Sous la Colline
Chapitre 1
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 11 parties.
Il ne restait de la basilique qu’un souvenir, des livres, des cartes de ce qui aurait pu devenir un pèlerinage unique. Le Gris avait par la suite continué son travail sur la religion, notamment à Ronchamps, mais il n’avait jamais approché la puissance ésotérique de la Sainte-Baume. Là-bas, dans le sanctuaire de Marie-Madeleine, Le Gris avait voulu transmettre un message, une profession de foi, littéralement, qui devait illustrer toute sa carrière à venir, la première pierre d’un édifice spirituel : aucune frontière ne saurait résister aux élans de l’homme, aucune croyance ne pourrait entraver la danse des ténèbres et de la lumière, enlacement en lequel Le Gris avait placé sa démarche artistique. Cette même figure, incarnée de façon radicale au Corbu, où tout se faisait en naviguant de l’un à l’autre, la bourrasque d’une clarté effaçant la douceur de l’obscurité.
Alors, peut-être était-ce qu’il avait réussi ici, après l’échec de sa basilique : l’Unité d’Habitation comme un bouchon de béton sur un combat éternel, sur un mouvement. Le Gris n’avait pas choisi l’emplacement du Corbu pour rien. Malgré le fait que la narration officielle fasse état d’un changement successif de trois positions pour ériger l’Unité d’Habitation, c’était bien ici, et nulle part ailleurs, que Le Gris voulait assoir son règne de béton. Ici, précisément, les griffes du Corbu s’étaient enfoncées, enserrant la beauté, sarcophage. Le Gris avait construit Le Corbu ici pour établir la toute-puissance du Modulor sur un lieu de culte ancien. Un lieu de culte féminin, forcément féminin. C’était le désir du Gris, passer en travers du dernier mystère qui se refusait à lui : celui de la femme.
Une idée, soudain. Et si les habitants les plus anciens – les femmes – du Corbu avaient des informations, ce serait logique. Simple à démêler. Mais qui parlerait ? Et quelles sont les bonnes questions ? Approcher un mystère se fait sur la pointe des pieds, comme Colline l’avait fait depuis le début de son séjour ici. Séjour qui se transformait en obsession. Pour le lieu. Pour les boucles. Éventuellement en parler à Flo. Mais il était fort possible que tout ceci soit un secret trop bien gardé qu’elle, Colline, n’y avait pas sa place. Pourtant, cela semble inimaginable : si Flo était impliquée dans le culte, elle n’aurait jamais accepté de la prendre sous son aile. Il n’y avait que deux solutions : soit Flo ne savait rien, soit tout ceci était un rite d’initiation, et Flo attendait que Colline prenne l’initiative.
Allez, encore dix minutes. Tiens bon, Colline. Promets-toi quelques bonnes résolutions. À chaque geste, lever de genoux, torsion, donne-toi une raison de continuer à te battre pour ce en quoi tu crois. C’est une course contre la montre. Quelque chose ici est à l’œuvre, dans l’ombre, contre toi. Les boucles d’abord. Le camée ensuite. Peut-être une conspiration pour récupérer les anciennes reliques du culte dont tu voudrais, ne te mens pas, être la nouvelle prêtresse. Pour te prouver que tu le peux. Que tu peux être une femme aux yeux du cosmos, et pas dans ceux de cet homme qui fut toi. Tu as tout à gagner. Tu as déjà tout perdu. Alors sue, Colline, fonds, retourne à l’amibe, reviens-nous plus puissante, prête à en découdre. Finis ton mouvement.
Mistral noir
Ils ont annoncé le mistral pour ce soir. Mistrau, comme le nommaient les anciens. Un gros vent sec venu du nord, qui fait siffler les portes, vibrer le bois. Tout craque et penche, le bâtiment va peut-être se renverser sur le flanc, éléphant crevé. Dans ces moments de tension, Le Corbu devient sinistre. Ses habitants muets, portant leurs sacs de victuailles, se hâtent de rentrer chez eux. Derrière les fenêtres à chaque étage, le ciel dégagé de Marseille vire au gris métallisé sur les collines, des ombres glissent paisiblement dans l’air asséché. Dans ces instants où la nature s’impose à la ville, tout devient calme : c’est avant tout la fierté des Marseillais qui apprend à se taire. On marche courbé dans les rues, face à cette force nouvelle, qui oblige à la posture humble. Pour un peuple habitué à gonfler le torse devant les mouettes, ce sont des moments de doutes. On dit aussi qu’un certain type de mistral est plus dangereux que les autres : le mistral noir, le souffle qui rend fou.
Le Corbu tout entier brûle d’une fièvre qui précède la venue du mistral noir. Les plus anciens clament que la vie revient, telle une eau renouvelée. De nouveaux résidents emménagent, des jeunes avec des casquettes et des trottinettes, des moustaches et des tatouages qui papotent dans les ascenseurs. Une vraie smala qui se croit chez elle dans ces murs. C’est un exode, véritablement : on fuit Marseille pour venir ici y retrouver une essence, un sens. Cette ville de caca est devenue une plaie ouverte, pourrissant au soleil d’un sud fascisé. On ne sait plus où vivre cette indolence, ce bon temps. Même la sieste semble un éden lointain, un âge d’or où les demi-rêves influençaient les promenades le long de la Corniche, les brasses du crépuscule. Au Corbu, désormais, l’espoir de goûter une dernière fois aux fruits de la Bonne Mère.
La télévision débarque un matin, pour rester camper jusqu’à l’exposition secrète, dont la rumeur a fait l’événement de l’été. Otari fascine, Otari subjugue. Les caméras de FR3 Provence sont d’antiques machines que personne n’a voulu changer depuis 1987 ; ici, on est nostalgique. Deux présentatrices en tailleur épaulettes se partagent l’antenne, pour faire un reportage en plusieurs parties – et en direct, sur le bon vivre du Corbu. Partout, les visiteurs affluent, pingouins, marsouins, tout le tintouin. Les couloirs sont ivres, les appartements ouverts à tout vent. Le restaurant fait salle comble midi et soir, l’hôtel est booké jusqu’en octobre. Même la boulangère doit faire trois fournées de navettes par jour, sans compter l’orgie de tropéziennes. Elle râle beaucoup, vient d’ajouter de nouveaux borborygmes à son vocabulaire. Pour Colline, elle a acquis une allure de grosse ourse blanche.
Pour l’occasion, le nouveau syndic a décidé de rouvrir les deux toilettes de l’immeuble, l’une au troisième, juste avant le jardin d’hiver, l’autre sur le toit, au pédiluve. On y retrouve de nouveaux tags, aux connotations bien d’ici : “dehors les bronzés”, “Forza Toulon”, “Oh hisse, l’enculé”. Des poètes se postent aux coins des rues, sur des caisses de figues molles, déclamant des vers félibriges approximativement retenus. L’arbre à palabres bourgeonne de citations de la Bible, du Coran et des livres de Mary Higgins Clark, il croule, s’affaisse. Flo lui a fabriqué une petite béquille, plantée dans la terre moite. De nouveaux tags apparaissent sur les pilotis et les murs bas du parc, glyphes secrètes plongeant résidents et pingouins dans des abysses de suppositions. On annonce la visite de Jean Roucas, qui va venir poser ses valises de comique dans une des chambres d’hôtel. Il veut être le premier à l’expo.
