Sous la Colline
Chapitre 1
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 11 parties.
Personne n’avait jusqu’ici eu l’idée de venir le déranger, parce que le loquet est vérolé, parce que tout le monde pense que le bâtiment a déjà livré tous ses secrets. Pourtant, une fois, au cours de l’une de ses expéditions, Colline avait essayé d’entrer. Toufik était en train de finir une modélisation du bois sacré sous Hypercard quand il avait senti la porte craquer. Il avait percé un petit trou dans la porte, et y avait glissé une caméra en fibre optique, achetée une fortune à un représentant de commerce spécialisé dans les articles médicaux. Il avait regardé sur son petit moniteur en noir et blanc, et vu le visage déformé de Gyptis, frustrée de ne pouvoir pénétrer le sanctuaire. Elle n’était pas revenue, mais depuis, il avait redoublé de vigilance. Le dispositif lui permet désormais de sortir sans risquer de tomber sur quelqu’un. Il avait millimétré ses sorties, essentiellement la nuit. Il pensait systématiquement à bloquer le pas de la porte, il avait isolé les murs. Il doit devenir invisible, presque à lui-même : depuis qu’il a réussi à se débarrasser de l’esprit qui l’avait corrompu, Toufik se sait en sursis.
Pour survivre dans cet environnement hostile, où Sol Otari gagnait du terrain tous les jours, où chaque fragment de mur devenait espion, Toufik avait dû utiliser chaque centimètre de cet espace minimal. Des cartons de bouffe chinoise entassés, ses affaires dans une valise contre le mur. Un petit bureau aménagé dans le fond. Un hamac. Des livres empilés, des ordinateurs, de vieilles choses raccordées au système électrique par un subtil entrelacs de fibres scotchées sur le béton. Ces ordinateurs sont ses amis. Un ZX-91, un Amiga, un Commodore 64, et le bijou de sa collection : un TI-99/4A. Il leur parle, à ces coques de plastique – il sait qu’en les utilisant, il peut se brancher sur l’activité dans le gymnase, essayer de cracker ce code avec lequel Otari fomente la terreur. Il leur dit ce qu’il compte faire. Quel est son plan. Parfois, il se permet même des jeux de mots. Il espère que les machines le trouvent drôle. Il passe ses journées enfermé, penché sur ses calculs. Il désire au fond de lui qu’elle le retrouve, qu’elle le démasque, qu’il puisse tout lui dire, tout mettre à ses pieds, lui, l’avatar de Protis. Il appelait ce moment de tous ses vœux, mais il savait que jamais il n’aurait les tripes de le provoquer. Il devait laisser faire l’univers.
Il s’installe dans son fauteuil. Exhale une bribe de son qui pourrait évoquer un soupir. Ses yeux se posent sur le travail de sa vie, les câbles reliés aux relais radio, les écrans où défilent les coordonnées, la vitesse. L’eau. Toute son existence repose désormais sur cette abstraction, ce rêve de gosse qui l’avait motivé à obtenir ce poste de liftier dans les années 70 : cette même folie qui l’avait mené à tout risquer un soir d’août 1979, quand Gyptis avait tenté l’impossible, poussée par son beau-père. Quand il n’avait pas su la protéger de la gardienne de la Gyre. Quand la Gorgone lui avait pris son bras. Toufik ne sait pas s’il sera cette fois assez courageux pour s’interposer. Ce qui se déroule à présent le dépasse, une force terrible s’est emparée du Corbu, une force qui porte le nom de Sol Otari, une force prête à tout pour parvenir à ses fins avant les célébrations d’août – encore un sacrifice. Lui-même ne sait plus très bien s’il existe encore deux côtés à cette barrière. En lui, tout est chaos, comme une salade. Il essaye de sentir ses lèvres. Engourdies, comme après une anesthésie chez le dentiste. Il peut les mordre jusqu’au sang, sans rien éprouver.
Il attend, la bouche pleine du liquide chaud.
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La Pointe du Pilon
Elle émerge nue de son repaire, ses cheveux couvrant sa poitrine. Elle prend le soleil en son ventre, les yeux fermés dans la chaleur, sa main droite serrant le moignon au bout de son bras gauche. Elle quitte sa grotte, humecte sa peau d’une rosée. Elle se dresse sur le rocher devant la béance, boit le souffle invisible, une caresse.
Elle attend le ravissement des anges.
Tous les matins, le même rituel : d’abord s’éveiller sur la pierre froide, mouillée d’un songe ; puis ramper dans la glaise pour se draper d’une soie minérale. Dans la pénombre, trouver le chemin vers la lumière, ivre de rêves sacrés, puis debout sur ses jambes fragiles, attendre.
Attendre qu’ils viennent. Secrets. Les sept. Sept, venus du plus profond du mystère, leurs ailes de plumes, les mains comme des offrandes. La prennent doucement par la taille, les mains, les pieds, le cou, une autre dans le dos, et une dernière au sommet de sa tête. Ils l’emmènent tout là-haut, sur la pointe, pour contempler, et offrir ses prières au Très-Haut. Puis elle redescend se nourrir de baies, et, assise sur la mousse, elle attend. Tout cela, répété, sept fois par jour, tous les jours, depuis qu’elle est arrivée de Jérusalem avec ses frères et ses sœurs, pour porter la parole de Celui qu’elle ne peut oublier.
Mais ce matin, sur la longue arête du massif de la Sainte-Baume, aucun ange ne vient hisser Marie-Madeleine sur les hauteurs splendides du Pilon. Elle attend, Marie. Mais rien dans la lumière transversale ne lui annonce l’apparition de ses amours, de ses porteurs. Le vent froid venu de l’est, le bruissement des arbres, soudain sinistre, murmure un instant de doute. Où sont-ils ? Leurs noms, elle les connaît en plusieurs langues. Les invoquer ? Non, elle a fait vœu de silence, et dans son cœur, les mots ne sont que des vœux. Elle pense retourner ramper sur sa pierre, se frotter pour peut-être les attirer mais…
Un changement dans l’air la fait douter. Une odeur fétide qui se répand, confiture. Un moisi pourri, dégueulis de tripaille vomi depuis les entrailles d’une carcasse. Une haleine.
Celle qui fait plier.
Non, non, non. Marie se recroqueville, cachée derrière ses cheveux. Elle scrute le bois. Non, non, non. C’est impossible. Elle ne peut pas être en vie. Elle se souvient de ce qui s’était passé, pendant son séjour sur la montagne sacrée : Celle qui fait plier avait failli tous les exterminer. Marie y avait laissé sa main, pétrifiée. Ils l’avaient fracassée à coups de bâton. Elle se souvient de son œil divisé, énorme iris noir qui l’avait fixée en mourant, son pouvoir éteint. Elle pensait la menace restée loin derrière. Se pouvait-il que le mal fût transmissible, qu’un de ses compagnons blessés ait pu le contracter ? C’était impossible, tout le monde l’aurait remarqué. Une seule conclusion s’imposait : une sœur était ici aussi, une troisième, elle l’avait suivie depuis le bois pour se venger de ce qu’elle avait fait aux anciennes croyances.
