Sous la Colline

David Calvo · Chapitre 2 sur 2 · partie 2/11

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Sous la Colline

Chapitre 1

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 11 parties.

— Oui, d’ailleurs, vous savez, ici, on appelle cet endroit la maison du Fada. En provençal, le Fada, c’est celui qui a vu les fées. On dit que les Modulors sont nos ouvriers, qu’ils protègent le bâtiment. À Noël, on échange les nouvelles de ces mystérieux petits bonshommes. La boulangère les sculpte en pâte d’amande.

Colline la regarde – Flo est-elle trop vieille pour s’apercevoir de sa naïveté, ou bien ce lieu exerce-t-il une magie inconnue sur les sens, un moment où l’isolation pousse à s’inventer des présences obscures dans les recoins ?

— Pourquoi c’est un homme, ce Modulor ?

Flo semble réfléchir pour la première fois au problème.

— Eh bien… Je ne sais pas…

— Ç’aurait pu être une femme, non ?

— En 1952, il avait dessiné une Modulor femme, on l’appelle la Modulette. Ça n’a pas pris.

— On se demande bien pourquoi.

Flo cherche ses mots, préfère se taire.

Passée l’ancienne supérette Casino, fermée elle aussi, les murs se dégagent soudain pour laisser place à de grandes baies vitrées cintrées de bois. La lumière envahit l’espace, marée montante repoussée par les angles.

— Et voici le jardin d’hiver.

Un endroit semé de bancs, de formes enfouies de coquillages. Comme un appel d’air, au sein de ce confinement. Colline se souvient d’un rêve, quand elle était encore ado : un rêve de ce lieu, qu’elle n’avait jamais vu avant, qu’elle avait imaginé presque dans ses moindres détails. Juste, plus grand, plus aérien. Elle y avait assisté à un concert de jazz, entendu les notes frôler l’architecture, comme une caresse. S’y tenir aujourd’hui n’est pas une surprise – comme pénétrer sa propre intimité.

— Avant, dit Flo, on y fêtait les anniversaires, on y faisait des assemblées. Il y a même eu quelques messes. Ah tiens, voilà Quinlan.

Un homme corpulent marche lentement, penché, le regard fixé sur le parquet. Il lève les yeux, se fige dans un rictus carnassier. Il ressemble à Martin Sheen, bien coiffé, en bras de chemise.

— Ciao Bella !

Il embrasse Flo sur la joue, elle rougit. Colline fait mine de ne pas le remarquer, mais lui la détaille des pieds à la tête, un petit sourire peint sur sa lippe humide.

Flo glousse.

— M. Quinlan est communiste.

— Un ami du peuple, Flo.

Il tend un prospectus à Colline. Une propagande anti-zone euro, anti-mondialiste, paradoxalement pro-sioniste. Il la regarde circonspect, comme Toufik l’avait fait, comme la plupart des hommes le font, incapables de savoir si elle est ce qu’elle est, ou plus, ou moins. Alerte au connard #3245 : une taupe facho, à coup sûr. Colline n’oublie pas que Le Corbu a toujours été une zone contestée. Bruno Megret avait tenté d’y faire campagne en 2001, infiltré par une antenne locale. Des manifestations avaient mis fin à ses velléités. Peut-être qu’un nouvel assaut se préparait. Pour exprimer sa pensée politique, elle roule le prospectus en boule dans sa main. Quinlan va dire quelque chose, mais Flo l’interrompt, suave.

— Colline écrit un livre sur Le Corbu.

— Encore un ?

Colline cille.

— J’en ai vu passer, des écrivains et des artistes… La plupart n’ont rien d’intéressant à raconter.

— Certains habitants, oui, répond-elle.

— Alors, je me ferai une joie de vous aider.

— Avez-vous quelque chose d’intéressant à dire ?

Il sourit, prend la pique avec élégance.

Il se retourne vers Flo.

— Vous savez quand va ouvrir la boutique ?

— Fibou est peut-être malade…

Colline s’aperçoit qu’elles se tiennent devant un petit commerce fermé, à l’angle de la rue, juste à côté des panneaux historiques retraçant la construction de l’Unité d’Habitation. La devanture est remplie de breloques, de poupées, de jouets, d’ustensiles lissés par le temps. Une brocante sombre. Sur la vitre, un seul mot, gravé en arc de cercle : Farfouillette.

— Ils vendent des antiquités ?

— Voui, Fibou est ici depuis le début. C’est une de nos doyennes, mais elle n’a jamais voulu arrêter de travailler. Elle aimerait bien que les touristes puissent venir dépenser un peu leurs sous, mais tout le monde se fout bien de ses vieilleries. Elle continue quand même…

Quinlan se racle la gorge.

— Vous êtes dure, Flo. Nous, on lui en donne de l’argent.

Il se tourne vers Colline.

— C’est qu’on aime les livres, nous. Ici, on se massacrerait pour un 3 Suisses.

Une petite femme s’approche dans le couloir, toute menue dans un châle turquoise, couleur de ses yeux cernés.

— Fibou ! Eh beh alors ?

Fibou ne dit rien, continue son chemin pour entrer dans sa boutique par la porte arrière. Quinlan la suit.

— À propos d’Aristarchè…

— Foutez-moi le camp !

— Je vous avais dit que j’avais l’argent.

— Je m’en suis débarrassée !

— C’est ce hérisson qui vous l’a acheté ?

Flo tire Colline à l’écart.

— Venez, je vais vous montrer l’arbre à palabres…

Le jardin d’hiver se poursuit en long corridor à deux niveaux, flanqué de hautes vitres qui captent la lumière du dehors, enrichie par le bois laqué de leurs montants. De l’autre côté, des bureaux et des cabinets médicaux, un kiné, un géomètre. Tout au fond, sous un réverbère en forme de spirale, un petit arbre aux branches toutes fines, où sont accrochées des petites fiches cartonnées, liées par des fils de laine de couleur.

Flo en choisit une :

— “Que notre bleu soit comme une hirondelle au Printemps…”

— Verlaine ?

— Ma petite, vous avez un problème de tempérament.

Colline en prend une autre.

— “Allez l’OM”… Qui écrit ça ?

— Tous ceux qui veulent s’exprimer.

Juste en face de l’arbre à palabres, au bout de la galerie commerciale, un local inhabité. On y devine, derrière la vitrine frottée de blanc, un matelas abandonné, un réchaud. Au centre, une dépression, comme un petit bassin.

— Un Arménien vient de le racheter. Je crois qu’il veut en faire un club de gym.

— Vous n’avez pas un gymnase sur le toit ?

— Oh, ma petite, cela fait des années que plus personne ne s’y entraîne, c’est une galerie d’art à présent…

Flo explique, mais Colline sait déjà tout ça. Dans le gymnase rénové, le galeriste Sol Otari a établi une galerie d’art. Le vernissage est ce soir, la première exposition propose le bateau excavé. Présenté après trois ans de restauration, derrière un bout de verre. Et, pourquoi pas, d’autres objets trouvés dans le sable noir. Et, pourquoi pas, des boucles.