Les ondes subtiles de Radio Corbu bruissent de rumeurs. Tout pointe vers une résolution du conflit des ordures – on voit peu à peu disparaître les distributions sauvages de déchets à chaque étage, c’est dommage, mais le récent local poubelle semble faire l’unanimité. Quinlan est la nouvelle figure du syndic. À la surprise de tout le monde, il a signé un accord avec la mairie, pour proposer plus d’activités municipales au Corbu : ateliers d’artistes ouverts au public, toilettes rénovées, l’école de dessin convertie en espace civique d’éducation au mieux-vivre ensemble. Quinlan parade dans les couloirs, ventripotent craquant les boutons de ses chemises roses à manches courtes. Il donne du camarade à droite, à gauche, serre les mains, ébouriffe les enfants qui chialent et touche le popotin des matrones étonnées. Ah, sacré Quinlan, quel communiste celui-là !
À la télévision, pour la quotidienne estivale en direct du hall du Corbu, où les jeunes font coucou à la caméra, la présentatrice dégouline sur son micro plat :
— On dit que pour sa prochaine exposition, dont il célèbrera demain l’ouverture, Sol Otari réserve une surprise à tout le monde. Hier soir, le maire lui-même a pris la parole pour annoncer le retour du Corbu dans l’escarcelle d’une ville qui l’avait, il est vrai, toujours un peu ignoré. Cette cathédrale du XXe siècle mérite une nouvelle chance !
Cut sur le visage du maire, vieil empereur branlant, triple menton tremblant au-dessus d’un costume trop grand, debout sur le parvis de l’hôtel de ville, face à la forêt de mâts du port :
— C’est un moment important pour la vie culturelle de notre belle capitale méridionale. Enfin, le petit peuple peut profiter des merveilles artistiques traditionnellement réservées aux élites, cachées depuis trop longtemps. Il est temps de faire la paix à Marseille, de réconcilier les communautés, et quel plus bel exemple que ce retour au Corbu, au berceau de ce qui a inspiré nos plus belles barres de cité, et qui regarde la mer et le futur avec l’aplomb d’un créateur radical, prêt à sacrifier sa vie pour le bien d’autrui, comme nous le faisons ici, tous les jours, dans notre belle république, avec le poisson et l’aïoli, le pistou dans le portefeuille et tout ce que la belle cité phocéenne nous offre comme potentiel pour le futur ensoleillé qui tape trop fort, et sans Paul Ricard, que serions-nous devenus ?
Tout le monde s’accorde à dire, dans les appartements surchauffés de l’Unité d’Habitation, que la droite est en train de s’approprier des mots et des concepts traditionnellement réservés à l’autre bord. On se demande si tout ceci n’est pas encore une mensongerie, comme on dit dans la garrigue, que ça ne cache pas un plan pour nuire à l’héritage. On croit avoir vu s’approcher sur la pointe des pieds, la nuit venue, des tracteurs qui se cachent derrière les platanes. Les chats se sont mis à hurler à la tombée de la nuit. On voit les chiens se renifler le cul à la queueleuleu. Les perruches dans le parc chantent, certains ont cru y reconnaître des hymnes de Cole Porter. Il y a des courants d’air impossibles, des glouglous mystérieux sans origine. Le silence est parfois insoutenable. Comme si, tout d’un souffle retenu, le lieu n’attendait qu’un moment pour basculer de l’autre côté, le versant liquide d’un monument.
Demain, les escargots
Après le cours, avant de reprendre ses recherches, Colline a vraiment besoin de prendre l’air. Les filles de la gym lui avaient proposé d’aller boire un café, mais non, décidément, Colline apprécie les gens à petite dose. Elle les avait regardées se déshabiller dans les vestiaires, pensive. Elle se trouve vraiment trop grassouillette, ses poignées d’amour comme des petites bouées de sauvetage au cas où le bateau coulerait. Les autres filles l’avaient acceptée sans poser de questions, sans même la juger. L’une d’elles lui avait même fait un compliment. Ça l’avait rendue plus forte. Confiante en son projet. Non, Le Corbu ne va pas périr. Elle va percer ses secrets. Retrouver la trace du rituel ancien, célébrer la femme à nouveau. Renverser les énergies contraires.
*
Dans la troisième rue, Colline croise un premier troupeau de touristes, pingouins à la queueleuleu, avec leurs petits appareils photo rétro et leurs bananes autour de la taille. Tels des poissons-pilotes, les résidents se relayent pour les suivre, s’assurant qu’ils ne cassent rien. La situation devient incontrôlable. Les pingouins arrivent de plus en plus tôt, le restaurant a commence à servir des déjeuners discount pour les groupes. Ils bâfrent des navettes en riant, puis font des rondes dans les couloirs, repassant dix fois par le même spot. Plusieurs résidents ouvrent leurs appartements aux groupes, à des prix concurrentiels. Certains aiment parfois partager leur intimité avec les visiteurs. On parle d’intrus espionnant la vie au Corbu, planqués dans les douches, dans les placards. Colline a pensé poser des pièges à pingouins chez Flo.
*
Sur le toit, le vent s’est levé. Les cheminées du Corbu vagissent, des visages de pierre aux lèvres fines, Moaïs. Ces idoles polynésiennes, des dieux suggérant d’intimes oracles, toute la sagesse des résidents, filtrée par ces fentes, relâchée dans le ciel, accrochée sur les nuages, comme des mots sur l’arbre à palabres.
Il a plu la veille, une chaude pluie d’août, pleine de pisse. Chaque fois que l’eau emporte la ville, on a l’impression qu’enfin, elle sera nettoyée pour toujours de ses croûtes sèches. Mais non. Les croûtes sont tenaces. Résilientes. La ville entière est une croûte. Ramollie. Elle baigne dans sa fange, mais ici, au-dessus du monde pourrissant, en son domaine, Colline marche pieds nus.
Colline a appris à aimer ce toit comme son propre jardin. Tous les matins, elle y pratique un protorituel, y fait une promenade structurée en trois actes, pour chaque section du lieu : elle commence par aller au sud, près du théâtre grec. Y exécute une danse sur l’esplanade du gymnase, mélange de yoga et d’expression libre. Elle y externalise ses envies de grâce. Et profite parfois du fait que le toit n’est pas ouvert aux pingouins avant huit heures.
