Sous la Colline

David Calvo · Chapitre 2 sur 2 · partie 7/11

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Sous la Colline

Chapitre 1

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 11 parties.

— Ça alors…

Colline va vers la fenêtre. La végétation en face, de l’autre côté de Michelet. Et la bâtisse qui trône en son sommet, noble. Désormais imbue de secrets.

— Que savez-vous sur Marie de Sormiou, docteur ?

Choule explique que Marie de Sormiou était une poétesse mondaine, une habituée des cercles littéraires d’alors. Elle n’avait jamais connu un grand succès, mais elle avait réussi à garder dans son giron de nombreux grands noms. On la connaissait surtout pour son rôle parmi les Félibriges, ces poètes provençaux dont Frédéric Mistral honorait de sa présence. Pour Colline, c’est un déclic. Elle savait que le bateau de Protis avait été enfoui dans la citerne, dans le parc. Si la citerne faisait partie de la Magalone, alors la Magalone fait partie du mystère du Corbu. Il paraît impossible de raisonner l’un sans l’autre. Colline n’en sait pas assez pour envisager comment la Magalone a son rôle à jouer ni qui avait décidé d’enfouir la barque dans la citerne. Ni qui avait envoyé à Fibou ce camée. Et pourquoi maintenant – probablement une personne qui ignorait que Fibou était morte. Quelqu’un en Ardèche…

— Je dois avoir une image, dit Choule en allant vers une étagère qui croule sous les livres.

Il cherche, feuillette un ouvrage, l’ouvre en grand.

— Marie.

Colline se penche. Une jeune femme somptueuse, dans une robe blanche. Un sourire en coin.

— Je ne l’avais jamais vue avant. Curieux comme les choses les plus proches de nous sont les plus mystérieuses.

— Elle n’a pas marqué l’histoire, mais elle eut son rôle à jouer ici. Une sorte de mécène, en quelque sorte. Il me semble, mais je peux me tromper, qu’elle a été sacrée reine des fleurs au moins une fois.

— Reine des fleurs ?

— Une cérémonie que les Felibriges organisaient une fois par an pour consacrer la figure la plus inspirante de toutes les muses. Chlorys, Estérelle… C’est assez original qu’une muse soit, en l’occurrence, aussi une artiste.

— Et qui était sa muse à elle ?

Choule cligne des yeux.

— Vous devriez aller jeter un coup d’œil à notre bibliothèque, il y a une section régionale.

En route vers la salle interstitielle où Le Corbu a installé la bibliothèque au début des années 60. Étonnamment, avant aujourd’hui, elle n’y avait jamais mis les pieds, peut-être par peur de se retrouver coincée là-bas à tout jamais. Colline a un faible pour les bibliothèques, elle y avait passé son adolescence et la plupart de ses années de fac, quand elle n’était pas en fouilles. Loin de tous ses coreligionnaires qui de toute de façon, n’auraient pas accepté son choix de vie : la provence affectionne les genres déterminés à la naissance. La virilité défaite suscite ici un goût de traîtrise.

SMS du psy, dans l’escalier.

“On devrait parler.”

Non, non, non, foutez-moi la paix, elle répond.

La bibliothèque est signalée par un minuscule panneau au-dessus de la porte. Elle entre sans frapper. Assise à un bureau bien rangé, une sous-Corbu, ses lunettes de corbac et son complet noir, la dévisage comme si elle venait de sortir d’un cinéma porno.

— C’est pour ? dit la garde-chiourme.

— Je voudrais m’inscrire.

Elle hoche la tête, ses boucles d’oreilles tintent une symphonie hautaine.

— Vous êtes nouvelle ici ?

— Oui, j’habite au 60.

— Oh. Chez Flo.

— Oui.

— Je vois.

Visiblement, une membre du club des anti-Flo. Elle sort une petite fiche de son tiroir, lui demande sa carte d’identité. Colline profite du moment pour inspecter les rangées de livres, les tables de lecture en long. La bibliothèque est aménagée dans une de ces salles en T, probablement les combles de l’appartement du dessus, comme chez Fibou. Tout semble très vieux, mais très ordonné. Des sélections de romans sur un bout de banc. Quelques bacs de revues.

— Voilà, dit la bibliothécaire. Signez ici. Vous pouvez emprunter trois livres en même temps, pour 15 jours. Après, je vous envoie les chiens.

— Arf.

— Vous cherchez quelque chose en particulier ? Des BD peut-être ?

— Marie de Sormiou.

— Oh.

Du crayon, elle pointe une étagère.

Elle trouve ce qu’elle cherche entre deux anthologies de poésie en langue d’oc. Un bref historique du quartier Mazargues, avec un passage sur Marie de Sormiou. Née Marie Buret, c’est son père, Charles Buret, qui acheta la calanque aux enchères pour elle. C’est son mari, Alfred de Ferry, aristocrate écrivain, qui décida de rénover la bastide du XVIIIe siècle pour lui offrir la vie mondaine à laquelle elle aspirait – il lui avait déjà dédié la vaste demeure connue sous le nom du Château, à Sormiou. À la Magalone, elle reçoit tout ce que la vie culturelle provençale compte de plus célèbre – elle-même a des velléités d’artiste. Quelques vers tardifs émaillent le texte. Dont celui-ci, qui la frappe d’un coup, extrait d’un poème intitulé Ma race :

Je vis de ce divin échange

Que nous faisons, la terre et moi ;

Je meurs quand la cité de fange

Ô Nature ! M’enlève à toi.

Mi-végétal, mi-Dryade,

Sur les mousses qui boivent l’eau

Je deviens l’herbe et la cascade,

La source vive et le roseau.

Pour l’homme je suis l’étrangère ;

Je l’ignore, ou ris de ses pleurs.

Je ne sens que par la bruyère,

La colline rude ou les fleurs.

Je suis sauvage et dans ma bouche

J’ai le goût de la liberté

Quand je donne sur votre couche,

Ô Pan ! le baiser de l’été.

En Colline remue l’excitation, sensation familière dans son bas ventre. Une païenne ivre de société, convertie tardivement au christianisme par le biais de Saint François d’Assise. Un profil magnifique, de nombreux sentiers qui s’ouvrent : dans la calanque du même nom – une calanque historiquement occupée par les ligures – cette calanque dans laquelle les Phocéens auraient ancré leurs trirèmes avant de contacter les Ségobriges. Et la Magalone et son bois sacré, dont Marie devait connaître les vertus, elle qui devait avoir des accointances avec les cercles occultes locaux, très puissants à Marseille – Francs-maçons, rosicruciens et folkloristes divers. La présence des Félibriges à la Magalone devait avoir donné lieu à quelques cérémonies… La preuve, la forme des boucles d’oreille sur le camée. À moins que ce ne soit ton imagination, qui tente de retrouver sa familière obsession dans ce qui pourrait n’être qu’une ombre, qu’une mèche.

Par instinct, Colline lit la carte d’emprunt du livre. Personne. Elle retourne vers le bureau.

— Vous n’avez rien d’autre sur le sujet ?

