convexe est usé, limé jusqu’au brun. Rien.

— Alors ? dit Fifi, agrippant le dos de Loulou.

— Rien, dit Riri.

Un son remonte dans le vide-ordures. Un vent, qui porte une clameur, la chorale d’un enfer, le tourment d’un millier d’âmes enchaînées. Comme si tout le bâtiment hurlait une douleur intime, un déchirement. Riri recule, l’impact du son imprégnant la terreur sur son visage. Colline va la chercher, la ramène dans leur giron. Elles continuent vers l’étage suivant, sans regarder en arrière. Elles parviennent au palier du septième, bien différent de tous les autres. On connaît cet espace au Corbu comme la zone 17.

C’est un simple palier, avec la grande double porte de la maternelle, les ascenseurs, mais là où devrait commencer le couloir, on a une paroi fermée. À l’origine, la zone 17 était censée regrouper tout un centre médical, une garderie, une maternité, un dispensaire, ainsi que des appartements de plain-pied et quelques studios. La maternelle elle, qui devait se trouver au pied de l’immeuble, avait finalement été aménagée entre le hall des ascenseurs et la paroi nord des appartements de la façade sud.

Il y a des posters collés sur la porte en bois, des horaires, des dessins. Fifi va se poster à la fenêtre.

— Wow, regardez !

Dehors, un tourbillon noir a dérobé le monde. Y flottent des fleurs, des arbres, des bouts de béton, des boîtes de mouchoirs, des tuyaux d’arrosage. Parfois, on voit passer un pauvre pingouin, qui essaye de voler dans le sens inverse, battant de ses petites ailes ridicules.

— Est-ce qu’on est dans un rêve ? dit Flo.

— Les immeubles, ça peut rêver ? dit Colline.

— Ça va Riri ? dit Loulou.

Riri hoche la tête, toute tremblante.

— J’espère qu’Otari va se réveiller… J’ai peur.

— Tu vas faire comment ? dit Flo, en voyant Colline s’approcher de la porte.

Colline lève la main.

— Improviser.

Elle tente de conjurer les images de ce qui s’était passé, quand elle avait par miracle réussi à quitter l’appartement-témoin (essaye de ne pas penser à ce pauvre Gontran…). La sensation de déplacement, une nausée. Qu’est-ce qu’elle avait fait ? Juste écarté de la main une barrière. Comme un rideau, ou un voile, qu’on défait… Un voile. Et si tout simplement, elle avait compris comment ôter le filtre qui empêche les yeux humains de contempler Nature ? Et si, contrairement à ce qu’elle avait pensé au tout début, elle ne passait pas au travers du béton, au travers d’Otari, mais bien au travers de tout le reste ? C’était l’énergie de la Gyre qu’elle ressentait. C’était la Gyre, ce mouvement résultant du chaos primal, qui la portait et lui permettait de glisser – ce que Toufik réussissait à faire aussi, à sa manière, utilisant une technologie obsolète. Alors, naturellement, faire appel à la Gyre, derrière toute chose. Placer tes doigts sur la surface, la paume en dernier. Sentir se défaire les coutures du réel, liquéfiées, alors que tu trouves le chemin.

— On y va.

Elle tend une main en arrière. Sent Flo qui lui attrape les doigts, et les canards, une farandole. Son autre main frôle la matière, en écarte la texture, du tissu, vraiment. Un délié de solide, converti en molle surface. Elle ouvre le passage, baisse la tête, des crécelles à ses oreilles quand les boucles vibrent, aiguilles directionnelles sensibles aux nuances de l’invisible Gyre, présence perpétuelle, là, juste là. Instinctivement, Colline détourne les yeux.

— Ne regardez pas, leur dit-elle.

Elle enjambe le fossé entre les mondes, sent la présence de l’Unité d’Habitation s’effacer, laisser la place au mouvement initial, à la première impulsion. Un bain d’émotions les envahit collectivement, unis dans une ronde, dans cette vague, ce trait d’union. L’infini d’un espace courbe.

Aussi vite que ça a commencé, ça s’achève.

Elles traversent toutes ensemble.

Tu me chatouilles.

Elles apparaissent de l’autre côté de la porte, comme si de rien n’était. Elles se dévisagent, comme si elles se voyaient pour la première fois, se découvrant amies, réunies dans une course dont elles ignorent l’enjeu. Colline garde leurs mains dans les siennes, clôt la ronde. En elle, une paix grandissante, comme un châle, dont elle pourrait couvrir la tête de son cercle, le protégeant, le consacrant.

— J’ai soif, dit Riri.

Elle trotte jusqu’à la salle d’eau.

— T’éloigne pas trop, lui dit Flo, en la suivant.

Fifi regarde partout, impressionnée.

— Ça n’a pas tellement changé…

La maternelle est une composition libre, un monde ouvert fait de cloisons courbes. La zone centrale est un espace de jeux, de modules. Partout, des dessins, des sculptures, des constructions inventives faites de rebuts, de morceaux de jardin, de souvenirs d’ici. Colline pense à sa propre collection d’objets. Comme un écho. Elle explore, à sa façon, sur la pointe des pieds, respectueuse d’une force, d’une présence dont elle ressent l’implication, dans le choix de chaque table, de toutes les lignes. Sur le côté se dégage le bureau de la directrice, puis une salle de classe, une salle de repos, un sanitaire. Colline entre dans le bureau. Des photos sur le mur. Noir et blanc. Le passé du lieu, les danses sur le toit, les exercices de liberté, sous un ciel immense qui semble boire les chansons. Les tabliers, les robes. Ici, il s’est passé quelque chose d’unique, un espoir, une nouvelle civilisation placée sous les auspices d’une présence féminine qui depuis toujours hante le lieu, hante le bois.

Continuer : partie 11 sur 11