Juste à côté du local, une porte en fer. Colline pousse la barre d’ouverture, elle sort sur une étroite plateforme, sommet de l’escalier en béton qui descend en colimaçon jusqu’au parc. Un coup de vent la décoiffe.

Flo suit, sans s’engager.

— C’est pour évacuer les commerces…

Colline lève le nez sur la façade aveugle du bâtiment, masse froide, impénétrable, qui lui donne le vertige. Un frisson la saisit, elle rentre vite, hantée par le vide.

— C’est cool, une fois qu’on a lu vos trucs, on peut se jeter.

Elles grimpent les quelques marches près du local, menant à la coursive de la quatrième rue – le second niveau de la galerie marchande. Deux grands espaces composés de blocs taillés reflètent la lumière en une géométrie familière. Ces lieux semblent en friche. En attente d’une présence pour les réchauffer.

— Les gamins appellent cet endroit le palais de verre. J’ai entendu dire qu’il y avait des jeux ici, comme un théâtre.

— Du jeu de rôle ?

Elle hausse les épaules.

— En tout cas, ils ont l’air de bien s’amuser.

Des pétales de fleurs dispersés sur le sol attrapent la lumière dans le soyeux de leur feutre.

Flo guide Colline vers l’ascenseur, le long de la quatrième rue. Une enfilade des chambres de l’hôtel, une nurserie.

— On a beaucoup de touristes en été, c’est un peu compliqué, sur le toit, pour avoir nos espaces réservés, certains ici font même payer la visite des appartements, vous vous rendez compte ? Cette histoire d’incendie va coûter une fortune à la copropriété, vous n’imaginez pas les charges que nous payons déjà… Mais bon, quand même, je me demande si cette histoire de bateau va pas nous aider à faire un peu pression sur la mairie. Parce que vous savez, ils ne nous aiment pas là-bas. Ils ont qu’une envie, c’est de nous raser, ils n’apprécient pas ce qui se passe ici, toute cette liberté et cette entraide, ils trouvent ça louche. Ils ont des agents partout d’ailleurs, c’est pour ça qu’on utilise Radio Corbu, au cas où l’un d’entre eux écouterait… Vous arrivez en des temps intéressants, Colline.

— Vous pensez que c’est une malédiction ?

— Oh, on ne sait jamais vraiment. C’est compliqué.

 

Un instant

Devant l’ascenseur, un bichon maltais attend, assis sagement sur ses fesses. Il lève les yeux vers Colline, en tirant la langue.

— Bonjour, le chien.

Le bichon se gratte derrière l’oreille.

Flo glousse.

— Il s’appelle Basile.

— Bonjour, Basile.

Le bichon halète.

Il entre avec elles quand les portes s’ouvrent.

Pendant la descente, Colline peut observer Flo de très près, ses rondeurs, son sourire en coin, comme si elle partageait avec elle-même une bonne blague. Sous son tablier, elle porte une robe à motifs fleuris, une robe que pourrait mettre une tata de cantine, et une paire de tongs. Dans sa main, elle tient un trousseau de clés, avec un gros chat noir. En Colline, il y a une attirance – pas sexuelle, plutôt de confiance. S’ouvrir à cette femme qui a connu plusieurs vies, qui pourrait lui remettre les clés d’un royaume dont elle a fantasmé les recoins. Un royaume à conquérir, sa propre vie à elle, une vie qu’elle ne s’est jamais donné les moyens d’avoir, dans ce corps. Un futur.

Au rez-de-chaussée, le bichon sort en trottinant, Colline le regarde quitter le bâtiment par une porte vitrée latérale entr’ouverte.

— Sympa ce chien.

Flo lui prend le bras et l’entraîne vers le box des gardiens.

— Il va falloir ruser avec Serge.

— Ruser ?

— Laissez-moi faire.

Dans le hall, il y a de petites affiches, dont l’une, figurant une mer d’un bleu sombre.

Le Vaisseau de Protis

Présentation des fouilles de l’INRAP, du 12 avril au 8 mai.

Vernissage ce vendredi à 19 heures, galerie Aion.

Sur invitation.

*

— Serge, je voudrais vous présenter quelqu’un.

Derrière la vitre du box des gardiens, un grand type lit un livre de Maître Dogen. Depuis ses lunettes au bord du nez, il lève des yeux clairs, plus jeunes que les rides de son visage.

— Colline, ma nièce.

Colline agrandit les yeux, mais Flo soutient son regard, comme pour lui signifier : confiance. Serge corne une page de son livre, le pose délicatement, ouvre la porte latérale du poste de garde. Il porte ses cheveux coupés en brosse, d’un blanc gris métallisé.

— Enchanté. Flo, je ne savais que vous aviez une… nièce.

Il parle avec un accent de l’Est prononcé.

— Je ne vous raconte pas tout, Serge, et je ne voulais pas que vous puissiez imaginer la rencontrer un jour.

Serge sourit, tendrement, fixe Colline. Semble reconnaître quelque chose, mais n’en dit rien.

— Colline va rester ici un peu chez moi.

— Combien de temps ?

Colline regarde Flo, qui ne lui offre aucune aide.

— Oh, je… je ne sais pas encore. Peut-être quelques jours.

Flo dévore le gardien des yeux.

— Colline écrit un livre sur Le Corbu.

— Ah bon ?

— Oui, dit Colline, gênée.

— Serge sait tout ici, Colline. Il pourra te montrer des secrets.

— Flo est trop gentille, mais je n’ai malheureusement rien d’incroyable à vous montrer, à moins que vous ne cherchiez quelque chose de très précis.

Il la regarde intensément, comme pour essayer de deviner la réalité de ce qu’il voit, l’étrange ambiguïté qui se dégage d’elle, de ses yeux trop cernés, de ses épaules trop larges, de sa taille artificiellement cintrée par sa robe.

— Cherchez-vous quelque chose, Colline ?

Elle hésite. Par où commencer ?

— J’ai peut-être une question. Au cours de vos rondes, vous est-il arrivé d’entendre des bruits étranges ?

Flo fronce les sourcils.

— Des bruits étranges ? dit Serge.

Colline continue sans changer d’intonation.

— Oui, des bruits de cuisine derrière les murs.

— Hum…

— Quoi ?

Serge sort de son box, pour se tenir droit dans l’embrasure.

— Eh bien… Un de mes hommes m’a parlé de ces bruits.

— Vraiment ?

— Oui. Parfois, quand il fait sa ronde dans les couloirs, il entend des bruits de fête, de cuisine, comme si des petits bonshommes faisaient la rumba, derrière les murs, là où l’on sait qu’il n’y a pas d’appartements.

— Les Modulors, dit Flo.

— Vous les avez entendus ?

— Non. Mais vous savez, depuis l’incendie, les murs se comportent étrangement : avec toute cette pression, il y a des parties qui craquent et se détendent. C’est mécanique.