Elle passe ensuite à la section médiane, où elle s’assoit pour prendre le soleil. Elle se console dans les lignes pures des structures qui y poussent, les terrasses menant au premier étage du gymnase, la haute tour des ascenseurs, et derrière elle, l’école de dessin sur pilotis et ses pentes d’accès délicates. La terrasse est interdite au public, une pancarte sur ses escaliers effrités signale le danger. Mais Colline aime y grimper, enjamber le grillage et se poser sur un banc, sous la tour. Le point de vue sur la Méditerranée est irremplaçable, elle la plonge dans une profonde méditation, aquatique.
Puis le passage à la troisième section. Le pédiluve et l’open space, les pentes, véritables rampes de lancement vers le vide. C’est ici que devrait se jouer le tout – d’abord la danse, puis l’inspiration, puis le pas dans le vide. Colline aimerait prendre son élan depuis le point le plus lointain du toit, courir très très vite, prendre appui sur la pente et se jeter. Les yeux fermés, prête à être cueillie par la grâce, cette grâce en elle qui lui donne des ailes. Un saut de l’ange dans l’eau de la ville, disparue dans un reflet sur les vagues de bitume. Instinctivement, elle pense avoir trouvé là, en elle, en travers d’elle, l’écho du plus ancien des rites à avoir été pratiqués ici. Se donner au monde, se donner à l’invisible.
En chute…
Comme le jour où elle a appris à nager.
*
Ce matin, pourtant, sur le toit, tout est différent. D’abord, dépassant près des bacs à fleurs en béton de la première section, Colline remarque l’anormale profusion d’escargots. Ça grouille dans la gadoue, sur les pentes des feuilles, sur les mobiles suspendus. Colline piste les escargots, ils sont partout, dans les interstices, sur les murs, grignotant les plantes. Une véritable invasion. Une colonie qui se développe tout doucement, suivant des rubans gluants où se noient les moucherons. Elle en attrape un par la coquille, sa maison, peut-être remplie de plein d’ustensiles comme la cuisine de Flo. Elle secoue pour voir si quelque chose tombe. L’escargot rentre ses antennes.
Ensuite, en passant devant le gymnase, Colline croise Choule qui fait sa promenade de santé.
— Le mistral noir, dit-il, les mains dans le dos.
— Gné ?
— C’est la catastrophe.
— De quoi parlez-vous ?
— Les gens se mettent à dire n’importe quoi, on se prend les portes, on s’engueule, vé, je te dis, même que des fois, il y a des accidents. Sur la vie de mon grand-oncle Goujat.
— Et ça arrive souvent, le mistral noir ?
— Nan, la dernière fois, c’était il y a une dizaine d’années. On s’en souvient ici, on a eu tellement de soucis, surtout avec les enfants, ils n’ont pas arrêté d’aboyer, certains ont fait pipi en levant la jambe.
Colline rit, se triture une mèche, louche pour défaire une fourche.
— Ça va être un beau bordel alors.
— Et si on faisait un scrabble ?
— J’ai piscine, dit-elle en s’esquivant.
Sur la terrasse du gymnase, les hommes de Sol Otari s’activent pour préparer la nouvelle exposition célébrant l’anniversaire de la mort du Corbu. Personne ne sait encore quel en sera le contenu – les dernières expos ont beaucoup polarisé les visiteurs, certains criant à l’insulte postmoderne, d’autres à la merveille métamoderne – whatever. Colline observe le manège d’un œil qui a du mal à se fixer, dans la lumière qui semble parfois balayée par le vent : ces ouvriers ont tous le même tee-shirt de marin, et des pantalons à patte d’éléphant. On dirait des grands matelots, à la carrure triangulaire. On dirait…
Six Modulors.
Ils se passent des cartons en poussant des grommellements de baryton, hop, hop, en cadence, presque une chanson. Leur rythme est industriel, leur ligne parfaite, géométrique. On croirait des robots programmés pour une seule fonction. Colline grimpe l’escalier menant à la terrasse du gymnase, enjambe le grillage fermé. Ces hommes sont impossibles à envisager. Le soleil les frappe en diagonale. Leurs ombres démesurées ont envahi la terrasse. Ils se passent les cartons de main en main, depuis l’immense tour des ascenseurs jusqu’à l’intérieur du gymnase, le long d’une chaîne, proches les uns des autres.
Vega s’amène, ses nouvelles moustaches fines comme un rappel d’autorité, ses muscles bandés sous une chemise à fleurs rose.
— Vous n’avez pas le droit d’être ici.
Il a brusquement changé d’attitude. Jadis courtois, affable, il s’est tendu, ses traits tirés. Des cernes énormes sous ses yeux hagards.
— Pourquoi ? Je suis résidente.
— C’est une propriété privée.
Elle regarde vers l’entrée du premier étage du gymnase. Elle voit les cartons s’entasser, d’étranges tuyaux, des câbles, des télévisions. Des cages remplies de… coraux ?
— Qu’est-ce que vous fabriquez, ici ? dit Vega.
— Va te faire mettre.
Il tient plusieurs chemises, farcies de papiers de toutes les couleurs. Sur l’un de ses dossiers, sous le logo d’Aion, elle a le temps de lire :
“La main fermée”
27/08/15
Demain. L’ouverture de l’expo.
— Alors, cet accrochage, ça avance ? dit-elle.
Vega claque des doigts. Deux Modulors sortent de la chaîne arrêtée et s’approchent d’elle. Ils se ressemblent comme des jumeaux. De près, leurs visages lui disent quelque chose.
— Un élevage de clones ?
Ça lui arrive d’un coup : cette bouche comme un trait tiré sur de la pâte à modeler. Ces petits yeux enfoncés. Cette mâchoire rectangulaire, prognathe. Ces arcades sourcilières primitives. L’homme à l’imperméable, dans l’escalier.
— What the…
— Escortez la… demoiselle.
Ils la saisissent par le bras et lui font passer le portillon en la soulevant, la posant sur les marches. Elle leur fait deux gros doigts.
— Putain…
Elle descend, dans un état de colère qui la fait suer. Elle se pose dans la promenade, soleil dans le dos. Au-dessus, les hop hop reprennent, profonds. Elle regarde la cheminée sur sa gauche, les Modulors. La même allure : monolithes aux bouches de flûtes viriles.
Sur la colline
Une autre invasion a commencé dans le parc : des animaux partout sur la pelouse. Lamas, oui, mais aussi un petit buffle, des poneys, un âne, et des couples de chameaux. Des touristes se prennent en photo avec les animaux, sans venir trop près.
— C’est quoi ce bordel ? demande Colline, en voyant les Castors émerger du hall par une porte latérale.
— Il y a un cirque sur le parking du Casino, répond Riri en s’approchant d’un poney. Ils font paître les animaux ici.
— C’est surréaliste.
Riri trifouille dans la crinière, essayant vainement de communiquer avec le nano-équidé.
— Ça va toi ? Pas trop chaud ?
Le mistral ne chasse pas la chaleur, au contraire. L’air est brûlant.