Marie ne rentre pas dans sa grotte, elle sait qu’elle y serait prisonnière s’elle venait jusque-là, c’est un risque à ne pas prendre, elle connaît des positions plus élevées faciles à atteindre. Il faut juste ne pas la croiser. Être discrète. Retenir sa respiration pour ne pas inhaler le poison qui fossilise. Marie-Madeleine glisse entre deux rochers, s’esquive contre la paroi. Le bois sous elle lui tend la cime de ses chênes, elle ne regarde pas, continue de longer la crevasse, collée contre la paroi. Un véritable mur de blanc, divisant le flanc, abrupt. Ses petits pieds tâtent pour trouver l’espace suffisant à son déplacement. Le vent violent lui dégage le dos, une caresse froide qui menace de la défaire et de la jeter dans l’envers du monde, sans mains pour la retenir. Elle fait le vide dans son esprit, juste une prière pour la Mère qui veille sur tous ses enfants. Et pour ses sœurs, assises dans les marais, échos de cette dédicace.
Elle parvient au bout du rebord, bondit dans les fourrés, s’accroupit. L’odeur flotte toujours, insistante. Elle courbe l’échine, attend de trouver une voie dégagée dans le bois pour sortir et tracer sa route. Sa course l’entraîne dans la terre humide, trop vite, le long d’une ravine. Elle dévale la pente, meurtrie d’épines. Son souffle manque.
Soudain, elle se fige. Entre les arbres irradie un pâle soleil d’une fin d’après-midi. Une silhouette vacille. Une trompe obscène. Une masse noire, une frange sale. Qui rumine, baignant de pus. Un reflet d’argent.
Marie se colle derrière un arbre. L’écorce lui tranche le dos. Son corps est couvert d’une sueur cristalline. L’odeur de Celle qui fait plier entre en elle, se mêle à la sève, à ses odeurs intimes, à sa nudité. Elle sent la bête remuer, occupée à fouiller dans le sol à la recherche d’une pitance, des vers qui grouillent, de la décomposition. Marie se détourne. Elle sait qu’elle ne peut regarder, que si cette mèche noire se soulevait, elle…
Elle fuit d’un bond, traverse le bois sans se retourner, sentant derrière elle la présence d’un galop, d’un grognement. Elle l’imagine, sous sa frange sale, acharné à vouloir la rattraper pour lui baver dessus, la souiller, sa langue rapeuse, bubons crevés bordés de dents creuses, noires, gouffres où se loge le sang coagulé d’une infinie régurgitation. Non, pas une vache, presque une chèvre. Tout bébé, horrible et putride déjà, dernier représentant d’une race terrible, un mythe.
La poursuite ne peut pas continuer. Marie sait qu’elle va perdre. Il n’y a pas d’issue à cette forêt. Elle faiblit. Elle sait que c’est fini. Ses genoux flanchent, la courbent, elle s’affaisse en ses cheveux, recroquevillée, sa fragile architecture ne pouvant la protéger. Derrière elle, Celle qui fait plier s’est immobilisée. Son souffle rauque. Elle attend. Elle lui tourne encore le dos, mais elle sent que l’odeur la pousse à venir vers lui, lui offrir son regard. Elle va relever sa frange et ses yeux vont lui tordre l’âme, et tout va devenir solide et elle sera une statue pour toujours, offerte. Très bien Mère, puisque c’est ta volonté, puisque ce jardin est désormais pacifié, j’accepte mon destin.
Lentement, Marie bascule ; entre ses cheveux, elle distingue la forme de l’énorme animal noir à la crinière d’argent, de la fumée s’échappant de ses narines béantes, la bave partout. Il s’ébroue, se dévoile un éclat. Marie accepte, Marie est prête à regarder droit dedans ces ténèbres, ce trou. Celle qui fait plier s’avance.
Un coup d’aile.
Un ange la ravit.
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JUILLET
Le second rêve
Elle se tient sur le parvis, oblique. Les dalles semblent faites de chocolat mou. Flo est assise par terre, une lyre entre ses mains. Elle montre le mur : “Il en manque un”. Colline regarde, elle compte. Oui, il manque une figure de Modulor, il n’y en a plus que cinq. Elle examine autour d’elle, dans le bois sombre qui ceint la cité radieuse. Elle devine des yeux rouges qui la scrutent depuis les profondeurs, attendant qu’elle fasse l’erreur de se jeter dans leur piège. Un bruit de décollement, Flo se met à hurler. Colline se retourne lentement : sur le mur, la forme d’un Modulor a commencé à se détacher. Sorti de son caisson, l’homme démesuré se redresse, laissant derrière lui une pierre vacante. Immense thorax qui la dépasse de plusieurs têtes, un visage ovale, sans traits, qui se penche vers elle, levant le bras. Elle croit qu’il va la terrasser, mais sa main gigantesque se pose sur son menton pour relever ses lèvres vers l’absence des siennes.
Deux sons
Deux sons que Colline a appris à reconnaître depuis son lit. Celui du matin, le tac-toc des balles de tennis sur le cour.
Et la nuit, le hou-hou du hibou.
Ces deux échos la rassurent quand elle émerge du songe, de la pizza plein la bouche. Sous la couette, Colline respire, son ventre mou lui fait mal, elle pose une main dessus, se trouve encore trop grosse – peut-être aller à la gym ce matin. Elle roule sur le côté, joint les genoux contre le ventre. Respire. Elle retrouve un fragment de rêve, niché entre sa nuque et le renflement du duvet sur le coin du coussin. Un sourire, une lumière.
Une sensation de chatouillis dans son entrejambe, elle se laisse aller. Elle s’observe sous le drap bleu. Ses petits tétons. Son ventre bombé, et l’érection du matin, toujours là. Elle pose une main sur la chaleur, lovée en elle-même, autosuffisante. Depuis combien de temps n’as-tu pas touché une autre femme, Colline ? Un corps subtil contre le tien, une vraie personne, Colline, pas une idée, pas un putain de périphérique. Un truc qui bouge, qui sent, qui te gueule dessus quand t’es une connasse.
Elle accélère la caresse pour éliminer la douleur d’une raideur. Il y a des étoiles enfouies dans ton âme, Colline, le monde peut être ce que tu veux, là, au creux de ta main, entre tes doigts serrés. Plus vite et circulaire, le mouvement, comme repousser dedans ce qui sort trop. Tout ensevelir, tout enfoncer, tout sensibiliser. Et quand la pression se relâche enfin, Colline s’arc-boute, explose en colère, vite quittée, laisse place au renoncement, au ventre qui monte et descend.
Colline se retourne dans le blanc âcre des draps. Une fente de soleil, inondant son jus. À la fenêtre, agrippant le rebord en béton armé, un oiseau la fixe.
