Théâtre . 2
• Célimare le Bien−aimé
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
Bocardon, qui est descendu en scène. − Je vous quitte, nous serons ici à deux heures et demie.
Célimare. − C'est convenu. (Lui donnant son chapeau.) N'oublie pas ton chapeau. (A part.) Important.
Ensemble
Air de la Chatte
M. et Mme Colombot et Emma
Mais comprend−on son insistance !
Revenir sans être invité.
Troubler ainsi par sa présence,
Les plaisirs de l'intimité.
Célimare, seul
Moi, je comprends son insistance,
Il se croit, sans être invité
Scène VII 1024
En droit de partager, je pense,
Les plaisirs de l'intimité.
Vernouillet, toujours au fond
De leur part quelle indifférence,
J'en ai le coeur tout attristé,
Car je nourrissais l'espérance
Par eux d'être autrement traité.
Bocardon
Je suis pressé, l'heure s'avance,
Bientôt avec ma liberté
Le concert nous rendra, je pense,
Les plaisirs de l'intimité.
Bocardon sort par le fond. Emma, M. et Mme Colombot entrent par la gauche.
Scène VII 1025 Scène VIII
Célimare, Vernouillet
Célimare, à part. − Allons ! il s'agit de trancher cela comme avec un couteau... je vais lui faire comprendre que ses visites sont par trop multipliées. (Haut.) Mon cher Vernouillet, j'ai à vous parler.
Vernouillet, sèchement. − Moi aussi... je suis venu pour ça.
Célimare. − Vernouillet, je n'ai pas besoin de vous dire combien je vous aime... je crois vous avoir donné assez de preuves de mon amitié.
Vernouillet, froidement. − Oui... jadis.
Célimare. − J'ai toujours infiniment de plaisir à vous voir... mais, vous comprenez, ma nouvelle position... je suis marié.
Vernouillet. − Eh bien ?
Célimare. − Vous plaisez beaucoup à ma femme... certainement... mais, entre nous... c'est une petite sauvage... elle n'aime pas les nouvelles connaissances, et alors, vous savez... un mari doit faire des concessions ; mais, soyez tranquille, j'irai vous voir.
Vernouillet. − Très bien, c'est un congé.
Célimare. − Ah ! Vernouillet, voilà un mot cruel.
Vernouillet. − Au reste, je devais m'y attendre... après ce qui s'est passé hier, à la noce.
Célimare. − Quoi donc ?
Vernouillet. − Vous avez trouvé convenable de me faire placer tout au bout de la table, avec les enfants.
Célimare, vivement. − Vous les aimez.
Vernouillet. − Je les aime... entre mes repas.
Célimare. − Ce n'est pas ma faute... c'est ma belle−mère qui a disposé le couvert.
Vernouillet. − Au dessert... quand j'ai chanté... on parlait, et vous n'avez pas réclamé le silence... vous−même, vous avez causé...
Célimare. − Moi ? ... permettez...
Vernouillet, avec autorité. − Je vous dis que vous avez causé !
Célimare, à part. − Hein ! ... est−il exigeant, cet animal−là, voilà ce que c'est que de les gâter.
Scène VIII 1026
Vernouillet, avec amertume. − Tout à l'heure... vous étiez à table, et vous ne m'avez pas même offert un verre d'eau.
Célimare. − Nous avions presque fini...
Vernouillet. − Non, monsieur... vous en étiez aux radis.
Célimare. − Vous croyez ? ...
Vernouillet. − J'en suis sûr... je me suis retiré le coeur ulcéré.
Célimare − Voyons, Vernouillet ! ...
Vernouillet. − Et savez−vous où je suis allé ? ...
Célimare. − Non...
Vernouillet. − Je suis allé déjeuner, à vingt−cinq−sous... à votre porte...
Célimare. − Vraiment ? ... on dit qu'on n'est pas mal.
Vernouillet. − Deux plats au choix... un carafon de vin et un dessert... On m'a servi, en guise de bifteck, un morceau de caoutchouc durci...
Célimare. − Hein ! ... faut des dents !
Vernouillet. − Et, comme je ne pouvais pas en venir à bout... je me suis mis à faire des réflexions.
Célimare. − Sur l'état de la boucherie en France.
Vernouillet. − Je me suis dit : "Autrefois... quand ma femme vivait... Célimare était aux petits soins pour moi... Maintenant qu'elle n'est plus, il me lâche. Pourquoi ? ..."
Célimare, à part. − Que le diable l'emporte avec ses réflexions !
Vernouillet. − "Mais, s'il me lâche, ai−je ajouté, ce n'est pas moi qu'il aimait, et, si ce n'est pas moi... c'était donc ma femme ? "
Célimare. − Vernouillet ! ... c'est mal ! c'est très mal ! (A part.) Il va devenir jaloux, à présent !
Vernouillet. − Alors, un soupçon horrible a traversé mon cerveau, je me suis rappelé toutes les circonstances de notre intimité...
Célimare. − Voyons ! ... ne vous montez pas la tête.
Vernouillet. − Ah ! si cela était vrai...
Célimare. − Oui... mais c'est faux !
Vernouillet. − J'ai déjà choisi mes armes.
Scène VIII 1027
Célimare. − Un duel ?
Vernouillet. − Non... je ne me battrai pas. Le duel est un préjugé barbare... mais je vous attendrai le soir au coin de votre rue... avec des pistolets...
Célimare, effrayé. − Un meurtre ?
Vernouillet. − Oh ! je serais acquitté... On acquitte toujours pour la jalousie.
Célimare. − Vernouillet... mais vous êtes fou ! Vous, mon ami... mon vieil ami... (A part.) Il faut le chauffer.
Vernouillet. − De deux choses l'une : ou c'est ma femme, ou c'est moi que vous aimiez... je ne sors pas de là !
Célimare. − Mais c'est vous seul.
Vernouillet. − Alors, pourquoi me négligez−vous ? ...
Célimare. − Moi ? ... mais je me jetterais dans le feu pour vous... Tenez... demandez−moi un service, un petit service.
Vernouillet. − Des phrases ! J'ai acquis aujourd'hui la preuve de votre parfaite indifférence.
Célimare. − Comment ?
Vernouillet, avec amertume − Célimare... c'est aujourd'hui ma fête !
Célimare, à part. − Allons, bien ! ... (Haut, voulant l'embrasser.) Cher ami, permettez...
Vernouillet, l'écartant. − J'ai attendu votre bouquet ce matin...
Célimare, à part. − Ah ! bigre ! ...
Vernouillet. − Depuis cinq ans... c'est la première fois que vous l'avez oublié.
Célimare. − Oublié ? ... par exemple ! ... Je l'ai commandé... il va venir.
Scène VIII 1028 Scène IX
Les Mêmes, Pitois ; puis Emma et M. et Mme Colombot
Célimare, apercevant Pitois, qui entre avec un bouquet, et remontant à lui. − Tenez ! le voilà...
Vernouillet, ému. − Est−il possible ! ... Célimare...
Célimare, prenant le bouquet et l'offrant à Vernouillet. − Cher ami... permettez−moi...
Pitois, à part. − Il le donne au vieux.
Vernouillet, prenant le bouquet et tombant dans les bras de Célimare. − Ah ! mon ami... mon excellent ami... et des roses blanches ! ... Ah ! j'étais bien injuste... et cependant, quand j'y songe... car enfin, vous ne quittiez pas ma femme...
Célimare, à part. − Ca va recommencer.
Vernouillet. − Et je me rappelle qu'un jour... (Se prenant tout à coup les reins.) Aïe ! ...
Célimare. − Quoi donc ? ...
Vernouillet, avec douleur. − C'est mon rhumatisme dans les reins !
Célimare. − Ah ! pauvre ami... permettez... (Il le frictionne.) Vous voyez, comme autrefois... comme autrefois...
Pitois, à part. − Il le bouchonne.
Vernouillet, se laissant frotter. − Qu'il est bon !
Célimare, à part, tout en frictionnant. − Condamné aux frictions forcées à perpétuité.
Emma, M. et Mme Colombot, qui viennent d'entrer, s'arrêtant étonnés. − Hein ? ...
Colombot. − Qu'est−ce qu'il fait donc là ?
Madame Colombot. − Il le frotte !
Vernouillet, à Célimare. − Merci ! ça va mieux. (Apercevant Emma et lui montrant son bouquet.) Voyez donc, madame, comme il est joli ; c'est un présent de votre mari.
Emma, M. et Mme Colombot. − Comment ?
Célimare, embarrassé. − Oui... oui... un petit bouquet.
Vernouillet. − Il faut vous dire que c'est ma fête.
Scène IX 1029
Célimare, embarrassé. − C'est sa fête... la Saint−Vernouillet !
Vernouillet. − Mais vous ne m'en avez jamais donné d'aussi beau.
