Sous la Colline

David Calvo · Chapitre 2 sur 2 · partie 4/11

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Sous la Colline

Chapitre 1

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 11 parties.

— Elle est crevée d’arthrite ?

— D’arthrose ?

Colline ne sait pas comment leur expliquer. Elle récapitule les détails à sa disposition, essaye de pointer les aberrations.

— Ils disent que c’est une sorte de calcification extraosseuse. Une hypercalcémie généralisée. Ils cherchent encore la tumeur responsable.

Ils avaient décidé d’éviter de se retrouver à la table du restaurant. Puisque le gymnase était fermé au public et aux résidents, il restait l’ancienne supérette, reconvertie en salle de réunion, qui servait parfois aux cours de Pilates. Sur les murs, on peut encore lire LIBRE-SERVICE en lettres rouges, les enfants disent que les fantômes des consommateurs errent à travers les travées, en quête de panisses. Sur des chaises pliantes, il y a Flo, la boulangère, Mame Nakache et Choule patte folle, qui n’en finit pas de regarder derrière lui, comme s’il avait peur d’être surpris. Pourtant, tous les rideaux de la salle sont tirés.

— La calcification est normalement un processus très lent, poursuit Colline. Mais le cancer était en phase terminale…

Une forme de terreur se peint sur le visage de Choule.

Elle le remarque.

— Tout va bien ?

Mame Nakache regarde Choule, qui croise les doigts.

— Ce n’est pas le moment.

— Tout de même, Choule, il faudrait en parler.

— Ça n’a rien à voir…

— Quoi ? dit Colline, ses yeux allant de l’un à l’autre. Qu’est-ce qui n’a rien à voir ?

— Ce n’est pas la première fois que ça arrive.

Choule soupire. Colline sent l’air se condenser autour d’elle, comme une pression atmosphérique qui vient de changer. Mame Nakache continue, debout sur ses talons.

— Je crois que c’était en 1978 ou 1979.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

Mame Nakache tousse, une fois.

— Eh bien, on a eu comme une épidémie… C’était une sorte de, comment dire, fatigue générale. Certaines personnes n’ont pas pu sortir de leur lit.

— Je ne me souviens pas.

— Tu étais à Bandol. Tu nageais.

— Donc, si j’ai bien compris, dit Colline, des gens sont restés paralysés chez eux, et c’est ça que vous évoque la mort de Fibou ?

Mama Nakache renifle.

— On n’a jamais vraiment sûrs… C’est vite parti. Ça nous a paru normal, une maladie, ici, c’est tellement pourri, cette ville, avec tous ces miasmes et ces islamistes…

— Mame Nakache ! dit Flo, outrée pour la forme.

— Oh écoutez, hein, moi je dis les choses comme elles viennent !

— Oui, eh bien, gardez-les pour vous. Quand même, les miasmes ne sont pas responsables de tout…

Mame Nakache glousse. Colline a appris à ne plus réagir aux saillies xénophobes de certains résidents – à Marseille, le dénigrement des minorités se pratique comme la pétanque. Choule s’est levé, il est entré dans la loggia, son panama au milieu des orchidées.

— Et comment la maladie serait-elle revenue d’un coup ? Un moustique dressé ?

— Pourquoi pas ? J’avais un cousin qui avait une mouche domestique, ces bestioles peuvent être adorables.

Colline se presse les sinus.

— Quoi qu’il en soit, dit Flo, que Fibou soit morte d’un cancer ou d’une piqûre de moustique, ça ne change pas grand-chose : elle n’est plus là.

Tout le monde se tait, perdu dans une contemplation, un souvenir. On entend Choule tousser sur la loggia.

— Et la Grèce ? dit Colline.

— Quoi la Grèce ?

— Elle voulait y retourner. Où exactement ?

— Comment savoir ?

— Le Mont Athos ?

Flo et Mame Nakache se regardent. Un courant circule entre elles. Colline comprend à présent : elles lui cachent quelque chose. Depuis le début.

Son téléphone bipe.

Un SMS de son psy.

“Colline, comment ça va ?”

Elle répond, tip-tap :

“Qu’est-ce que ça peut bien vous foutre ?”

Send.

Elle attend.

Réponse :

“Votre mère veut de vos nouvelles.”

WTF.

“Qu’elle aille se faire mettre.”

 

Kibotos Jardin d’hiver, fin d’après-midi. La lumière entre, massive, reflétée par les lambris, jaune pollué. Colline est assise. Il y a des moucherons dans la poussière. Elle scrute la devanture de la boutique de Fibou, comme pour y deviner une parole. Quelques touristes passent, léchant des cornets de glace fondue.

— Excuse me, but could you tell us where are the toilets ?

Elle leur montre une porte sur le côté du jardin, une circonvolution donnant sur une petite pièce où faire popo :

— Dans ton cul.

— Merci !

Quand tout est silence, Colline se lève et contourne la galerie, pour entrer dans la brocante par un petit couloir attenant aux boutiques de la troisième rue – c’est par là que s’effectuent les livraisons. Serge lui a donné les clés – elle n’a pas insisté longtemps, il était trop occupé pour l’accompagner, mais il lui a fait comprendre, par un subtil déplacement latéral de ses yeux, qu’il lui faisait confiance et qu’il risquait gros si elle se faisait pincer. Elle l’avait embrassé sur sa joue mal rasée.

Elle pénètre dans un débarras. Tout est sombre, elle allume. Elle inspecte les cartons, les étagères pleines de rebuts, la machine à café, les petits détails sans importance : tout ici est bien rangé, même la pagaille. Il y a un bureau en bois de pin, avec une lampe des années 30, bien choisie. Rien dans le bureau, sur les étagères. Ou bien alors : trop de choses. Comment faire le tri ? Ces objets, ces feuilles. Le corps de Fibou. Sa vie. Ici, son tombeau, ce qu’elle nous laisse, à nous les vivants. À moi, vivante, moi, toute chaude de me perdre dans cette forêt, support d’un testament, toutes ces pistes, ces sentiers, l’exploration d’un nouveau monde, dévoilé ligne après ligne.

Colline fouine sans savoir ce qu’elle cherche. Un indice, quelque chose qui pourrait l’aiguiller sur la mort de Fibou, qui pourrait être accidentelle, qui pourrait être l’œuvre d’un maniaque, et pourquoi pas Toufik, qui refuse de se montrer et qui hante ces lieux comme une présence maléfique. Les objets l’intéressent peu, elle préfère se concentrer sur les livres, inspecte les catalogues, les bibliographies. Rien de captivant. Au fond d’elle, l’instinct de devoir en découvrir plus sur cette Grèce dont Fibou semblait si familière. En traversant les tunnels, Colline remarque, en retrait, une armoire : un meuble noir derrière une pile de vieilles lampes. Il lui inspire du dégoût, on a voulu le cacher, il a l’air vieux, pourtant laqué. Colline s’approche de l’objet, dressé contre un mur de béton dénudé. Elle fait le tour de sa façade en prenant soin de ne pas laisser traîner ses doigts qui ne demandent qu’à toucher. Elle a le temps de remarquer l’ouvrage onctueux de la décoration, poignées délicates, feuilles d’or, colonnes soutenant le porche. Parfaite intégration des tiroirs, dont les limites se fondent, invisibles, dans la surface d’ébène. Elle se tient sur quatre pieds courbes, cette armoire, elle semble être faite pour durer. Il y a des empreintes, des coupes dans le matériau. Mais sa prestance n’est pas altérée. Colline repère deux marques géométriques au centre des traverses hautes et basses du meuble.