Tout au nord, près du jardin d’enfants, il y a le terrain de tennis. Deux vieux beaux y tapent la balle en bandeaux Björn Borg. Ce matin, attaché à un poteau derrière le muret grillagé du court, il y a un lama. La laisse est courte, alors pour se donner l’impression d’être encore libre, il va et vient sur une distance de trois mètres, suivant le mouvement de la balle.
Colline grimpe la petite butte pour se poser près du lama. Il ne la calcule pas, continue ses allers-retours. Elle n’essaye pas de l’atteindre. Elle s’assoit juste. Dans le parc, Riri et Fifi jouent à trappe-trappe entre les animaux, Loulou prend des photos avec son nouveau téléphone portable. Elle s’arrête pour taper un SMS. Lève les yeux vers Colline. Lui tourne le dos. Hum. Plongée dans le soleil, les yeux fermés, Colline passe le casque sur les oreilles.
Play.
Si les paroles
Sont un peu folles
C’est que les enfants
Inventent tout le temps
La Colline aux Coralines. Jean-Michel Caradec. Une chanson qu’elle n’a pas cessé d’écouter depuis la séance de cinéma. Se pouvait-il que cette chanson l’eût marquée, plus jeune ? Lui devait-elle son prénom ? Son père, qui la lui aurait chantée… Son père… Son père auquel elle ne pensait jamais. Elle se doutait bien qu’il y avait là un nœud à dénouer, mais Colline n’avait jamais voulu s’en occuper. Elle avait préféré le laisser pourrir jusqu’à l’écœurement.
Chasse l’autruche
à cache-cache elle truche
Quatre moutons
Fument sur le balcon
Colline sait qu’il n’y a pas de sortie possible, à part le ciel. Qu’elle, Colline, se trouve au centre du Corbu. Que Le Corbu est au centre des petites collines, à l’intérieur des plus grandes collines qui cernent Marseille. Tout est Colline. Que seule la clé du rituel du bois sacré lui permettra d’accéder à ce qu’il y a en elle, les collines de son intimité. Qu’il faut agir, maintenant, et cesser de tourner autour. Mordre en travers.
Changeons le monde
Une seconde
Ça ne fera pas de mal
Au règne animal
Mais putain, c’est quoi exactement une coraline ? Juste le diminutif de Coralie ? Une sorte de petit corail ? Encore une légende dont elle ignore tout… Il y a sûrement un code à pénétrer dans cette playlist, chacune des chansons comme un caillou à retourner. Blondie. Sacha Distel. Un rapport ténu, supposé. Un mystère en creux, bercé par une série de conjectures – Colline est l’objet d’une attention particulière, par une présence ici qui utilise les pouvoirs du lieu pour… pour quoi ? Impossible de le savoir. Il faut te mettre en jeu, Colline, prendre plus d’initiatives, mais qui te dit que tu ne marches pas dans un piège, comme la fille de Fibou, dont tu connais désormais le prénom.
La nuit qui tombe
Fait grandir les ombres
Garance. Garance était la fille de Fibou, portée disparue en 1979. Elle avait été à la maternelle ici. Ulysse était arrivé en 1960. Ça pouvait coller, il pouvait être le père. Fibou avait raconté à tout le monde que sa fille était morte dans un accident de bateau, loin, en visite chez son mari dans la Loire. Personne n’avait cherché à vérifier. Fibou avait fait son deuil, discrète, avait quitté la maternelle et ouvert sa brocante au coin de la troisième rue. Qu’est-ce que Garance pouvait bien faire dans la barque de Protis, des boucles rituelles ségobriges à ses oreilles ? Toufik avait-il un rôle à jouer dans sa mort ? Est-ce qu’Otari essaye de profiter de tout ce qui se passe pour faire aboutir son plan secret ? Plan secret opaque, impossible à exposer.
Il faut rentrer
Maman va s’inquiéter
Colline regarde son téléphone. Aucun SMS.
Son psy doit vraiment faire la gueule.
Elle tente.
“Je suis très occupée, mais on peut parler bientôt si vous pensez que c’est utile…”
Send ?
Send.
Fifi et Riri grimpent la rejoindre.
— Alors ? dit Colline.
— Alors rien, nib, walou, dit Fifi.
Elles expliquent que la Gorgone se planque. Les gens que les Castors ont espionnés pendant la projection – Quinlan, Choule – n’ont rien fait d’inhabituel qui pourrait indiquer qu’ils sont des monstres. Il se pourrait même que la Gorgone n’ait pas été présente à la séance, et que l’attaque sur Colline n’ait été qu’une coïncidence, ou une opération dirigée vers le camée.
— Mais comment quelqu’un pouvait-il savoir que tu l’avais, ce camée ?
— Bah, je l’ai montré à tout Le Corbu pour l’identifier. N’importe qui aurait pu me mentir et me dénoncer à la Gorgone. Peut-être que je le lui ai montré directement.
— Il avait quoi de si spécial, ce truc ?
Colline n’avait pas fourni tous les détails de ses recherches aux Castors, la faute au labyrinthe de données dans lequel elle s’était perdue, dont le centre se refusait, un centre où, elle en était persuadée maintenant, elle avait un rôle à jouer.
— C’était un portrait de Marie de Sormiou, la proprio de la Magalone. Elle passait pour être une sorte d’occultiste, et que c’est dans sa citerne qu’on a retrouvé le bateau. À mon avis, elle est liée à ce qui se déroule ici.
— Et il se passe quoi ici exactement, Colline ? dit Loulou, qui arrive enfin, rangeant le phone dans sa poche arrière.
Loulou grandit vite. Semble un peu mieux maîtriser son corps. Elle ajoute de la couleur, quitte peu à peu ses défroques gothiques pour exposer ses épaules.
— Je ne sais pas.
— Colline, faut que tu nous fasses un peu confiance, on passe beaucoup de temps à s’occuper de tout ça, et on n’a toujours aucune trace d’Estérelle…
— OK, OK…
Colline ferme les yeux. Elle énonce patiemment toutes les bribes de savoir et d’intuition. Il y avait ici, jadis, un rituel païen, articulé autour d’un bois. Était-ce ici que Gyptis avait renoncé à ses vœux de célibat pour choisir Protis ? Pour Colline, infusée dans sa frustration, le mariage de Gyptis et Protis sonnait comme un renoncement : les modalités de leur union en étaient la preuve. Les mariages celtes impliquaient le partage d’une coupe d’eau, que la mariée offrait au marié, en symbole de ce qu’elle acceptait de lui sacrifier. L’eau de Gyptis avait été puisée au point d’eau le plus proche, à savoir la Gouffone, qui prenait sa source… où exactement ? Dans la fontaine d’Ivoire, dans le massif de Marseilleveyre. Peut-être le don de cette eau sonna-t-il la fin du rituel, le début des guerres, une stérilisation, que le passage supposé de Marie-Madeleine, en route vers la Sainte-Baume, avait fini d’évangéliser. Le Gris était au courant de tout ça, il était allé sur le Mont Athos, il était au fait de la légende dorée, tout comme Ulysse venu ici plus tard, sur ces mêmes traces – se pouvait-il que les deux hommes se connaissaient ? Ils avaient de toute évidence des buts différents. Se pouvait-il que leur lutte ait, d’une manière ou d’une autre, mené à la mort – au sacrifice – de Garance ? Le Gris avait construit Le Corbu pour utiliser ou contrer l’énergie du rituel, il avait tenté de le faire à la Sainte-Baume et avait échoué. Et peut-être Garance avait-elle été une victime innocente, poussée par Fibou et Ulysse. À moins que ce ne soit tout le contraire… et que Garance ait manipulé tout le monde.