Emma. − Ce n'est pas le premier ?
Vernouillet. − Tous les ans... à ma fête. (Remontant à droite, à Pitois.) Tiens, mon garçon, va le mettre dans l'eau.
Pitois sort.
Emma, bas à sa mère. − Qu'est−ce que cela signifie ?
Colombot, bas. − Si c'est comme cela qu'il le met à la porte.
Vernouillet, remontant en scène. − Vous m'avez fait une surprise... A mon tour... J'ai fait faire ma photographie. (Il tire des portraits−cartes de sa poche.) Et je n'ai point oublié ces dames... il y en aura pour tout le monde.
Madame Colombot, sèchement. − Trop bon.
Vernouillet, offrant sa photographie à M. Colombot. − Voilà ! ... ou plutôt, non, pas encore... je veux y mettre une dédicace... de ma main.
Célimare. − C'est ça... (Lui montrant la porte de droite.) Entrez dans mon cabinet.
Vernouillet, sortant par la droite. − Ne vous dérangez pas... je connais l'appartement.
Il entre dans le cabinet
Scène IX 1030 Scène X
Célimare, Emma, M. et Mme Colombot
Madame Colombot. − Ah çà ! mon gendre, qu'est−ce que cela veut dire ?
Colombot. − Vous deviez le renvoyer.
Emma. − Et vous lui donnez des bouquets.
Célimare. − C'est sa fête.
Madame Colombot. − Bien plus... vous le frictionnez... pour sa fête.
Colombot. − Est−ce que vous lui devez de l'argent ? ...
Célimare. − Moi ? (A part.) Oh ! quelle idée (Haut.) Mieux que cela : il m'a rendu un service... oh ! mais un de ces services...
Madame Colombot, vivement. − Lequel ?
Colombot. − Lequel ?
Emma. − Lequel ?
Célimare. − Attendez−donc... (A part.) Il faut que je le trouve. (Haut.) C'était un soir... non... un jour... il faisait extrêmement chaud... j'étais allé vaguement à l'école de natation... Tout à coup mes deux pieds se prennent dans les filets, au fond.
Tous. − Ah ! mon Dieu !
Célimare. − Je tirais... je tirais... impossible de me dégager... je commençais à faire des réflexions sérieuses... "Mourir si jeune ! " m'écriai−je, (se reprenant) me disais−je, parce que, au fond de l'eau, on ne peut pas crier...
Colombot, naïvement. − C'est vrai !
Célimare. − J'en étais là... lorsqu'un homme... pourquoi ne le nommerais−je pas ? ... Vernouillet ! l'intrépide Vernouillet, se précipite dans les flots.
Emma. − Comment ? ...
Célimare. − Et il venait de manger... notez ce détail ! il plonge... il me rejoint, il me serre la main en me disant : "Courage, Célimare, ne désespérez pas de la Providence."
Colombot. − Dans l'eau !
Scène X 1031
Célimare. − Son regard semblait me dire : "Courage, Célimare ! ..." puis, avec une énergie... qu'on ne lui soupçonnerait pas... il déchire le filet.
Madame Colombot. − Avec quoi ? ...
Célimare. − Avec son couteau... (Se reprenant.) Avec sesongles... avec ses dents... dans ces moments−là, on prend ce qu'on trouve... bref, il m'empoigne par le bras... et me ramène à la surface aux applaudissements de la populace.
Madame Colombot. − C'est superbe !
Colombot. − C'est magnifique !
Emma. − Quel brave homme !
Colombot. − Alors, c'est un très fort plongeur ?
Célimare. − Lui ? ... il resterait vingt−deux minutes sous l'eau, sans boire ni manger.
Colombot. − Tiens ! ça me rappelle qu'il y a huit jours, en pêchant, j'ai laissé tomber ma montre près du Pont−Neuf... il serait peut−être capable de la retrouver.
Célimare. − Lui ? ... il est capable de tout... Et voilà l'homme auquel vous ne voulez pas que j'offre un misérable bouquet le jour de sa fête !
Madame Colombot. − Mais nous ignorions...
Célimare. − Et voilà l'homme que vous voulez que j'exile de mon foyer ! ... Non... accusez−moi... blâmez−moi ! mais il y a un courage qui me manquera toujours, c'est le courage de l'ingratitude.
Colombot, transporté. − Très bien, mon gendre.
Madame Colombot. − Parbleu ! si nous l'avions su... Pourquoi ne pas nous avoir conté ça plus tôt ?
Célimare. − Vernouillet n'aime pas qu'on en parle... ça le contrarie... modeste comme tous les plongeurs.
Colombot. − Ca suffit, nous ne lui en ouvrirons pas la bouche.
Pitois, entrant. − Monsieur...
Célimare. − Quoi ?
Pitois. − Il y a là deux cuisinières qui demandent à vous parler.
Emma. − Celles de M. Bocardon.
Célimare. − Ah ! mais ils ne me laisseront donc pas tranquille... ces deux escargots−là.
Colombot. − Escargots ?
Célimare. − Oui, j'ai mes raisons. (A Pitois.) Dis que je n'y suis pas.
Scène X 1032
Madame Colombot. − Vous ne pouvez vous dispenser de les voir, votre ami vous en a prié !
Emma. − Ce serait malhonnête !
Célimare. − Oui ? ... Eh bien, j'y vais. (A part.) Je vais leur donner de mauvais conseils.
Scène X 1033 Scène XI
Colombot, Emma, Mme Colombot, Vernouillet
Madame Colombot, à Emma. − En vérité, ton mari n'est guère complaisant.
Emma, voyant entrer Vernouillet. − Ah ! monsieur Vernouillet !
Colombot, à part. − Noble coeur !
Vernouillet, tenant ses photographies à la main. − Mesdames... permettez−moi... c'est un peu barbouillé, mais la plume était mauvaise.
Madame Colombot, gracieusement. C'est surtout à votre portrait que nous tenons.
Emma. − Je le placerai en tête de mon album.
Vernouillet, à Emma. − Voici votre dédicace. (Lisant.) "A celle dont la destinée est de faire le bonheur de Célimare."
Colombot, à part. − Ce n'est pas méchant.
Vernouillet. − C'est de la prose, ça.
Emma, souriant. − Je m'en doutais.
Vernouillet, se tournant vers madame Colombot. − Maintenant, voici des vers.
Lisant.
"A vous qui des vertus nous offrez l'assemblage..."
Il s'arrête.
Colombot. − Eh bien ?
Vernouillet. − Je n'en ai fait qu'un... j'attends l'autre... oh ! je le trouverai.
Madame Colombot, avec bonté. − Ne vous fatiguez pas !
Vernouillet, remettant une photographie à Colombot. − Voici la vôtre.
Colombot, lisant. − "Au père de l'ange ! au mari des grâces."
Vernouillet, à Emma. − L'ange, c'est vous ; les grâces, c'est Madame.
Il indique madame Colombot.
Scène XI 1034
Madame Colombot, flattée. − On n'est pas plus galant.
Colombot, regardant la carte. − C'est très ressemblant... Vous auriez dû vous faire faire en costume de bain.
Emma. − Oh ! papa !
Madame Colombot. − Oui.
Vernouillet, étonné. − Moi ? ... pourquoi ?
Colombot. − En plongeur.
Vernouillet, étonné. − En plongeur ? ...
Madame Colombot. − Nous savons tout.
Colombot, passant. − Seriez−vous de force à retrouver une montre au fond de la Seine ?
Madame Colombot. − Ca ne doit pas être plus difficile que de retrouver un homme.
Vernouillet. − Non... Cependant, un homme, c'est plus gros... généralement.
Emma. − Mais comment faites−vous pour rester si longtemps sans respirer ?
Vernouillet. − Moi ? ... mais je respire chaque fois que j'en ai envie.
Il respire.
Colombot. − Oui... mais quand vous plongez... pas moyen.
Vernouillet, étonné. − Quand je plonge ? ...
Colombot. − Par exemple, le jour où vous avez repêché Célimare.
Madame Colombot. − Qui se noyait.
Vernouillet. − Moi ? ... je ne sais pas nager.
Tous. − Ah ! bah ! ...
Emma, bas. − Qu'est−ce que cela veut dire ?
Mouvement général.
Madame Colombot. − Je n'y comprends rien.
Colombot, à part. − Il ne veut pas l'avouer, modeste comme tous les plongeurs.
Vernouillet, à part, assis à gauche. − "A vous qui des vertus nous offrez l'assemblage..."
Scène XI 1035
Il semble compter la mesure sur ses doigts.
Scène XI 1036 Scène XII
Emma, Célimare, M. et Mme Colombot
Célimare, paraît au fond. A la cantonade. − Pas une de plus ! ... Allez vous promener !