— Cet homme qui a entendu les bruits, vous pouvez me le présenter ?

— Revenez demain, Maurice sera de service.

— D’accord.

Serge la regarde, perplexe.

— Est-ce qu’on s’est déjà rencontrés, Colline ?

— Non, je ne crois pas.

— Votre voix m’est familière.

— Vous devez vous tromper.

— Ça m’arrive.

Une pause.

— Quel est le sujet de votre livre ?

— Les fantômes.

— Ah ah, vous aussi vous pensez que Le Corbu est hanté ?

— Moi aussi ?

Serge regarde Flo, malin.

— Avec Flo, vous êtes bien tombée. Mais si vous voulez mon avis, je considère que tout ça, c’est du flan. Ce bâtiment est rationnel, il a été érigé sur des fondements matérialistes. Il est très difficile de lui donner une profondeur, comment dire, mystique. Pourtant, ici, on attire les gens les plus ouverts d’esprit, parfois même des sorcières. Je pense que c’est un lieu propice à la lutte entre le dur et le mou.

— Je ne suis pas certaine de comprendre.

— Serge peut être très cryptique, dit Flo. C’est son âme slave.

Un bouton s’allume dans le box, sur l’écran intérieur des nombreuses caméras qui partout surveillent le périmètre.

— Je vais devoir vaquer, mesdames.

Il laisse ses yeux flotter vers Colline, comme s’il voyait à travers elle, en travers d’elle.

— À bientôt alors.

— OK.

Il lui serre la main, sincèrement.

 

Les paons Elles sortent sur le parvis, vaste dégagement qui propose un dispositif organisé sur un dallage rouge : une barre de mesure, un gros bloc posé sur deux autres plus petits. Y figurent des pétroglyphes, une coupe de la Cité Radieuse.

— C’est la “première pierre”, dit Flo.

La représentation du lieu comme les Égyptiens avaient l’habitude de célébrer leurs cités soleil. Le souvenir de la plazza centrale d’Akhetaton vient à l’esprit de Colline, en cette fin d’après-midi où le soleil déclinant allonge les ombres.

— Et là, tu vois, ce sont les Modulors.

Flo montre plusieurs bas-reliefs étagés sur le mur. De taille humaine, creusés dans la paroi, incrustés dans un jeu de carrés et de rectangles, parallèles à une spirale harmonique. Deux lèvent la main au-dessus de la tête.

— Tu veux essayer de te mettre dans la silhouette ? Les touristes adorent faire ça.

Le plus bas des Modulors forme une empreinte, coffrée, dans laquelle, oui, un humain pourrait se glisser.

Colline en frémit.

— Plutôt crever.

Dans le parc, la nuit s’annonce, vernie d’écarlate. Les arbres penchent, murmurent le vent, ses délices, ses caresses. Sous les semelles, le gravier crisse lentement, une plainte. Entre les ombres qui s’allongent, l’imperceptible énergie de la ville se tasse, comme attirée par la masse de béton dispersée. Une odeur de carburant, mêlée de thym et de baume du tigre, imprègne les sentiers, les fleurs, la pelouse éméchée. Deux pépés entament une partie de pétanque sur le gravier. Tout bruisse. Le parc est une jungle en marge de la cité, peuplée d’animaux inconnus.

Elles s’approchent des travaux de la façade est, là où il y a trois ans, l’incendie a causé l’essentiel des dégâts. Dans ce bout de bâtiment, au fond du sol artificiel qui sert de fondation, se trouve l’espace secret dans lequel Colline a découvert le bateau. Ce bateau dont tout le monde pense aujourd’hui qu’il s’agit de celui de Protis, le marin phocéen qui avait soi-disant fondé la colonie de Massalia, sur les terres de la tribu des Ségobriges, un peuple salyen que les anciens qualifiaient de “celto-ligures”. Le casting était parfait : un marin grec épousait la fille du roi local, pour sceller une alliance difficilement tenable – et qui d’ailleurs ne survivra pas à ses acteurs. Un conte de fées pour une région qui se nourrissait de la moindre miette de mythe, pour se construire une identité dans le désert de son imaginaire. Un monde ancré dans le vrai de vrai, obsédé par la peur de perdre l’indolence d’une vie matérielle, sans pénurie d’eau, de fruits ou de légumes.

Les mains dans le dos, Flo continue de parler du passé, de son Corbu tant aimé. Elle se lamente de la disparition de certaines valeurs, entretenues par un collège de résidents vieillissants, à la recherche d’une utopie. Mais Flo reste positive. Depuis la fin des années 70, malgré les échecs d’une vie en communauté, les hordes de touristes, les musées, rien n’avait vraiment changé. On ne voulait pas que cette oasis puisse perdre une seule de ses vérités historiques. Pour Flo, Le Corbu est le centre vital de tout ce qui fait Marseille, ce qu’elle est, ce qu’elle a été.

— Vous pensez vraiment que Le Corbu est hanté, Flo ?

— Oh, j’en suis sûre.

— Par qui ? Les fantômes des anciens résidents ?

— Non, non. Ici, tout passe. Mais je crois sincèrement qu’il existe des esprits ici, ces petites fées dont je vous parlais.

— Les Modulors.

— Voui. Je pense que c’est eux qui créent tous ces problèmes. Ça devient de pire en pire. Car ils sentent…

— Quoi ?

— Que Le Corbu est en danger.

— En danger ?

— Je pense qu’ils veulent le raser, ou le déplacer.

— Ils ?

— Les politiques.

— Comment c’est possible ? Ça va coûter des millions.

— Tout est possible avec ces guignols de la mairie. Ils sont au pouvoir depuis tellement longtemps, ça leur est monté à la tête. Et ce bateau, ce n’est pas rien. Les gens du gymnase ont envie de faire du buzz, et ce n’est pas un mal, mais nos problèmes d’insalubrité sont maintenant en place publique… Ça fait des années que la mairie veut mettre la main sur ce terrain, je pense qu’ils vont tenter le coup. De plus…

— Oui ?

— En août, nous fêterons les cinquante ans de la mort de Le Corbusier. Il va y avoir un grand festival dans tout le bâtiment. Tout le monde va vouloir une part du gâteau. Je pense que tout ce qui se prépare, c’est un coup d’État sur l’Unité d’Habitation. Alors vous allez peut-être dire que je suis parano, mais moi j’y crois. Il faut être vigilante, avec tous ces fascistes et ces néo-libéraux. Le Corbu a toujours été un lieu de luttes politiques. Vous saviez que fut un temps, on avait une cellule du PC à chaque étage ? Oui, oui. Maintenant, les frontières s’amenuisent, on a tendance à croire que la vie ici, c’est juste des couleurs, du design. Les jeunes n’y comprennent pas grand-chose, ils sont complètement dépolitisés. L’association des résidents est en train de mourir, et personne ne veut prendre la relève. Moi, je vous le dis, on va fêter la mort d’un homme, mais on risque la mort de son œuvre. Son chef-d’œuvre.