Aérobicide
Petit déjeuner, enfoncée dans le canapé, les yeux pâteux, jambes coupées. Tartines grillées de confiture de myrtilles maison. Le téléphone qui vibre. SMS.
“Colline répondez, vous êtes méchante avec votre mère.”
Colline jette le téléphone. Se demande s’il va vraiment falloir lui répondre. Depuis un mois, elle n’a pas donné de nouvelles à son psy. Pourquoi en donner, après toutes ces horreurs vomies lors de la dernière engueulade ? Allons, Colline, sois solide. Tu n’as besoin de personne. Personne ne doit valider tes choix. Personne ne peut te dire quoi faire.
En allant ranger la confiture, Colline remarque un mot sur la table. Flo.
“Cérémonie pour Fibou à 11 heures dans le parc.”
Elle regarde l’horloge Felix le Chat sur le mur. À peine dix heures. Temps de bouger un peu ton cul.
En entrant dans l’ascenseur bondé, Colline ne fait pas attention aux deux touristes. Un couple, bien sage. Elle est bien peignée. Lui porte une casquette et un appareil photo autour du cou. Ils se parlent dans une langue qu’elle ne comprend pas. Un tout petit homme à côté d’elle qu’elle n’a jamais vu dans l’immeuble, lui chuchote :
— On n’est plus chez nous.
Elle le nie d’un grognement.
— Oh, je sais ce que vous pensez : encore un de ces fachos qui ne veut pas partager. Mais croyez-moi, je suis de votre bord, Mamezelle Colline.
Elle le regarde, ahurie.
— On se connaît ?
Il se présente, en redressant ses petites lunettes de taupe : Gontran, cordonnier à la retraite.
— Je répare les pantoufles. Je suis dans l’association des habitants du Corbu avec Flo. Elle m’a parlé de vous.
Elle est gênée, Colline. Elle fait semblant de l’ignorer.
— Elle m’a dit que vous ne posiez pas assez de questions aux résidents.
— Je suis en vacances.
— Elle m’a dit aussi que vous écriviez un livre.
— Flo boit trop de rosé.
Colline grince des dents. Flo a raison : il va falloir que tu commences à approcher les anciens pour obtenir les réponses à tes questions, Colline. Que tu t’ouvres un peu aux autres. C’est une chose de rester enfermée ici. C’en est une autre de ne pas avancer sur ton projet.
Les touristes sortent au quatrième.
— Vous savez, dit Gontran une fois les portes refermées, ces touristes, c’est un véritable fléau. On est à deux doigts d’avoir de sérieux problèmes. Ah la la, je vous jure… Mais le pire dans cette affaire, c’est que la mairie veut faire un exemple, le maire y tient vraiment. Le pauvre, il est en là. Il veut trouver n’importe quoi pour nous aliéner la ville. Après l’incendie, ils sont prêts à tout pour récupérer ce bout de terrain. Alors si on se met à chasser les touristes, ils vont nous coincer. On n’a pas de quoi lutter. Si seulement on pouvait s’organiser.
Colline l’esquive en sortant au troisième.
Il bloque la porte, juste le temps de lui dire :
— Si vous avez besoin de réparer vos baskets, n’hésitez pas, je suis de permanence aujourd’hui. J’habite au 53.
Colline regarde ses baskets : des Nike Vandal blanches 1988 défoncées, tellement passées à la machine qu’elles semblent devenues transparentes.
Le long du corridor, puis au jardin d’hiver, le long des boutiques, des cabinets d’architectes qui poussent comme de la mauvaise herbe et tout au fond, devant l’arbre à palabres en fleur, le club de gym récemment ouvert dans le local de l’Arménien. Elle décroche une fiche d’une branche.
“C’est trop nul.”
Colline entre dans le club. Une odeur de sueur et de plastique neuf, brûlé. Une sono diffuse en sourdine une muzak. Foreigner, I want to know what love is. Derrière le comptoir, une grande brune bouclée mastique un chewing-gum.
— Salut. C’est pour vous inscrire ?
— J’y songe.
La brune la reluque, lui refile une notice avec les horaires et les prix.
— Vos cours d’aérobic, ils sont mixtes ?
— Oui. On adore les mec en collants.
Colline regarde les femmes qui s’entraînent dans la salle, derrière les paravents. Des bodies fluo, des bandeaux, des bracelets éponge. Un grand poster de Flashdance sur le mur. Elle les imagine massacrées dans les vestiaires par un serial killer revenu se venger de ne pas avoir été accepté dans leur cours : un petit gros qui les exécute avec des gadgets de gym, étranglées jusqu’au sang avec une corde à sauter, leurs minois défoncés aux mini-haltères, noyées au Gatorade.
La brune fait claquer une bulle.
— Alors ?
Colline sourit.
— What a feeling, hein ?
— C’est de l’anglais ?
— Je repasserai.
En revenant vers les ascenseurs, Colline croise un troupeau de touristes devant l’hôtel, collectant des prospectus. Un guide leur explique en espagnol que Le Corbu avait designé les lampadaires en forme de coquillage pour évoquer la spirale du nombre d’or. On retrouve la forme essaimée partout dans le bâtiment. Les touristes prennent des photos en hochant la tête. Colline se demande comment elle les tuerait, eux, avec quels instruments typiques des touristes.
Vibration du téléphone dans sa poche.
Trois nouveaux SMS du psy.
“Donnez-moi de vos nouvelles.”
“Est-ce que vous sortez du Corbu ?”
“Qu’est-ce que je dis à votre maman ?”
Erase. Erase. ERASE.
La cérémonie
Dans le hall, Serge l’interpelle. Il se poste comme à son habitude, imposant dans la porte de son bunker.
— Colline, j’ai tes informations.
Il sort de sa poche arrière un carnet de notes tout froissé. Il chausse ses petites lunettes qui lui donnent un air de vieux sage, en contradiction avec son physique de surhomme.
— Tu sais, je veux bien t’aider, mais je persiste à croire que tu aurais dû faire le boulot toi-même.
— Je sais.
— C’est quoi ton souci ? Tu as honte ?
— Non, c’est pas ça.
Elle n’ose pas le regarder dans les yeux, elle serait peut-être forcée de lui avouer avoir volé l’un de ses livres, une fois qu’ils discutaient et qu’il était parti aux toilettes. Elle l’avait placé avec ses autres possessions, dans son reliquaire du Corbu.
— Bon.
Il lit une page, la tourne.
— Toutes les personnes d’un certain âge que j’ai interrogées ont entendu parler d’Estérelle. Les plus anciens m’ont même confié l’avoir entendue chanter parfois, mais je n’en ferais pas grand cas. Visiblement, de ce que m’en ont dit certains, Le Corbu lui-même y avait fait référence comme une des muses qui avait guidé la construction de la cité, mais c’était essentiellement un jeu mis en place avec la maîtresse d’école pour aider à la créativité des gamins.
— Liliane Ripert ?
— Non. Son assistante.
— C’était qui ?
— Devine.