M. et Mme Colombot. − Qu'y a−t−il ?
Célimare. − Ce sont les cuisinières... nous ne sommes pas d'accord pour le vin, elles demandent huit bouteilles par semaine.
Madame Colombot. − C'est trop.
Célimare. − C'est de l'intempérance... J'en ai offert trois.
Colombot, à Célimare, lui montrant Vernouillet. − Dites donc... il prétend qu'il ne sait pas nager.
Célimare. − Qui ça ? ...
Colombot. − Lui.
Célimare, détournant la conversation. − Savez−vous combien ça fait par an, huit bouteilles ? Quatre cent seize ?
Colombot. − Mais...
Célimare. − C'est révoltant.
Il le quitte. On entend un bruit de voiture.
Madame Colombot, remontant. − Une voiture !
Emma, remontant. − C'est sans doute M. Bocardon qui amène sa femme.
Célimare, à part. − Pourvu qu'elle ait fouillé dans le chapeau.
Madame Colombot. − Mais je ne suis pas prête ? ... Mon mantelet...
Fausse sortie.
Emma. − Maman, et mes bracelets ?
Madame Colombot. − Où sont−ils ?
Emma. − Dans ma corbeille.
Madame Colombot. − Fais attendre cette dame... je reviens.
Scène XII 1037
Elle sort par la droite.
Scène XII 1038 Scène XIII
Emma, Célimare, Colombot, Vernouillet, assis, Bocardon ; puis Pitois
Célimare, à part. − Il est trop long à monter l'escalier, il y a une femme.
Pitois, annonçant. − M. Bocardon.
Bocardon, paraissant au fond. − Me voilà.
Célimare, à part, s'épanouissant. − Il est seul.
Emma, à Bocardon. − Eh bien, et Madame ?
Bocardon. − Vous me voyez consterné... Nous allions partir, ma femme me donnait mon chapeau... tout à coup... v'lan... sa névralgie !
Colombot. − Ah ! la pauvre dame !
Emma. − Quel contre−temps !
Célimare. − Nous qui nous faisions une fête... (A part.) Elle a choisi les Tuileries...
Bocardon. − Je lui ai offert de rester pour lui tenir compagnie... elle n'a jamais voulu.
Célimare. − Parbleu !
Bocardon. − Tu dis ? ...
Célimare. − Rien.
Emma. − C'est vraiment désolant ! Est−ce que madame Bocardon ne songe pas à faire quelque chose ?
Bocardon. − Si ! ... je suis décidé à consulter... (A Célimare.) Peux−tu, demain ?
Célimare. − Comment ? (A part.) Il me fourre de la consultation, à présent.
Bocardon. − Voilà le coupon ; une très bonne loge.
Vernouillet, à lui−même. − J'ai bien un second vers, mais il a quatre pieds de trop.
Scène XIII 1039 Scène XIV
Les Mêmes, Madame Colombot, avec son chapeau
Madame Colombot, un petit coffret à la main, s'adressant à Emma. − Ma chère enfant, impossible de mettre la main sur tes bracelets... J'ai fouillé partout et je n'ai rien trouvé que ce coffret.
Célimare, le reconnaissant, à part. − Ah ! mon Dieu ! (Haut.) Où avez−vous pris ça ?
Madame Colombot. − Dans la corbeille...
Emma, secouant le coffret. − Tiens ! il y a quelque chose dedans !
Célimare, à part. − Les lettres d'Héloïse.
Emma. − Eh bien, où est donc la clef ?
Célimare. − Je ne sais... (Se fouillant.) Je l'avais hier... (A part.) Pas de clef, je suis sauvé !
Pitois, s'avançant et remettant la clef à Emma. − La voici ; je l'ai trouvée ce matin dans la poche de votre gilet.
Célimare, bas, bourrant Pitois. − Butor ! ... animal ! ...
Pitois. − Quoi donc ?
Célimare, à part. − Et Vernouillet ! Vernouillet qui est là !
Emma, qui a ouvert le coffret, gagnant la droite. − Des lettres !
Célimare, à part. − Patatras !
Emma. − Une écriture de femme ! ... elles sont signées ! ...
Célimare, à demi−voix et vivement. − Taisez−vous ! ... pas devant lui !
Tous, excepté Vernouillet. − Comment ? ...
Célimare, bas, montrant Vernouillet. − Le mari ! silence ! ... c'est le mari !
M. et Mme Colombot. − Hein ?
Emma. − Ah ! monsieur, c'est indigne ! ...
Bocardon, bas à Emma. − Vous ne le saviez donc pas ? Moi, je le savais.
Vernouillet, se levant, sa carte à la main. − Le voilà ! ... je le tiens ! ...
Scène XIV 1040
Emma, très agitée. − Monsieur Vernouillet, il faut que je vous parle,... que je vous fasse enfin connaître votre ami...
Célimare, bas. − Emma !
Madame Colombot, de même. − Tais−toi !
Emma, elle va vivement vers Vernouillet. − Monsieur Vernouillet ! ...
Vernouillet. − Je vous écoute, belle dame !
Emma, à part. − Oh non ! pauvre homme ! (Haut, changeant d'idée.) C'est mon mari... un excellent ami...
Vernouillet. − Oh ! je le sais...
Emma. − Il serait bien heureux... si vous vouliez nous accompagner au concert... il reste une place...
Tous. − Hein ?
Bocardon, à part. − Elle l'invite ; elle a un bon petit caractère.
Vernouillet. − Mon Dieu ! je ne demanderais pas mieux...mais, dans ma position... c'est encore trop récent... Le mois prochain, je ne dis pas...
Célimare. − Non ! ... il ne le peut pas ! ... Allons, partons.
Emma, bas à Célimare. − Mais vous ne le pouvez pas non plus, monsieur.
Célimare, bas − Pourquoi ?
Emma, bas et ironiquement. − C'est encore trop récent.
Célimare, bas. − Permets, chère amie...
Emma, à Vernouillet. − Voilà M. Célimare qui insiste pour vous tenir compagnie...
Célimare. − Moi ?
Vernouillet. − Ah ! qu'il est bon ! Mais je ne souffrirai pas...
Emma, résolument. − Mon mari connaît ses devoirs... il restera !
Célimare, bas. − Mais...
Emma, bas, avec énergie. − Il ne vous manquerait plus que d'avoir le courage de l'ingratitude... Je vous défends de m'accompagner.
Elle remonte, ainsi que M et Mme Colombot.
Célimare, à part, sur l'avant−scène. − Bon ! nous voilà brouillés !
Scène XIV 1041
Vernouillet, à Célimare. − Si vous le voulez, nous ferons une petite partie comme autrefois...
Bocardon. − Une partie ?
Vernouillet, il rentre à gauche. − Je vais chercher la table.
Emma, du fond. − Venez−vous, monsieur Bocardon ?
Bocardon, hésitant. − C'est que... la musique italienne... (A part.) Une partie ! ... (Haut.) Ma femme est encore bien souffrante ! ... je vais chercher la table.
Elle rentre à gauche.
Célimare, qui est remonté, à sa femme. − Voyons... Emma...
Emma. − Laissez−moi, monsieur.
Madame Colombot. − Ah ! ... mon gendre !
Bocardon et Vernouillet, entrant. − Voilà la table !
Ils la posent au milieu du théâtre, Pitois est entré apportant divers effets pour la sortie de ses maîtres.
Scène XIV 1042 Scène XV
Célimare, Vernouillet, Bocardon, Pitois
Célimare, à part, redescendant. − Ah çà ! est−ce que je vais traîner toute ma vie ce cabriolet à deux roues ?
Emma, madame Colombot et Colombot font leurs préparatifs de sortie. Pitois se tient au fond, à gauche ; Vernouillet et Bocardon s'occupent à la table de jeu. Célimare est remonté près d'Emma et cherche à se soustraire à la partie proposée.
Ensemble
Air d'Offenbach
Emma et Célimare
Lorsque je rêvais un plaisir,
Quelle insupportable journée !
Voilà l'affreuse destinée
Que me réserve l'avenir.
M. et Mme Colombot et Pitois
Lorsqu'elle rêvait un plaisir,
Quelle insupportable journée !
Voilà la triste destinée
Que lui réserve l'avenir.
Bocardon et Vernouillet
Ah ! pour nous quel charmant plaisir.
Et quelle agréable journée !
Comme autrefois la destinée
A pris soin de nous réunir.
Célimare, à part, continuant l'air
Scène XV 1043
C'est le châtiment qui commence ! ...
Vernouillet, le prenant par le bras
Allons !
Bocardon, le forçant à s'asseoir
Place−toi là !
Célimare, s'asseyant
Bravo !
Me voilà condamné d'avance
A trois heures de domino !
(S'asseyant. Parlé, pendant que Vernouillet remue les dominos.) Je boude !