— Mm…

Elle promène son doigt. Elle se souvient de ces heures passées à dégager du sol des bris de rien, particules dont chaque nano aspérité devait être saisie. Colline vit la turbulence de l’objet au bout de ses doigts. Un défaut dans la croissance de l’arbre, une torsion ou une rupture de ses fibres… un bouleau peut-être, il faudrait le dater. Elle ouvre le premier tiroir. Rien. Dans le deuxième tiroir, de simples feuilles brunies, qu’elle remue pour y déceler quelque chose de caché. Rien. Reste le troisième tiroir. Il refuse de s’ouvrir d’abord, coincé, comme collé. Elle force. Ça vient, un gros crac. Quelque chose roule à l’intérieur. Un objet solide, entortillé dans du journal. Colline pèle les couches, une par une. émerge de l’emballage…

Un œuf en chocolat, dans son papier sulfurisé.

Eh eh eh.

Un raffut attire son oreille dans la pièce principale, comme un froissement qui soudain s’éteint. Elle s’y faufile, inquiète, en espérant être discrète. Dans la pénombre, elle distingue la caisse enregistreuse, les rangées de livres, les prospectus. Elle habitue ses yeux à la luminosité, contrôlant sa respiration – de toute façon, sa présence ici est connue.

— Il y a quelqu’un ?

Personne ne lui répond. Colline se sent soudain très seule. Le poids du bâtiment lui pèse : elle sait que dehors, le soleil brille, les gens vaquent à leurs occupations, les touristes sont nombreux, promenant leur insouciance dans les allées bétonnées du toit. Mais elle, la voilà prise au piège d’une quête qui déjà la dépasse. Que cherche-t-elle, à part elle-même ? Cette quête, retournée sans cesse dans sa bouche comme un bonbon qui refuse de fondre. Si la vérité se trouve quelque part dans les reliques rouillées de cette boutique, ce serait l’expression de son existence à elle, penchée sur les vestiges de mots déliés d’encre, bue par la fibre du passé.

Un bruit sur sa gauche. Colline recule, par réflexe. Ce bruit existe, ce n’est pas un rat ni l’illusion d’un esprit fatigué. Il est là, remuant dans les ténèbres, froissant. Quelque chose bouge. C’est réel. Une boule émerge soudain de la pénombre. En Colline, la peur se réveille, comme un élastique trop tendu, elle bondit sur le côté pour se cacher. La boule s’extirpe puis détale, plantée sur un petit corps et des petites jambes. Colline réagit trop tard, elle se lance à sa poursuite, traverse l’arrière-boutique, débouche dans le couloir, assez tôt pour voir disparaître une gamine en pyjama… et Quinlan sortir d’un recoin pour l’attraper.

— Alors bestiole, encore à fouiner, hein ?

Colline galope pour les rejoindre. L’enfant se débat entre les grosses mains poilues de l’adulte, refusant probablement de les mordre.

— Quinlan, vous lui faites mal !

— Reste en dehors de ça, mutant !

Colline sent sa main se refermer en poing, là où une gifle ne suffit plus. Quinlan continue de tirer sur le bras de la gamine.

— Elles sont où tes copines, hein ? Qu’est-ce que vous avez encore volé ?

— Quinlan !

Colline a crié, sèchement. Cette fois, l’homme cesse. Il lève la tête vers elle, la défiant de s’approcher.

— Allez-y, frappez-moi, vous verrez qui c’est le chef…

Des portes s’ouvrent dans le couloir, la boulangère sort de son échoppe, sa graisse étriquée dans un chemisier trop petit. Quinlan se retourne.

— C’est cette peste, qu’on vient de retrouver en train de fouiller chez Fibou… Ah oui hein, et après on vient se plaindre qu’on nous cambriole…

— GRMPF.

La boulangère a grogné d’une voix sereine, presque mielleuse. Quinlan cligne des yeux, relâche son étreinte, la gamine détale. La boulangère ronchonne, rentre dans son antre, se fond dans les ténèbres. Quinlan pointe un doigt vers Colline.

— Vous n’êtes pas de chez nous.

— Je ne savais pas que les communistes étaient xénophobes.

Il devient tout rouge.

 

Les navettes

Colline a posé l’œuf sur son bureau. L’inspecte, le devine délicieusement sous son papier. Elle n’a qu’une envie, c’est de le bouffer, là, maintenant, même si c’est juste un gros Kinder. Elle se demande ce que c’est que la surprise. Si c’est un message du destin. Il n’a pas l’air périmé, et puis, avec toutes les cochonneries qu’ils mettent dedans, dans mille ans, on pourra s’en délecter. Elle n’y tient plus. Elle aime trop le chocolat au lait, elle le veut, là, maintenant, son ventre d’ogre fauché qui ne désire qu’une chose : du sucre. Alors elle défait le papier sans réfléchir, dévoile la forme oblongue du délice. Le coupe en deux suivant sa ligne de démarcation, il se sépare avec un petit “ploc”. L’intérieur est tout blanc. Le gros œuf jaune à l’intérieur semble lourd. Elle se demande si elle doit l’ouvrir tout de suite, ou bien attendre. Elle fait rapidement son choix : elle engouffre une moitié de coque d’un coup, mâchant dans le mou, goûtant ces saveurs industrielles, du sucre épais. Pas grave, continue de bouffer, c’est pas grave, tu fais une entorse à ton régime et tu t’y remettras demain, c’est pas la fin du monde. Elle se trouve toutes les excuses, alors qu’elle bâffre, jusqu’à avaler les dernières petites brisures. Sa bouche est pleine de pâte, elle se lèche les babines, finit tout, trop vite, déjà parti, l’œuf. Direct dans les fesses, ça, ma grosse.

Depuis le salon, Flo appelle.

— Colline, on mange !

Colline est bien assise dans son fake fauteuil Eames, plongée dans ses pensées, feuilletant un magazine télé. Flo finit la vaisselle : elles ont mangé un gratin d’aubergine au thym. Du coin de l’œil, Colline l’observe : Flo au milieu de sa cuisine, tout sous la main. À l’origine, cette cuisine, designée par Charlotte Perriand, devait libérer les femmes – ou du moins, réorganiser leur vie en cuisine – l’hypocrisie existait tout de même : pas question d’envisager un homme y faire quoi que ce soit, on voulait simplement rendre la condition des femmes moins aliénante. Colline admire cependant l’effort de design : tout est sous la main. Le plan de travail, l’évier, les plaques, le placard. Tout est agencé autour d’un point central, tout est accessible, minimisant les gestes et les déplacements. C’est une merveille d’efficacité.