La bibliothécaire la regarde derrière ses épais binocles.

— Non. Attendez…

Elle se gratte le front, criblé de taches brunes.

— J’ai une sorte de… manifeste félibrige, je crois.

Elle va fouiner dans le rayon poésie, fait la moue.

— Il n’y est pas.

— Vous avez des fiches de sortie en double ?

Elle fixe Colline, exaspérée. Se lève pour aller chercher dans un caisson. Pendant qu’elle fouille, elle demande ;

— Vous vous plaisez ici ?

— On peut dire ça, oui.

— Quel génie ce Corbu, hein ?

— Ah bon ?

Elle se retourne.

— Quoi ?

— J’aime ce lieu. Pas l’homme.

— Et pourquoi pas ?

— C’était un sale type. Un viriliste. Un fasciste.

— Les architectes ont toujours eu un penchant affectif pour les dictatures.

— Il était bien l’un des premiers à vouloir servir la soupe à Vichy, non ?

Elle remet ses lunettes en place, comme pour invoquer l’esprit de l’architecte à travers elle.

— Juste de l’opportunisme. Son génie excédait les limites provinciales de la politique. Il s’était mis au service de la cause de l’homme, qu’importe les étiquettes. Il voulait refaire la France. Il avait bien raison.

— Le génie n’excuse rien. Vous avez lu ses lettres ? Ce type était fasciné par les régimes fascistes, et même s’il ne partageait pas toutes leurs idées, il les aimait comme un esthète. Je ne sais pas ce qui est le plus grave.

— Vous savez, on peut très bien faire l’effort, face à une telle vie, de différencier l’œuvre de l’homme.

— Non. Moi j’y arrive pas. C’est pour les couards.

— Je ne dis pas que vous n’avez pas raison. Le type était véritablement ambigu. Mais ne pensez-vous pas que l’ambiguïté est une des clés de la création ? Vous devriez vous sentir concernée, non ?

Colline retient sa saillie.

— Qu’est-ce que vous lui reprochez tant ? Qu’il ait eu du succès avec les femmes, c’est ça ?

— N’imp’.

La bibliothécaire sort une fiche.

— Voilà. Nous avons tout en double pour les ressources rares.

— Je peux voir ?

Elle lui tend la fiche, s’y accroche une seconde, juste pour signifier sa propriété.

— Vous ne savez rien sur Le Corbu. Vous ne vivez pas ici. Restez une dizaine d’années, on en reparlera.

Colline lui arrache presque le bristol des mains.

Elle lit.

15/06/79 Ulysse Oros Philotimos

— Et le manifeste n’est jamais ressorti depuis ?

— Pas que je sache. Sinon ce serait marqué.

— Vous étiez là en 79 ?

— Oui, mais je n’étais pas à la bibliothèque.

— Ulysse Oros Philotimos, ça vous dit quelque chose ?

— Ulysse, le marchand d’anchois ?

— Laissez tomber.

 

Le jardin de la Vierge

Quand Colline rentre dans l’appartement, le soir est tombé. Flo enfourne une tarte aux oignons. Colline va s’assoir à la table, croise ses mains sur la nappe.

— Il paraît que Quinlan veut faire un comité.

— S’il était pas aussi coco, je l’écouterais.

— Il est pas coco, c’est un faf.

— Qu’est-ce que t’en sais ?

— Je le sais, c’est tout.

Colline se lève pour aller faire une infusion. Dans un moment doux, elle regarde par la fenêtre, commence à voir s’agiter les petites hélices des avions plantés dans la terre des pots d’azalées sur la terrasse.

— Flo…

— Voui ?

— Ulysse.

Un souffle. Elle ferme le four, s’approche en s’essuyant les mains. Elle a l’air d’avoir cent ans, elle pose ses fesses dans le fauteuil.

— Je me doutais que tu découvrirais son existence un jour.

— Tu le connaissais bien ?

— Oui.

— C’était ton amant ?

Flo baisse la tête.

— Non.

— C’était qui, alors ?

— Un moine défroqué, un Grec. Il avait passé sa vie dans un monastère du Mont Athos. Il a emménagé ici à la fin des années 50. Quand je suis arrivée, il s’est très vite impliqué dans la vie du Corbu, notamment avec les enfants. Il était professeur de musique – il était divin à la guitare.

Colline acquiesce.

— Ulysse, qui était un chic type, en avait eu assez de leurs traditions. Il est venu habiter ici, car le soleil et l’architecture lui rappelaient ses chartreuses.

Flo se tourne pour attraper quelque chose dans le fouillis de vaisselle du buffet. C’est un dessous de plat.

— C’est un cadeau d’Ulysse. Il me l’avait rapporté de là-bas. Regarde, ça c’est le mont, et ça, c’est son monastère. Ah, que j’aurais aimé y aller.

Sur l’image, de la végétation, un ciel sans fin et un pic rocheux, au sommet duquel s’accroche une muraille blanche, des fenêtres bleues, des oiseaux. Colline se souvient brusquement avoir vu cette même montagne, sur le mur chez Fibou.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Il a disparu. On n’a plus jamais eu de ses nouvelles. Il y a eu des rumeurs. Comme quoi il avait fini ses jours à la campagne, dans les Cévennes ou pas loin.

— C’était quand ?

— 1979.

Silence.

— Pourquoi ne m’avoir rien dit, Flo ? Pourquoi personne ne m’en a parlé ? Vous ne me faites pas confiance ? Je demande à tout le monde ce qui a eu lieu cette année-là, cette fille dans le bateau, l’accident de Toufik dans l’ascenseur, l’épidémie et maintenant ça ? Mais merde quoi, vous me prenez vraiment pour une gamine !

Flo soupire.

— C’était il y a longtemps, Colline, ne t’énerve pas… Je ne pouvais pas imaginer qu’il ait un rôle à jouer dans ce que tu cherches.

Elle attend, bafouille, s’énerve un peu.

— Et puis, tu sais quoi ? Personne ne veut que ça s’ébruite. Ici, tout se sait très vite, et Radio Corbu est impitoyable. Vois-tu, Ulysse était très religieux.

— Et ?

— On était tous au courant qu’il avait une aventure avec quelqu’un ici.

— Qui ?

Flo hausse les épaules.

— Fibou.

Colline étouffe un juron.

— J’ai mis longtemps à le savoir. Il s’absentait le soir pour aller quelque part, sans jamais sortir du bâtiment. Il connaissait si bien le lieu qu’il déjouait toutes nos tentatives pour le pister. Il rentrait au petit matin, par un chemin que personne n’avait réussi à trouver.

— Vous l’espionniez ?

Gênée, Flo range le dessous de plat et retourne à sa cuisine pour faire la vaisselle.