Pendant la reprise, Célimare s'est assis avec humeur. Emma, M. et madame Colombot sortent par le fond. Célimare veut les suivre et fait divers mouvements pour partir ; mais Vernouillet et Bocardon le forcent à rester assis.
Scène XV 1044 Acte III
Un salon de campagne, très élégant, avec trois portes au fond, ouvrant sur un jardin et garnies de stores. − Portes latérales, au premier et troisième plan ; une table à ouvrage, à gauche ; chaises et tabourets. − A droite, chaises, fauteuils, etc. − Deux jardinières dans les pans coupés.
Acte III 1045 Scène première
M. et Mme Colombot ; puis Emma ; puis Célimare
Colombot, venant de gauche avec sa femme. − Ah ! j'ai bien déjeuné !
Madame Colombot. − Vous avez mangé comme un ogre...
Colombot. − Oui ! ... l'air de la campagne me fait du bien... Excellente idée qu'a eue mon gendre de louer cette maison...
Madame Colombot. − Ca n'a pas été long : en cinq minutes tout a été conclu...
Colombot. − Une heure après, nous quittions Paris... avec deux voitures de déménagement.
Madame Colombot. − Et, depuis huit jours, nous voilà installés ici... à Auteuil ! ...
Colombot. − En pleine lune de miel ! ... ils roucoulent ! Ca me rappelle le temps où nous...
Madame Colombot. − Taisez−vous donc ! ...
Colombot. − Oui... Où est le journal ?
Madame Colombot, le prenant sur la table. − Le Constitutionnel ? ... Le voilà !
Colombot. − Encore sous bande... Célimare est si amoureux, qu'il n'a même plus le temps de décacheter son journal... Ca me rappelle que, dans les commencements de notre mariage, je lisais, un soir, ce même Constitutionnel, ça t'ennuyait, tu l'as jeté au feu... et alors...
Madame Colombot. − Mais taisez−vous donc ! ... je ne sais pas ce que vous avez aujourd'hui...
Colombot, riant. − C'est la campagne !
Emma, entrant par le fond, un bouquet de fleurs à la main. − Vois donc, maman, les belles fleurs que je viens de cueillir... et dans notre jardin, s'il vous plaît ! ...
Madame Colombot, prenant le bouquet. − Délicieuses ! ... Où est donc ton mari ? ...
Emma. − Il achève de prendre son café... près du bassin... je le quitte ! ...
Colombot. − Alors, il va venir ! ... (Apercevant Célimare qui paraît au fond.) Tiens ! le voilà !
Célimare, sa tasse de café à la main. − Comment ! ma petite femme, tu me laisses seul ? ...
Emma. − Dame ! tu n'en finis pas de prendre ton café.
Célimare, amoureusement. − Je n'en finis pas... parce que je te regarde...
Scène première 1046
Colombot, à part. − Il est étonnant pour son âge !
Célimare. − J'avale une gorgée... comme ça... et je te regarde comme ceci ! ... c'est moins sucré !
Emma. − Ah ! que tu es ridicule ! ...
Célimare, à part. − Elle me tutoie, maintenant !
Colombot, bas à sa femme. − Sont−ils gentils ! ça me rappelle...
Madame Colombot, impatientée. − Monsieur Colombot, laissez−moi tranquille !
Emma. − Qu'est−ce que nous allons faire aujourd'hui ?
Célimare. − Ah ! oui... voyons... Si nous allions nous asseoir à l'ombre ?
Colombot. − Non ! non ! il faut marcher !
Célimare. − Alors, je propose une promenade en bateau...
Emma. − Oh oui ! une promenade en bateau !
Célimare. − Nous en prendrons deux... un pour papa et maman Colombot... et l'autre...
Madame Colombot. − Pourquoi deux ?
Célimare. − Comme à Venise... chacun sa gondole... vous passerez devant...
Colombot. − Mais non... il vaut mieux être ensemble... Nous descendrons la Seine jusqu'à Saint−Cloud.
Emma. − Ah ! ce sera charmant !
Célimare. − C'est convenu ! à deux heures, nous levons l'ancre... (Tirant un morceau de pain de sa poche.) Ah ! tenez, beau−père, une croûte de pain pour vos poissons rouges...
Colombot. − J'en ai déjà plein mes poches... mais ça ne fait rien... ils vont se régaler...
Célimare. − Vous faites des études sur le poisson rouge ?
Colombot. − C'est un peuple très intéressant... ils me reconnaissent...
Emma. − Vraiment ?
Colombot, s'adressant aux dames. − Ils approchent quand j'arrive... et ils me regardent avec des yeux d'un doux... Quand ils seront apprivoisés, nous jetterons le filet, et nous les mangerons.
Emma. − Oh ! papa !
Madame Colombot. − Est−ce que ça se mange, les poissons rouges ?
Scène première 1047
Colombot. − Pourquoi pas ? ... on mange bien des écrevisses... (A sa femme.) Viens avec moi... tu verras leurs petits yeux...
Madame Colombot, lui donnant le bras. − Et, en revenant, nous compterons les pêches.
M. et Mme Colombot sortent par le fond.
Scène première 1048 Scène II
Célimare, Emma, tous deux à table
Célimare. − Enfin, ils sont partis ! ... nous voilà seuls... tous les deux...
Emma, assise. − Il me semble que ça nous arrive souvent.
Célimare. − Je m'applaudis tous les jours d'avoir loué cette campagne ! ... Un jardin charmant... un rocher... et un labyrinthe... Veux−tu venir dans le labyrinthe ? ...
Emma. − Non ! ...
Célimare. − Tu ne sais pas, je rêve une construction dans notre jardin...
Emma. − Comment ?
Célimare. − Oh ! une petite construction... Une volière... J'ai fait demander l'architecte...
Emma. − Qu'est−ce que tu veux faire d'une volière ?
Célimare. − C'est une bêtise... une superstition, si tu veux... Je voudrais y mettre des tourterelles...
Emma, se levant. − Voilà une autre idée, à présent !
Célimare, la suivant. − Ton père a ses poissons rouges ! ... J'aurai mes tourterelles... Chaque âge a ses petits vices.
Emma. − Tiens, tu deviens fou !
Célimare, lui prenant le bras. − Il y a de quoi le devenir... Je suis si heureux, ici... loin du bruit... loin du monde...
Emma, souriant. − Loin de M. Vernouillet, surtout...
Célimare, demi−ton de reproche. Ah ! Emma ! ... c'est de la méchanceté ! ... Tu m'avais promis de ne plus m'en parler.
Emma. − Moi ?
Célimare. − Oui... tu m'as pardonné... Lundi, tu m'as pardonné ! ...
Emma, baissant les yeux. − Je vous ai pardonné... mais je vous en veux toujours... Une pareille conduite...
Célimare. − D'abord, je ne te connaissais pas... Et puis, j'étais jeune... j'ai été entraîné... Mais, c'est ma seule faute... mon seul crime... car c'en est un !
Scène II 1049
Emma. − Est−ce bien vrai, monsieur ?
Célimare. − Je l'ai juré... sur la photographie de ta mère... Veux−tu que je recommence ?
Emma. − C'est inutile ! ...
Célimare. − D'ailleurs, tu penses bien qu'un jeune homme qui s'est laissé prendre une fois n'a pas envie de recommencer...
Emma. − Ca, je le crois... Dis donc, j'ai fait un drôle de rêve cette nuit...
Célimare. − Ah ! en étais−je ?
Emma. − Non... j'ai rêvé que M. Vernouillet venait te relancer jusqu'ici... avec un jeu de dominos à la main !
Célimare. − Par exemple ! ... je l'en défie bien ! ...
Emma. − Pourquoi ?
Célimare. − Voici ce que je lui ai écrit en partant : "Cher ami, j'ai été pris cette nuit d'un violent accès de fièvre..."
Emma. − Menteur !
Célimare. − "Mon médecin m'ordonne de changer d'air...Je pars pour la campagne... Venez me voir dès que vous aurez un moment."
Emma. − Eh bien ! ... il va venir...
Célimare. − Non... (Riant.) J'ai oublié de lui donner mon adresse...
Emma, riant. − Comment ?
Célimare. − Et, comme notre concierge à Paris ne la connaît pas... il peut chercher !
Emma. − Et ton autre ami, M. Bocardon ?
Célimare. − Je lui ai envoyé la même circulaire.
Emma. − Oh ! pourquoi ?
Célimare. − Ce que j'ai fait pour l'un, je l'ai toujours fait pour l'autre.
Scène II 1050 Scène III
Les Mêmes, Pitois
Pitois, entrant. Monsieur... une visite !
Emma. − Une visite !
Célimare. − Quelque voisin de campagne, sans doute... Je n'y suis pas !