— Y compris moi, dit Colline.
— Une conspiration à travers le temps, dit Riri.
Colline hoche la tête.
— Et tu penses que le retour de la Gorgone, c’est lié à ce rituel ? Fibou morte, comme Garance ?
Colline se mord la lèvre.
— Et cette fille, là, la nana de Jésus ? T’es bien sûre qu’elle aussi elle a essayé de faire quelque chose ici ?
— Pour beaucoup, la légende d’Estérelle est née en Provence après celle de Marie-Madeleine.
— Oooh…
— Ouais.
— C’est un peu la merde quand même, non ?
— Un peu. Et puis…
— Quoi ? dit Loulou.
— Il se passe un truc dans le gymnase. Ils vont faire une nouvelle exposition. Personne ne sait ce qu’il y aura dedans, mais les précédentes étaient de plus en plus étranges. Il y a du rififi dans l’air.
— C’est vraiment bizarre, tu sais, l’art contemporain.
— Non. Autre chose. Ils ont des ouvriers.
— Ah oui, je les ai vus ! Fifi dit que c’était des frères jumeaux.
— Ils sont six !
— Ben, six frères jumeaux, c’est possible, non ? dit Fifi
— Non, je crois pas, dit Loulou.
— Tu crois aux Gorgones mais pas à des frères jumeaux ?
Fifi lui tire la langue. Dans le ciel, les corneilles tournent, comme un œil de cyclone se formant sur un soudain rideau de nuages noirs. En elle, une nouvelle association. Corail. Algue coralline. Le corail, plante mythique, née du sang de la tête de Méduse, posée par Persée sur un lit de varech après la défaite du monstre qui voulait avaler Andromède. Le corail qui devient pierre quand il est exposé à l’air. Colline regarde Le Corbu, ce grand corail.
— Colline, ça va ?
— Gorgeia.
— Hein ?
Elle secoue la tête, pour chasser les parasites. Tout est signe. Tout est correspondance. Elle lève les yeux vers le ciel. Les oiseaux de plus en plus fous. Un hurlement déchire la torpeur. Le reste va trop vite : des mouvements dans le jardin, des chameaux qui détalent. Des cris. Loulou qui dévale la pente. Riri qui se cache. Du sang sur la pelouse, un bouillonnement.
Il balletti
Toufik finit de programmer un petit script, qu’il compile rapidement, pour être sûr de ne pas louper le nouveau, quand il entend les cris venus du jardin. Il étouffe un juron, espère qu’il n’est rien arrivé à Colline – après qu’elle a tenté de fuir la Gyre, il avait dû repartir pour essayer de mettre des bâtons dans les roues aux Modulors avant qu’ils ne puissent accélérer la Gyre – il avait dû choisir entre protéger Colline ou protéger Le Corbu. Il s’en veut, alors qu’il verrouille son bureau. Autour de lui, c’est la panique après l’accident : il y a des pompiers, des flics, des télévisions. C’est une catastrophe. Ça va contrarier tout. Ah non, non, bon sang. Pour se calmer, Toufik sort une clope, que le vent lui fauche.
Après que le chameau eut arraché la main du pingouin, Colline s’est levée pour emmener les canards au jardin d’enfants, où Sabri s’amuse à 1, 2, 3 soleil. Elle se pose sur un cheval monté sur ressort, regarde jouer les minots, puis observe la fin du chaos dans le parc, y voyant un parfait parallèle. Les secours sont vite arrivés, un subtil ballet qu’elle contemple d’un œil absent, progressivement perdue dans son dédale. Babette la rejoint, dans une jupe en skaï fuchsia.
— Dis donc, ça commence à être Diên Biên Phu ici, dit-elle en chipant une fraise Tagada à Riri.
Babette et Colline avaient continué à se voir après leur rencontre. Elle travaille trois fois par semaine sur le parking, ses clients sont discrets. Pendant ses pauses, elle vient apprendre à Colline à marcher correctement, lui donne des conseils de maquillage. Elle l’appelle sa “fille manquée”.
— C’était trop bien, raconte Fifi à Babette, le chameau il avait la bouche pleine de sang avec ses grandes dents carrées, ça faisait vraiment super film d’horreur.
Sabri secoue sa main rapidement, comme il a l’habitude de le faire quand il est excité.
— Et il l’a avalée ?
— Je sais pas s’il avait faim.
Colline plisse les yeux. Le dealer de shit qui l’avait ramassée lui fait un signe de très loin. Elle va le rejoindre, il lui sourit, lui offre une taffe, qu’elle tire volontiers.
— Yo, y a un type qui a posé des questions sur ta gueule.
— Un type ?
— Un moustachu. Genre la cinquantaine, mais en très bonne forme. Un Marocain. Il parlait un drôle de patois, et il portait un machin sur le bras.
— Toufik ?
— Il a pas dit son nom.
— Qu’est-ce qu’il a demandé ?
— Des trucs sur tes habitudes, si on te voyait souvent, si t’avais un copain… On n’a rien dit.
Colline se retourne, regarde dans le parc. Le soleil tape fort, mais ici, à l’ombre d’un pin, il manque quelque chose. Putain… Elle revient vers Babette, toute flippée.
— Ben alors ?
— Le type dont je t’ai parlé, qui m’a attaquée. Il est ici.
Babette siffle.
— On va lui faire la peau.
Toufik s’est posté juste en bas de l’immeuble, face nord. Sur la pelouse, des résidents complotent.
— Le chameau lui a mangé le bras ?
— Vé, jusqu’au coude !
La police est venue puis repartie. On jase encore beaucoup sur ce qui s’est passé dans le jardin. Un pauvre touriste va connaître la gloire locale, a perdu une main, le chameau sera euthanasié. Le cirque a fait ses valises sans trop demander ni être payé. Pour la première fois depuis des mois, en ce milieu d’après-midi, Le Corbu est vide de tous ses pingouins. Ça va permettre de réfléchir un peu. Soudain, une énorme bourrasque de mistral vient le repousser. Un mistral dur, qui déjà le matin avait fait frémir tout le bâtiment. Dans la chaleur, le vent revient en force, tourbillonnant, levant du béton une plainte. Il regarde son bras paralysé, là où il a greffé le Power Glove qui lui sert à monitorer l’activité de la Gyre. Tous ses voyants sont rouges. Il lève les yeux, la voit descendre la colline avec ses copines. Dans une bourrasque, il disparaît, furtif entre les formes qui jonchent le parvis de l’UH.