— À cette époque, Le Corbu était un endroit vraiment solidaire. On croyait qu’on pouvait encore compter les uns sur les autres, que le passé n’était pas parti à tout jamais. On était livrés à nous-mêmes, et… ce n’était pas toujours facile, on s’est beaucoup regardés, il y avait des jalousies, et des enjeux politiques… La ville avait placé des agents partout pour influencer les décisions du syndic, qui à cette époque était encore un résident. Et nous, nous voulions un monde meilleur. Marseille commençait à décliner. Ici, c’était notre îlot. Nous ne pouvions pas prendre le risque d’être trahis de l’intérieur. C’était peut-être une erreur, mais nous avions vraiment la passion de nos engagements. Nous voulions que Le Corbu puisse vivre tel qu’il avait été conçu, par le peuple, pour le peuple. Nous étions des idéalistes, et nous ne voulions pas être trahis.

— Donc, Ulysse et Fibou, c’était quoi, une histoire d’amour ? Elle était maîtresse à la maternelle, elle avait une fille d’un premier mariage, non ?

— Oui, elle avait une fille, morte dans un accident de bateau.

Une fille, Colline, une fille. Enfant, à la maternelle au début des années 50, quand l’Unité avait été construite – Fibou avait été parmi les premières habitantes. Et si…

— Laisse-moi deviner. En 1979 ?

Flo semble bouleversée, pour la première fois.

— Je suis croyante, Colline, pour moi, il était impensable qu’un homme aussi engagé que lui puisse céder au travers de la chair.

— Tu étais surtout amoureuse de lui.

Flo termine d’astiquer le pourtour de l’évier avec une éponge.

— Flo ?

— Oui.

— Oui quoi ?

— Oui, je l’aimais.

Colline sourit tendrement, elle attend. Le tic-tac de l’horloge Felix. Le craquement du plancher.

— Il habitait où ?

— Au septième. Je pourrais te présenter les nouveaux occupants si tu veux, mais l’appartement a été complètement refait, il ne reste rien d’origine.

— Et ses affaires ?

Flo ferme le robinet.

— Il n’avait rien. C’était un homme de rien.

Sur une intuition, Colline reprend le cadeau d’Ulysse. Le jardin, splendeur, qui rayonne d’un émail sacré. Elle le tourne dans tous les sens, à la recherche d’une note, d’un indice. Rien. Elle ausculte les brisures, cherche une moulure qui pourrait abriter une seconde couche.

Rien.

— Grmpf.

— Comme tu dis.

Flo revient s’installer à table, les traits tirés. Elle a pleuré, en silence, sur ses assiettes.

— Colline, tu crois qu’il y a une malédiction au Corbu ?

— Je ne crois pas à la magie, Flo. Il y a quelqu’un ici qui avait tout intérêt à faire disparaître Fibou, et qui s’en était peut-être pris à sa fille et à Ulysse il y a vingt ans.

— Il y avait autre chose, Colline. Pas simplement une femme…

Ses yeux se perdent dans les fleurs entortillées autour de la baie vitrée.

— On racontait qu’Ulysse voulait percer les mystères du Corbu. Qu’il avait, disait-il, trouvé quelque chose qui nous dépassait tous, qui dépassait Le Corbu lui-même.

Son cœur qui bat plus fort.

— A-t-il dit ce que c’était ?

— Non. Il a emporté son secret avec lui. Il n’a jamais mis qui que ce soit dans la confidence. Jusqu’à la fin, il est resté cryptique.

— Il n’avait pas des recherches, des papiers ?

— Pas que je sache.

— Rien de rien, tu ne peux rien me dire ? Juste un détail, quelque chose dont tu pourrais te rappeler…

— Eh bien…

Flo semble se plonger au plus profond d’elle-même. Des souvenirs impénétrables, qui peignent sur ses lèvres un malheur teinté de grâce ; ils tracent soudain sur ses joues des rivières.

— Il était… Il disait souvent que le secret de toute chose était dans l’acceptation de la continuité dans le changement, ou le contraire. Il avait cette phrase grecque qui l’obsédait. Je ne pourrais pas te la dire, mais il m’avait expliqué qu’on l’avait traduite par “La nature aime à se cacher”, mais qu’en vérité, elle signifiait “Tout ce qui naît tend à disparaître”.

Un long silence s’étire dans l’appartement, pénible à supporter pour toutes les deux. Né, puis dissous.

— Comment as-tu retrouvé sa trace ? dit finalement Flo.

— Je cherchais des informations sur Marie de Sormiou.

— Oh. La Félibresse.

— Félibrige ?

— L’expression féminine.

Colline repense à ces formes sur les murs du toit-terrasse, ces Modulettes. Comme s’il y avait une vibration, délicate, qui s’infiltrait peu à peu. Et cette voix, peut-être, la plaçait, elle, Colline, au centre de cette féminité qui vient, de cette eau qui s’en va. Le rituel, peut-être, un appel du fond des temps, qui fait remonter sa vision, qui transforme les hommes en animaux. Un torrent qui s’annonce, grondant.

— Flo, Ulysse, il t’a parlé de ce qu’il avait fait sur le Mont Athos, et pourquoi il a voulu venir ici, précisément ?

— Il disait qu’il avait vu quelque chose là-bas.

— Quoi ?

Flo lève des yeux pleins d’espoir.

— La Vierge.

Colline s’attendait à ça.

— Le Mont Athos, le jardin de la Vierge… Mais on parle de quelle vierge exactement ? La mère de Jésus ?

— La tradition dit que c’est Marie-Madeleine.

Oh. Putain.

— Il y a aussi une relique d’elle dans un monastère là-bas.

— Des bouts de Marie-Madeleine, il y en a partout.

— On dit que c’est une main.

— Une main ouverte ?

Flo baisse les yeux.

— J’imagine.

Colline commence à faire les cent pas dans le salon, pose les éléments un par un. Arrivée de Palestine, Marie aurait établi un premier antre sur cette pointe de la Grèce orientale, au bout de la péninsule. Les lieux étaient sacrés, et les moines qui y avaient fondé leur sanctuaire avaient décrété qu’ils étaient les seuls à pouvoir y venir, qu’aucune femme ne pouvait se mesurer à la Vierge. Le ban était encore en activité. Colline ne se serait jamais doutée qu’il pût s’agir d’un résidu du périple de Marie-Madeleine.

— Ça veut dire qu’après avoir quitté le Moyen-Orient, Marie-Madeleine serait allée en Chalcidique ? Pourquoi pas après tout ? Un voyage en barque se fait avec des étapes. Athos n’est pas si loin du Bosphore, par où elle avait dû passer.

Elle sent monter la rage en elle, rage de pas comprendre, de ne pas réussir à organiser ce qu’elle a en un tout homogène.

Mais qu’était-elle allée faire là-bas ? Et qui lui avait pris sa main ? Une Gorgone ? C’était ça qu’il voulait savoir, Ulysse ? Et pourquoi ici ? Et quel rapport avec la fille de Fibou ? Une image la frappe, quand elle se souvient avoir bâfré l’œuf trouvé dans le kibotos de Fibou : Marie-Madeleine qui se présente à l’empereur Tibère pour lui annoncer la résurrection, un œuf à la main. Un œuf qui se couvre de sang…

— Quelqu’un veut me faire croire que je suis une réincarnation de Marie-Madeleine.