Pitois, bas à Célimare. − Monsieur... c'est votre rhumatisme... le numéro un.
Célimare. − Vernouillet !
Emma. − M. Vernouillet !
Célimare. − Allons donc ! ... c'est impossible !
Pitois, apercevant Vernouillet qui entre. − Tenez ! ...voyez plutôt !
Scène III 1051 Scène IV
Célimare, Vernouillet, Emma
Vernouillet, entrant avec une petite malle et un sac de nuit, courant à Célimare et l'embrassant. − Ah ! mon ami ! mon ami !
Célimare. − Cher Vernouillet ! (A part.) D'où tombe−t−il ?
Vernouillet. − Vous êtes levé... Quelle imprudence ! ... Mais où avez−vous pris cette mauvaise fièvre ?
Célimare. − Dame ! ... vous savez... Je ne pensais à rien, et tout à coup... (Frissonnant.) Brrr !
Vernouillet. − Vous êtes rouge... c'est l'accès qui va venir... Il faut vous coucher.
Célimare. − Permettez !
Emma, se moquant de lui. − Mon ami, veux−tu qu'on bassine ton lit ?
Célimare, à part. − Elle se moque de moi. (Haut.) Merci, ça va mieux... Je me sens très bien ! ...
Vernouillet. − Heureusement, me voilà ! Je me constitue votre garde−malade... car je vois que Madame n'y entend rien... Je coucherai dans votre chambre.
Célimare, faisant un mouvement. − Ah ! non !
Vernouillet, vivement. − J'ai dans ma malle une petite pharmacie de voyage : de l'émétique, de la magnésie, de l'arnica, du taffetas d'Angleterre. Nous vous donnerons tout cela... pas à la fois.
Célimare. − J'ose l'espérer...
Vernouillet. − En attendant, je vais vous faire préparer une petite tisane... du miel, de la laitue et une pomme de reinette coupée en quatre.
Célimare. − Pourquoi en quatre ? ...
Vernouillet. − C'était la tisane de ma femme. (Il soupire.) Ah ! pauvre Héloïse !
Célimare, bas, voulant le faire taire. − Chut ! chut !
Vernouillet. − Quoi ? vous souffrez ?
Célimare. − Non !
Vernouillet. − Je suis sûr que vous m'avez accusé en ne me voyant pas venir...
Célimare. − Moi ? ... Ah bien, vous ne me connaissez pas !
Scène IV 1052
Vernouillet. − Mais ce n'est pas ma faute... Votre lettre me disait bien : "Venez me voir ! ..." mais vous avez oublié de me donner votre adresse.
Célimare. − Ah bah ! ... pas possible ! ...
Emma. − Quelle étourderie ! ...
Vernouillet. − Voilà huit jours que je vous cherche ! Mais j'ai eu un éclair... un éclair du coeur ! ... Je me suis rappelé que vous étiez abonné au Constitutionnel.
Célimare. − Bon !
Vernouillet. − Je me suis dit : "Il doit se faire envoyer son journal à la campagne" ; je suis allé au bureau... On a refusé de donner votre adresse sans un mot de vous... Je leur ai expliqué que je ne pouvais pas apporter un mot devous, puisque je ne savais pas où vous étiez... Alors, on m'a fermé le guichet sur le nez.
Célimare, à part. − Très bien, voilà un bon journal ! Je vais renouveler mon abonnement.
Vernouillet. − Je ne me suis pas rebuté... j'ai demandé un rendez−vous au rédacteur en chef... pour une communication importante... Il m'a reçu... Je lui ai exposé ma demande ; il m'a renvoyé au gérant, qui m'a renvoyé au chef des départs de la province, qui m'a renvoyé à celui de Paris, qui m'a renvoyé à celui de la banlieue... Ca a duré quatre heures... Enfin, j'ai vu votre bande : Auteuil, rue La Fontaine, 44... Votre abonnement finit le 1er octobre... Et me voilà ! ...
Célimare, lui serrant la main. − Oh ! merci ! (A part.) Je me désabonne.
Vernouillet. − L'amitié rend l'homme ingénieux ! ... il faut tâcher de transpirer.
Scène IV 1053 Scène V
Les Mêmes, M. et Mme Colombot, Bocardon
Colombot, en dehors. − Entrez donc, monsieur Bocardon.
Bocardon, paraissant au fond. Il porte un chapeau gris. A la cantonade. − A la porte ! Minotaure ! couchez là ! couchez là !
Emma. − M. Bocardon !
Célimare, à part. − Très bien ! nous voilà au complet !
Bocardon, apercevant Vernouillet. − M. Vernouillet !
Madame Colombot. − Quel heureux hasard !
Bocardon, à Célimare. − Eh bien, tu peux te vanter d'être un joli étourneau ! ... tu m'écris : "Viens me voir ! ..." et tu ne me donnes pas ton adresse !
Vernouillet. − Comme à moi !
Célimare. − Alors, comment as−tu fait pour me découvrir ?
Bocardon. − C'est un miracle... tu as de la chance, toi ! ... Je cherche une maison de campagne pour ma femme... Alors, ce matin, je me promenais dans Auteuil, m'arrêtant à chaque porte devant les écriteaux... lorsque tout à coup... au numéro 44... Minotaure... mon chien... se dresse sur ses deux pattes de derrière... comme ça. Jel'appelle... il refuse d'aller plus loin... et il me regarde toujours comme ça... Alors, je me dis : "Célimare est ici ! " Je sonne, je reconnais Pitois... Minotaure t'avait senti !
Colombot. − C'est prodigieux !
Madame Colombot. − Quel instinct !
Bocardon, à Célimare. − Il t'aime bien, Minotaure !
Célimare, à part. − Je lui réserve une boulette, à celui−là !
Bocardon, à Célimare. − Puisque je t'ai retrouvé... je passe la journée avec toi...
Vernouillet, à part. − Ils vont le fatiguer.
Bocardon. − Je devais aller chez Léon pour lui demander des renseignements... j'irai demain...
Célimare. − Mon ami, il ne faut pas te gêner...
Bocardon. − Non... il s'agit des Nord... ce n'est pas pressé...
Scène V 1054
Célimare, à part. − De mon temps, il était plus exact... C'est un facteur qui se dérange ! ...
Pitois, entrant. − Monsieur... c'est l'architecte qui vient pour la volière...
Célimare. − Très bien ! j'y vais...
Vernouillet. − Où est ma chambre ? ...
Colombot, remontant et indiquant la porte de droite. − Par ici... venez...
Madame Colombot. − Nous allons vous installer.
M. et Mme Colombot, Emma
Air du Pince−nez
Sans perdre un seul instant
Entrez dans cet appartement ;
Vous y bien recevoir
Est notre plus fervent espoir.
Vernouillet
Sans perdre un seul instant
Entrons dans cet appartement ;
Aujourd'hui, j'ai l'espoir
Qu'ils doivent m'y bien recevoir.
Bocardon
Sans perdre un seul instant,
Entrez dans cet appartement ;
Ayez donc bon espoir,
On va vous y bien recevoir.
Ils sortent par la droite, excepté Célimare, qui sort par le fond.
Scène V 1055 Scène VI
Bocardon, Emma
Bocardon. − Je viens de voir une maison ravissante... à côté de la vôtre... J'attends Célimare pour la louer...
Emma, assise à droite et travaillant à une tapisserie. − Comment ! ... nous serions voisins ?
Bocardon, qui a pris une chaise, mais sans s'asseoir. − Porte à porte... Le soir, ma femme viendrait... elle travaillerait pendant que nous ferions notre petit bézigue...
Emma. − Oh ! ce serait charmant ! ...
Bocardon. − Ce n'est pas pour la vanter... mais je crois que Ninette vous plaira... elle est tout à fait dans votre genre... c'est une femme d'intérieur... (Confidentiellement.) Elle raccommode !
Emma. − Vraiment ?
Bocardon. − Je ne lui reproche que d'être un peu timide... Nous ne voyons personne... excepté Léon... Et encore, c'est moi qui l'ai exigé... Elle le trouve nul, ce jeune homme.
Emma. − Alors, pourquoi le recevez−vous ?
Bocardon. − Oh ! ... un parent ! La première fois que je vous amènerai Ninette, je suis sûr qu'elle aura peur... elle est bête pour ça !
Emma. − Mais c'est à moi à lui faire la première visite... Je la lui dois... et depuis longtemps...
Bocardon. − Faut−il vous parler franchement ? ... Eh bien, allez−y plus tôt que plus tard...
Emma. − Pourquoi ?
Bocardon. − J'ai mes raisons... je ne dis rien... mais j'y vois clair... Chaque fois que je prononce le nom de Célimare,... elle élude... elle me répond par celui de Léon... qu'elle ne peut pas souffrir... Je crois qu'elle est vexée de n'avoir pas encore reçu votre visite.