Flo finit de ranger, puis dépose un plat de navettes sur la table du salon.

— Elles viennent du Four des navettes, près de Saint-Victor. Je les achète par douzaine une fois par semaine.

Colline croque dans la pâtisserie, un parfum de fleur d’oranger sur le sablé.

— Miam.

— Tu sais Colline, si on mange des navettes, c’est pour honorer la mémoire de Marie-Madeleine, venue en barque sur nos rives provençales.

— En barque, mmm.

— Oui, d’où la forme des navettes.

Flo semble penser à quelque chose. Un souvenir qui lui fait remonter un sourire, un battement de cœur.

— Dis-moi, j’y songe, tu savais qu’elle était passée dans le coin, Marie-Madeleine ?

Colline connaît la passion des Provençaux pour Marie-Madeleine, seule femme disciple de Jésus, qui lui avait lavé les pieds. Témoin de la Résurrection. Selon la Légende Dorée – un texte du XIIIe siècle – Marie aurait débarqué ici avec ses sœurs et d’autres depuis la Palestine. Elle aurait remonté les eaux de l’Huveaune pour venir finir ses jours dans une grotte au pied d’une muraille de pierre à la Sainte-Baume, un massif à quinze kilomètres du Corbu ; Marie-Madeleine, qu’on disait initiée aux mystères subtils des bois provençaux, figure matriarcale d’un culte aux nombreuses ramifications, culte dont elle avait remplacé l’ancienne gloire par la parole d’évangile ; Marie-Madeleine, nue, hissée, ravie sept fois par jour par des anges flamboyants vers le Pilon, tout en haut de la montagne pour y prier… Des forêts, de crêtes rocheuses déchirées, de murs de pierre.

— Ouais… J’y crois pas trop…

— Pourtant, il y a le crâne de Marie-Madeleine à l’abbaye de Saint-Maximin.

Flo a raison : dans ce qui lui paraît comme le nec plus ultra de la morbidité, les chrétiens ont placé un vieux crâne, identifié comme celui de Marie, dans un tabernacle d’or, cerné par des cheveux blonds en cascade, le tout sur un torse porté par des anges. Placé au fond d’une crypte.

L’horreur totale.

Flo croque à son tour dans une navette, songeuse. Elle regarde le ciel, pense à Fibou. Comme elle l’avait dit plusieurs fois, mourir au Corbu, c’est déjà ça.

— Peut-être qu’il y a un endroit pour les résidents morts, où ils viennent se réunir, dit Flo sans lever les yeux. Après tout, on donne bien le nom des morts à des salles, ici, peut-être qu’il y a des choses qu’on ne sait pas.

Colline avait déjà vu l’une de ces salles. Entre chaque étage, il y a un ou plusieurs paliers, et de nombreuses portes fermées, au contenu mystérieux. Le Corbu en était bourré. Certaines ont des noms gravés sur une plaque fixée sur le fronton.

Flo grommelle dans ses bulles.

— Nous allons faire une petite cérémonie pour Fibou dans le jardin, le mois prochain. Tu es invitée bien sûr.

Colline fait mmmh, absorbée dans ses pensées.

— Flo…

— Voui ?

— Il y a quoi sur le Mont Athos ?

— Rien. Des monastères.

— C’est un des endroits les plus aimés du Gris, non ?

— Voui. Il s’y était rendu dans sa jeunesse, le voyage qui l’avait le plus marqué. Il avait raconté sa passion pour les monastères… C’est un lieu spécial, tu sais que les femmes et les animaux n’y sont pas autorisés ? À part les corbeaux bien sûr…

— Le corbeau, l’animal-totem du Gris ?

— Oui, je crois.

Colline se lève, l’esprit en fusion.

— Fibou était-elle déjà allée sur le Mont Athos ?

— Je ne pense pas. Mais je t’ai dit, c’est un endroit interdit aux femmes.

— Alors pourquoi avait-elle un billet pour la Grèce ?

— Qui te dit qu’elle voulait aller en Athos ?

— Tu as vu le tableau dans son appartement ?

— Colline, tu as trop d’imagination.

Colline se pose sur le bout du canapé, les doigts croisés.

— Peut-être…

Oui, peut-être es-tu folle, Colline, de vouloir mettre ton nez dans les affaires des résidents. Que crois-tu ? Que tu peux faire une différence ? Personne n’attend de toi que tu trouves une solution. Mais, au nom du jeu, essaye quand même de faire le tri, de découvrir une figure qui pourrait unir ce que tu sais déjà : dans le sol artificiel du Corbu a été placée une barque antique. Dans cette barque antique, une fille inconnue est morte, paralysée, tuée de la même façon que l’a été Fibou. Cette fille portait des boucles d’oreilles, que tu as identifiées comme venant d’un culte celto-ligure. La nature de ce culte t’échappe encore. Une forme de vénération de l’arbre sacré, protégé par le grand Serpent ? Quel arbre ? Difficile d’articuler une vérité sans source, sachant que les Celtes étaient très avares en systèmes cohérents. Ils croyaient par exemple que l’univers se créait à chaque instant, chaque jour, fertilisé par le serpent d’eau et l’œuf. Se pourrait-il que le culte ait demandé l’union d’un homme et d’une femme pour être validé aux yeux d’un cosmos en perpétuel recommencement, mue d’un corps vers un autre ? Protis et Gyptis, ensemble ? Le bateau et les boucles, ensemble ? Colline se prend la tête entre les mains. Comment savoir l’impensable ? Il n’existe aucune trace de tout cela, ce n’est que pure conjecture, il faudrait des années, des décennies d’étude pour y déceler un semblant de vérité historique. Mais ce qui est certain, c’est que si cette fille était morte de la même façon que Fibou, alors les deux femmes étaient liées, à travers le temps.

Oh… Tu ne dis pas que des conneries, finalement.

Colline cligne des yeux. Une voix a parlé, dans sa tête. Ce n’est pas la première fois. OK, Colline, panique pas. Tu as l’habitude de te parler, tu le sais. Là, c’était différent. Comme un contact. Une voix profonde. Presque modulée. Une voix non genrée, une voix qui s’est imposée d’un coup, dans son évidente discipline. Sa censure intérieure, qui se remet à la juger à travers ses yeux ? Elle se souvient, ado, avoir connu ça. Ce jugement sans merci de son identité choisie, ressentie. Ce reflet dans l’œil carnassier, ce…

On sonne à la porte. Flo pose une assiette à fleurs encore humide pour aller ouvrir : personne. Elle se penche, revient dans le salon, un papier à la main, qu’elle tend à Colline.

— C’est pour toi.

Sur le message, griffonné à la hâte d’une écriture belle, naïve :

“Colline, le palais de verre, 18 heures”

 

Les canards

Elles l’attendent dans le carré désert de la quatrième rue, l’endroit où Colline avait vu des fleurs séchées lors de sa première visite. Les trois enfants qu’elle avait aperçus sur le toit, ce soir-là il y a un mois, quand elle avait décidé de rester. Deux d’entre eux ont peut-être douze ans, un garçon et une fille. La dernière est plus grande, quinze, seize ans.