Il lui suffit d’un fragment de seconde pour se souvenir.
— Fibou.
— Yep.
— P’tin.
Colline repère le groupe agglutiné dans le parc, à l’ombre d’un arbre millénaire, tordu de rhumatismes. Une dizaine de personnes, réunies en silence autour d’un petit arbrisseau fraichement planté dans une motte de terre retournée. Sur la pointe des pieds, Colline se glisse à l’écart du groupe, les mains croisées dans le dos, essayant d’envoyer les signaux d’une jeune fille bien élevée. Tout devant, Flo lui fait un petit coucou, Mame Nakache et le docteur Choule debout derrière elle.
Colline les rejoint.
— Tu es en retard, lui dit Flo.
— J’avais piscine.
— Chuttt…, dit Choule.
Une vieille dame devant l’arbre lit son speech en tremblant.
— … Fibou, tu nous manques, mais tes fleurs, elles vivent encore, tous les jours nous leur donnons le lait du sein d’Artémis. Elles ne mourront pas, et ce même lait servira à faire pousser les branches de ta nouvelle vie.
Un nuage voile le soleil, le silence laisse place aux reniflements. Un mouvement dans le groupe, puis un bossu s’avance pour prendre la parole. Il dit qu’un astre s’est éteint, son choc à l’idée de perdre une présence cosmique ; il parle des malheurs que la vie nous offre, comme autant de chances de…
— …rester vivant parmi les fantômes. Des arcs qui traversent le ciel, ponts sur lesquels les âmes vont et viennent, entre ici et là-bas. Du béton chaud qui nous a pris dans ses bras, de ce cadeau qu’est ce bâtiment, où nous avons tous dansé dans les soirées d’été, les bals, les robes et les lampions ; que toutes nos vies sont gravées ici, dans le brut, coffrées pour toujours, et célébrées dans un retour à la terre, par ce petit arbre, ce minuscule genévrier, qui sera là tant que durera la vie.
Il finit son discours par un rot.
Juillet est souvent le pire mois estival à Marseille, et la pluie n’y change pas grand-chose, tout au plus une petite fraîcheur, ajoutée à la brise venue de la mer. Mais très vite, les voitures, le tempérament et la nature en cuvette de la ville attrapent la chaleur pour en faire un four à cuire le pain de la vie. Pendant le reste du bla-bla pleurnichard, Colline fait le point, histoire de savoir par quel bout prendre les choses si elle décide de se bouger un peu. Malgré tout ce qu’avait pu lui dire Flo, elle avait continué à se terrer dans son lit, sous ses livres. Colline se sent déplacée. Fait-elle partie de cette tribu ? Qui sont ces gens pour elle ? Une nouvelle famille ? Elle ne parle plus à sa mère. Pourquoi leur doit-elle des comptes ? Qui était venu la voir, pendant son séjour à l’hôpital ? Qui s’était soucié d’elle pendant ces trois ans ? Peut-être avait-elle un problème plus profond, découlant de sa déception de n’avoir pu trouver ces boucles. De devoir remplacer une obsession par une autre, une plus vieille, celle de continuer à voler, les plus petites choses possible, cachées dans une boîte en fer derrière les livres de Jess. Continuer à se faire une vie rêvée, à travers la vie des autres, comme pour éviter de se confronter à celle qu’elle essaye de se bâtir ici, une vie décente, enfin, d’avoir accès à soi-même pour tenter d’enrayer la peur de la mort. Finalement, elle avait une longueur d’avance sur les autres mortels : elle ne se souciait pas de perdre ses êtres aimés. Elle n’en avait pas. Perdre Flo, peut-être, serait une épreuve.
La cérémonie s’achève. Quelques échanges, puis le groupe commence à se disperser, certains se soutiennent. Flo va serrer quelques mains. Colline cille dans le soleil, passe une main devant ses yeux, remarque dans la nouvelle ombre un homme, à l’écart des gens. Un chapeau mou, un imper trop chaud pour cette saison. Le cliché de l’intrus à l’enterrement, qui détient un secret, une relation confidentielle avec la défunte. Quand il comprend qu’il est repéré, l’imper s’éloigne furtivement. Colline s’apprête à s’extirper pour aller lui demander ce qu’il fait là, mais une vieille dame couverte de taches de rousseur, derrière un voile noir, lui prend la main, la serre très fort.
— Vous…
Elle regarde Colline, cataractes.
— Moi ?
La vieille tâte sa main, ses ongles.
— Deux.
— Heu…
— Deux, au gouffre sous la colline de Marie-Madeleine, dans le pédiluve, les pieds mouillés pour le pacte. L’eau où les contraires se nouent, l’écrin…
Elle soupire, larmoyante.
— Ah, Gyptis…
En Colline s’ouvre une faille. Ces mêmes mots, dans la bouche de Toufik, lorsqu’il s’est jeté sur elle, réduisant l’espace qui les séparait dans le sol artificiel. Un vertige, tel que celui qui l’avait prise quand elle avait vu ces lieux, jadis. Un bois sacré. Des fées qui dansent autour d’une rivière. Quelque chose qui émerge de l’eau bouillonnante. Un visage terrifiant qu’on ne peut contempler sans se changer en pierre. L’impossible vision d’une horreur sans nom. Ou bien avait-elle rêvé ça ?
La vieille lève un doigt, sarment calcifié.
— Son visage.
Un ado bien habillé, la figure criblée d’acné, la prend par le coude. Il s’excuse pour elle, il va la ramener, elle n’a plus toute sa tête la pauvre Mamie. Colline la regarde s’éloigner, radotant. Ils grimpent les escaliers menant au jardin d’enfants et disparaissent derrière un bosquet.
Flo s’approche.
— Colline, qu’est-ce qui s’est passé ?
— On dirait que vous avez vu un fantôme…, dit Mame Nakache.
— Pas un fantôme, dit Choule. La Hérisson.
— Ah flûte, dit Mame Nakache.
Flo prend Colline par les épaules.
— Ne te laisse pas avoir par cette vieille toupie ! Elle ne sait plus ce qu’elle dit. Qu’est-ce qu’elle t’a raconté ?
— Rien. Juste, je me sens pas bien.
— Oh, poussin.
Choule se touche la jambe, inquiet.
— Je n’aime pas ça. Ma patte folle, elle perd la boule.
— Quoi docteur ? dit Mame Nakache, livide.
— La dernière fois que j’ai vu un temps pareil…
Une terreur glisse dans ses yeux. Mame Nakache se signe, bien qu’elle fête Pessah.
— Vous vous trompez, docteur, nous sommes en juillet.
— On va avoir un été difficile.
Colline lève les yeux. Dans le ciel, un groupe d’oiseaux noirs tourne autour du Corbu.
Cerna
Colline retrouve les canards dans le palais de verre, assis au sol, silencieux. Loulou semble avoir pleuré, son rimmel a coulé. Fifi est la seule à sourire quand Colline pénètre dans le sanctuaire.