— Colline, tout ça te monte à la tête. Détends-toi.

— Me dis pas de me détendre ! Tu m’aides pas, là !

— Colline…

— Tu vois pas le merdier que c’est ?

— Si je vois bien, mais si.

— Ça sert à rien de me dire de me détendre, je suis détendue ! Mais je travaille, là. Toi, tu fais quoi à part poser ton gros cul sur un fauteuil ?

Oups, Colline.

Flo fronce les sourcils.

— Colline, tu es chez moi, tu me parles sur un autre ton !

— Je te parle comme je veux ! Si t’as pas envie de m’aider, je trouverais quelqu’un d’autre pour le faire !

Flo se lève à son tour, pour lui faire face.

— Colline, tu…

Elle devient toute blanche.

Vacille.

— Flo !

Elle pose Flo sur sa chaise, va vite lui chercher un verre d’eau. La fait boire, doucement.

— Flo, je suis désolée…

Flo montre un tube de cachets, près du magnétoscope. Colline lui en sort deux, lui fait avaler avec l’eau, mais Flo n’a pas l’air d’aller mieux. Elle a du mal à respirer.

— Je vais appeler quelqu’un.

Elle tripatouille le carnet d’adresses, trouve ce qu’elle cherche, compose le tout.

Choule débarque en panique.

Il lui prend vite le pouls.

— Elle est vivante.

— Je sais qu’elle est vivante, mais qu’est-ce qu’elle a ?

— Comment veux-tu que je le sache, je ne suis pas docteur !

Colline se presse les sinus, exaspérée.

— Ça va aller, dit Flo qui reprend des couleurs.

Colline s’agenouille à côté d’elle.

— Flo, je suis vraiment désolée, je ne le pensais pas…

Flo sourit faiblement, réclame son éventail.

— Décidément, dit Choule, c’est la journée.

— D’autres malaises ?

— Oui, le Hérisson a failli rendre l’âme cet après-midi, mais elle avait avalé quelque chose de travers.

Sur le divan, Flo bat de son éventail, tout essoufflée.

— Quelle journée.

— Oui, eh bien, pour vous elle est terminée !

— Ah non ! Y a ciné-club ce soir.

— Non, Flo, tu vas rester te reposer !

— Plutôt mourir !

Terence Fisher

Le ciné-club du Corbu est aménagé dans une petite pièce intermédiaire entre la deuxième et la troisième rue. On y accède par une cellule latérale où est placé un comptoir en bois de cèdre. L’étroite salle de projection se dégage derrière à la perpendiculaire, constellée de fauteuils de cinéma en tissu rouge. Au fond, un écran tendu sur le mur de pierre froide. Les canards se tiennent à l’entrée, derrière le comptoir, pour accueillir les convives. Assise tout au fond, près du rétroprojecteur, Colline attend, les bras croisés, inquiète.

Tout est encore vide. La séance est prévue pour 21 heures. Colline avait d’abord trouvé l’idée de Loulou absurde, mais plus elle y avait réfléchi, plus elle s’était dit qu’il était probable que beaucoup de gens dont elle ignorait l’existence se pointeraient – après tout, le ciné-club était surtout un moyen, pour les anciens et les nouveaux, de se retrouver en comité plus intime que les fêtes sur le toit. Colline ne s’attend pas à ce que la Gorgone se dévoile et revête sa forme fatale ici, forcée à la révélation par un vieux film.

Sous le comptoir, bien rangés, une série de magazines : une collection d’Écrans du Monde, mensuel de cinéma. Colline en prend un au hasard. Le feuillette. Des images en noir et blanc, l’histoire d’un siècle fané, trop de mots. Elle en prend un autre, une rétrospective de l’année 80. Simone Signoret en couverture. Étrange, comment sa vie s’était construite sur les images de films qu’elle avait digérées. Peut-être même son corps, qu’elle désirait parfait et qu’elle voyait dans toute sa misère, était-il bâti sur l’illusion d’une grâce.

Riri vient la trouver, rongeant ce qui ressemble à un capuchon de stylo noir.

— Hey, dis, Colline, tu crois que ça va marcher ?

— Mais ouais.

Tu parles.

— Cool, mais si jamais la Gorgone se transforme devant nous, on va faire quoi ?

Fifi s’amène avec son filet.

— J’ai un filet.

— J’ai pas confiance.

— Ça va aller, détends-toi chiquita !

— Arrête de m’appeler comme ça, je suis pas un poulet !

Colline les observe tous les deux, attendrie. Riri a complètement changé de look, met des robes tous les jours. Son petit visage joufflu lui lance des regards joyeux. Son petit bec avec sa langue pincée, et sa petite queue blanche. Elle n’arrive plus à les voir qu’en Castors, les Castors, sauf Loulou, la moue boudeuse de Loulou, son rimmel et son tee-shirt de Cannibal Corpse.

20h45. Les résidents remplissent la salle petit à petit, discutant de petits riens, des appartements trop chauds, de l’anniversaire de la mort du Gris, qui arrive à grands pas. Colline scanne les visages, répertoriant ceux qu’elle ne connaît pas. Voilà Mame Nakache, Quinlan, Choule, Jarret du syndic, Flo, Gérard, Jeannot le réparateur du système de chauffage, la boulangère, d’autres qu’elle a vus à la réunion du comité anti-touristes. Le cordonnier s’amène. Les bras croisés sur le comptoir, elle lui dit bonsoir d’un sourire, à peine présente.

— Chouette, hein ?

— Oui, c’est très joli.

La taupe recommence à pontifier.

— Au début de la salle, il y avait un gars du gouvernement qui venait projeter des films, mais quand ils ont lâché l’affaire, on a dû se débrouiller seuls. On a tout rénové nous-mêmes.

— Ces chaises, elles viennent d’où ?

— D’un petit cinéma pas loin, sur le Prado. Quand il a fermé, on a tout récupéré.

— Smart.

Il la quitte pour aller papoter avec des amis.

Une fois que tout le monde a pris place, Monsieur Cinéma toussote pour capter l’attention.

— Une fois n’est pas coutume, nous présentons ce soir un film d’épouvante. Ce film de Terence Fisher de 1963, La Gorgone, est issu de la période Hammer dite classique, mettant en scène deux stars du genre, Peter Cushing et Christopher Lee, habitués à leur duo d’occultistes. Cette Gorgone-là nous vient de Grèce, bien sûr, mais elle hante ici la lande du Devon, un peu à la manière du Chien des Baskerville, du même Fisher. Le postulat qu’une créature venue de l’antiquité puisse sévir dans notre monde moderne, fût-il rural, est une idée séduisante. Le film, s’il n’est pas un chef-d’œuvre, rend parfaitement cette atmosphère si chère au gothique, qu’on retrouve ici infusé d’une terreur grecque tout à fait réussie, notamment grâce à des effets spéciaux comme d’habitude remarquables. Bien sûr, ce n’est pas le meilleur des films, la faute à un scénario bâclé. Heureusement, le duo Peter Cushing et Christopher Lee fonctionne à merveille. C’est devant l’insistance de notre jeune génération que je m’incline ce soir et vous laisse déguster cette friandise, en espérant que vous ferez de beaux rêves.