— La mort du Gris… murmure Colline, moins pour elle-même que pour ces lieux, qui semblent se nourrir d’incantations.

— Le Gris ?

— C’est comme ça que je l’appelle.

— Pourquoi ?

Colline hausse les épaules.

Un couple de paons traverse devant elles. Leur grande queue traînant dans le sable, disparaissant dans un bosquet.

Colline ouvre la bouche. Se ravise.

Puis :

— Des paons ? Ici ?

— Oh, personne ne sait trop comment ils sont arrivés, mais ils ont commencé par apparaître au parc Borely, il y a un an ou deux. Mais certaines personnes les chassaient pour les manger en rôti, alors ils ont migré, d’abord au sommet des arbres du parc, puis ici. Il semblerait que ce soit plus confortable. Vous n’aimez pas les paons ?

— Bof.

Colline lève le nez vers le toit du bâtiment, y devine la coque arrondie du gymnase, où se prépare le vernissage.

— Vous allez à l’inauguration ce soir, Flo ?

— Tous les résidents sont invités. Heureusement, ce serait l’émeute sinon. La dernière fois qu’un type a voulu faire un événement là-haut, il avait oublié les cacahouètes, on en a parlé pendant des mois.

Colline ne dit rien.

— Vous voulez venir ?

Colline a enfoui ses mains dans les poches de sa veste, un sourire esquissé au coin de ses lèvres.

— Je n’osais pas vous demander.

— Ttt-tt, vous me peinez.

Flo se penche vers elle, lui étreint le bras :

— Je ne suis pas stupide, Colline.

— Ah.

Flo semble changer d’avis, finit par dire :

— Vous êtes différente des autres écrivains qui sont venus ici. J’ai hâte de lire votre livre. Ce soir, je vous présenterai des gens qui pourront vous aider.

Colline la regarde, paisiblement. Faire confiance. Une fois. Juste une fois ? A-t-elle le choix ? On a toujours le choix, meuf. En toi, l’image fatale : les boucles d’oreilles, les serpents, les échos d’un rêve lointain dont tout clame la réalité.

— D’accord

— Voui ? J’habite au 60. On pourra prendre l’apéro avant de monter si vous voulez.

— OK. J’ai une course à faire et je vous rejoins.

Flo l’embrasse sur la joue. Colline rougit. Flo s’éloigne en boitant légèrement, disparaît derrière les pilotis. Colline reste toute seule, face à la brûlure sur la façade. Juste en bas, de grandes masses de plastique, des palissades, cachent les travaux de rénovation, l’accès aux échafaudages.

 

Le mariage de Gyptis

Colline fait le tour du bâtiment par la façade sud. Le gravier crisse d’une subtile activité. Pas de vent, juste le bruit des voitures, vague, loin sur le grand boulevard. Des arbres disséminés, des sentiers semés de cailloux, des potagers. Plus haut sur la droite, au sommet d’une modeste éminence, un jardin d’enfants, et plus loin, après les barrières, les faubourgs de Saint-Giniez, tuiles fondues, écrasés par la chaleur accumulée dans la journée. Colline s’accroupit, pose une main dans la terre tiède. Une corneille trace dans le ciel, planeur, pour aller finir dans le bâtiment. Elle y disparaît, comme par magie. Les trous dans la façade donnent sur le local en bout de chaque rue où Serge a découvert le cagibi. Possiblement des nids. Colline se souvient y avoir vu des plumes.

Elle se redresse. Fixe intensément le bout du Corbu – comme pour sentir l’énergie de ce lieu précis où le bateau se trouvait. Tout se noue là, dans cet emplacement entre les piliers et le premier étage, un espace, le sol artificiel, ces pentes caractéristiques, et, en elles, comme un trésor, le bateau. Jusqu’ici, Colline pensait que la seule façon d’y accéder était de passer par l’escalier dans le placard du premier, mais les archéologues avaient trouvé une autre solution pour faire entrer leurs instruments et dégager le bateau : ouvrir une écoutille dans la section du mur censée en posséder une – toutes les sections qui jalonnent Le Corbu en ont. Les ouvriers avaient percé pendant des jours, puis fait fabriquer une imitation parfaite des autres portes – une fortune. Du travail d’orfèvre, entrepris avec une rapidité déconcertante, et qui n’aurait pas pu être possible sans l’aide et le budget de Sol Otari, président de la galerie Aion. Il avait fait circuler beaucoup d’argent sous la table des élus locaux. Un classique, mais Colline ne pouvait pas le déplorer. Depuis plusieurs décennies, l’archéologie en France était réduite à survivre avec des miettes. Parfois, une bonne surprise, comme la découverte de vestiges dans les fondations d’une zone commerciale, permettait de promouvoir un patrimoine pour doper la fréquentation, mais la plupart du temps, les chantiers recouvraient les traces du passé, on se moquait de savoir où les anciens s’asseyaient pour raconter des histoires.

Colline descend la pente jusqu’aux baraquements en tôle des maçons. Elle se poste au pied du grand escalier de secours qui mène à la première rue (il y en a trois à l’extérieur du bâtiment). Elle attend. Elle met le casque de son walkman, presse Play. La bande est précisément sur cette dernière chanson non identifiée. Trois ans. Trois ans à écouter cette chanson tous les jours, la bande originale de son obsession. Trois ans à remonter les traces de ces boucles d’oreilles.

Au début, elle pensait que ce qu’elle avait vu était impossible. Non pas la réalité de ce petit corps pétrifié, mais bien l’existence de ces boucles, dont elle avait laborieusement identifié le motif : une même figure avait été retrouvée sur certains murs de Saint-Blaise, site d’occupation d’une tribu soi-disant celto-ligure – soi-disant, car le terme n’avait jamais, en archéologie, fait référence à une peuplade spécifique –, c’était une tarte à la crème que de faire coller la réalité de l’archéologie à des taxonomies antiques. On ne connaissait que très peu de choses d’eux, mais au cours de ses recherches, Colline avait compilé de nombreuses figures, fragments d’un monde cultuel mystérieux, et établi que le bijou qu’elle avait presque tenu entre ses doigts était bien d’une époque où deux cultures étaient entrées en contact, unies par le lien sacré de la mer.

Venus de la côte ionienne, les Phocéens avaient débarqué derrière le massif de Marseilleveyre sous le commandement de leurs deux chefs, Protis et Samos. Ils avaient rencontré la tribu des Segobriges – tribu dite “celto-ligure” – et Protis avait épousé Gyptis, la fille du roi Nannus. Parce que c’était son droit, Gyptis avait choisi Protis parmi ses nombreux prétendants, et papa Nannus leur avait légué la calanque du Lacydon, l’actuel Vieux-Port. Les Phocéens avaient fondé leur colonie sur la rive nord de la calanque – l’actuel Panier – et vécu en paix, jusqu’à ce que Nannus meure et que ses fils déclarent la guerre aux Grecs pour récupérer la dot.