— Quelqu’un est mort ?
Fifi jette un regard à Riri, qui l’esquive. Il est occupé à lire un vieux numéro de Métal Hurlant.
— Te mêle pas de ça, Colline.
— OK.
Un silence, un reflet entre les carreaux, constellés de mauve. Colline s’assoit.
— Alors, alors… Ça avance ?
— Bof, non.
— On n’a rien. Aucune trace. Aucune piste.
— Tout est mort.
— Autant chercher une anguille dans une motte de chien.
Tous les matins pendant un mois, les Castors Juniors avaient dressé le plan d’investigation : il a été établi que la chambre de la Gorgone se trouvait dans le sol artificiel, là où Colline avait trouvé le bateau. C’était sa reptation qu’elle avait entendu quand elle avait découvert la barque. La Gorgone était donc ici, il fallait la piéger. Les enfants avaient pu convaincre Colline de les accompagner pendant leurs expéditions : c’étaient des courses effrénées dans les corridors, fouillant les angles, les coins et recoins, le corps harnaché de l’équipement nécessaire pour chasser la Gorgone, de la corde, des talkies-walkies, des Smarties pour l’attirer, un sifflet à serpent, du talc pour les traces, un enregistreur. Des miroirs. Combien d’heures avaient-ils passées à regarder dans les couloirs à travers leur miroir, en plein milieu de la nuit, avant d’y pénétrer. L’attente, insupportable, de voir au loin un visage aux yeux assassins. Peut-être jouaient-ils à se faire peur. Peut-être n’était-ce qu’un jeu… Mais la mort de Fibou était réelle, il ne pouvait pas s’agir d’une coïncidence : quelqu’un était entré dans cet appartement, accompagné d’un animal. Quelqu’un qui avait fouillé les tiroirs. Toufik ? Pourquoi pas. Après tout, Colline se sentait épiée. Tout le temps. Comme si quelqu’un regardait par-dessus son épaule. Elle avait essayé de scruter derrière elle, avec le miroir. S’attendant à voir des ombres de serpents danser. Elle ne voyait jamais rien.
Fifi s’est levée pour faire les cent pas, mains dans le dos. Elle fait semblant de fumer une énorme pipe.
— On peut pas continuer à craindre la Gorgone comme ça. Et si c’est une femme, comment elle fait pour se cacher aussi bien ?
Colline plonge dans ses souvenirs, les récits sur les Gorgades, ces femmes poilues libyennes, que beaucoup ont confondues avec des gorilles.
— Je pense plutôt que la Gorgone est un animal, dit Colline. J’ai vu son caca, dans le sol artificiel. Et les marques sur la porte de Fibou. J’ai trouvé des poils. Et puis, il y a… L’odeur.
— Mame Nakache a dit qu’elle a senti des odeurs étranges dans les couloirs.
— Oui, Nordine aussi.
— C’est qui, Nordine ?
— Le grand-frère de Sabri.
Loulou fait un drôle de bruit.
— Et ces bruits, tu penses que c’est quoi Colline ?
— Honnêtement, je ne sais pas. Au début, je pensais que la Gorgone rampait dans les espaces entre les murs, mais maintenant… Des crécelles ? On ne sait pas ce qui est arrivé à Estérelle. Si ça se trouve, il y a des particularités de la Gorgone qui nous échappent.
— Elle pourrait ressembler à quoi, cette fée maudite ?
— À une sorte de gros cochon ?
Les gosses avaient regardé de nombreuses gravures de Gorgones, peut-être trop. Le Gorgoneion de la citerne les avait renseignées sur une représentation classique, la langue tirée, les yeux fous. Les deux défenses de chaque côté de la bouche, deux grandes dents pointues devenues monstruosités. Parfois on la voyait dotée d’un groin. Mais la Gorgone pouvait être aussi très belle. La chevelure folle, comme sur ces icônes de la Renaissance. Ou abstraites, sur ces médailles romaines oxydées, trouvées le long des routes abandonnées en Angleterre. Mais de Gorgones animales, pas d’image. Juste l’imagination d’un basilic, d’une salamandre.
Dans cette course à l’imaginaire, c’est Fifi la plus talentueuse. Une intarissable source d’informations, véritable esclave de la télévision. Elle vit seule avec son père au premier, dans un appartement trop petit, avec deux énormes chiens qu’elle promène trois fois par jour, des dalmatiens qu’on entend souvent ronfler, et qui chient de sacrés paquets de merde. Personne à Marseille n’aime utiliser de petits sachets en plastique. Personne sauf Loulou, qui ramasse tout, montrant silencieusement l’exemple. Elle et Riri sont inséparables. Comme deux amants trop jeunes pour comprendre les implications d’une vie à deux. Ils se disputent souvent.
Colline s’est levée, active dans sa passion. Même si la distance vis-à-vis des croyances enfantines l’obligeait à la retenue, elle avait envie de se jeter corps et âme dans cette quête. Que Fibou ait pu enseigner l’existence d’Estérelle aux premières générations de la cité, existence devenue jeu avec le temps, lui donnait une première prise sur la possible raison de sa mort. Estérelle était-elle revenue se venger ? La vérité devait être bien plus pragmatique, mais tout ici était symbole. Le Gris avait codé les lieux pour en faire un labyrinthe à décrypter pour en localiser le centre. Depuis sa découverte du bateau, Colline savait qu’il lui faudrait peler toutes les couches pour y accéder.
Finalement, tout le monde est d’accord pour dire qu’il faut changer d’approche. Rafraîchir le point de vue. Penser en symboles, pour trouver comment enchaîner un raisonnement.
— P’têt qu’on cherche pas au bon endroit, dit Colline.
— Normalement, elle vit où la Gorgone ? demande Riri.
— Cerna.
— Mais c’est où Cerna ?
— C’est un archipel d’îles. On les appelle aujourd’hui le Cap-Vert. Mais ça peut aussi être des îles au large du Portugal. La Gorgone était censée habiter la plus grande de ces îles. Pour la ramener, il aurait donc fallu que quelqu’un aille la chercher et la bloque ici. À supposer que la race des Gorgones existait encore à l’époque où quelqu’un l’avait enfermée avec le bateau dans le sol artificiel.
— Cerna, ça devait être bien flippant.
— Brr…
— Dans le Choc des Titans, ça fait très peur.
— Pas le remake, hein !
— Non, dans le vieux film, on la voyait bien l’île, elle était grande et très mystérieuse et elle faisait très peur, avec de la brume partout et des statues des gens morts.
— On n’a pas trouvé d’autres statues ici.
— Elle doit avoir une nouvelle tanière quelque part, dit Riri.