Colline déboule dans le hall, ses mèches défaites en forêt de serpents – sale vent, sale. Il y a des voitures de police à l’extérieur, les silhouettes en uniforme debout avec leurs guns, voilées derrière la batterie de portes. Serge lève les yeux de ses caméras de sécurité. Elle se penche par la vitre du kiosque.
— Serge, faut que je rentre dans le gymnase.
— Ben, vas-y.
— Ils m’ont foutue dehors.
— Quand ?
— Ce matin. Il se prépare un truc pas net.
Il grogne. Quitte ses lunettes, se poste dans l’encadrement de la porte, maniéré, en décalage avec sa puissance. Il regarde à droite, à gauche.
— Tu veux parler de ces types, n’est-ce pas ?
— Oui.
Il soupire.
— Ils ont débarqué d’une camionnette noire, comme dans un de ces films de conspiration.
— C’est des robots ?
— Non, je crois pas. Ça existe pas les robots comme ça.
Elle lui raconte ce qu’elle a vu là-haut, le corail, les câbles. Elle a du mal à lui expliquer la nature de sa crainte, elle s’embourbe dans ses propres doutes.
— Il va faire quelque chose demain, Serge. La main fermée ! C’est un signe. Et le mistral noir qui arrive, juste au bon moment. Moi je te dis, c’est la cata !
Serge réfléchit.
— Tu as pu voir ce qu’il y avait dans ces cartons ?
— Nan, c’est pour ça que j’ai besoin de…
Voitures qui freinent, brouhaha, éclats de voix. Une délégation débarque dans le hall. Des types en cravates qui ont sué sous le cagnard. Les gens du syndic sortent de l’ascenseur pour les rejoindre, tout le monde papote, ils se serrent les mains, se complimentent sur les cravates. Ils ont tous le cou trop long, on dirait des oies, des vautours. Au centre, le plus grand tourne sa tête d’autruche pour inspecter le hall, le plafond. Serge va pour les intercepter, mais un dindon l’arrête.
— C’est la mairie.
Il porte des verres miroirs Top Gun sa mère. Un gros dindon velu, prognathe.
— Il faut quand même signer le registre, lui dit Serge en se dégageant.
Le dindon glousse, prend le bic, le secoue. Il écrit un nom, fait une tache, jette le stylo.
— Qu’est-ce que vous foutez ici ? demande Serge.
— Nous venons pour l’inauguration.
— Demain ?
— Ce soir, c’est un privilège spécial.
Le dindon rejoint la ménagerie, ça caquète, ça s’engouffre dans l’ascenseur en repoussant une vieille dame et son cabas sur le côté.
— C’était qui ? dit Colline.
Elle regarde la signature. L’adjoint au maire.
Serge grogne.
— P’tin, ça pue.
— On peut essayer de rentrer dans le gymnase par la gaine 18.
— La gaine 18 ?
— Retrouve-moi ici vers huit heures, OK ?
Colline checke sa Casio.
— OK.
Par les vitres, il la voit parler à Serge. Ils s’échangent des secrets. Il est jaloux, maintenant. Il sait que Colline s’intéresse au vigile. Ce n’est peut-être pas réciproque, mais c’est suffisant pour l’irriter, réveiller son fond de jalousie non négociable. Il l’imagine déjà s’offrant à lui. Il serre les dents. Il est temps de passer à la vitesse supérieure, ou elle va lui échapper. Pour entrer dans Le Corbu sans être vu, Toufik ne peut pas se risquer à traverser par le hall quand il y a trop de monde. D’ordinaire, il se faufile par l’escalier du troisième, s’il n’oublie pas de coincer la porte. Le plus souvent, il s’organise pour s’engager derrière quelqu’un qui sort par l’une des portes des escaliers intérieurs. Il lui arrive aussi simplement d’entrer sans regarder qui que ce soit, personne ne le reconnaît, à part Serge, qui pose un problème, mais Toufik fait attention de ne pas entrer pendant sa prise de poste. En dernier recours, il y a le monte-charge du local poubelle. Il pénètre dans le réduit – il faut une carte désormais, il en a volé une la semaine dernière à une petite vieille qui de toute façon, demande à d’autres de lui descendre les ordures – il se fout dans le monte-charge, direct le deuxième, la sortie la plus safe.
Le restaurant est bondé. L’adjoint serre des mains, sourire Stéradent – un vrai fils d’orthodontiste. Quinlan s’assoit, tout pompeux, déboutonnant sa veste yacht à deux boutons, lissant sa cravate tropicale. Colline remarque Flo en train de déguster un Bandol sur une des tables du fond.
— Flo, p’tin.
— Colline, tu veux un verre ?
Colline salue de la tête Mame Nakache, Choule qui tousse. Il a des cernes massifs sous les yeux.
— Il est en train de crever ?
— Non, répond Mame Nakache, pincée, c’est ce foutu mistral.
On dirait qu’il s’est fait tabasser par un poids lourd.
— C’est vraiment si dangereux ?
Elle lève les yeux au ciel.
— La dernière fois, j’ai dû manger un perroquet.
Colline prend Flo à l’écart.
— Flo, qu’est-ce qu’ils font là tous ces politicards ?
— Ils disent qu’ils viennent gérer ce qui se passe avec les touristes. Mais Radio Corbu pense autre chose…
— Quinlan ?
Flo opine.
— Je crois qu’il y a une sorte d’entente entre le comité citoyen et la ville.
— Ça me fout la trouille.
— On va essayer d’organiser un contre-comité.
Colline se presse les yeux. Flo insiste.
— On va avoir besoin de toi.
Colline jette un coup d’œil à Quinlan, qui la voit depuis le fond. Il lui sourit, carnassier. Colline entraîne Flo un peu plus loin, à l’abri des oreilles indiscrètes.
— Flo, je pense que Le Corbu est en danger.
— Quoi ?
— Je peux pas t’expliquer, mais je crois qu’Otari n’est pas ce qu’il prétend être. Du moins, qu’il veut quelque chose et qu’il va se passer un truc demain, pour la fête. On parle même d’une inauguration privée, pour les élus, là, ce soir. Si ça se trouve, c’était ça le plan depuis le début.
— Tu as des preuves de tout ça ?
— Non. Mais je voulais te dire que je vais aller en chercher.
Flo la regarde, très inquiète.
— Écoute, il y a quelque chose que je peux faire. Mais c’est dangereux pour moi aussi. J’ai promis de ne plus jamais toucher à ça.
— Quoi donc ?