Selon la version officielle de la mairie, les Grecs avaient directement débarqué dans le Lacydon, et on avait oublié tout ce qui s’était passé, tout le mystère, toute la tension. Colline se souvient de ce qu’elle avait ressenti, à la vue de ces pendants. Comme un appel, venu du fond des âges. Comme si elle-même, ou ce qui dansait dans son ventre, avait un rôle à jouer. Cet endroit devait être plus qu’un simple bois fertile. Peut-être même un bois sacré. Et si ces boucles d’oreilles étaient bien, comme elle le soupçonnait, de facture ségobrige, alors, en les retrouvant, peut-être pourrait-elle faire la différence, faire valoir ses droits et devenir chef de fouille et s’imposer sur tous ces types qui voulaient lui laisser la tête sous l’eau, sans espoir de respiration.

Mais avoue-toi la vérité, Colline. Ce n’est pas la vraie raison. Tu les veux pour toi, ces boucles. Tu veux les porter, n’est-ce pas ? Tu crois qu’elles te feront plus de bien qu’un regard d’humain, d’homme ? Tu penses que ce sont les boucles d’oreilles de Gyptis ? Oh, mais oui, tu le penses. Après tout, Segobriges ne signifie-t-il pas en celte “le peuple de la colline victorieuse” ?

L’écoutille en haut de l’escalier de secours s’ouvre, en sort un petit gars en gabardine, ses outils de mesure à la main. Rodolphe Broll, assistant du chef de fouilles, lèche-cul intergalactique. Colline croise les bras, le regarde verrouiller le passage, descendre vers elle, puis s’arrêter à quelques marches.

— Ro.

Il souffle, puis étire un rictus.

— Qu’est-ce tu fous là ?

— Je suis curieuse.

— Tu as pas le droit d’être ici.

— C’est un parc public.

Il essaye de la dépasser, concentré sur l’équilibre de son matériel. Elle le retient par le bras.

— Laisse-moi voir.

— Ils m’attendent là-haut.

— Juste une minute.

— Je peux pas.

— Personne n’en saura rien.

Il la regarde, sans croiser son regard. Elle voudrait essayer de le convaincre, avec ses moyens réduits, mais elle sait qu’il restera insensible à toute tentative, malgré le fait qu’il ait déjà tenté d’abuser d’elle une fois, avant de se rendre compte qu’elle n’était pas le genre de fille qu’il apprécie.

— Juste une seconde, Rodolphe.

— Va te faire foutre, freak.

Il s’éloigne. Elle lui fait un gros doigt.

Deux.

 

Sur le toit

— Mame Nakache, notre professeur d’anglais…

— Oh, Flo, mais je ne suis pas seulement ça ! dit la grande rousse, tendant sa main boursouflée de bagues, son mascara comme du plâtre, talons hauts peinant à soutenir l’énormité de sa munificence, aiguisant le triangle de ses lunettes à tringles.

— Non, c’est vrai, continue Flo, lèche-bottes, Mame Nakache organise aussi des concerts au jardin d’hiver. Elle fait partie de l’association des résidents.

Colline se détourne, lasse. Il est 19 heures. Une foule de convives se presse autour des buffets, un trio de jazz en pantoufles massacre du Bill Evans. Jouxtant le gymnase, la terrasse est une extension surélevée du toit, à laquelle on accède par des escaliers sans rampe. De sa position, Colline peut embrasser le reste du toit, majestueuse séquence architecturale, fierté des habitants.

Un franc-maçon en costume yacht lui a tout expliqué : comment Le Corbu avait voulu créer, sur le toit de l’Unité d’Habitation, une promenade unique en rupture avec l’austérité du bâtiment : une exaltation plastique, vaisseau flottant sur le vert des collines, protégé des miasmes de la ville par de hauts parapets creusés de meurtrières – toujours cette inspiration des monastères où les moines voyaient le monde par le biais d’une fente. Tout ce qu’elle aperçoit, elle, c’est la ligne des collines de Marseilleveyre, au loin, irisée sur le coucher de soleil, discrète trace de rimmel.

Flo continue les présentations.

— Le docteur Choule, notre podologue… Il a une patte folle.

Choule étouffe une phrase, bouche pleine. C’est un vieil homme en costume de flanelle blanc. On dirait une vieille chèvre. Il salue Colline en soulevant son panama immaculé.

— Un plaisir… mademoiselle.

— Le docteur est un de nos plus anciens résidents, presque autant que Fibou, si je ne me trompe pas.

— Plus encore !

Elle capte dans son œil une étincelle, peut-être une excitation passagère.

— … et voici monsieur Jarret, le représentant du syndic.

Jarret est un grand bourgeois à la tête en forme de poire. Il n’arrête pas de parler de ces fuites d’eau, de ces odeurs de cramé qui empuantissent l’immeuble depuis l’incendie.

— Et les bruits de cuisine ? demande Colline.

— Plaît-il ? dit Jarret.

Flo explique que le syndic est la clé de voûte de l’équilibre du Corbu, chargé de régler les affaires intervoisins qui empoisonnent le quotidien. Elle précise que jusqu’aux années 80, un résident s’en occupait, mais la partialité de certains jugements avait conduit à trouver une force extérieure pour peser dans les décisions. Aujourd’hui, le syndic est étranger à toutes les petites intrigues. En apparence.

— À ce propos, Flo, je voulais vous entretenir de ces problèmes de voisinage, voyez-vous, on s’est plaint de ces chats qui n’en finissent pas de…

Colline s’efface en prétextant un verre de champagne à attraper. Au passage, tel un récepteur, elle enregistre les conversations.

— Hihi, mais non voyons, jamais il ne pourra se faire à la vie au Corbu…

— Oui, il faut être un peu spécial pour vivre ici.

— Il faut avoir le sens des responsabilités individuelles…

— Mais le bâtiment tombe en ruine, et nous ne sommes plus tout à fait des adolescents.

— Nous, au Corbu, nous sommes le vrai Marseille. Ici, on se respecte, pas comme dans ces rues pourries.

— L’incivisme règne dans cette ville !

— Vivre ici, c’est un sacerdoce !

— Un apostolat !

— Le Corbu, c’est avant tout un homme qui veut le bonheur des autres hommes…

— Oui, j’ai entendu des rumeurs comme quoi il était fasciste… Foutaises !