Riri est d’un genre quantique. Dans les bandes dessinées, personne ne sait VRAIMENT quel est le sexe de Riri, Fifi ou Loulou. Si on omet de prendre en compte Zaza, création tardive, faisant écho aux Castorettes, les nièces de Daisy. En tout cas Fifi et Loulou sont clairement des filles. Difficile de dire ce qu’est Riri. Il vit au sixième, chez des parents riches, trop riches, qui le laissent un peu faire ce qu’il veut. Lâché dans Le Corbu, il avait pris l’initiative des jeux de rôles dans le palais de verre, d’abord en pratiquant l’Appel de Cthulhu pour faire peur à Fifi, puis en passant à des jeux personnels, inventés. Des jeux de fantasy pour la plupart, mettant en scène des reines et des soldats dévoués, face à une menace impitoyable. La chasse à la Gorgone était une extension de ces jeux dans le réel, peut-être un moyen pour les Castors de grandir un peu, sans se frotter à la difficulté du mal-être adolescent.
— Ouais, enfin bon, y a pas eu de morts depuis un mois.
— Fibou était clairement la cible.
— Il faut qu’on trouve Cerna.
— Cerna est dans Le Corbu.
— Mais on a cherché partout !
— Il y a des endroits secrets.
— On n’a pas le droit d’aller fouiller comme ça, il nous faut des clés, et Serge il va pas nous aider.
— Et si on se fait pincer, on va aller en pension.
— Naaaan, pas la pension…
Loulou n’a toujours pas dit un mot. Elle regarde les deux autres échanger les répliques, comme on regarde un match de tennis, les sourcils froncés. Loulou est la plus complexe des Castors. Loulou du septième, la plus mystérieuse. Elle vit avec sa tante. Elle ne parle jamais de ses parents : peut-être a-t-elle été mise là pour une bonne raison ; même les autres Castors ne semblent rien savoir d’elle. C’est la seule des trois à ne pas être allée à la maternelle ici. C’est certainement ce qui l’exclut parfois des connivences, des jeux de mots. Mais aujourd’hui, c’est spécial : elle paraît s’exclure d’elle-même. Comme si elle refusait de jouer. Car tout ceci n’est qu’un jeu.
— Il faut faire un piège, dit Colline, décidant brusquement de prendre les choses en main. L’attirer.
— Mais comment ?
— Si on connaît bien les lieux, on pourra trouver un endroit où l’attirer pour la coincer. Comme un gros moustique dans la levure de bière.
— Mais l’attirer avec quoi ?
— Chaque chose en son temps.
Loulou prend la parole pour la première fois.
— Ça ne marchera jamais.
— Mais si…
— En plus, tu nous aides pas !
— Mais si je vous aide, dit Colline, sans le penser. Autant que je peux. Vous savez quoi, tenez, on va faire une carte du Corbu ! Comme ça on pourra se diviser les coins et faire des équipes et des rondes..
— T’es censée être un Castor Junior, t’es censée être avec nous tout le temps !
Loulou se lève brutalement, s’éloigne dans le couloir, ses deux petits poings fermés.
— Mais qu’est-ce qu’elle a ?
Riri soupire.
— Me dis pas que t’as rien vu…
Elles dispersent du sel dans les couloirs. Parfois, les touristes les regardent étrangement. Elle les imagine pingouins, ces visiteurs curieux de tout. Elle n’arrive pas à les imaginer envahisseurs, pas encore. Après tout, bien qu’elle n’ait pas mis le pied hors du territoire du Corbu depuis deux mois, Colline reste elle-même une étrangère. Dans cette activité, les Castors semblent joyeux, même si Loulou ne donne plus signe de vie. Colline a tenté de comprendre ce qui se passait, elle se doute bien qu’il y a une sorte de jalousie, que Colline ne la choisisse pas elle exclusivement, mais qu’elle ait décidé d’embrasser l’amitié des Castors dans leur ensemble. Oui, Loulou est peut-être amoureuse de Colline, mais le gouffre d’âge qui les sépare n’est pas solvable. Comment protéger tout ça, sans risquer d’amener le désir ? Et comment dire à Loulou certaines choses sur l’identité, sur la fluidité ? Comprendre ce que Colline essaye de construire demanderait de l’avoir connue pendant des années, comme sa mère. Mais c’est bien pour se cacher de tout cela que Colline se confond dans la polychromie du Corbu, comme un mur de plâtre blanc qui absorbe une lumière nouvelle.
Colline regarde le sel entre ses mains moites, créant des petits tas. Elle s’en débarrasse d’un coup, pour retrouver ses lignes de vie.
— Tu sais, je me demande, dit Riri.
— Quoi ?
— P’têt la Gorgone c’est un genre de loup-garou. Estérelle, devenue Gorgone, qui se fait passer pour une grande personne. Ou pire, un enfant. Une Gorgone-garou. Ça ferait bien peur… Que quelqu’un soit rentré en humain, et ressorti en monstre.
Soudain, elle voit Fifi changer, se tasser. Des poils blancs poussent sur son front. Son visage horriblement tiré vers l’avant, s’aplatissant en parodie de bec.
— Colline, ça va ? dit Riri.
Elle a reculé.
Fifi est redevenue normale…
— Oui…
— On dirait que t’es malade, dit Fifi.
— Ça doit être le sel, dit Riri.
Modénature
Les Castors la laissent récupérer sur l’escalier extérieur. Colline respire, là, sur les marches, au pied de ce mur massif, ce caisson d’isolation, ce poumon artificiel qui lui sert de cocon. Elle se souvient de son rêve, le baiser du Modulor. L’étrangeté du lieu devient plus pesante. Ou bien elle perd la tête. Peut-être l’isolement, mais impossible de sortir. Trop peur d’affronter la température – ici, tout est doux, à l’ombre, organique. Colline exècre la chaleur. Elle la voit ravager la ville, javellisée par les rayons du soleil père, par le fils du père, Apollon. Crève, soleil, crève. Elle regarde sa main, ses lignes de vie.
Cette rupture là au centre.
Oui
Elle vient de nouveau d’entendre la voix. Cette étrange modulation, comme un écho de vocodeur, ou un vieil ordinateur. Cette fois, elle réussit à se persuader qu’elle n’y est pour rien, que c’est extérieur, que quelqu’un tente d’établir un contact. Mais qui ?
— Toufik ? pense-t-elle très fort.
Ahahahah
Soudain, une absence. Elle sait que la voix est partie. Qu’elle ne reviendra peut-être pas, ou alors, à sa guise. Colline est désormais persuadée que Le Corbu est hanté, même si les preuves sont rares. Flo lui avait raconté une seule histoire de fantôme – un type mort dans son appartement qu’on avait retrouvé une semaine plus tard, et qui visiblement avait l’habitude de dire bonjour en serrant les épaules des gens. Plusieurs personnes affirmaient avoir ressenti le salut, des années après sa mort, juste en passant devant son appartement.
— À tous les coups, avait dit Fifi, les âmes des morts du Corbu sont stockées dans les casiers d’approvisionnement.
— N’importe quoi, avait dit Riri en lui claquant le cou.
Colline avait fini par apprivoiser Maurice, l’autre gardien, beaucoup plus superstitieux que Serge.