Quelques applaudissements polis. Les Castors se postent aux portes du ciné-club.

Le film commence, irradiant une couleur profonde sur les visages de la salle. Les images en mouvement tissent une somnolence, un rythme élégiaque, porté par la musique de James Bernard – un rip-off de son propre score du Chien des Baskerville, lui avait dit Loulou en gloussant. Colline scrute la foule, en quête d’une réaction. Flo bâille, Quinlan lui lance d’étranges regards. Mame Nakache chuchote à sa voisine de droite. Choule semble hypnotisé. Les canards sont sur le qui-vive, guettant un effet, une transformation. C’est Loulou qui s’inquiète le plus, lèvre mordue. Seize ans et pourtant, une foi terrible en cette fantaisie qui les unit. Colline se demande quelle part de responsabilité elle porte dans tout ça : en les encourageant à croire à tout cela. En ce qui n’est qu’un jeu de rôle sophistiqué, étendu à la surface d’un lieu de vie.

Une hallucination : l’impression que la salle bascule. Quelque chose dans son ventre qui glougloute, quand sur l’écran, le reflet de la Gorgone apparaît dans l’eau trouble d’une fontaine. La même sensation qu’à la réunion dans la supérette, pourtant très différente. Elle voit tout le monde sous forme humaine – peut-être son hallucination était-elle due à l’influence des ces métamorphoses supposées de la Gorgone – elle-même n’était-elle pas en train de prendre sa forme finale, dans ce corps qu’elle apprivoisait et qui s’imposait au monde, à la société ? Avant d’entrer au cinéma, elle avait longuement regardé la pleine lune se dévoiler au-dessus de la Magalone. En elle, des cycles subtils, biopsychiques. La pensée modifiant la matière.

Colline est une femme-garou.

Plongée dans les reflets de l’illusion cinématographique, Colline s’en veut de ce qu’elle a dit à Flo. Croit-elle vraiment être la réincarnation de qui que ce soit ? Elle n’a rien d’une sainte – Marie-Madeleine non plus – et encore moins d’une artiste. Mais pour la première fois depuis le début de son séjour, elle sait que le sol est solide : si c’était bien la fille de Fibou dans cette barque, dans les ténèbres du sol artificiel, alors peut-être pourrait-elle identifier ce qui s’était déroulé, ce jour d’été de 1979, un jour spécial dont elle ne savait encore rien. Tant de choses à découvrir, tant de nœuds à relier, et toi ma belle, qui n’arrive pas à fixer l’horizon – tu sais que tu aimerais être cette fille, dans la barque. Tu sais que tu aimerais essayer de faire ce qu’elle avait tenté de faire, avant d’être stoppée par… Toufik ? Non, non. Il y a quelqu’un d’autre derrière tout ça. Une présence, enfermée ici depuis des décennies, qui n’attend qu’une chose pour passer à l’acte.

Tu es belle, Colline.

C’est toi ?

Oui.

Tu veux quoi ?

Toi.

Tu es qui ? Tu vas me dire ce que tu veux bordel ? Ma tête est pas un bar-tabac…

Je te sens, je te veux.

Va te faire mettre. Sors de ma tête.

Et je t’aurai, mon amour.

Elle se retourne. Tout au fond de la salle, elle aperçoit le type en imperméable qu’elle avait vu à l’enterrement de Fibou. Debout contre le mur. Sa mâchoire carrée, énorme. Ses petits yeux comme des billes blanches enfoncées dans des arcades simiesques. Personne d’autre ne semble le remarquer. Elle cherche les Castors du regard, mais ils sont trop absorbés par ce qui se passe sur l’écran. Colline tente un contact télépathique, mais elle comprend vite que la voix qui lui parle ne vient pas de lui. Lui, ce n’est qu’un sbire, un drone. Mais qu’est-ce qu’il fait là ? Quand il la voit le scruter, le Modulor détale.

Elle se lance à sa poursuite. Discrètement, sans se faire remarquer, elle glisse dans l’ombre, déboule sur le palier. Se pose un instant. Perçoit une foulée rapide grimper les étages. Elle cavale derrière, entend la porte du cinquième s’ouvrir, se fermer. Vite, vite, au cinquième ! Elle ouvre à son tour, s’engage dans le couloir silencieux. Rien. Plus un bruit. Droite ou gauche ? Droite. Colline avance, à l’affût. Elle s’arrête. Elle a cru entendre des pas derrière elle, juste derrière elle. Elle se retourne. Personne. Elle souffle. Elle devient parano. Enfermée ici, dans ce caisson. Détends-toi, ma grosse.

Contre le mur, Toufik s’est aplati. Il regrette : pourquoi ne pas retarder avant de la confronter ? Pourquoi ne pas encore prolonger cette horrible extase ?

Il respire fort.

Colline continue. Prise au jeu de ses propres peurs, guettant chaque recoin, chaque porte de couleur. Elle a serré ses poings, elle s’attend à tout. Elle a raison : sorti de nulle part, le Modulor se jette sur elle. Il la pousse contre le mur, elle se débat, le repousse, il revient à la charge, elle l’agrippe par le col de sa gabardine, il la retourne, la force à nouveau, elle plante ses pieds au sol, essaye de résister, mais elle ne peut lutter contre cette force. Le Modulor trouve une faille dans sa défense, énorme, il la plaque, une main sur sa bouche. Elle peut le sentir tout près, odeur de cire. Ses babines se retroussent, près à lui baver dessus. On dirait qu’il va rire. Colline se débat. Ses immenses mains la fouillent. Il trouve le camée dans sa poche. Elle étouffe un juron. Il la lâche brusquement. Il détale, par un autre escalier. Colline s’essuie la bouche, un filet de sang là où il l’a frappée.

— Putain de fils de pute.

Elle n’a pas le temps de penser à lui courir après.

Elle l’entend hurler.

Colline se précipite. Elle doit prendre un moment pour faire le point sur ce qu’elle voit. Le Modulor est recroquevillé sur les marches, essayant de ramper. Une odeur fétide a envahi le monde, une émanation familière. Son estomac lui remonte dans la gorge, elle respire difficilement, chaque bouffée comme une victoire. Le Modulor tente de se relever, n’y parvient pas. Elle se jette vers lui, le retourne. Son visage est un tissu complexe gris, à moitié paralysé. Terrifié. Presque pétrifié.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

— … Fait pli…er.