Emma, se lève. − Oh ! mais j'irai aujourd'hui même.
Bocardon. − Justement, c'est son jour.
Emma. − Nous devions faire une promenade en bateau ; mais nous la remettrons à demain...
Pitois, entrant, à Bocardon. − Monsieur, c'est votre dogue...
Bocardon. − Minotaure ? ... c'est un terre−neuve !
Scène VI 1056
Pitois. − Il est dans l'antichambre, en train de ronger le manteau gris.
Emma. − Le manteau de maman !
Bocardon. − Et tu ne l'as pas empêché ? ...
Pitois. − Non monsieur : il montre les dents...
Bocardon. − Attends ! ... je vais l'attacher. (Il sort par le fond avec Pitois, en criant : ) Minotaure ! ... Minotaure !
Scène VI 1057 Scène VII
Emma ; puis Célimare ; puis Vernouillet
Emma, seule. − Eh bien, maman va être contente... un manteau tout neuf ! ...
Célimare, entrant. − La volière est commandée... cinq mètres sur trois... cinq mètres de tourterelles !
Emma. − Mon ami, j'ai une bonne nouvelle à t'apprendre... Nous allons avoir un nouveau voisin...
Célimare. − Tiens ! ... Qui ça ?
Emma. − Tu ne devines pas ? ... M. et madame Bocardon !
Célimare. − Comment ! ... Où ça ?
Emma. − Ici ! ... ils vont louer la maison à côté de la nôtre.
Célimare, à part. − C'est de la glu !
Emma. − Nous leur devons une visite... il faut la leur faire...
Célimare. − Ca ne presse pas...
Emma. − Aujourd'hui... j'ai promis...
Célimare. − Aujourd'hui ! ...
Emma. − Nous prendrons une voiture... c'est l'affaire d'une heure... Va t'habiller.
Célimare. − Ma chère amie, je suis désolé d'avoir quelque chose à te refuser... mais j'ai des raisons... des raisons personnelles pour ajourner cette visite...
Emma. − Tu n'y penses pas... tu vas chagriner de vieux amis... blesser madame Bocardon, une si excellente dame, simple, timide même...
Célimare. − Elle, timide ? ... comme un carabinier !
Emma. − Décidément, mon ami, M. Bocardon disait vrai l'autre jour... tu n'aimes pas sa femme...
Célimare. − Pas beaucoup... je l'avoue... et, s'il faut te le dire, je ne tiens pas à ce que tu fasses sa connaissance...
Emma. − Pourquoi ?
Célimare. − Pourquoi ? ... pourquoi ? ... parce que...
Scène VII 1058
Emma. − Mais encore ? ...
Célimare. − Madame Bocardon n'est pas une personne à voir... Là !
Emma. − Elle ! ... une femme de ménage... une femme d'intérieur ! ...
Célimare, entre ses dents. − Et d'extérieur ! ...
Emma. − Qu'est−ce que tu dis ? ...
Célimare. − Je dis... je dis que madame Bocardon est une femme un peu légère.
Emma. − Qu'est−ce que tu entends par là ?
Célimare. − Elle a des intrigues...
Emma. − Comment ! ...
Célimare. − Ne le répète pas ! ... avec Léon... mon successeur... (Se reprenant vivement.) Son cousin !
Emma. − Allons donc ! c'est impossible ! ...
Célimare. − Je te dis qu'ils s'écrivent... ils sont en correspondance.
Emma. − C'est une calomnie !
Célimare. − Tu ne me crois pas... Où est le chapeau ? ... (Apercevant le chapeau de Bocardon sur un meuble.) Il est là... très bien ! (A Emma.) Qu'est−ce que tu dirais si je faisais apparaître, à l'instant même, une lettre de la timide madame Bocardon... adressée à son cousin ?
Emma. − Tu as surpris une lettre ? ...
Célimare. − Fais−moi le plaisir d'aller chercher cet imperturbable chapeau gris qui s'épanouit là−bas...
Emma, allant prendre le chapeau. − Ce chapeau... le voilà... mais je ne comprends pas...
Célimare. − Maintenant, regarde sous la coiffe... (L'arrêtant.) Attends... il faut te dire, auparavant, que Ninette... que madame Ninette Bocardon, manque complètement de confiance dans l'administration des postes... alors elle glisse ses petits épanchements... franco... dans le chapeau de son mari.
Emma, soupçonnant. − Ah ! ... comment le savez−vous ?
Célimare, embarrassé. − Moi ? ... c'est... c'est Léon... ce bavard de Léon qui me l'a dit ! ... Maintenant, fouille et tu trouveras...
Emma, visitant le chapeau. − Je ne vois rien...
Célimare. − C'est impossible ! ... (A part.) Il a parlé des Nord ! ... (Haut.) Sous la coiffe... à gauche ! ... à gauche ! ...
Emma. − Ah ! si ! ... un billet !
Scène VII 1059
Célimare. − Allons donc ! (Voyant sa femme qui déplie le billet.) Eh bien, que fais−tu ?
Emma. − Il faut absolument que je sache...
Célimare, vivement. − Ne lis pas le post−scriptum ! ... (A part.) Ils sont généralement très vigoureux !
Emma, lisant. − "Mon doux Célimare..."
Célimare, bondissant. − Hein ?
Emma, lisant. − "Vous avez tort d'être jaloux, vous savez bien que je vous aime..."
Célimare, à part. − Sapristi ! son chapeau de l'année dernière ! ... une vieille lettre oubliée !
Emma. − Oh ! monsieur ! c'est affreux ! c'est indigne !
Célimare. − Non... je vais t'expliquer...
Emma, pleurant. − Laissez−moi ! je ne veux plus vous parler ! je vous déteste !
Célimare, prenant le chapeau. − Animal, va ! tu ne peux pas acheter un chapeau neuf.
Il le jette tout aplati sur un meuble.
Emma. − Hier, M. Vernouillet ! ... aujourd'hui, M. Bocardon ! ... Ah çà ! monsieur, tous vos amis ont donc été... mis à contribution ? ...
Célimare. − Oh ! quelle idée !
Emma. − Donnez−moi tout de suite la liste de ces messieurs... je saurai à quoi m'en tenir...
Célimare. − C'est la fin... je te jure que c'est la fin !
Emma. − Elle est donc bien jolie, cette madame Bocardon ?
Célimare. − Du tout ! ... un nez en trompette... une bouche énorme... un menton de galoche... des yeux...
Emma. − Eh bien, alors ? ...
Célimare. − J'étais jeune... j'ai été entraîné...
Emma. − Après huit jours de mariage !
Célimare. − Mais tu n'as pas compris... le chapeau... c'est le chapeau de l'année dernière ! Voyons... réfléchis seulement une minute... Depuis huit jours, je ne te quitte pas... je ne suis pas sorti une seule fois... (Prenant la lettre des mains de sa femme.) D'ailleurs, regarde ce papier, il est vieux il est jaune, il est fané... (Apercevant la date.) Tiens ! ... 62 ! ... elle a daté ! ... (Embrassant le papier.) Oh ! merci !
Emma, vivement. − Comment, monsieur !
Scène VII 1060
Célimare. − C'est la date que j'embrasse ! ... (Vernouillet paraît à la porte de droite.) Es−tu convaincue, maintenant ?
Emma. − Oui ! ... mais vous n'en avez pas moins été l'amant de madame Bocardon !
Vernouillet, qui est entré et qui a entendu. − Ah bah ! ... lui ?
Célimare, à Emma, voyant Vernouillet. − Silence ! ...
Vernouillet. − Je vous demande pardon... j'ai entendu sans le vouloir...
Célimare, à part. − Bien ! ça se répand ! ... tout à l'heure on va le faire afficher !
Vernouillet, riant. − Ce pauvre M. Bocardon ! ... Du reste, il a bien une tête à ça !
Célimare. − Vernouillet, je vous jure que vous avez tort de rire de ça... vous surtout !
Vernouillet. − Pourquoi, moi surtout ?
On entend Bocardon crier après son chien.
Célimare. − Chut ! ... le mari ! ...
Célimare se dirige vers la table de gauche, où Emma vient de s'asseoir et travaille à une tapisserie.
Scène VII 1061 Scène VIII
Célimare, Emma, Bocardon, Vernouillet
Bocardon, entrant du fond. − Je viens d'attacher Minotaure... il ne voulait pas me suivre... il te sentait. Ah ! il t'aime bien, Minotaure !
Emma, à part. − La vue de ces deux hommes m'est insupportable !
Bocardon. − A propos de Minotaure ! ... ça me rappelle une histoire bien drôle. (A Emma.) Vous allez rire... Un soir, je rentrais chez moi avec mon chien... que je venais de promener... Je le promène tous les soirs... j'arrive dans la chambre de ma femme... Tout à coup, Minotaure s'élance contre la porte de l'armoire... il se met à gratter... à aboyer ! Je me dis : "C'est un rat... ou un voleur..." J'ouvre l'armoire... c'était Célimare !