— Vous êtes bien mystérieuses…

C’est la petite fille en pyjama qui prend la parole en premier. Colline la reconnaît de suite.

— Merci de m’avoir sauvée des griffes de l’affreux Quinlan.

Colline hausse les épaules.

— Vous êtes qui exactement ?

— Moi c’est Fifi.

Elle pointe vers la deuxième, l’ado, une brune sombre, coupe au carré.

— Elle c’est Loulou, et lui…

Le garçon baisse les yeux.

— Riri.

— Je m’en doutais, dit Colline.

— Nous sommes des Castors Juniors. C’est ici qu’on fait les réunions.

— Vous êtes des castors ?

— Plutôt des canards.

— On chasse la Gorgone.

Colline cesse de respirer une fraction de seconde.

— Une… Gorgone ?

— Oui, c’est elle qui a tué Fibou.

Colline se tourne vers Fifi.

— C’est ça que tu faisais dans sa boutique ?

Fifi hoche la tête, un poil honteuse.

— T’es rentrée comment ?

— J’ai profité de quand les policiers sont venus.

— Mais c’était la veille !

— Oui, ben je me suis cachée, mais j’avais pas pensé qu’on fermerait derrière moi. J’ai bien cru que j’allais mourir de faim, mais heureusement j’avais mes BN.

— Et tes parents ?

Elle hausse les épaules. Colline les passe en revue, nez par nez, intriguée par ce gang.

— Vous croyez vraiment qu’il y a une Gorgone ici ?

— Oh oui ! dit Loulou. Elle a tué Fibou, et on sait qu’elle a tué des gens avant, tout le monde le sait.

— Qui est mort ?

Silence.

— Tu n’es pas encore un Castor Junior, on peut pas tout te dire.

— Qu’est-ce qu’elle fout au Corbu, cette Gorgone ?

— Je crois qu’elle est très en colère.

— Dites, dit Loulou, vous pouvez nous apprendre à faire comme un archéologue ?

Colline rit.

— Oui, je peux, moi-même, je fais pas mal semblant. Vous savez quoi des Gorgones ?

— Ben, qu’elles ont des serpents dans les cheveux, et qu’on doit pas les regarder sinon on se transforme en pierre.

— Et elles vivent sur une île horrible, on a vu ça dans Le Choc des Titans…

— L’original, hein.

Colline hoche la tête, amusée.

— Mmh-mmm…

— On sait aussi qu’elles sont trois sœurs, comme nous.

— Je suis pas une fille, couine Riri.

— Mais si t’es une fille, dit Fifi, juste tu l’acceptes pas.

Riri lui tape sur la tête, les deux gamines gloussent. Colline le regarde, le cœur brisé, et des larmes montent en elle, marée de compassion. Elle aimerait le prendre dans ses bras là, tout de suite, mais ce serait tellement pas…

— On sait aussi qu’on peut les vaincre avec un miroir.

— Et c’est tout ?

— Oui.

— Bon.

Colline s’assoit sur le sol, croise les jambes.

— Vous savez, les mythes, c’est surtout un moyen de déguiser la vérité. Les monstres n’existent pas, tout ça, c’est des humains qui ont fait des choses terribles et avec le temps, on a oublié qu’il s’agissait d’hommes et de femmes, et on en a fait des créatures.

— Ouais, mais nous, on sait plein de trucs.

— Alors j’écoute.

C’est Fifi qui prend la parole, professorale. Comme tout mythe, celui des Gorgones a connu de nombreuses incarnations, de nombreuses résidences, formant un nœud complexe d’assimilations, de changements. Dans la mythologie d’Hésiode, les Gorgones étaient trois sœurs, Méduse, Euryale et Sthéno, filles de Léto et Phorcys, deux divinités mineures. Les Gorgones ont eu plusieurs lieux de vie, la Libye, les enfers… Mais aussi près du Jardin des Hespérides, dans les Gorgades, un archipel identifié comme celui du Cap-Vert, dont l’île principale était Cerna – impossible de savoir quelle île ce pourrait être aujourd’hui. Personne n’a jamais décrit la géographie de Cerna, quelques films hollywoodiens ont bien tenté, mais sans se reposer sur une base fiable. Cerna était un paysage pastoral semé de ruines, des statues que les aventuriers égarés étaient devenus – tous, ils voulaient défaire Méduse pour la soumettre ou l’épouser.

Fifi finit en croisant les doigts.

— Voilà. Moi aussi je pourrais être archéologue.

— Oui, 20 sur 20. Mais je vous ai dit, un mythe est un récit déformé par le temps, un récit qui donne une dimension sacrée et divine à des phénomènes naturels, l’explosion d’un volcan par exemple, aux exploits des humains aussi, comme ceux des rois, des héros tribaux…

Ils se regardent tous les trois, perplexes. Alors elle leur explique ce qu’elle sait des Gorgones. C’est assez peu, finalement, et n’importe qui pourrait retrouver ces détails dans une encyclopédie universitaire spécialisée, ou sur les interwebs. Elle se trouve un peu didactique, mais elle a l’habitude de susciter l’admiration et l’attention chez les enfants.

— Franchement, il y a tellement de traditions… Euripide dit qu’il n’y avait qu’une seule Gorgone, et qu’elle était morte pendant la bataille des dieux contre les géants, tuée par Athéna, qui avait placé sa peau sur son armure. Selon d’autres sources antiques, les Gorgones étaient des femmes du Péloponnèse qui pratiquaient un culte secret à la Grande Déesse, mère Nature si vous voulez. Elles portaient des masques affreux et parcouraient la lande la nuit pour démembrer et dévorer tous les hommes qu’elles croisaient.

— Brrr, font les canards.

— Mais c’est surtout une histoire pour expliquer pourquoi les hommes avaient dû s’imposer aux femmes, qui, à cette époque, étaient placées à un niveau plus égalitaire. L’image de Persée qui tue la Gorgone, c’est exactement ça : le début du règne sans partage des hommes, après l’invasion achéenne.

Les enfants boivent ses paroles.

— On a retrouvé leur trace plus tard en Libye, une peuplade de femmes à longs poils, les Gorgades on les a appelées. Peut-être que c’était une déformation du mot gorille – on sait qu’il y a des gorilles en Afrique occidentale. De là à penser que le mythe des Gorgones a influencé la vision que nous avons de ces monstres rétroactivement, il n’y a qu’un pas. Et puis les Gorgones sont aussi des Cnidaires, des méduses, ou une forme de corail. Vous voyez, il y a beaucoup de choses possibles.

— Wooou…, dit Riri en se levant pour frotter ses genoux endoloris.

— Vous en savez des trucs, Colline, dit Loulou.

— Bah…

Il reste des questions, pourtant.

— Et cette Gorgone, vous savez où elle est ?

Fifi répond.

— Non, mais on sait qui elle était.

— Comment ça ?

— Qui elle était, avant d’être Gorgone.

— Ooohhh…

— Mais on peut pas t’en dire plus.