Il pousse un râle. Sa main crispée, contre sa poitrine. Il la repousse, s’aide de la rambarde pour se remonter, n’y arrive pas. Colline tente de se redresser pour le stopper, mais quelque chose l’empêche d’avancer – elle-même. Comme si son corps refusait d’obéir. Elle sent une crampe violente lui étreindre le mollet. L’odeur terrible persiste. Dans les étages au-dessus explosent des cris, les résidents qui cherchent l’origine de l’agression, l’écho des cris en rebond dans le béton. Colline sent son œsophage se serrer. Elle regarde sa main, ses lignes de vie, durcir doucement, comme éclairée de l’intérieur par un papillon déployant ses ailes. Son champ de vision s’étrécit. Un vrombissement, dans ses oreilles, décompression violente, un spasme dans ses membres inférieurs. Elle se pétrifie, lentement. L’odeur… L’odeur… C’est l’odeur…

Avant de perdre connaissance, elle semble percevoir, au loin, en bas ou en haut, très doux, l’écho faible d’un galop.

Sabots sur le béton.

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L’arbre de mai

 

Une forêt de hauts-de-forme se presse le long des allées du parc de la Magalone, sous les lumières effacées. Les couples se dispersent sur la pelouse, admirant les statues autour du bassin circulaire, les arbres taillés. Face à la bastide, le parterre gazonné, bordé de buis, est orné d’une broderie en fleurs de lys. Sur l’allée qui la longe, quatre sculptures représentent les quatre saisons. Certains convives s’affairent près d’un second bassin hexagonal, entre les alignements de tulipiers. Le coiffant, une statue du grand dieu Pan, bandant.

Les deux terrasses sont déjà pleines de romance. Sur la balustrade de pierre, des dames en robes emperlent la soirée de rires descendant sur le terre-plein, récoltant le sable pour se donner forme humaine. Les escaliers sont empruntés par de nobles chaussures lustrées à la salive de chien, du basilic est épinglé à la collerette des costumes amidonnés. On se salue, en soulevant son chef, suivi de quelques mots provençaux. Ici, ce soir, la langue est précieuse, la langue est sacrée. Le long des lampions s’égrène le fil d’un poème improvisé, une célébration.

Debout dans le hall, Marie de Sormiou reçoit les arrivants, une servante à ses côtés pour s’occuper des cannes, des chapeaux et des châles de ces dames. La nuit est chaude, mais le vent qui s’est levé ce soir apporte une nuance d’aise. Marie prépare la fête depuis des mois. C’était un honneur d’organiser les Jeux Floraux, présidant à l’élection de la Reine des Fleurs, consacrée par les plus éminents poètes de la région, et d’ailleurs. C’est un grand privilège que de recevoir ces esprits, ces mots. Personne ici n’ignore la vérité, le rôle qu’il doit jouer.

Marie a rejoint ses invités pour le banquet, puis les danses accompagnées de piano. Son carnet de bal est rempli de noms aux arabesques compliquées, un seul retient son attention. Une simple sonorité venue d’une contrée lointaine. Elle le cherche des yeux dans cette foule qui s’enivre, imbue de grâce et de pouvoir. Elle ne trouve que monocles et tabac à priser, plastrons lustrés où siègent de nobles mains, des gorges déclamant les vers antiques.

Elle le découvre enfin, lui bronzé, accoudé à la cheminée ; il la contemple dans le reflet. Elle baisse les yeux. Dans ses cheveux, les fleurs s’ouvrent à l’amour, et ses courtisanes gloussent. Il vient vers elle, d’une main l’enlève à sa cour, l’entraîne dans le tourbillon d’une valse. Il lui glisse des mots bénis, des révélations, qui confirment qu’il est bien celui qu’elle cherche, l’homme sur qui elle peut compter. Il n’est pas là pour la prendre telle une muse, mais bien pour la ravir, dans ses ailes d’ange. En ses bras, elle fond, se pâme pour accepter cette offrande.

Un toast enfin, quand l’heure vient, avant de se rendre à la Source, levé en l’honneur de ce printemps, et de Chloris, la nymphe qui change les corps en fleurs. Dans les yeux brillent un avenir et un passé mêlés, le présent dans ces verres qui tintent, une symphonie de reflets. On applaudit l’apparition d’étoiles au plafond, quand les bougies de la Magalone sont soufflées, que les étreintes commencent – de simples jeux, oui, se toucher dans les ténèbres pour laisser éclore un désir aveugle, guidé par l’envie de le faire pousser encore, pétales vers le soleil.

Venu minuit, on célèbre le retour des ancêtres. Vêtus d’une toge, Protis et Gyptis entrent au salon, main sur la main. Ils viennent consacrer l’image du mariage, elle qui a choisi son prétendant. Dans sa coupe, elle a pris l’eau du bois sacré et lui a fait goûter le sucre de la vie. Ensemble, ils s’enlacent pour évoquer le pacte qui jadis unit Nature et Technique. Ils sont applaudis telle royauté, l’écholalie d’un monde en paix, avant que la folie des hommes ne fane l’harmonie. Un âge d’or célébré, encore et encore, dont l’avènement impossible rend précieuses les secondes passées en son espoir.

*

La chapelle se niche au cœur d’un cocon de végétation, passées les deux fontaines représentant le Rhône et la Saône. Ici coule une source. Tous, ils sont venus, en robe ou en costume, leurs masques d’animaux sur le visage. Paons, chats, loups, boucs et lièvres, en silence, debout. Leur rôle est précieux, appris depuis des années de répétition, chaque mouvement un code, subtil déplacement du corps.

L’arbre est planté devant l’autel, en place des anciennes eucharisties. Un arbre qui ne fleurit qu’une fois l’an, et qui s’éteint aussi vite qu’il est venu, devient sale et puant. Né très loin là-bas, d’où sont arrivés les voyageurs dans la barque. La Vierge elle-même, dont les pas ont semé le sentier de la connaissance. Le rappel des jeux anciens, quand le visage de la femme nouvelle devait être invoqué.

Tous, en ce lieu, après les ébats et la béance du délice, ils attendent. Un soupir collectif qui prend l’espace, alors que sur la voûte traversent les pointillés célestes. Tout est ici, maintenant, pour dire qui sera celle qui mènera la légende en haut de la colline. La porteuse du savoir ancestral, elle qui rira des erreurs. La patronne de la toute déesse, incarnation subtile.

À la lueur des torches, ils s’inclinent ; suivant la ronde, ils tournent et chantent à mi-voix les sonorités précieuses d’une ritournelle. Le rite secret est accompli, la coupe portée de lèvres en lèvres, bue toute l’eau du mariage. Et la dernière goutte est pour la Reine, qui la reçoit en miaulant.

— Chloris est avec nous ce soir !

— Aye !

Marie de Sormiou, sacrée par l’eau magique, lève son bouquet vers la statue, tête et mains pleines de fleurs. En son temple, ici, dans l’ancienne Massalia – Flore, toi, poussée déliée, veloutée sur le mur, fais éclore le siècle nouveau, celui qui verra enfin libérée la parole de la chlorophylle.

— Estérelle ! Estérelle !

*

Nu dans le fauteuil en velours, il la contemple en mordant dans un cigare.

— Je regrette l’antiquité. Nous aurions célébré tout ceci durant cinq jours, nous aurions pu chasser.

— Ces bois sont sacrés. Nous les protégeons.

— Le cirque de Flore n’est plus qu’un souvenir.