Colline ricane. La façon dont tout le monde parle du Corbu, l’homme, Le Gris, comme d’un saint, lui suggère une brève remontée d’acide. D’ailleurs, c’est impressionnant : les lunettes rondes du Gris, à la corne bien épaisse, sont à la mode. La plupart des habitants récemment arrivés les portent avec fierté, avec leur costard un peu ringard, coupé large aux épaules, la pochette bien dressée, une main sur la couture du pantalon trop court. Nombre de ces faux Gris ont récupéré le faciès émacié du père fondateur, la ligne des cheveux qui recule sur un front ridé de soucis. Ils cancanent, leurs dents bien blanches. Colline peut sentir sur eux l’eau de Cologne d’un pays colonialiste, un pays en uniforme, un pays qui aime renifler le sable à quatre pattes. Cette présence imprègne toutes les meurtrières de cette forteresse, dont la cage thoracique en béton brut retient le souffle. Elle a envie de vomir, Colline, elle n’aime pas les conquérants, elle n’aime pas les hommes à femmes, les hommes à villas, les hommes à cabanons. Elle a besoin de les laisser crever dans leur prison avec vue sur la mer, comme au château d’If, petite tache blanche qu’elle voit danser sur le noir de l’eau, pas loin, à quelques coups d’aile d’ici, autre geôle.

En cherchant les toilettes, Colline aperçoit Fibou au buffet, en train de picorer dans une pizza aux anchois. Elle se fraye un chemin vers elle, se présente comme la nièce de Flo. Elle fait quelques remarques sur le toit, le gymnase.

— Oh, cet Otari de malheur…, dit Fibou.

— Vous ne l’aimez pas ?

— Lui ? Je ne sais même pas à quoi il ressemble.

En plus de trois ans, Sol Otari avait pris de vitesse la philanthropie marseillaise. Via ses galeries Aion, il avait financé des projets pharaoniques, avec l’appui de plusieurs politiciens. Il avait créé un nouveau modèle de mécénat, comme on n’en avait pas vu depuis la Renaissance. Il disposait de moyens importants, qu’on disait prêtés par des puissances en Asie. On le prétendait marié plusieurs fois, à des femmes qui se refusaient à tout commentaire public sur sa personne. Les rumeurs les plus folles couraient sur lui, que son personnel lui aurait juré fidélité en signant un contrat pour trente millions d’années, qu’il expérimentait avec des techniques de pointe de la nanotechnologie, que son vœu le plus cher était de reconstituer le monde tel qu’il était il y a deux mille ans. Tout était faux : Otari n’est qu’un fantasme, un trou noir où s’engouffre le mal-être d’un pays qui ne sait plus ce qu’il veut. Obsédé par le passé, par les traces laissées par nos ancêtres sur ces rivages, il avait déroulé une véritable fascination pour la cité phocéenne. Il avait semé ses trésors dans toute la ville, dispensé une sagesse, en épousant les contours bien définis d’une histoire caricaturale, approuvée par la mairie. Il avait soigné son image de curateur malin, égrenant au fil des pages des magazines chics une série de silhouettes censées le présenter comme un mystère. On se pâmait devant son élégance supposée, ses prises de risques. On le disait résident du Corbu. On le disait venu d’Endoume, ce preux défenseur de l’identité marseillaise, on lui prêtait des amitiés douteuses avec la droite la plus rétrograde, et la gauche la plus corrompue – ou le contraire. La vérité, c’est que tout comme Le Gris l’avait été lui aussi, Sol Otari était un opportuniste.

— Fibou, j’ai une question, si vous avez le temps.

— Bien sûr, si je peux vous aider…

— Aristarchè.

Fibou lève les yeux au ciel. On croirait qu’elle a cent ans, minuscule petit bout de femme dans un châle breton.

— Oh non, vous aussi ?

— J’ai juste entendu Quinlan vous en parler. Je n’entends pas souvent ce nom prononcé…

— Vous êtes historienne ?

— Si on veut, oui.

Fibou avale une part de pizza moelleuse, puis, en s’essuyant les mains sur une serviette en papier :

— Radio Corbu a répandu l’idée que l’incendie à la première rue était volontaire – exactement comme Érostrate, pour devenir célèbre, avait mis le feu au temple d’Artémis d’Éphèse. Alors tout Le Corbu a commencé à s’intéresser à Éphèse. Quinlan en premier.

Colline acquiesce. Aristarchè était une prêtresse d’Artémis, une Éphésienne qui était arrivée en bateau avec les colons phocéens. La question est de savoir pourquoi les Phocéens étaient venus ici avec une représentante d’Artémis en sus d’Athéna, qui était la déesse tutélaire de leur cité, et d’Apollon, qui présidait à tous les voyages dangereux. On a parlé d’un songe, envoyé à Protis, qui lui ordonnait d’honorer la Déesse. À leur arrivée, les Grecs avaient fondé, sur la rive nord du Lacydon, un temple – d’Apollon, et un temple d’Artémis – celui d’Athéna n’a jamais été attesté par l’histoire, et c’est Artémis qui est devenue la figure de la ville. Rien de neuf pour Colline : cette Bonne Mère qu’on vénérait de nos jours, sous l’avatar de la Vierge, n’était qu’une des incarnations chrétiennes d’Artémis, la déesse aux mille pis, dont la poitrine s’ornait de couilles de taureaux. Aristarchè était elle aussi une légende, les historiens avaient du mal à réconcilier les deux cultes, et voyaient surtout dans cette fable l’idée que la colonie Massalia voulait absolument se ranger sous la coupe de la grande et prospère Éphèse, plutôt qu’à la provinciale Phocée.

— Il se trouve que j’avais dans ma boutique un très joli manuscrit du début du siècle qui racontait la vie d’Aristarchè, on me l’avait offert il y a longtemps, mais Quinlan tenait absolument à me l’acheter – et je vends à la tête du client. J’ai consenti à une somme exorbitante, qu’il n’avait évidemment pas, mais le bougre s’est mis en tête de marchander. Quelqu’un me l’a racheté récemment, mais il ne veut rien entendre.

Elle parle, et tout ce que Colline regarde, ce sont ses boucles d’oreilles. Deux cercles d’argent, mais sans serpents. Absorbée dans la contemplation de ces sublimes parures, Colline fait un modeste blink. Tout devient simple : les convives, silhouettes en papier fin, décalcomanies de nuit. Et Fibou devient une petite belette. Là, sous ses yeux. Ses lunettes en équilibre sur le bout du museau. La musique, fragments d’invocations, perdus dans le cosmos qui tourne. Elle, Colline, son corps, ses sensations. Le froid dans ses narines, qui la fait respirer plus profondément.

— Tout va bien ?

Colline cligne des yeux.

Fibou est redevenue Fibou.

— Oui, oui…

— Mmh, on ne dirait pas.

— J’ai juste besoin d’aller faire pipi.

Colline s’éloigne rapidement, un peu honteuse. Elle s’approche de la tour des ascenseurs, sans trop savoir quoi faire de tout ça. Ne perds pas de vue ton objectif, Colline. Si Otari a récupéré le bateau, alors peut-être qu’il a récupéré son contenu. Le corps. Les boucles. Peut-être Toufik travaillait-il pour lui, comme un émissaire, venu en reconnaissance, profitant de l’incendie pour entrer dans un lieu secret… Mais que s’était-il réellement passé ce soir-là ? Toufik avait eu l’air possédé par quelque chose. Un esprit qui hanterait Le Corbu. Le Gris lui-même ?

Quinlan fend la foule pour la rejoindre, marchant de traviole, crabe entre deux rochers mondains.

