Tours et detours de la vilaine fille
Chapitre I
À X, en souvenir des temps héroïques
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I
Les petites Chiliennes
Ce fut un fabuleux été. Pérez Prado vint à Lima avec son orchestre de douze
musiciens pour animer les bals de carnaval au Club Terrazas de Miraflores
et au Lawn Tenis, et un championnat national de mambo fut organisé aux
arènes d'Acho, avec grand succès malgré le cardinal Juan Gualberto
Guevara, archevêque de la ville, qui menaça d'excommunier tous les
couples de danseurs ; et puis mes copains du quartier Alegre à Miraflores,
des rues Diego Ferré, Juan Fanning et Colon, disputèrent les olympiades de
football, cyclisme, athlétisme et natation contre la bande de la rue San
Martin : on remporta toutes les médailles, bien sûr.
Cet été 1950 fut vraiment extraordinaire. Claudico Lanas leva pour la
première fois une fille — cette rouquine de Seminauel — qui, à la grande
surprise de tout Miraflores, lui dit oui. Claudico, oubliant sa patte folle, se
pavanait dans les rues en gonflant ses pectoraux comme un Charles Atlas.
Tico Tiravante rompit avec Ilse et tomba Laurita, Victor Ojeda tomba Ilse et
rompit avec Inge, Juan Barreto tomba Inge et rompit avec Ilse. Une telle
recomposition sentimentale au sein du groupe nous donna le tournis : les
amourettes se défaisaient et se refaisaient, et à l'issue des surprises-parties
du samedi les couples n'étaient jamais les mêmes qu'au départ. « Quelle
indécence ! » s'écriait, scandalisée, ma tante Alberta, avec qui je vivais
depuis la mort de mes parents.
Les vagues sur la plage de Miraflores se brisaient à deux reprises au large,
d'abord à deux cents mètres du sable, et nous, les cœurs vaillants, allions là-
bas les affronter à poitrine nue en nous laissant drosser pendant cent mètres,
sur la crête, où les vagues ne mouraient que pour reconstituer d'arrogants
rouleaux et se briser derechef, en un second déferlement qui faisait glisser
les surfeurs jusqu'aux petits galets de la plage.
Cet été prodigieux, aux soirées de Miraflores, le mambo fit table rase des
valses, corridos, blues, boléros et autres guarachas. Le mambo, un séisme
qui fit sauter, bondir, se tortiller et déhancher tous les couples enfantins,
adolescents et mûrs du quartier. Il en allait sûrement de même hors les murs
de Miraflores, au-delà du monde et de la vie, dans les quartiers de Lince,
Brena, Chorrillos, ou ceux, encore plus exotiques, de La Victoria, au centre de Lima, du Rimac et de Porvenir, où nous, les Miraflorins, n'avions mis ni
ne pensions jamais mettre les pieds.
Et tout comme on était passés des valses créoles et des guarachas, des
sambas et des polkas au mambo, on était aussi passés des patins et de la
trottinette au vélo, et certains même, tels Tato Monje et Tony Espejo, à la
moto, voire à la bagnole, comme Luchin, le malabar de la bande, qui volait
parfois la Chevrolet décapotable de son père et nous emmenait faire un tour
sur le front de mer, depuis le Terrazas jusqu'au ruisseau d'Armendariz, à
cent à l'heure.
Mais ce qui marqua vraiment cet été-là fut l'irruption à Miraflores, en
provenance du lointain Chili, de deux sœurs à la présence tapageuse dont
l'inimitable façon de parler, à toute allure, escamotant le bout des mots pour
finir sur un « pfeuhhh », exclamation ou soupir, nous tourneboula tous,
nous qui venions d'échanger nos culottes courtes contre des pantalons. Et
moi, plus que tous les autres.
La cadette ressemblait à l'aînée et vice versa. La plus âgée s'appelait Lily et
était un peu moins grande que Lucy, plus jeune d’une année. Lily devait
avoir tout au plus quatorze ou quinze ans, et Lucy treize ou quatorze.