Ils sont au premier étage de la bastide. Après l’élection, ils sont venus ici semer la graine. Blanche est sa peau sur le lit, contraste, ses longs poils noirs.

— Et votre vœu, Majesté ?

Marie s’étire. Elle n’a pas quitté sa couronne de fleurs.

Elle soupire.

— Je ne sais pas.

— Vous êtes reine pour sept ans.

— Je veux faire éclater la vérité sur le mariage de Gyptis.

Il sourit.

— Vous n’avez pas peur des représailles ?

— Je me fiche bien de ces politiciens. Je ne suis pas à leur botte.

— Ils ont tout intérêt à préserver l’immunité du lieu.

— Ce bois est mien.

— La Gouffone est sous contrôle.

— Nous ferons ce qu’il faut.

Il laisse échapper quelques cendres, souffle une fumée âcre qui remplit la chambre.

— Ne croyez pas que je veux vous dire quoi faire. Vous n’avez guère besoin d’homme. Mais je sais une chose : d’où je viens, on n’affronte pas la mesquinerie en la niant. Ces gens d’ici, vous le savez mieux que moi, sont des misérables. Leur cité se meurt. Vous savez ce qu’ils ont fait aux communards. Vous savez ce qu’ils feront à tous les poètes qui oseront se mesurer au ver dans la pomme. Être Reine, pour eux, c’est une insulte, et ces hommes sont fiers. Ils sont prêts à tout pour vous soumettre. Ils ont des espions partout, ils seront informés si vous tentez quoi que ce soit. Déjà, ce mariage, ce soir, vous le dissimulez sous l’aura des Félibriges, mais qui sait ce qu’on dira de vous demain dans les cercles théosophiques, chez ces maçons d’enfer, ou pire, chez les Arméniens. Je vous le dis, Majesté, ces pieds ne plongent pas encore dans l’eau de la connaissance. La Durance est une boue, une fange dans laquelle l’orgueil des natifs se complaît. Vous aurez besoin d’aide.

Elle l’observe longuement, jauge sa sincérité. Se décide. Elle se lève. Il la regarde ouvrir un écrin sur sa coiffeuse. Elle vient vers lui, se penche. Une mèche s’échappe de la couronne. Elle lui tend le camée, au dos duquel elle a gravé la phrase ancienne.

Il lit.

— Vous savez, ma Reine, je vous admire. Ce que vous avez fait pour la barque, c’est déjà beaucoup. Mais ça…

— Tu as peur ?

— Non. Je me demande juste si c’est notre rôle.

Elle drape autour d’elle un voile.

— Kassim, si tu savais.

Elle passe le voile au-dessus de sa tête.

— Une femme prend le rôle qu’elle veut. Ce n’est pas au monde de nous dire ce que nous devons faire, ce que nous sommes. Gyptis a choisi son prétendant, tout comme je l’ai fait, et j’entends bien donner à toutes les femmes le droit de se choisir la vie qu’elles désirent. Et si pour cela je dois ressusciter les vieux démons de ce bois, alors je le ferai.

Kassim se met sur son séant, l’extrémité du cigare étincelant.

— Et Celle qui fait plier ?

Marie glisse hors du lit, sa présence de lait comme un fantôme en ces lieux. On perçoit encore la fête dans les salons, les orgies. Elle se poste à la fenêtre. Elle regarde dehors, par-delà les lampions et les statues pétrifiées. Le parc plongé dans les ténèbres. Ces bois hantés. Le glouglou de la Gouffone, là, en travers, comme une cicatrice. Et la citerne où elle compte mettre son plan à exécution. Cette citerne à mi-chemin entre le passé et le futur, où les eaux convergent en tourbillons, fille de Charybde. Oui, Marie, tu es Reine à présent. Tout est à faire. Pour que les générations à venir comprennent le trésor des éons.

Que sa volonté soit faite, en son visage.

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AOÛT

 

 

Le troisième rêve

Elles sont parties à l’aube pour pique-niquer tout là-haut sur la colline, dans le grand temple surplombant le Vieux-Port. Elles sont descendues au terminus, le bus vide. Elles ont grimpé le petit escalier au coin de l’impasse pour atteindre le plateau rocheux où l’Artémision avait été construit par les Phocéens pour honorer la Déesse. Tout ce qui reste de cette merveille est une galerie de colonnes noires effritées, soutenant un plafond bas, penché. Elles se sont approchées du bord, là où l’antique ciel de pierre formait une pointe avec le sol, libérant un espace étroit, cadrant la mer, les bateaux et le ciel, le ciel. Elles sortent le pain et les olives d’un panier en osier, le papier journal et les débris du bateau, elles célèbrent le moment dans une goulée de vin noir, remué dans les cratères en morceaux qui jonchaient le sol de sable.

 

Une vieille lune

Colline se réveille en pleine nuit, noyée d’une rosée. Elle respire fort. Les lumières de Marseille sont comme des phares sur une mer sombre. Trop chaud. Douce pourtant, la brise qui laisse les rideaux bouger sur le bois des encadrements.

Son rêve persiste. Un temple au-dessus du port. L’ancienne présence grecque à Marseille. Colline le sait : il n’y avait aucune ruine référencée sur les collines des quartiers nord. Elle sait qu’un temple d’Artémis avait été bâti au Panier, mais il n’en restait rien – un chapiteau, une minuscule statue, trésors dont Sol Otari avait désormais la possession. Elle ne pense pas que son rêve révèle quoi que ce soit, peut-être une détresse de ne plus avoir accès aux ruines antiques de la ville. Quand elle avait commencé sa transition, le docteur avait dit que ses rêves seraient différents, qu’ils lui sembleraient plus vrais. Ce pique-nique, elle l’avait déjà vécu. Elle revoit l’impasse en pierre friable, les quatre marches du petit escalier, elle sent les ténèbres du temple penché, le sol jonché de sachets en plastique, de canettes et de mégots de joints. Se peut-il que les songes soient des vies parallèles, dont il faut s’occuper avec autant d’attention qu’en demande la vie d’ici ?

 

La cité orphique

Six heures. Colline tourne et se retourne sur son coussin. N’arrive pas à se rendormir. Elle se décide à descendre prendre un café dans la cuisine enténébrée. Elle entend Flo ronfler, la radio branchée de la veille sur un bulletin info bafouillant.

Elle moud son café en bâillant, le tasse dans le moka italien, le fait presque bouillir sur la plaque. Café bouillu, café foutu. Celui-là passe encore, le caramel de son arôme, l’afflux d’énergie soudain, dans son corps fatigué. Toute vitalité semblait l’avoir quittée après sa rencontre avec la Gorgone, dans l’escalier. Mais l’obsession est aujourd’hui plus forte.

Debout, nue, devant sa glace. Ses pieds trop grands, un début de champignon sous l’orteil gauche. Colline n’aime pas se mettre du vernis sur les doigts de pied. Elle s’épile un peu, dessinant doucement sa peau sous les restes de sa pilosité – le combat contre le poil est une constante dans sa vie, malgré les bloqueurs de testostérone, malgré les hormones, malgré cette putain de machine de torture qui buzze en lui arrachant tout. Elle s’habille en silence, enfile un collant rose, de grosses chaussettes, ses baskets et un petit haut qui laisse voir son nombril.