Elle les observe, toutes les trois, les Castors mignons.

— Attendez un peu, moi je vais pas m’engager dans quelque chose d’aussi important si je ne sais pas un minimum ce qui se passe ici.

Les canards se regardent en clignant des yeux. Colline sait qu’elle les fait marcher, qu’elle joue leur jeu. Mais elle aime ça, finalement. Elle pourrait même être tentée d’y croire. Son mystérieux bois sacré n’est-il pas une chimère identique ? À l’examen de la raison, rien de ce qu’elle a vu ici, de ce qu’elle suppose, ne tient debout. Colline a toujours été sa meilleure critique, c’est peut-être pour cela qu’elle tient son corps en si haute exigence, qu’elle ne peut se contenter de s’amuser d’une possibilité : si elle ne vit pas quelque chose à fond, cette chose ne vaut pas la peine d’être considérée.

— Non. Il faut que tu passes les épreuves d’abord.

— Il faut être un Castor Junior.

— C’est sérieux, Colline.

— C’est à prendre ou à laisser.

Elle les scrute, toutes les trois. Colline regarde Loulou, cette grande ado qui joue encore à l’enfant. Elle semble gênée, et amusée en même temps. Comme coincée entre deux mondes, entre deux états. Elle ne finit pas ses mouvements, comme honteuse de laisser sa féminité s’exprimer. Ça la renvoie à quelque chose de profond, Colline, quelque chose qu’elle a ressenti, quand elle a commencé à terminer ses propres gestes sans se sentir jugée ou observée. Cette voix intérieure, qui lui dictait ses positions, ses attitudes ; une usure quotidienne, qui la rongeait de l’intérieur, lui refusait l’expression simple de ce qui montait naturellement d’elle, comme un torrent, glouglou réconfortant. Être quelque chose plutôt que rien. Devenir, tout le temps, devenir, devenir.

— Et comment je fais pour devenir Castor Junior ?

 

L’avancée des belles-mères

Le toit est désert – les touristes sont partis et seuls les résidents avec un bip peuvent ouvrir la porte du sas. Deux moineaux se picorent l’intérieur de l’aile, puis soudain décollent quand s’avancent les Castors. Colline ferme la marche, les regarde bouger ensemble, coordonnées. Seule Loulou marche à un rythme différent, elle fait pourtant partie du tout, apporte sa syntaxe, désaxée, balançant ses hanches pour donner une nouvelle dynamique.

Dans le soleil, les trois silhouettes disparaissent doucement, fondent comme miel. Colline lève les yeux vers l’astre brûlant, lui demande, secrètement : cesse de me juger, fatal. Cesse de me voir comme tu as envie que je sois pour toi. Tu représentes ce que je ne veux pas, ce que je ne peux pas être. Tu dis que tu nous protèges, nous les soi-disant faibles, mais nous n’avons pas besoin de ton aide. Elles ne te doivent rien, je ne te dois rien. Apprends à avoir tort. Lâche l’affaire, soleil.

Fifi se retourne en marchant.

— Il y a trois épreuves à faire pour être des nôtres.

— C’est pas difficile, mais ça peut faire peur, dit Riri.

— C’est pareil pour tout le monde. Ne t’inquiète pas.

— Et même si tu rates, c’est pas grave, on pourra toujours être copines tu sais…

Colline les regarde sauter à cloche-pied, le long de la promenade qui court autour du toit.

— Vous vous connaissez depuis longtemps ?

— Depuis toujours, on est nées ici, dit Riri. Fifi et moi, on est allées à l’école ensemble.

— À la maternelle ?

— Oui. Au huitième. Juste en dessous, là.

Fifi montre une porte près du pédiluve, qui mène à la rue inférieure. Depuis qu’elle avait appris que Fibou y avait enseigné – bien avant l’époque des Castors, Colline avait un peu lu sur le sujet, et découvert que l’école avait pendant longtemps été le cœur palpitant de toute la vie de l’édifice. Mame Nakache avait raconté que cette maternelle est spéciale, que Le Corbu y a construit des objets spécialement pour les enfants, et qu’aucun adulte n’y est autorisé – pas même les parents, qui disent au revoir à leur progéniture sur le pas de l’épaisse double porte en bois.

— La première épreuve, c’est la marche de la mort, dit Fifi.

Colline déglutit.

— OK.

— Tu dois grimper sur le muret et marcher autant que tu peux.

— Le muret là ?

Elles hochent la tête. Le muret fait bien un mètre cinquante de haut.

— Mais c’est très dangereux… Tous les enfants ici ont fait ça une fois. C’est comme ça qu’on devient un vrai résident, la condition pour être un Castor Junior.

Colline acquiesce.

— D’accord.

Elle hisse sa carcasse en grognant, s’accroupit puis se relève avec peine. Brusquement réveillé, le vent vient lui chatouiller quelques mèches, témoin de son acte. Elle inspire, se dit qu’elle ne sait pas ce qu’elle fait, qu’elle n’a pas douze ans, ou alors oui, elle a douze ans, elle n’a juste pas envie de l’accepter. Elle passe ses écouteurs, presse Play. David Bowie.

She could spit in the eyes of fools

As they ask her to focus on

Marcher sur le parapet. Ce n’est pas si dangereux, il y a un petit rebord juste en-dessous, à deux mètres. La chute ne serait pas fatale, mais elle ferait très mal. Colline tend ses deux bras à l’horizontale pour profiter de la promenade. Colline souffle, sent tout venir. Un pas, puis l’autre, doucement, le parapet bouge sous elle. Elle veut fermer les yeux, mais doit garder son attention sur l’étroite bande de béton qui la soutient. Un mouvement long, lent, dont elle se remplit patiemment. Elle esquisse un sourire de bien-être, pourrait rester là des heures. Le ciel est une vaste mer laiteuse, dont les énormes ronflements nuageux gonflent les remous. Elle ne voit plus rien, juste le blanc du toit comme une nappe de… plumes. Une mer de plumes, un lit merveilleux dans lequel il fait bon se coucher, un torrent venu d’en dedans comme de l’eau, mais solide, qui ne mouille pas, qui refuse de céder à la vitesse, éternel alanguissement où la femme que tu es pourrait se délasser, étendre les bras, s’étirer et rester là pour toujours entre deux états, pas tout à fait réveillée, mais pourtant consciente d’être portée. L’image la frappe soudain, venue d’elle ne sait où : une chute dans le gouffre, une longue traînée invisible laissée dans l’éther, un corps qui s’est jeté dans un canyon, une mort certaine. Soudain, l’angoisse : mourir, non, pas mourir maintenant, non non. Non, car dans la vallée de pierre tout en bas, brusquement, se déverse un torrent de plumes, grondant, vomi par une force fondamentale. Tout tourne, le ciel, les nuages, les plumes, la chute qui se transforme en spirale.

Colline bascule sur le côté, tombe violemment sur le sol dur du toit. Trois petites têtes apparaissent.

— Pas si facile, hein ?

Colline cligne des yeux.

— La… La mer de plumes.

Loulou lui tend une main pour la relever.