Célimare, à part. − Que le diable t'emporte !
Vernouillet, à part. − Il est maladroit de raconter ça !
Bocardon. − C'est ma femme qui l'avait fait cacher pour voir si Minotaure le sentirait... (Gaiement.) Il l'a senti ! ...
Emma, avec dépit. − Ah ! ... c'est très plaisant !
Bocardon. − N'est−ce pas qu'elle est drôle ?
Vernouillet, bas à Bocardon. − Taisez−vous donc !
Bocardon, étonné. − Pourquoi ? ...
Vernouillet, à Emma, pour détourner son attention. − Ma femme avait un perroquet encore plus extraordinaire que votre chien... Célimare prenait plaisir à l'instruire...
Célimare, à part. − Allons, le perroquet maintenant !
Vernouillet. − Sa cage était dans l'antichambre... et, chaque fois qu'il me voyait rentrer, il criait : "Voilà Monsieur ! voilà Monsieur ! "
Emma, dépitée. − En effet... c'était très commode...
Bocardon, à part. − Il conte ça à la femme... Est−il bête !
Vernouillet. − Je n'avais pas besoin de me faire annoncer...
Bocardon, bas à Vernouillet. − Taisez−vous donc ! taisez−vous donc !
Vernouillet. − Pourquoi ?
Scène VIII 1062
Célimare. − Avez−vous vu les nouvelles constructions de l'Opéra ?
Bocardon. − Non ! ... je ne suis pas allé à l'Opéra depuis notre pari...
Célimare, à part. − Bien ! ... le pari ! ... Pas de chance !
Emma. − Quel pari ?
Célimare. − Rien ! ça ne peut pas se raconter.
Bocardon. − Figurez−vous, madame, que j'avais reçu d'Alger un burnous arabe...
Célimare. − Et il paria qu'il ferait le tour du Champ−de−Mars avec deux pots de moutarde.
Bocardon. − Mais non... que j'irais m'asseoir à l'orchestre de l'Opéra.
Célimare. − C'est un autre pari, ça...
Bocardon. − Je me présentai au contrôle en disant : "Mamamuth... karamba..."
Célimare, cherchant à détourner la conversation. − Arrivé à l'Ecole militaire... un monument superbe, en pierre de taille.
Bocardon. − Permets...
Célimare, remontant. − Allons faire un tour de jardin ! ...
Bocardon. − Bref... il perdit...
Célimare. − Eh bien, oui ! ... j'ai perdu ! ... Allons voir les poissons rouges...
Bocardon. − Et, comme nous avions parié une discrétion,il fut obligé de conduire Ninette à Chalon−sur−Saône... chez sa tante... Il était furieux !
Emma, à part. − Oh ! c'est intolérable !
Vernouillet, à Célimare. − Il n'a aucun tact ! aucun tact !
Bocardon, regardant le tabouret sur lequel Emma a posé ses pieds. − Tiens ! je le reconnais...
Emma. − Quoi donc ?
Bocardon. − Ce tabouret... c'est l'ouvrage de Ninette... (Emma se lève et le repousse violemment.) Aïe !
Emma. − Oh ! je n'y tiens plus !
Bocardon, à Célimare. − Qu'a−t−elle donc ? ...
Célimare, vivement et bas. − Une crampe ! c'est Vernouillet qui l'agace !
Bocardon, à part. − Je comprends ça ! ...
Scène VIII 1063
Célimare. − Emmène−le !
Bocardon, haut. − Papa Vernouillet... je vous propose une partie de billard...
Vernouillet. − Oh ! merci ! ... le billard...
Célimare, bas à Vernouillet. − Acceptez ! ... il exaspère ma femme !
Vernouillet, à part. − Je comprends ça...
Célimare. − Emmenez−le...
Vernouillet. − Allons ! ... mais nous ne jouerons pas d'argent ! ...
Célimare. − L'honneur ! l'honneur !
Vernouillet, riant. − Oui, l'honneur ! ...
Ils sortent par la droite.
Scène VIII 1064 Scène IX
Célimare, Emma ; puis Pitois
Emma. − Enfin ! ... ils sont partis !
Célimare. − Oui... ils sont un peu... ennuyeux !
Emma. − Ennuyeux ? ... ils sont odieux ! ... avec leurs souvenirs ! ... il m'a fallu essuyer pendant une heure le récit de vos fredaines ! ...
Célimare. − Voyons, Emma...
Emma. − C'est intolérable ! vous devriez au moins m'épargner la vue de vos... de ces messieurs !
Célimare. − Mais je ne tiens pas plus que toi à les recevoir !
Emma. − Alors, renvoyez−les...
Célimare. − Sous quel prétexte ?
Emma. − Cela vous regarde ! Mais je vous déclare que je ne veux plus me trouver avec eux... S'ils restent... je partirai ! ...
Célimare. − Mais...
Emma. − Eux ou moi... choisissez ! ...
Elle sort.
Célimare. − Choisissez ! ... Parbleu ! ... je choisis ma femme ! ... Mais le moyen ? Si je donne congé à Vernouillet... ses soupçons vont lui revenir... il a des idées si larges sur l'emploi du pistolet... Après tout, moi, je ne peux pas lui en vouloir, à ce bonhomme... (Souriant.) Pendant cinq ans, il a été très hospitalier.
Pitois, entrant. − Monsieur ! ...
Célimare. − Quoi ?
Pitois. − Le dogue a mangé sa corde... et il gratte dans les corbeilles...
Célimare. − Eh ! qu'est−ce que ça me fait ?
Pitois. − Voilà le fruit d'une jeunesse passionnée... on vous amène des chiens qu'on n'a pas le droit de renvoyer... C'est le châtiment !
Célimare. − Ah çà ! me laisseras−tu tranquille avec tes réflexions ! ...
Scène IX 1065
Pitois. − Puisqu'il a le droit de gratter... qu'il gratte !
Scène IX 1066 Scène X
Célimare, Pitois, Colombot
Colombot, entrant par la gauche. − Mon gendre... j'ai à vous parler.
Célimare, à Pitois. − Laisse−nous ! (Pitois sort.) De quoi s'agit−il, beau−père ?
Colombot. − Monsieur, je quitte ma fille... elle m'a tout appris... c'est révoltant ! Un... passe encore ! ... mais deux... Ah çà ! c'était donc une profession chez vous ?
Célimare. − Ah permettez, beau−père, mon passé n'appartient pas à ma femme...
Colombot. − Soit ! ... mais il ne faut pas qu'il vienne s'installer dans votre ménage... votre passé ! et qu'il yraconte des histoires de chien et de perroquet... biscornues !
Célimare. − Qu'y faire ?
Colombot. − Je vous préviens que ces dames font leurs paquets.
Célimare. − Comment ! ma femme ? ...
Colombot, d'un ton doux. − Autorisez−vous ma fille à emporter les bijoux de la corbeille ?
Célimare. − Eh ! qu'elle emporte tout... mais qu'elle reste !
Colombot. − Comment voulez−vous qu'elle emporte... si elle reste ?
Célimare. − Mais je ne veux pas qu'elle parte !
Colombot. − Voici son ultimatum : "Si dans dix minutes vous n'avez pas congédié vos deux..."
Célimare. − Allez ! dites le mot !
Colombot, fièrement. − Non, monsieur, je ne le dirai pas ! vos deux commensaux, c'est nous qui partirons ! ...
Célimare. − Mais comment ? que leur dire ?
Colombot. − Dites−leur la chose...
Célimare. − C'est ça... après dîner... au dessert ! Vous êtes fou, beau−père !
Colombot. − Est−ce que ces gens−là m'intéressent ! Voulez−vous que je m'en charge ?
Célimare, vivement. − Non !
Scène X 1067
Colombot. − Comme vous voudrez ! Mais ma fille ne doit pas souffrir de vos déportements, et, dès que les paquets seront faits, nous partirons !
Bocardon et Vernouillet entrent sur ces derniers mots.
Scène X 1068 Scène XI
Les Mêmes, Bocardon et Vernouillet
Vernouillet. − Des paquets ?
Bocardon. − Qui est−ce qui part ?
Célimare, bas à Colombot. − Attendez ! ... j'ai un moyen ! (Haut.) Mes amis... vous me voyez navré... il va falloir nous séparer...
Vernouillet. − Nous séparer ?
Bocardon. − Jamais !
Célimare, leur serrant la main. − Merci... merci... pour cemot ! ... Mon médecin me quitte à l'instant... il m'a trouvé quelque chose dans les voies respiratoires.
Vernouillet et Bocardon. − La poitrine ?