— Tout est bizarre ici Mam’zelle Colline, lui avait-il confié. Des fois on a des résidents qui se plaignent que des objets se déplacent tout seuls dans les appartements. On entend le monte-charge monter et descendre, sans personne pour l’activer.
— Et les bruits de cuisine.
— Ah, ça. Tout le monde dit que c’est les Modulors, vous savez les…
— Oui, les petites fées.
— On les entend depuis l’incendie, dans les couloirs du premier. C’est terrifiant comme son. Comme une sorte de long déplacement.
Colline s’était baladée tous les jours au premier, à toute heure, y compris avant le lever du jour, sans jamais entendre quoi que ce soit. Si quelqu’un devait hanter Le Corbu, c’était elle. Elle et son walkman aux sons étouffés, enfoncée dans ses habits trop grands achetés pour rien à l’armée du salut. Elle sans son maquillage. Elle et ses terreurs.
Elle quitte sa marche, rentre dans la cité, referme la porte de l’escalier derrière elle, passe devant la gym, où elle devine au loin des jambes qui montent et descendent en rythme, dépasse l’arbre à palabres, traverse la galerie, ses bureaux en mezzanine, la lumière étouffée par les coupe-soleil. Elle revient dans le jardin d’hiver. Un groupe de touristes est arrivé, compact. La guide porte un petit fanion, elle parle une sorte de langue étrangère. Colline en a un haut-le-cœur : c’est la première fois qu’elle se sent espionnée. Une femme en talons hauts la dévisage. Elle a envie de lui défoncer les dents, là maintenant, mais elle se retient.
— Allez vous faire foutre, parasites !
Elle a hurlé. Personne n’a compris. La guide cligne des yeux, on dirait un héron, elle pince sa bouche.
Colline retourne à l’hôtel, décidée à agir pour contrecarrer ses angoisses, son anxiété à l’idée de perdre ce lieu aux mains d’inconnus. Elle se poste devant l’ascenseur, appuie plusieurs fois sur le bouton. Basile le bichon la regarde, assis sur ses fesses. Le chat est à côté lui aussi. Ensemble, ils la regardent.
— Et vous, qu’est-ce que vous me voulez, bordel ?
Le bichon bâille.
Colline change d’avis, elle prend les escaliers. Au fur et à mesure qu’elle monte, elle saisit quelque chose, un rythme dans les lignes qui séparent les blocs de béton. Dans les couleurs qui s’effacent, la pulsation d’une cohérence, hypnotique, déroulée. Les étages interstitiels s’enchaînent, panneaux de bois aveugles, cadenassés. Des vitres floues, sales ou secrètes. Ce silence. Les marches deux par deux, sa foulée, parfaite en la rupture. Ce que lui dit le béton, vers quoi mènent ces lignes.
Un signe, là, dans la montée. Sur le mur, encastré. Elle passe ses doigts dessus. Une sorte d’araignée. Ou des serpents. Elle jette un coup d’œil autour d’elle. Trouve à nouveau le motif, plus loin, sur le plafond. Elle se laisse guider, le nez en l’air, à l’affût. Cherche les signes. Cherche. Ce pourrait être simplement un éclat de maillet. Mais non Colline, tu sais, tu sais qu’on te conduit vers un secret. Le Corbu est un rébus. C’est une énigme, laissée pour toi, à décoder.
Là, encore le signe. Juste au-dessus du vide-ordures. Ces petites choses qu’on ouvre, hémisphères qui coulissent dans le mur, où les déchets ont créé une patine. Une trace de salade. Presque une araignée. Bon sang, les signes, les signes. Qu’est-ce que tu as foutu ici, Le Gris ? Et cette Gorgone, elle garde quoi ? C’est toi qui l’as emprisonnée ici. Elle et le bateau. Tu voulais que quelque chose marque à tout jamais ton passage, ton empreinte, ton urine, ton territoire. Et le reste, ce songe blanc, il est où ton reste ?
Un nouveau signe, tout en bas des marches, juste avant le balcon. Tous les étages ont une loggia similaire, ouverte aux visiteurs. On parle déjà de les verrouiller par mesure de sécurité. Elle se souvient maintenant. C’était ici. Sa première fellation. Ce type de la cité. Son nom. Quoi. Yacine. Pas laid. Il sentait un peu la margarine. Il était gentil. Il s’était enfoncé dans sa bouche, il t’avait lâché sa purée, le voilà ton sperme, Le Gris. Tu as ramené Colline ici. L’endroit où elle /
L’endroit où elle /./
Colline se pose dans la loggia. Sur la balustrade décomposée en quadrillage, une araignée, une vraie. Colline s’approche, regarde l’animal. Puis se relève. Le balcon donne sur le jardin nord. Elle est haut, peut-être au septième. Elle regarde en bas. La forme des arbres, ramollie par le vent doux. La structure. Une silhouette se dégage de leur agencement, quelque chose qu’il est impossible de trouver depuis la pelouse. Une présence massive, un être venu du plus profond de tout, sa cage thoracique…
Un Modulor.
Invraisemblable. Ces arbres étaient là avant le bâtiment – ils faisaient partie du jardin de la Magalone, comme la citerne. Car le parc du Corbu était jadis deux fois plus grand : coupé en deux par le boulevard Michelet, il était attaché aux jardins de la Magalone, l’hôtel particulier historique, de l’autre côté – bastide près de laquelle Colline était née. Michelet, telle une rivière séparant deux faces du même miroir : le classique d’un monde victorien, et le modernisme. Il est permis d’envisager que Le Gris ait replanté des arbres au moment de la construction – pourquoi pas, il était assez mégalomaniaque pour, on connaît l’attirance des architectes pour l’autorité. Ou alors… Une solution, plus folle encore, mais peut-être vérité : Le Modulor est une forme antérieure au Corbu. Il s’en serait servi pour construire son unité. Voleur, voleur.
Colline dévale les marches quatre à quatre, redescend tout. Elle déboule en la lumière, dans le jardin, cherche des yeux l’arbre qu’elle a vu saillir comme la main du salut du Modulor, dessiné par les cimes. Le salut, la main devant, posée pour dire l’autorité, devant pour clamer le territoire sacré, le bois de Gyptis qu’il viole en lui serrant la nuque. Celui-ci. Cet arbre.
Rempli de ciment.
Notre-Dame-des-Déchets
Colline erre dans le parc désert, dérive sur le parking, au soleil couchant. Il fait frais, il y a eu un peu de vent, on peut sentir se frotter les branches. Les voitures sont les ruines d’un monde ancien, des temples érigés en l’honneur du règne suprême de l’individu. Colline se faufile dans leur labyrinthe, y cherchant un centre, la résurgence d’un signe qu’elle pourrait suivre. Invoquant en elle cette voix, à moitié méfiante, à moitié fascinée.
Vas-y, parle-moi.
Rien, le silence.
Parle-moi, dis quelque chose, allez. Est-ce que tu es cette chose qui a possédé Toufik ? Est-ce que tu es Le Gris, qui tente de prendre contact depuis la tombe ?