— Colline, j’aimerais vous causer.

— Niet.

— Au sujet de votre livre…

— Foutez-moi la paix.

Il touche sa bedaine.

— Dites-moi, Colline, c’est avec deux L ?

Colline retient son souffle.

— Vos parents devaient avoir une idée derrière la tête.

— Mes parents n’ont pas choisi mon nom.

Il s’approche, after-shave bas de gamme.

— J’aime les femmes dans ton genre, Colline.

— Bas les pattes, mec.

Il roucoule, gras dans sa couenne.

— Rassures-toi, je ne le dirai à personne.

— Vous êtes un gros porc.

Il feint d’être offusqué.

— Rooh, mais ne le prends pas comme ça.

— Va te faire foutre.

— Juste un bisou…

Il se penche pour l’embrasser, elle le gifle sèchement. Ça claque comme un sachet plastique trop lourd, éventré sur la chaussée. Quelques coups d’œil amusés se tournent, mais personne ne réagit. Colline le fusille du regard, et Quinlan se passe une main sur la joue, pas confus, non : en colère. Il tourne le dos et s’évanouit dans la foule abrutie au pastis-vodka. Flo s’amène à la suite, le docteur Choule dans son sillage, son pied traînant derrière.

— Eh bé dites donc, vous avez vite cerné le personnage.

Colline lui chipe son verre, le vide d’un trait.

 

Le pédiluve

Un peu ivre, un peu haineuse, elle va se promener, Colline, musique et rires dispersés dans la nuit. Ses pas la guident dans le dédale des formes du toit, dans ce vaste système encore inconnu dont elle ne discerne pas la surface – ses souvenirs d’ici sont comme des rêves de monstres difformes, pétrifiés dans un dernier hurlement.

Le toit du Corbu est un monde à part, que les résidents fréquentent tous les jours. Entre les deux cheminées de part et d’autre, un gymnase, la tour aveugle des ascenseurs, une école de dessin, un solarium, une série de collines miniatures, des morceaux de murs. Un univers composé de modules, de recoins, une déambulation. Il faudrait revenir de jour pour comprendre la finesse du dispositif, mais pourquoi revenir ? Il faudrait avoir envie de rester et de construire quelque chose en ce lieu. Mais qui voudrait ça ? Il y a quelques décennies, peut-être, quand l’utopie se mettait en place, que le rêve battait son plein, mais maintenant, c’est foutu. Tout est foutu, personne ne veut plus rêver. Ces gens ici, ils sont coupés de tout, ils croupissent comme de l’eau, personne ne va tirer la chasse, ça va continuer comme ça, ils vont se croire élus dans une cité solaire. Et Colline, elle n’a pas envie de ça, elle veut sentir la vie, de ne pas se faire avaler par des renifleurs de cul, mais Marseille, non, ça doit puer autant qu’ici, une enclave dans une enclave. Alors, aller où ? Et puis tu t’es vue ? Qui va t’accepter ? Arrête de te projeter comme ça. Tu es ici, maintenant, tu as un plan, tu t’y tiens. OK ? Ton plan, c’est de voler ces boucles d’oreilles. C’est de rester ici suffisamment longtemps pour espérer qu’Otari les expose à ton désir, que tu puisses trouver le moment opportun pour te glisser dans le gymnase. Ne perds pas de vue ton destin, Colline : personne d’autre que toi ne peut les porter. Combien de fois as-tu rêvé de cette parade, devant ton miroir, ces œuvres à tes lobes, dessinant la féminité, déclarant aux étoiles que désormais, tu n’as plus besoin de personne pour te considérer femme. Car au fond de toi, tu sais que ces boucles n’étaient pas simplement décoratives, mais cérémoniales. Les peuplades de la fédération celto-ligure avaient des cultes qui restent encore aujourd’hui impénétrables.

Colline interrompt ses pensées près du haut parapet, les lumières de la ville, une frange irisée. La mer est d’ébène, les monts silencieux. Tout est doux, tout se fond dans la chaleur, les odeurs de sel et de pierre refroidie. Des éclats de rire au loin, comme des gemmes parties rejoindre le ciel. Elle les suit des yeux, de ses cils maquillés qui battent, empruntant l’arc de la voûte céleste, au-dessus des cheminées, descendant sous le préau de l’école de dessin, le pédiluve.

C’est un petit bassin vide, d’une dizaine de centimètres de profondeur. Une mosaïque turquoise sous le long préau la protégeant des étoiles. Colline enlève ses sandalettes, s’assoit sur le bord, plonge ses pieds trop grands dans le bassin froid – ce n’est pas encore l’été. Elle bouge ses doigts, aimerait les voir sous l’eau. Elle se fond dans la sensation d’être là, dans un lieu étranger. S’il n’y avait pas tous ces gens, peut-être qu’elle pourrait s’y faire. Rester ici, reprendre tout du début, dans un navire isolé du monde maudit, ce monde qu’elle exècre, qui ne veut pas comprendre ce qui se passe là, tout au fond d’elle.

Regardant ses pieds disparaître dans l’onde invisible, l’air doux du soir l’enrobe dans sa rêverie. Tout se confond : le mythe, le présent, le mensonge, le vrai. Un Corbu hanté par des sons, un vestige, un mystère. Dans quoi avait-elle mis les pieds ? Pas simplement de l’eau stagnante. Toute une rivière. Colline plonge en elle comme dans une eau profonde, à nouveau repliée. Les échos d’une tentation intense, comme un test. Où se rendre à présent ? Où aller si le plan ne marche pas ? Quel futur pour toi ? Aucun. Il n’y a plus rien. On t’a enlevé toute raison de vivre. On t’a ôté le désir d’être, et de continuer à être. Il faudrait en finir, et tu n’as pas le courage, alors ce dernier saut pourrait être une vie, ou la fin de la vie. Qu’importe au final. Tu te sens là, dans ton corps installée, et tu respires et c’est déjà

pas

si

mal.

Colline se sent observée. Du coin de l’œil, elle trouve la source : assises sur une des pentes en béton, trois ados la considèrent. L’une mordille un réglisse, un regard noir, un sourire au coin des lèvres. L’autre, plus vieille, à l’air de s’ennuyer, boudeuse, le menton dans sa main, le genou remonté sur sa poitrine, dans une robe à pois. La troisième fait de l’équilibrisme sur l’arête. Colline esquive leurs regards. Jalouse, soudain, Colline. Jalouse d’avoir perdu son enfance de femme, de devoir tout recommencer si vite en brûlant des étapes, en courant après un rêve abstrait – la ligne de flottaison de sa conscience, détachée de son corps pendant tant d’années, désormais ancrée. Vivre. S’accepter. Être acceptée. La quête de ces boucles n’est peut-être pas le seul fruit de sa kleptomanie aiguë mais plutôt l’expression d’une féminité à sacraliser. Un moment à célébrer. Un rite de passage. Pour exister au sein du monde, du cosmos, et non pas simplement dans la circonférence étriquée d’une société pétrie de principes, de certitudes. Boucles, petites boucles, si belles. Colline, tu vas vers elles. Tu les fantasmes toutes les nuits lorsque tu fermes les yeux. Il n’y a qu’elles que tu désires. Comme si elles pouvaient te donner le corps de cette femme que tu rêves d’être plus que tout au monde.