— Eh bien…
Du barouf dans le resto. Les élus se dressent, lèvent leurs verres de pastis en l’honneur de Dieu sait quoi. Il y a des dindons, des vautours penchés sur leurs assiettes de misère. L’adjoint autruche prononce quelques mots avec son accent exagéré, pour faire genre : je suis d’ici. Il déclame quelques vers d’un baladin local, lou pescadou no pas fraichou, tout ça. Quinlan prend la parole, gros dans sa veste. On sent qu’il met les formes. Il promet des choses inintelligibles, éructe en ténor : il chante profondément l’amour des institutions. Les autres entonnent un chœur chabadabada pour le soutenir. Ça dodeline, ça part en farandole, à la queueleuleu, presque une rumba qui explose en drapeaux français, pétards de célébration.
Ça sent le sperme et l’after-shave.
Toufik s’est posté devant le restaurant, il fait pivoter nonchalamment le petit tourniquet des cartes postales. Il a vu les élus défiler au rythme de congas imaginaires, en direction de la salle de réunion. Colline sort peu après, sans le voir, sans le reconnaître. Il ne s’est pas spécialement déguisé. Il a laissé pousser ses cheveux, sa moustache. Lui, le promis, corrompu. Lui, qui s’était rebellé jadis pour sauver la femme qu’il aimait. Et il allait recommencer. Protéger Colline, maintenant, à tout prix. Ne pas la laisser tomber amoureuse d’un homme qui lui prendrait tout.
Colline retrouve les Castors en train de faire des jeux de plateaux dans la salle des enfants, dans une autre pièce interstitielle entre le quatrième et le cinquième. Officiellement, Le Corbu n’a plus de club des enfants depuis le milieu des années 70, mais on ouvre parfois une salle vide pour les laisser jouer. Celle-ci a deux canapés défoncés, des tables avec des jeux de société moisis – une Bonne paye de grand-mère, deux Monopolys, un Mille bornes et, oh, surprise, un Scotland Yard. Une affiche des New Kids on the blocks menace de quitter le mur. Loulou lit dans son coin, les genoux contre elle. Riri et Fifi sont assises par terre, leur petite queue blanche remue quand ils becquettent leur pain de mie en jetant les dés. Babette est là aussi, sur un pouf. Colline lui avait demandé de garder un œil sur les gamines pendant qu’elle faisait ses courses.
— ’Tain Colline, mais t’étais où ?
— J’avais des trucs à faire.
— Loulou, elle a parlé aux journalistes.
Loulou lève les yeux de son livre. Croise ceux de Colline. Se replonge dans ses pages. Elle lit le premier tome de Millénium. Porte du rimmel noir.
— Bon, les filles, dit Colline, faut qu’on s’organise.
Elle leur explique ce qu’elle va faire.
— Wowow, dit Fifi. C’est du lourd.
— Galactos 8000.
— Serge peut me faire rentrer dans le gymnase. Je ne sais pas trop ce que je vais y trouver, mais j’ai l’impression que ça s’accélère. Je sens… que Le Corbu change, et qu’on est au bord de quelque chose.
— Mais c’est super dangereux !
— Ouais, mais je pense que Flo va me protéger. Elle a dit qu’elle allait parler à quelques personnes. Ça va lui coûter, mais c’est OK.
— Et les voix ?
C’est Babette qui a parlé. Elle a allumé une clope, malgré l’interdiction de fumer ici. Colline voit une lueur s’éclairer dans l’œil de Fifi.
— Quoi les voix ?
— Tu penses que c’est Sol Otari qui te parle, non ?
Colline en avait discuté avec Babette, de ces voix, de ses nausées. Elle avait besoin d’une confidente.
— Je ne sais pas.
— Mets un bonnet.
— Par cette chaleur ?
— Tu as une autre solution ?
Éclats de voix, la porte s’ouvre. Nordine se ramène avec ses potes de la cité de la Cravache – construite juste en face du Corbu, sur son modèle de barre en béton. Ils sont en survêt, Colline les a déjà vus assis sur les rambardes derrière le jardin pour enfants. Elle ne sait si ce sont des dealers ou des zonards. Ou autre chose. Nordine fait un signe à Riri et Fifi, hoche la tête devant Colline, moins dégoûté qu’elle ne l’aurait cru. Il ne va pas jusqu’à lui adresser la parole. Loulou se lève.
— À plus.
Colline la regarde s’éloigner avec Nordine. Ouvre grand les yeux face aux Castors. Babette hausse les épaules.
— Bah…
Gaine 18
8 heures.
Colline a passé son treillis, elle s’est dit que sûrement, elle allait devoir ramper dans un petit trou. Elle se regarde dans le miroir. Elle a tellement changé depuis son arrivée – elle a encore pris du poids, sa peau est comme un abricot de juin tout soyeux. Elle porte ses cheveux en gros chignon africain, piqué d’une fourchette en bois. Elle se trouve belle. Pour couronner le tout, elle enfile un bonnet islandais, dans lequel elle enfourne ses cheveux. Elle laisse dépasser une boucle, à laquelle elle a attaché sa clé de sol. Comme un bâton de sourcier, qui vibre en présence de l’eau.
Toufik ne l’a pas perdue de vue depuis qu’elle a quitté le club des enfants. Il ne peut plus se le permettre. Ses voyants n’ont pas cessé de clignoter, dehors, le ciel est devenu noir, le mistral a levé beaucoup de poussière. Tout le monde est rentré, on entend des alarmes venir de la ville. Des chiens se sont mis à hurler et d’inquiétantes nuées d’oiseaux ont commencé à tourner autour du bâtiment. C’est amorcé. Le Mystère est ouvert.
C’est l’heure de la sieste. Dehors, le mistral continue de semer la terreur, celle qui va pousser les habitants à se protéger du tarmac brûlé, calciné de crottes et de peaux de bananes. Au milieu de cette ville putride, baignant dans son jus, Le Corbu se dressera, fier et intact, à l’ombre de lui-même. Une cité radieuse, irriguant le monde d’une sagesse enfuie, issue d’un temps où les idées pouvaient circuler, où les expériences pouvaient avoir lieu. Mais le type d’expérience que Le Corbu voulait reproduire n’était peut-être pas possible, malgré l’optimisme de ses participants.
Colline entre dans le lobby, concentrée. Serge l’attend non loin du kiosque, une torche à la main. Des résidents se sont réfugiés près des toiles, assis sur le catafalque. Il y a des pingouins partout, terrifiés, qui prennent des photos de n’importe quoi, juste pour se donner le droit d’exister.
— Prête ?
— Yep.
Il l’emmène au dernier étage, par le monte-charge.
— Et les élus ? demande Serge.
— Ils sont toujours là-haut.
— Qu’est-ce qu’ils trifouillent ?
— Une alliance entre le comité citoyen et la ville. Ils cherchent une solution aux problèmes des pingouins.
— Quels pingouins ?