Célimare. − Ce n'est pas précisément... là... C'est une sueur des bronches... et il m'a ordonné un séjour de quelques mois sous le beau ciel de l'Italie... à Venise !
Colombot, à part. − C'est très adroit !
Vernouillet. − Ah ! mon pauvre ami !
Bocardon. − Quel coup ! ...
Vernouillet. − Mais j'y pense... vous n'avez personne pour vous soigner.
Célimare. − Ma femme...
Vernouillet. − Elle n'y entend rien ! ... moi, je suis libre, je suis en vacances... je pars avec vous !
Colombot. − Comment ?
Célimare, à part. − Un crampon !
Bocardon, passant. − Une idée ! Ninette me tourmente depuis longtemps pour voir l'Italie... Si, au lieu de louer une maison de campagne... oui... nous partons avec toi !
Célimare, à part. − Ah ! il n'est pas possible... ils sont vissés ! ...
Il remonte un peu.
Scène XI 1069
Colombot, d'un ton déterminé. − Allons, il faut en finir... et, puisque Célimare n'a pas le courage de vous avouer ses torts... je vais...
Célimare, allant à Colombot, bas et vivement. − Non ! laissez−moi leur dire...
Tous. − Quoi ?
Célimare, à part. − Je les tiens. (Haut à Vernouillet et à Bocardon.) Mes amis, vous saurez tout... ce voyage dont je vous parlais tout à l'heure... c'est une fuite... une fugue ! ...
Tous. − Comment ?
Célimare. − Je suis ruiné, poursuivi, traqué ! la Bourse...
Colombot. − Comment ! mon gendre... ?
Célimare, bas à Colombot. Taisez−vous donc ! vous ne comprenez rien. (Aux autres.) Enfin je dois... neuf cent soixante−quatorze mille francs... sans compter les frais !
Bocardon et Vernouillet, ils remontent. − Diable !
Célimare. − Oh ! je ne vous demande rien !
Vernouillet, lui serrant la main. − Ah ! mon pauvre ami !
Bocardon, de même. − Mon brave ami !
Célimare. − Merci, merci pour ce mot... mais je me relèverai... on me propose une affaire magnifique... il s'agit defabriquer du zinc avec de la terre de bruyère... c'est un secret... n'en parlez pas !
Bocardon. − Oh !
Vernouillet. − Soyez tranquille.
Célimare. − Et c'est ici que j'ai besoin de toute votre amitié.
Vernouillet, lui prenant la main. − N'en doutez pas ! ...
Bocardon, de même. − Compte sur moi... à la vie, à la mort !
Célimare. − Merci, merci pour ce mot ! ... Il me faudrait cent mille francs ! (Bocardon et Vernouillet retirent doucement leurs mains. Voyant leur mouvement et à part.) Allons donc ! (Haut.) J'aurais pu les chercher à droite... ou à gauche, mais vous m'en auriez voulu...
Bocardon et Vernouillet, faiblement. − Oh ! oh !
Célimare, à part. − Je suis en train de les dévisser... (Haut.) Alors, je vous ai fait à chacun votre part... cinquante mille francs à l'un, cinquante mille francs à l'autre... comme ça il n'y aura pas de jaloux.
Vernouillet, embarrassé. − Certainement... un vieil ami...
Scène XI 1070
Bocardon, de même. − Et dans le malheur encore ! c'est sacré !
Ils remontent un peu.
Célimare. − Diable ! diable !
Colombot, bas à Célimare. − Vous allez voir qu'ils vont vous les prêter.
Célimare, bas. − Ah ! s'ils font ça... je les garde ! (Haut.) Du reste, je ne suis pas pressé, pourvu que j'aie cette somme avant cinq heures. (Tirant sa montre.) Il en est trois.
Vernouillet, tirant sa montre. − Deux heures et demie, vous avancez...
Bocardon, de même. − Moi, j'ai le quart...
Colombot, de même. − Trois heures dix ! ...
Célimare. − Enfin, peu importe ! ...
Vernouillet, avec aigreur. − Comment ! peu importe ? ... c'est−à−dire qu'il n'y a que votre montre qui aille bien !
Bocardon, de même. − Oui... faut toujours lui céder... c'est fatigant à la fin !
Colombot, étonné. − Qu'est−ce qu'ils ont ?
Célimare, à part. − Remarquez que ne je leur dis rien !
Vernouillet. − Monsieur a la déplorable habitude d'imposer sa personnalité.
Bocardon. − Il fait le potentat ; je soutiens, moi, qu'il est deux heures un quart.
Vernouillet, à Célimare. − Alors... dites tout de suite que ma montre est une patraque !
Bocardon, avec éclat. − Patraque ! la montre de ma mère !
Vernouillet. − Il insulte nos mères !
Célimare, à part. − Remarquez que je n'ai rien dit !
Vernouillet, se montant. − Certes, monsieur... je ne suis pas susceptible, mais il est de ces mots...
Bocardon, de même. − Qu'un galant homme...
Vernouillet. − Ne saurait supporter...
Bocardon. − Sans s'abdiquer soi−même ! ...
Vernouillet. − Et si c'est une façon de nous faire sentir que notre présence vous gêne...
Bocardon, avec éclat, à Vernouillet. − Oh ! il nous flanque à la porte.
Scène XI 1071
Vernouillet, très exalté. − A la porte !
Bocardon. − Partons, monsieur ! ...
Ils remontent.
Célimare, à part. − Remarquez...
Vernouillet, près de la porte. − Je n'eusse pas cru que nos relations dussent finir ainsi...
Bocardon, également à la porte. − Ni moi... certes ! Allons−nous en ! ... je souffre trop !
Vernouillet. − Oh ! les amis !
Ils sortent tous les deux par le fond, au moment où Emma et madame Colombot paraissent à gauche. Colombot et Célimare dansent et rient.
Scène XI 1072 Scène XII
Emma, Célimare, M. et Mme Colombot ; puis Pitois
Madame Colombot. − Ils dansent !
Emma. − Ils partent ?
Célimare. − Et pour toujours ! ...
Madame Colombot. − Mais que leur avez−vous fait ? des amis si chauds !
Célimare. − Je leur ai administré une potion calmante.
Emma et Mme Colombot. − Quoi donc ?
Célimare. − C'est bien simple ; j'ai voulu leur emprunter de l'argent...
Colombot. − L'éteignoir de l'amitié !
Emma. − Et cela a suffi !
Célimare. − Règle générale... on peut tout demander... tout prendre à un ami... (a part) même sa femme ! (Haut.) Mais il ne faut pas toucher à sa bourse.
Pitois, entrant. − Monsieur ! ... le dogue emporte votre caoutchouc.
Mme Colombot. − Ah ! mon Dieu ! il faut courir.
Emma, vivement. − Non ! ils n'auraient qu'à revenir...
Célimare. − Et puis... je ne suis pas fâché qu'ils me prennent quelque chose... nous sommes quittes !
Pitois, à part. − Et allez donc ! il me fait rougir !
Célimare. − Oh ! si jamais je fais la cour à une femme mariée...
Emma. − Eh bien, monsieur ?
Célimare, se reprenant. − Non ! si jamais j'ai un fils... (Regardant Emma qui baisse les yeux.) Pourquoi n'aurions−nous pas un fils ?
Colombot et Mme Colombot. − Chut ! chut ! chut !
Célimare. − Le jour où il viendra au monde... voici ce que je lui dirai : (il semble tenir un enfant sur son bras, et fait le geste de lui donner de petites claques) "Jeune homme, ne faites jamais la cour à une femme mariée. Si vos passions désordonnées vous entraînent, je ne vous gronderai pas pour ça... mais respect à la
Scène XII 1073 femme mariée... à moins qu'elle ne soit veuve ! "
Choeur
Air : Mon maître a des châteaux (Chatte.)
Les beaux jours vont fleurir,
Plus d'ennuis, plus de nuage,
Rien ne viendra, je gage,
Les assombrir
A l'avenir.
Emma, au public
Air d'Yelva
De leur départ, ce soir ma joie est grande.
Célimare
Moi, sans regrets, je les ai vus partir.
Au public.
Au premier mot d'argent qu'on leur demande
Les vrais amis ne doivent pas s'enfuir.
Voilà, messieurs, quelle est ma théorie :
Or, dussiez−vous me trouvez exigeant,
Montrez−vous tous mes amis, je vous prie,
En revenant nous porter votre argent.
Tous
Montrez−vous tous nos amis, je vous prie,
En revenant nous porter votre argent.
Reprise du choeur
Les beaux jours,
Etc.
Scène XII 1074
RIDEAU
Scène XII 1075
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Juillet 2000
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Scène XII 1076
Vous avez terminé Théâtre . 2
Eugène Labiche ; texte établi par Henry Gidel