— Une mer de quoi ?

— Tu délires Colline ! rigole Riri.

Colline se pose délicatement, à l’intérieur de sa vision. Tout s’efface lentement, laissant la place à un calme mou, sincère dans son délice. Elle a franchi un premier cap. Elle le sent dans son ventre, là, tout au fond. Elle a marqué un premier point. Le soleil s’est voilé la face pendant l’épreuve.

 

Le passage discret

— La deuxième épreuve est la plus dure.

Loulou s’est postée entre deux arbres, dans le parc désert. Seuls deux adolescents, leur scooter garé tout près, fument un joint sur un des bancs non loin du rideau de sapins donnant sur le boulevard Michelet. Des oiseaux passent en silence, en formation avions sans mur du son.

— J’espère que tu vas pouvoir la faire parce que tu risques d’être trop grosse.

— Oh !

Colline lui file un coup de pied, mais Fifi fait taire tout le monde, en disant à quel point cette épreuve est sérieuse.

— Ici, tu vois, c’est un ancien ruisseau.

Exact. Pour la première fois, Colline le remarque : une tranchée dans la pelouse défraîchie, à peine de quoi ramper dedans.

— Il va sous les deux sentiers, jusque là-bas. Ils avaient tout bétonné mais on a déblayé. Maintenant, on peut se glisser dessous, mais ça fait peur.

Colline suit des yeux le ruisseau et regarde la première ouverture, une fente sombre qui s’engouffre sous la terre, pour déboucher sur une fente similaire, dix mètres plus loin.

— Il faut traverser les deux. Il fait très noir. Bon courage !

Colline s’allonge dans la travée. Il est trop tard pour reculer. Mais tu aimais ça, Colline, avant de te faire tabasser par un fou dans un sous-sol. Ça t’est passé, le goût du goulot ? Allez, montre que tu sais encore t’y prendre. Colline commence à ramper. Elle s’engouffre dans la première fente, son corps lourd compressé. Ça lui rappelle ce qu’elle avait ressenti quand elle était descendue dans le sol artificiel pour la première fois : un retour à l’enfance, un enfermement, un repli sur soi. Elle rentre le ventre, ne veut pas y penser. Tout va bien, Colline, respire, respire. L’odeur est insupportable, probablement des rats qui viennent faire caca ici. Elle avance, Colline, un bras après l’autre, déterminée. Elle parcourt la distance en quelques minutes. Ressort, ébranlée, sale.

— Bien, bien, dit Riri en cochant une case dans un carnet Mon Petit Poney. Maintenant le deuxième segment.

C’est une autre affaire : une vingtaine de mètres cette fois. Colline s’agenouille devant l’entrée, regarde tout autour : elle s’attend à ce que quelqu’un vienne lui interdire de le faire. Les deux jeunes observent le manège sans moufter. Elle soupire.

— Je dois vraiment le faire ?

Les canards hochent la tête à l’unisson.

— OK…

Elle se frotte les mains et disparaît dans l’ouverture. Elle rampe encore, dans les feuilles mortes en décomposition, dans la fiente, dans les ténèbres et l’odeur impossible. Elle a du mal, c’est plus étroit. Mais il y a autre chose. C’est peut-être son imagination qui lui joue des tours, mais elle est persuadée d’entendre, quelque part, au loin, un glouglou, celui, sans doute, de ce ruisseau, qui jadis devait traverser tout le parc. Il y a une autre rivière un kilomètre plus loin, l’Huveaune, qui passe à la perpendiculaire de l’Unité d’Habitation, et va se jeter dans la mer. Peut-être ce ruisseau était-il un affluent, mais il devrait être tari depuis ce temps. D’où vient le ruissellement ? Des égouts ? Difficile de se concentrer, Colline a l’impression d’être là depuis des heures, elle sue, elle commence à avoir du mal à respirer. Dans la pénombre se dessinent des formes, des vapeurs. Quelque chose semble sortir du sol, un mouvement au milieu du processus naturel de mort. Une force inconnue, qui essaye de l’attraper, de l’aspirer dans la terre. Colline accélère. Elle se sent menacée, cernée de toutes parts par une présence qu’elle ne comprend pas. Il ne s’agit pas de Modulors, c’est plus vieux, plus vivant, plus… terrible et dangereux. C’est là, tapi dans les recoins, comme ce qu’elle avait senti dans le sol artificiel, chez Fibou. Soudain, l’odeur la frappe, cette odeur de scorpion mort. Elle essaye de tourner la tête, pour voir si quelqu’un se tient derrière elle, mais il n’y a personne. Son mouvement devient frénétique, elle n’a qu’une idée en tête : finir l’épreuve le plus vite possible. Devant elle, le rectangle de jour s’agrandit, elle se surprend à prier pour qu’il ne s’efface pas. Et si les enfants décidaient de lui faire une blague, de le bloquer et de la laisser seule, là, sous le plafond bas, plaquée au sol, à la merci des puissances invisibles qui menacent de la faire disparaître. Des images affleurent à sa conscience : des volutes de lumière, d’impossibles visions qui dansent, comme des serpents. L’odeur est intenable, elle grince des dents, enfonce ses coudes dans la terre meuble, encore, encore, vite, vite. Il y a quelque chose qui essaye de la retenir, elle sent ses habits tirés vers le bas. La peur s’invite en elle, brusque et maladroite, tout son corps lui hurle d’avancer, de se lever et de courir, mais rien n’est possible et c’est…

Elle sort violemment à la lumière, couverte de boue, de merde, de tout. Elle inspire une énorme goulée d’air, elle se rend compte que sur les derniers mètres, elle a retenu sa respiration. Elle s’assoit par terre, étonnée par le calme du parc, la sérénité des arbres. Un vent léger sur sa joue.

— Ça va ? demande Fifi en lui posant une main sur l’épaule.

— Oui…

Elles la regardent avec admiration. Le soleil, lui, a retrouvé son éclat, rieur. Il se fout de toi, Colline. Il te toise, il te challenge encore. Tu continues à passer des caps, mais n’oublie pas ce qui t’attend, seule à te juger. Personne ne t’aidera. Il n’y a personne. Regarde un peu autour de toi. Qu’est-ce que tu sens ?

Par réflexe, Colline checke son téléphone.

No message.

— Je reviens, deux secondes.

Elle a besoin de respirer. Elle s’éloigne un peu. Sur les pierres chaudes, un husky allongé la dévisage. Elle avance vers lui. Il déguerpit en bondissant dans la végétation, queue relevée, ce délicieux cul de petit faon. La jungle lui rend un écho. Inspiration. Elle va se poster près des petits portails qui bordent le boulevard Michelet. Le bruit des vagues d’automobiles. Le gasoil. La chaleur crée une nappe envoûtante. Le boulevard, rivière infernale, voitures qui filent en lieu d’une eau claire. Colline essaye de traverser pour se rendre à de l’autre côté. N’y arrive pas. Comme si quitter Le Corbu lui ferait quitter ce corps qu’elle a mis toute sa vie à bâtir autour de son âme. Depuis son arrivée, elle n’a pas mis le pied en dehors du bâtiment. Elle trouve chaque fois plus de raisons de s’y enfermer. Ta transition. Les boucles d’oreilles. La Gorgone. À quoi tu joues, Colline ? On sait que tu nous mens. Mais est-ce que tu ne commences pas à te mentir à toi-même ?