Colline reste là, douce en la présence nocturne. À l’écoute. Quand les filles décident de partir, leurs ombres comme des fantômes sur le bleu qui s’enfuit du ciel, elle se lève, gravit les marches de la terrasse pour retourner dans le giron de Flo, qui lui prend la main sans rien dire – partageant un peu de sa souffrance muette. Colline lui sourit, de cet air résigné qu’ont les adultes lorsque leur enfance leur est refusée.

 

Le vaisseau de Protis

Les employés de la galerie Aion ouvrent finalement les portes du gymnase. Il faut passer par l’intérieur pour entrer, suivre un long couloir, interrompu en son milieu par une boutique de souvenirs – ouverture prochainement ! Un coup d’œil : on pourra y acheter la panoplie parfaite du petit Corbu, foulards, bricoles architecturales, livres d’œuvres et, future meilleure vente, les énormes lunettes rondes cerclées de noir – tout ce que le cœur populaire a retenu de la figure du Gris.

Le musée se dévoile, envahissant l’espace du gymnase sous sa voûte complètement restaurée. Le fond de la grande salle est aménagé en grille vitrée, encadrée de bois – elle forme une mire de couleur. Au milieu de l’espace central, un dédale de podiums noirs, chacun présentant un artefact issu des fouilles de Marseille, contextualisant la découverte du bateau. La queue pour y pénétrer est longue, on patiente debout, en silence, malgré les bulles de champagne qui remontent.

— Il va venir, ce Sol Otari ? demande Mame Nakache en regardant autour d’elle, dominant la foule de sa haute taille.

— Ça m’étonnerait, dit Choule.

— J’aimerais bien lui dire ce que je pense de tout ça…

— Il est si horrible que ça, ce type ?

— Pfff…, dit Mame Nakache.

Flo feuillette un flyer sans informations :

— Sol Otari ne fait pas l’unanimité. Un peu de nouveauté n’est pas une mauvaise chose, mais je me méfie des gens qui ne connaissent pas Le Corbu de l’intérieur.

— Je croyais qu’il vivait ici ?

— C’est ce qu’on dit, oui, mais personne ne l’a jamais vu passer au Corbu.

— Je vois.

— On pense que c’est une posture médiatique pour imiter les habitudes du Corbu lui-même, qui jusqu’à sa mort venait visiter les lieux incognito – on a beaucoup dit qu’il avait abandonné le projet à ses habitants, mais il voulait voir de ses propres yeux son rêve se réaliser. Il aurait aimé vivre ici, je pense, mais il avait peut-être un peu honte de se mêler au peuple. On raconte qu’il avait ici un lieu secret.

— Un bureau ?

— Oui, ou une garçonnière, dit Flo, l’œil rieur. Pendant le chantier, juste avant de commencer les appartements, il s’était enfermé une semaine entière dans une cellule témoin, pour en vérifier la viabilité. Avec lui, il n’avait pris qu’une valise. Les ouvriers ont raconté qu’il en était sorti presque ivre, délirant.

Passés les premiers podiums, des bouts de bois sous vide, échantillons de toile, de cordes effilochées montés sur socles précieux. Autour de Colline, tout le monde semble hypnotisé, les reflets de la nuit sur le verre, les murmures, le bruit discret des soupirs et de l’émotion. Quelques journalistes sont autorisés à prendre des photos sans flash. Aucune trace de la bâche sous laquelle Colline avait découvert la mystérieuse adolescente. Des cartons sibyllins, flanqués du logo Aion : un O en forme d’œil, aux cils trop longs. Elle cherche du regard des boucles d’oreilles sur les podiums, sans succès. Rien que des souvenirs ligures, bris de pierre, babioles grecques, un bout de chapiteau. Elle serre les dents, les poings. Sa pire crainte : Toufik avait volé les bijoux et pris le corps, en laissant le reste aux archéologues et à Sol Otari. Tout ça pour ça. Mais non, impossible de se résigner. Peut-être tout n’est-il pas exposé. Peut-être reste-t-il une chance. Il faut y croire.

Au centre du dédale, un dégagé permet de prendre toute la mesure de la barque sous verre, telle que Colline s’en souvient, une splendeur sortie du fond des temps : trois mètres de bois désormais couverts d’enduit, un mât à la voile repliée, une carène rafistolée, quelques rames reconstituées, et deux gouvernails sur la poupe toujours endommagée, comme si un énorme monstre avait croqué dedans au cours d’un voyage fatal. Regarde-le, regarde-le bien, Colline. C’est ton bateau. Une tradition archaïque, des ligatures précises, mais une taille réduite qui ne correspond pas aux bateaux trouvés place Jules Verne, tout le monde le sait à présent. C’est la barque de Protis, son embarcation personnelle, celui qui l’a amené de sa trirème au rivage, celui dans lequel, debout, il était devenu le prince abusif de cette contrée. Et maintenant c’est ton bateau, à toi, et personne le sait. Putain de vie.

Sur le carton, on peut lire :

“Barque phocéenne, probable début du VIe siècle – une embarcation de pêche au corail ou de transport de proximité. Extrémité arrière inconnue, recomposée en dessin depuis gravures.”

Pendant trois ans, Colline avait suivi de loin les fouilles et le processus qui devait rendre vie à cette relique – qui avait traversé le temps sans grands dommages. Un projet complexe, monté grâce à la participation financière de Marseille 2013 – capitale culturelle de la Méditerranée – et l’association du CNRS, de la PACA et des fonds privés d’Otari. Un laboratoire d’Aix-en-Provence avait fait les traitements de conservation et de restauration, en ajoutant des pièces de bois supplémentaires pour empêcher l’effondrement de la structure : pin d’Alep venu de Gémenos, chêne de Cadarache… Ils avaient parlé de reconstruire une barque similaire, en utilisant les techniques d’époque, tout comme un des bateaux de la place Jules Verne avait déjà été reconstitué – initiative connue sous le nom de projet Protis, qui avait parfaitement recréé une barque de cette époque, qu’on voit voguer régulièrement le long de la côte marseillaise, toute voile dehors à trois nœuds. Mais cette barque-là était trop complexe, à la fois ciselée et primitive.

Colline se tord le cou pour regarder l’embarcation sous toutes ses coutures à travers le verre, pour y déceler le corps, mais le petit espace de la proue a été nettoyé, il ne reste rien, que son imagination remplissant les blancs. Très vite, elle se fait pousser sur le côté par la foule, le bateau disparaît, l’emplanture du mât, la cire, la poix, ses membrures, fugitives visions dans les vagues.

Continuer : partie 3 sur 11