Rien, rien.
Colline lâche l’affaire. Une voix qui n’en fait qu’à sa tête, qui la pousse à voir des choses. Qui l’entraîne à cavaler sur la piste du langage caché de la cité. Ou alors, peut-être s’invente-t-elle une logique pour justifier l’aberration de sa démarche. Si elle pouvait douter de son prétendu bon sens, Colline aurait déjà fui, se serait refait une vie loin de cet asile. Mais il semblerait qu’elle ait enchaîné sa logique aux murs – comme incarnant son âme dans le corps de béton, comme dans une vierge de fer, une armure dont seules deux fentes permettent de voir le monde.
Assise sur le capot d’une Peugeot Bic, une grande femme en robe courte fume une fin de joint. Colline s’immobilise, fascinée par ses formes, par son allure décontractée, son petit sourire en coin. Elle porte certainement une perruque rousse, et des talons si hauts qu’ils semblent la hisser vers le ciel.
— Ben alors, qu’est-ce que tu me veux ?
Colline se rend compte qu’elle la fixe sans bouger. Elle pose une main sur sa bouche.
— Oh, je suis désolée. Je… Je pensais à autre chose.
La femme rit.
— Quel dommage, et moi qui croyais que je te plaisais.
À son tour de mater Colline, de haut en bas. Un léger frémissement de son sourcil gauche.
— Tu t’appelles comment ?
— Colline.
— Moi c’est Babette.
Colline hoche la tête.
— Tu habites ici, Colline ?
— Oui, chez une amie.
— Et on s’est jamais rencontrées ? Pourtant je suis là tous les jours, j’aurai dû te remarquer avec ta dégaine de pétasse…
Colline pouffe.
— Je suis pas une pétasse.
— Prouve-le.
— Comment ?
— Ben, je sais pas.
— Moi non plus.
— T’es peut-être une pétasse alors.
Un silence, puis elles éclatent de rire toutes les deux. Babette s’approche, ses talons sur le gravier. Elle lui tend le joint.
— Tu veux tirer ?
— Ouais, je veux bien.
Il y a du rouge à lèvre au bout du filtre carton. Colline prend une taffe, toussote, en reprend une.
— Merci.
— Ça te fait du bien ?
— Ouais.
Un téléphone sonne dans la voiture. Babette s’esquive.
— Je reviens.
Elle ouvre la portière conducteur, s’assoit sur le siège, ses longues jambes dehors. Sans réfléchir, Colline ouvre l’autre porte, s’assoit sur le siège passager. Ça sent le préservatif et la citronnelle, pour chasser les moustiques, ou pour masquer d’autres odeurs. Sur la plage arrière, il y a des coussins mauves, un petit ventilateur avec prise allume-cigare. Un filet de dark zouk s’échappe du poste.
— Mais non, dit Babette, franchement, je suis pas motivée. J’en ai marre de tous ces trous du cul. Moi ça me barbe, vas-y si tu veux. J’ai autre chose à foutre. Ouais, ben va te faire enculer, connasse.
Elle raccroche.
— Mon vié.
Colline
— Tu fais ton taf là-dedans ?
— Ouais. Je rabats la banquette, ça se fait bien.
— Et tu restes sur le parking ?
— Non, j’ai des coins un peu plus privés. Pourquoi tu me demandes tout ça, ça t’intéresse ?
— Je sais pas, je le trouve glauque ce parc.
— Oui, mais y a une bonne clientèle.
Babette la regarde fixement. Comme si, en ce moment précis, elle pouvait entendre le cœur de Colline battre à tout rompre, près de pulvériser sa poitrine pour venir faire la lambada sur le tableau de bord. Depuis quand ne s’était-elle pas permis de ressentir tout ça ? Elle sent monter une érection, subtile, malgré son traitement. On ne peut pas tout à fait chasser ce que le corps nous dit, et c’est bien là, comme on dit, le corps du problème.
— Détends-toi un peu bon sang. Je vais pas te demander de l’argent…
— Excuse-moi, je suis un peu sur les dents.
— Qu’est-ce qui t’arrive ?
— Bah…
Elle choisit de s’ouvrir, Colline, car c’est comme ça qu’elle a commencé sa journée. Se dire que c’était fini, l’isolement. Qu’elle risquait de tout péter en elle si elle s’acharnait à se fondre dans le béton du lieu. Pourtant, inexorablement, elle se sent attirée. Sa crise dans l’escalier, la crise qui l’avait menée à l’arbre bloqué, n’était pas sortie de nulle part. Tous les signes se répondent, créent une toile d’araignée pour l’enserrer, elle et ses émotions, ses rêves. Le Corbu est comme un exosquelette, elle s’y projette. En retour, ce qu’elle en récupère est un nectar de sens.
— Je crois que Le Corbu est hanté par quelque chose, peut-être une présence mystique issue d’un rituel très ancien.
— Un rituel ?
— Ou la dégénérescence d’un être magique.
— Ici, vraiment ?
— Ouais.
— T’es complètement tarée ma pauvre fille.
— Non, je te dis, écoute…
Elle lui raconte tout. Elle en a besoin. Elle y passe des heures. Dehors, derrière les fenêtres dégueulasses, la nuit file en couches de violet, de rose et d’orange. Elle s’entend dire tout, elle s’entend raconter Toufik et Fibou. Son envie des boucles. Son besoin de se légitimer. Pendant tout son speech, Babette l’observe derrière ses faux cils, fascinée. Parfois, elle allume la lumière de l’habitacle pour se rouler un nouveau joint, penchée, adroite. Quand elle finit enfin, sur l’idée que peut-être, cette présence maléfique a réussi à se frayer un chemin en elle, Colline est en larmes.
— Je vais pas te passer un mouchoir, Colline, je suis à sec.
Colline s’essui avec la paume de sa main.
— Ça va aller, tinquiète.
— Tu as quel âge ?
— Trente-cinq.
— Tu en fais vingt.
— Merci.
— C’était pas un compliment.
Elle attend. Puis, lentement, étire un sourire.
— Tu veux voir un truc bien cool ?
Elles sont sorties, ont fait quelques pas sur le gravier pour découvrir, caché dans les rhododendrons, un petit bâtiment en béton. En cloche, presque une église. Colline connaît cet édifice, un des préférés du Gris : le centre de collecte des ordures ménagères.
— Notre-Dame-des-Déchets, dit Babette, en jetant son cul de joint. C’est là qu’on mettait les poubelles avant qu’on ait le nouveau système. Ça donne sur les égouts du Corbu.
— C’est censé m’évoquer quelque chose ?
Babette sourit, cligne des yeux.
Sort de sa chevelure une épingle.
— Tu sais, ici, on se débrouille comme on peut. J’aimerais bien habiter au Corbu. J’avais une amie là-bas, dans la première rue, elle tenait un salon de massage, mais bon, tout le monde savait que les célibataires du quatrième qui allaient la voir attendaient autre chose.