 

Estérelle

Elles font quelques mètres vers une construction que Colline avait jusqu’ici prise pour un muret. Mais c’est bien plus que cela : il s’agit d’une sorte de bassin, peut-être une ancienne citerne, si ce ruisseau irriguait bien le parc. Une structure typique du XIXe siècle. La pierre a l’air bien plus vieille, pourtant, comme une ruine. Elle forme un rectangle, dont on a complètement remplis de terre la surface. Des arbres et des plantes provençales y poussent, entremêlés. Il y a trois petites marches dans le mur pour y accéder, Colline les gravit en soufflant, pose ses fesses. Loulou vient s’assoir à côté, balance ses jambes dans le vide.

— Tu l’as vue, hein ?

— Quoi ?

— La fumée.

— Je ne sais pas ce que c’était, mais il y a quelque chose là-dessous, oui. Ça a essayé de me tirer vers le bas.

— T’es pas la première à le remarquer. Nous, on pense que c’est un démon qui veut nous emmener aux enfers. Tu comprends maintenant pourquoi on est sûres qu’une Gorgone est ici ?

Fifi s’approche, en replaçant une barrette dans ses cheveux.

— Il y a des vieux qui disent que Le Corbu est une porte vers les enfers, que c’était comme ça il y a très longtemps. Mais nous, on connaît la vérité.

— Cette vérité que vous allez me dire quand j’aurai triomphé de la dernière épreuve ?

— Oui !

Tout près de là, assis sur leur banc, les deux jeunes ont fini leur pétard, et ont ouvert un petit plateau de backgammon. Colline a retrouvé ses esprits : tout ça, c’est dans sa tête. Il n’y a pas de démon ici, pas plus qu’il n’y a de Gorgone. Le Corbu est un lieu ancien, aménagé dans un endroit riche en histoire, en légendes locales. Tous ces mythes forment un ensemble impossible à dénouer. Colline se trouve au centre.

— Bon !

Elle frappe dans ses mains.

— C’est quoi la dernière épreuve ?

Les trois canards se regardent, bec coincé.

— Vas-y, l’autre, comment elle gratte l’amitié.

C’est Loulou qui a expliqué, visiblement ravie : dans la citerne se cache Maudit Crapaud, une horrible bête qu’on entend croasser la nuit, sans fin. On pense qu’il essaye de chanter des arias, mais le résultat est une atroce bouillie de gargarismes et de rots. Colline a déjà entendu la bête une fois, ça l’avait réveillée en pleine nuit. Le but de l’épreuve est de trouver le crapaud, qui sait se cacher en plein jour, et lui faire un bisou.

— Beurk, dit Colline.

— Oui, hein ? Et pis tu vas voir, il pue.

— Et vous lui avez toutes fait un bisous ?

— Non, c’est une nouvelle épreuve, répond Fifi.

— C’est improvisé votre truc ?

— Un peu, dit Riri.

Colline arpente la surface de la citerne, le nez baissé, à la recherche du maudit crapaud, qu’on prétend expert en camouflage. Mais il n’y a rien ici, rien que de la terre, et des fleurs sauvages qui… mais… Colline s’agenouille près d’une petite fleur qu’elle reconnaît soudain. Teucrium Archtypis. Elle pousse dans les quartiers nord, une rareté, protégée, dont l’existence même empêche les plans urbains de rénovation. Malgré elle, la Técrium est un rempart contre les avancées de la civilisation sur la nature. On l’appelle « la fleur qui arrête les bulldozers ». Ici, elle protège peut-être quelque chose d’autre. Qui sait ce qu’il pourrait y avoir sous la terre. La citerne est assez grande pour… Une idée se fait jour en elle.

— Attendez un peu…

Elle déblaye sur le côté du muret, attirée par une courbe dans la roche qui ne lui paraît pas naturelle. Elle frotte et gratte et élague… pour laisser apparaître… Une figure démoniaque : un masque féminin, porcin, cerné d’une chevelure noire, deux petites défenses sur les côtés. Une langue tirée, comme en défiance.

Gorgoneion.

Riri a rapporté une pelle, Fifi des sandwichs aux radis, et Loulou fume sa cigarette en chocolat, songeuse. Colline a retroussé ses manches, puis commence à creuser dans la terre sacrée de la citerne, l’esprit sur un tapis roulant.

Les Gorgoneions étaient des effigies, placées sur des murs, des médaillons. Athéna en portait sur son bouclier – son Égide, qu’on a parfois prise pour une cape en peau de chèvre – attachée par une broche figurant la Gorgone. Ces visages protégeaient du mauvais sort. Colline est certaine que la pièce est d’époque – malgré son manque d’entraînement, elle peut discerner une antiquité d’un faux en un coup d’œil. En trouver une là est inespéré : entre les fleurs et l’effigie, la citerne semble destinée à être laissée en paix. Mais Colline est scientifique, Colline doit savoir.

Elle ne met pas longtemps à trouver ce qu’elle cherche : une gangue de bois béante, saturée de terre. Comme un sarcophage. Le lien se fait naturellement dans son esprit analytique. La surface de la citerne correspond exactement aux dimensions du bateau qu’elle a retrouvé dans le sol artificiel. Et si le bateau avait été découvert dans la citerne, il aurait pu l’être pendant la construction de l’Unité d’Habitation et les déblaiements que Le Gris avait demandé dans le parc. Alors peut-être avait-il saisi l’opportunité de placer dans les entrailles de son œuvre un rappel du passé, cette barque mythique qui avait scellé l’alliance entre deux peuples.

Colline se sent pousser des pétales, s’ouvrir à la lumière, s’en gorger sans avoir peur de se brûler, ou d’être jugée. Elle se sent comme cette petite fleur le fait pour les lieux sacrés des quartiers nord.

Colline s’assoit, épuisée. Le soleil lui sèche le front.

— Alors ?

— Alors quoi ?

— Je suis un Castor Junior ?

— T’as pas trouvé le crapaud.

— Non, mais il existe pas votre crapaud mutant.

— Mais siii !

— Vous l’avez déjà vu ?

— Non…

— J’ai trouvé un signe de Gorgone, ça vaut bien un gros crapaud, non ?

Les trois canards se regardent, c’est Loulou, toujours silencieuse, qui hausse les épaules.

— OK.

— Mais il faut que tu prêtes serment.

— Ça aussi, c’est improvisé ?

Fifi bondit sur ses pieds, pose une main sur son cœur, lève l’autre. Les canards l’imitent. Colline aussi.