*

Lève la jambe, un, deux, trois, quatre, change de jambe et un, deux, trois, quatre. Dans la grande salle à miroir, Colline et quelques autres suent au rythme d’un obscur titre de Laura Branigan. La monitrice sourit, malgré l’heure matinale. Premier cours d’aérobic de la journée. Depuis deux semaines, Colline s’entraîne trois fois par jour. Elle tente d’affiner sa silhouette. Un, deux, trois, quatre calories à la fois. Peut-être devenir plus belle pour faire taire cette douleur qui parfois la reprend, pique au centre de la main, là où elle avait senti la malédiction de la Gorgone commencer son terrible travail d’orfèvre.

Les canards l’avaient découverte sur les marches, à moitié délirante. L’inconnu à l’imperméable avait disparu, avec le camée de Marie de Sormiou. Colline avait probablement surpris la Gorgone, elle aurait fui devant trop d’humains, mais pas sans laisser des séquelles. Il avait fallu à Colline presque deux semaines pour retrouver une motricité. Petite crise cardiaque, avait diagnostiqué le docteur Choule, doublée d’une paralysie légère de la main droite. Tu parles. Colline n’avait pas voulu sortir du Corbu pour voir un médecin spécialisé. Elle avait passé un coup de fil à son endocrinologue, pour lui demander si la prise d’hormones pouvait occasionner des troubles semblables. Elle prend ses doses en gel, tous les quinze jours, une méthode censée minimiser considérablement l’impact sur le foie. L’endocrino lui avait dit qu’il n’y avait aucun risque, qu’elle ne menait peut-être pas tout à fait une vie saine, que son corps l’avertissait, qu’il fallait qu’elle fasse de l’exercice. OK, docteur. OK.

Alors hop, mouvement. Cinq, six, sept, huit. Plié en avant, puis en arrière. Sur le côté, droite, gauche, la main bien droite, allez, en rythme. On change ! Pas le moment de flancher hein, pensez à vos hanches, poussez-moi ce cul bien derrière, je veux un dos plat, tout plat ! Colline peine, a du mal à réguler son souffle. Elle sent toute sa graisse hurler sa haine, lui dire stop, étouffer dans ce nylon, elle veut respirer, pas dépérir. Fond, graisse, fond ! Ce corps est à moi, songe Colline, je le sculpte à mon image, rien n’y fera obstacle, pas même l’impensable ou le surnaturel.

Il n’y pas de secret caché, tout est révélé : le surnaturel n’existe pas, il s’agit simplement d’une nature que personne ne sait expliquer, qui ne montre pas encore son visage. La lycanthropie est peut-être une maladie rare, comme cette pétrification. Le Corbu comme un patient zéro, container d’une série de folies pathologiques, survivantes d’un passé impossible à contempler. Telle la Gorgone. Les canards avaient déduit que quelqu’un, pendant la projection, avait filé pour se transformer et intercepter l’homme à l’imperméable pour lui voler le camée – éventuellement agresser Colline après la séance, le camée agissant comme une balise de repérage. Mais qui avait quitté la salle pendant le film ? Les canards avaient soigneusement noté les allers et venues, et en avaient gardé trois noms : Mame Nakache était partie aux toilettes puis revenue, Choule avait disparu et Quinlan était sorti, téléphone portable en main, sans revenir non plus. Depuis, les canards exerçaient une surveillance subtile de ces trois personnes, sans avoir pour l’instant recueilli d’informations susceptibles d’isoler un suspect idéal – même si tout pointait vers Quinlan. La prochaine pleine lune était pour ce soir, peut-être allait-il se passer quelque chose, mais sans le camée, cela semblait compliqué.

Colline savait qu’elle avait rencontré la Gorgone, non pas son regard, mais son odeur. Une odeur qui, quand elle était assez forte, pouvait pétrifier. Ça et le bruit des sabots lui avaient donné assez d’indices pour tenter d’identifier la créature, que la mythologie connaissait sous le nom de Catoblepas. Une créature entre le gnou et le chien, au dos coiffé d’écailles argentées, le visage masqué par une épaisse touffe de cheveux. Le Catoblepas viendrait de Libye, ce qui fait sens, sa présence est rapportée par plusieurs observateurs antiques, dont Pline et même Alexandre le Grand, qui aurait perdu de nombreuses troupes. La caractéristique la plus intéressante du Catoblepas reste son mode de contamination : véritable sac de maladies putrides, il tue non pas en fixant sa victime, mais, relevant son regard, il laisse sa bave et la sécrétion de ses yeux émettre un poison gazeux si fort qu’il paralyse ses victimes. Mais comment un Catoblepas pouvait-il hanter Le Corbu sans être retrouvé ? Où se cache-t-il ?

Sur les genoux, flexion, flexion, flexion, ça n’en finira jamais, tout devient mou, comme du caramel, il y a des larsens dans les chansons, Sandra qui hurle qu’elle n’est pas Marie-Madeleine… Et une voix d’homme lui répond, la juge.

I’ll never be Maria Magdalena

(You’re a creature of the night)

Maria Magdalena

(you’re a victim of the fight)

(you need love)

Promise me delight

(You need love)

What the fuck, arrête de voir des signes partout, Colline, tu vas te rendre malade. Mais c’est difficile, compte tenu de tout ce que tu sais d’elle, de ne pas considérer que Marie-Madeleine a son rôle à jouer ici. L’ironie de tout ça, c’était que la tradition ne faisait pas de Marie-Madeleine une vierge, bien au contraire, et c’était peut-être pour cela que Le Gris avait tenté de la parasiter elle aussi. Depuis le vol du camée, Colline avait accéléré ses recherches et découvert – mais ce n’était pas un secret – que Le Gris et son associé géomètre Édouard Trouin, avaient voulu, au milieu des années 40, construire une cité idéale à la Sainte-Baume. Une basilique souterraine, édifiée à l’intérieur de la grotte de Marie. Traversant la montagne d’une femme, joignant les deux versants.

Le projet était ambitieux, encore une fois visionnaire. Après avoir passé la “porte de grâce”, les visiteurs auraient eu accès à une série de cryptes, de galeries le long d’une rampe hélicoïdale (le “chemin de perfection”), éclairé par des puits de lumière. Le long du chemin, plusieurs cellules, créées à partir de matériaux naturels, visaient l’épure, poussant au silence, à la réflexion. Une trajectoire ascendante, qui se concluait logiquement par la contemplation d’une lumière soudaine, grandiose, une vue sur l’infinie Méditerranée, à travers un jeu de prismes et de vitraux. Tout le monde avait trouvé l’idée odieuse, les vulgaires, comme les appelait Le Gris, n’avaient pas compris la dimension humaine et émotionnelle du projet. Les promoteurs avaient profité de l’aubaine pour envisager un espace de vacances “spirituelles”.

Continuer : partie 8 sur 11