Toufik se précipite vers les escaliers, quatre à quatre, les marches, la pierre défile, les interstices. Très très inquiet. Colline est partie seule avec Serge. Qu’est-ce qu’ils ont en tête ? Il espère qu’elle ne va pas faire de bêtises. Il tire de sa veste un plan du Corbu, essaye de deviner ses prochains mouvements. Si elle croise le chemin de celle qui fait plier, tous ses efforts auront été vains. Si le Mystère s’ouvre, que la main se referme, alors, alors… Toufik ne veut même pas y penser. Sa course devient désespoir, des traînées de larmes derrière lui, alors qu’il se dirige vers ce qui pourrait être une mort certaine.
Serge passe son bip pour déverrouiller l’accès du toit. Ils entrent dans le soleil couchant irradiant les nuages. Du bleu, du mauve tracent des autoroutes dans le vaste ciel. Le toit se refroidit, grouille d’escargots. Les Modulors ont quitté la terrasse. Glapissent trois mouettes.
Serge l’emmène dans la première section, juste sous la grande cheminée Moaï. Il ouvre une porte à sa base, avec sa clé spéciale. Libère l’entrée d’une petite salle. Descend deux marches, se plie en deux dans le réduit.
— Tu viens ?
Avant de pénétrer dans la pièce, Colline regarde autour d’elle. Puis au-dessus, le géant de pierre à la bouche fendue, qui ne dit rien. Pense que dans un instant, elle va contempler son intimité, lui de l’en-dedans, comme regarder dans le pantalon d’un dieu.
— OK.
Elle pose une main sur le cadre de la porte, entre. L’air est sec, doux, presque moisi. Elle s’engage sous l’ouverture au plafond, où s’engouffre l’air. Elle devine tout en haut la fente de la cheminée. À ses pieds, une grille d’aération, qui fait remonter l’air à travers tout le bâtiment. Serge lui montre un boyau souterrain.
— La gaine 18 traverse toutes les sections du toit, en grand circuit. Tu peux passer par-derrière ou par là. C’est le gymnase. Tu vas sûrement trouver deux ou trois trappes pour entrer. Fais attention, c’est tout petit, ils te verront vite. Mais tu auras peut-être le temps d’apprendre quelque chose.
Il lui donne la lampe.
— Je vais rester dans les parages, pour surveiller, des fois qu’ils te sortent un peu violemment.
Il a dit ça sans humour.
Colline fait cliquer sa lampe.
Toufik est arrivé juste derrière, le temps de les voir tourner vers la droite, vers le théâtre grec. Le ciel est noir, noir. Personne ne se balade, le vent balaye tout, la poussière s’enroule, gronde. Brusquement, tous les voyants de son système grillent dans un pfiooooon déprimant. Il tapote, prend son tournevis, essaye de tout rebooter, sans succès. Il jure entre ses dents. Se débarrasse de son surplus – qu’importe l’information maintenant. Il sort de sa poche la seule chose qui pourrait réellement l’aider, une bande de cuir percée d’un trou. Il regarde sa main ouverte. Il sait qu’il n’aura qu’un aller-retour, pas plus, avant que le cuir ne cuise, enflammé par le frottement ici… et là-bas.
Colline s’est allongée dans la gaine. Rampe entre deux épaisses plaques de béton, entre le toit et le huitième. La lampe dévoile des cailloux, des microparticules. Les restes d’un oiseau mort, rongé depuis longtemps. Une odeur de javel, puis de pourriture. Rester fixée devant. Parfois, des objets, parvenus ici par miracle : un briquet, une boîte de Playmobil jaunie. Les échos des bruits l’édifice. Ici, l’inverse du sol artificiel. Peut-être découvrir une autre indice, qui sait, un autre vestige, l’espoir de trouver un sens, une clé dont elle a besoin pour décoder le bâtiment, son existence, la conspiration qui lui a donné naissance. Elle, comme serrure, à travers qui doit se faire le passage d’un état vers un autre, ce qui était jadis, ce qui sera de… Là, entre deux, elle s’arrête. Quelque chose. Un bruit. Un roulis de cliquetis. Les bruits de banquet. Un roulement qui passe lentement au-dessus d’elle, comme une énorme boule, puis qui se meut latéralement, pour descendre et disparaître.
Toufik arpente le toit, caché derrière les murs sculptés. Il repère Serge, debout près de la tour des ascenseurs. Il semble chercher quelque chose. Toufik fouille dans son sac à dos, sort son taser. Attend que Serge ait le dos tourné. S’approche sur la pointe des pieds, furtive petite ombre délitée par les restes de soleil. D’un coup, il se dresse, enfonce le courant dans le corps du vigile. Serge vacille un instant, mais il est trop résistant. Il se retourne, prend Toufik par le col.
— Putain, t’es qui toi ?
Toufik gémit, lui balance un coup de pied dans l’entrejambe, sans succès. Serge hurle, le projette contre le parapet. Toufik se relève, lui tourne autour, voudrait se jeter sur lui et lui ouvrir la gorge avec ses ongles.
— Serge, commence Toufik. Ne te mêle pas de ça.
— Qu’est-ce que tu lui veux à Colline ?
— L’aider.
Les deux hommes ne se quittent pas des yeux. Si l’un d’eux venait à craquer, l’autre en profiterait pour l’achever.
— Tu as déjà essayé de la tuer.
— J’avais pas le choix.
— Pourquoi ?
Toufik mesure ses pas chassés. Ouvre ses mains comme des griffes. La porte du toit s’ouvre, un couple de résidents vient y déguster des pizzas. Assez pour détourner les yeux de Serge une nanoseconde. Toufik se jette sur lui, vise les jambes, le plaque au sol. Serge essaye de l’atteindre, mais Toufik connaît sa prise – une fenêtre de quelques secondes pour se débarrasser de l’adversaire. Il sort de sa poche une seringue, la décalotte avec les dents, lui enfonce dans le mollet. Un hurlement.
Colline est restée quelques minutes, à guetter le retour du bruit de banquet. Sans succès. Continuant sa reptation, elle trouve bientôt un passage en pente sur sa gauche, qui mène à une ouverture dans le sol d’un débarras, masqué par une planche qu’elle déplace. Un autre placard. Elle éteint sa torche, se hisse. Des caisses de fleurs mortes partout. Elle fouille pour voir si ça cache quelque chose, mais non. Juste des fleurs fanées. Elle se fraye un chemin entre les caisses, découvre une porte. L’entr’ouvre. Un petit corridor, une série de marches. Elle doit être juste derrière le gymnase, dans cet alignement de salles qu’on peut voir sur le toit – la plupart sont vides, leurs fenêtres réparées au scotch. Un Modulor se déplace devant elle, elle se plaque contre le mur, il ne l’a pas vue. Il porte quelque chose entre ses bras, des fleurs coupées, mouillées. Colline attend qu’il disparaisse pour se faufiler dans le couloir et suivre ses traces. Elle trouve en haut des marches une petite cuisine, qu’elle sait se situer derrière le bar. Elle saisit un couteau, puis se met à quatre pattes. Regarde.