— “Moi, Colline…”

— Moi, Colline…

— “Je fais le serment…”

— Je fais le serment…

— “… De ne jamais divulguer le secret des Castors Juniors…”

Elle cille, Colline, le soleil trace de nouvelles perspectives. Le son des voitures devient chuchotis, des vagues, de nouvelles silhouettes poussent dans le béton, sentinelles brusquement dressées, des arbres dont le feuillage enfle et s’ébroue, secoué par une brise venue du fond des temps.

— “… et de ne jamais nous mentir.”

Colline balbutie. Bientôt, entre ses pupilles, le paysage a changé, touffu. Les bâtiments ont disparu. Ne reste qu’un vaste bois, serré, vierge. Au loin, dans les arbres sombres, vacille une présence. Comme le miroitement d’une eau oubliée, esquissant dans les rides liquides un visage.

— … et de ne jamais vous mentir.

Les canards semblent satisfaits.

— Alors ? demande Colline. Cette Gorgone, c’est qui ?

— Tu lui dis Fifi ?

— Nan, dis-lui toi.

— OK.

Riri inspire.

— Estérelle.

— Estérelle ?

En chœur, les Castors :

— C’est la fée au cœur du Corbu.

— C’était une fée, la Gorgone ?

Les rongeurs hochent la tête.

— Pourquoi elle est devenue comme ça ?

— On n’en sait rien. C’est comme ça, c’est tout.

— Un chagrin d’amour ?

Colline connaît un peu le mythe d’Estérelle, un mythe extrêmement populaire chez les enfants provençaux : dans le massif de l’Estérel, vivait une fée, dont tout le monde tombait amoureux. Estérelle, qui courait de cime en cime, sa chevelure merveilleuse. Estérelle, secret magnifique, convoitée par tous les bergers du pays, gardée par la chèvre d’or. Estérelle, qui d’un toucher faisait enfanter les femmes les plus arides. Estérelle, célébrée par le poète Frédéric Mistral dans sa réécriture des chansons folkloriques d’ici. Estérel, un massif imposant, sur lequel les Grecs avaient construit un temple en l’honneur… d’Artémis d’Éphèse.

— C’est à la maternelle qu’on vous a parlé de ce qui était arrivé à la fée ?

Riri fait oui de la tête.

— Et toi Loulou, tu crois à tout ça ?

La plus âgée des Castors hausse les épaules.

— Tout le monde y croit un peu. On dit que les Modulors sont ses chevaliers, qu’ils la défendaient, avant qu’elle ne devienne un monstre sanguinaire. Mais nous, on sait qu’il y a une Gorgone ici, et c’est peut-être lié tout ça.

Colline acquiesce, mais sent que Loulou ne lui a pas tout à fait dit la vérité. Elle doit encore espérer qu’il y a une étincelle quelque part ici, qu’il vaut mieux continuer d’y croire, plutôt que de lâcher prise. Colline devine brusquement que les certitudes de ces enfants sont probablement plus réelles que tout ce qu’elle pourrait découvrir. Prends ce bout de ficelle, Colline. Déroule.

— OK, je vous crois. On va donc trouver cette Gorgone et sans doute qu’on pourra dénicher la fée après !

Les Castors sautillent.

— Youpi !

Elles dansent ensemble, en ronde.

— Estérelle ! Il pleut de la grâce !

Riri tend la main vers Colline.

— Allez, joins le cercle !

Colline acquiesce, prend la petite main, en saisit une autre, danse avec elles.

— Il pleut de la grâce ! Estérelle ! Estérelle !

Colline lève les yeux. Tout scintille.

 

L’œil obtus

Dans un halo, elle lui apparaît, dans une ronde près du muret de la citerne, ses pieds trop grands dans des baskets mauves. Il la détaille dans sa splendeur maladroite, le jean trop serré, un petit ventre. Ses seins minuscules qui pointent sous le tee-shirt Cosmoscats. Tout en elle est sublime, tant elle lui semble précieuse, Colline.

Il s’en veut terriblement de l’avoir frappée, quand il l’avait emmenée dans la nécropole, mais personne ne lui avait laissé le choix : la présence qui hantait Le Corbu était entré en lui, lui dictant ses gestes. Toufik s’était observé la cogner, lui faire mal, elle qui lui aurait mis des bâtons dans les roues pour récupérer Gyptis. Il sait à présent qu’à ce moment, devant le bateau découvert, elle était comme lui, un imposteur. Quand il l’avait vue passer l’antique casque de walkman autour de son cou, il avait su qu’elle resterait, jusqu’au bout, et qu’elle finirait par voler les secrets. Toufik ne se l’avoue pas encore, mais Colline lui fait peur. Alors, pendant la ronde, quand les yeux de Colline se posent sur lui, Toufik se cache, même s’il sait qu’aucun œil ne peut le deviner d’aussi loin.

Il l’observe à distance depuis plus d’un mois. Il la suit telle une ombre dans les couloirs du paquebot, au coin d’un dédale, sans qu’elle ne se doute de rien. Elle est perpétuellement plongée dans ses pensées, marche d’un pas étrange, entre le défilé de mode et le mécanisme d’un robot. Elle n’a pas de hanches très marquées. Elle s’habille comme une ado des années 80, pleine de couleurs bizarres, de boucles d’oreilles géométriques. Elle passe son temps à arpenter les corridors, elle s’est fait peu d’amis, mais ces enfants pourraient changer la donne, lui ouvrir des portes qu’il aurait préféré garder fermées ; elle prend lentement le rythme de la résidence, entre indolence et résignation. Elle appartient désormais à ce lieu. Si seulement elle se doutait…

Toufik range sa longue-vue, il descend de son arbre, silencieux, pour se glisser sous le bâtiment, entre les pilotis. Il dépasse le local poubelle, jette un coup d’œil derrière lui, pour s’assurer que personne ne le suit. Il dégaine son trousseau de clés pour ouvrir la porte rouillée d’un des pilotis. Elle grince, découvrant son intimité. Chaque pilotis est doté d’une porte similaire. La plupart ont des loquets oxydés et ne proposent qu’un espace vide, plein de tuyaux. Des colonnes d’eau ascendantes alimentant tous les étages. Tous les pilotis donnent sur le sol artificiel, parfois coiffés d’une grille ou d’une planche pour empêcher les arpenteurs d’y tomber – seuls ceux de la section du sol où se trouvait le bateau sont bouchés. Son pilotis est une maison. Sa maison. Toufik pense que Le Corbusier lui-même avait utilisé cet espace avant lui. Des rumeurs disent que l’architecte y avait aménagé un bureau pour superviser la construction du bâtiment. Mais quand Toufik l’avait découvert, il avait tout de suite compris l’importance du lieu. Ces pilotis plongent à plus de dix mètres dans le sol, en pointe. Comme une griffe, plantée dans le sol de la ville, accrochée, gardant en place ce qui jadis était mouvement perpétuel – ce que les initiées appellent la Gyre. Quand Le Corbusier avait scellé le destin de ces lieux pour tenter d’en contrôler la fluidité. Comme un homme tente, en vain, de contrôler les rotations d’une femme assise sur lui. Comme les danseurs de tango croient être les maîtres de leur partenaire, laissés gagnants par tendresse, ou par jeu.

Continuer : partie 5 sur 11