L’adjectif « tapageuse » semblait avoir été inventé pour elles, mais, sans
laisser de l'être, Lucy l'était moins que sa sœur, non seulement parce que ses
cheveux étaient moins blonds et plus courts et qu'elle s'habillait plus
sobrement que Lily, mais parce qu'elle était plus silencieuse et qu'en
dansant, déhanchée elle aussi et ployant la taille avec une audace qu'aucune
Miraflorine n'aurait affichée, elle avait l'air réservée, complexée et presque
insipide, en comparaison de cette toupie virevoltante, de cette flamme au
vent, de ce feu follet de Lily qui, sitôt le disque de mambo sur le pick-up,
s'élançait sur la piste.
Lily dansait avec beaucoup de grâce et de saveur, souriant et fredonnant les
paroles des chansons, levant les bras, découvrant ses genoux et se
trémoussant de la taille et des épaules si bien que son petit corps suggestif,
moulé dans sa jupe et son chemisier, semblait se hérisser, vibrer et entrer en
transe des cheveux jusqu'à la pointe des pieds. Qui dansait le mambo avec
elle passait un mauvais quart d'heure, car comment suivre sans s'emmêler
les pinceaux le tourbillon endiablé de ses jambes et de ses pattes
bondissantes ? Impossible ! On était largué dès le départ, bien conscient que
les couples n'avaient d'yeux que pour les prouesses de Lily. « Quelle fille ! s'indignait ma tante Alberta. Elle danse comme la Tongolele, la star du
cinéma mexicain, » « Mais n'oublions pas qu'elle est chilienne, se
répondait-elle en écho, les femmes de ce pays ne sont pas précisément des
modèles de vertu. »
Je tombai amoureux de Lily comme une bête, la façon la plus romantique
d'aimer — ce n'était pas de l'amour, mais de la rage —, et, cet été
inoubliable, je me déclarai à trois reprises. La première fois, au balcon du
Ricardo Palma, ce ciné du Parc central de Miraflores, un dimanche en
matinée, et non, elle me dit qu'elle était encore trop jeune pour avoir un
amoureux. La deuxième fois, sur la piste de patinage inaugurée justement
cet été-là au pied du parc Salazar, et non, elle me dit qu'elle avait besoin d'y
réfléchir parce que, bien que je lui plaise un petit peu, ses parents lui
avaient interdit d'avoir un amoureux avant la fin de la troisième et elle était
encore en quatrième. Et, la dernière fois, peu avant le grand scandale, au
Cream Rica de l'avenue Larco, alors qu'on savourait un milk-shake à la
vanille, et là encore non, car à quoi bon me dire oui puisqu'on avait déjà
l'air d'amoureux. Est-ce qu'on ne nous mettait pas toujours ensemble chez
Marta quand on jouait au jeu de la vérité ? Est-ce qu'on ne s'asseyait pas
côte à côte sur la plage de Miraflores ? Est-ce qu'elle ne dansait pas avec
moi plus qu'avec nul autre aux surprises-parties ? Alors à quoi bon me dire
sérieusement oui, si tout Miraflores nous croyait déjà amoureux ? Avec sa
frimousse de mannequin, ses yeux sombres et coquins et sa petite bouche
aux lèvres charnues, Lily était la coquetterie faite femme.
« J’aime tout de toi, lui disais-je, mais plus encore ta façon de parler. » Elle
était drôle et piquante, avec son accent chantant, si différent de celui des
Péruviennes, et aussi certaines expressions et tournures qui nous faisaient
lever les yeux au ciel, essayant de deviner ce qu'elle voulait dire et si elle ne
se moquait pas en douce. Lily passait son temps à dire des choses à double
sens, posant des devinettes ou racontant des blagues si osées que les filles
du quartier piquaient un fard. « Ces Chiliennes sont terribles », disait ma
tante Alberta, en ôtant et remettant ses lunettes avec des airs de maîtresse
d'école, inquiète de voir ces deux étrangères fouler aux pieds la morale de
Miraflores.
À Miraflores, il n'y avait pas encore d'immeubles au début des années
cinquante, c'était un quartier de villas à un seul étage, deux tout au plus, au
jardin fleuri inévitablement de géraniums, poinsettias, lauriers, bougainvillées, et à terrasse envahie de chèvrefeuille ou de lierre, avec des
fauteuils à bascule où les habitants attendaient la nuit en papotant et en
respirant le parfum du jasmin. Dans certains parcs il y avait des ceibos
épineux aux fleurs rouges et roses, et, dans les allées tracées au cordeau, des
frangipaniers, des jacarandas et des mûriers, mais la note de couleur venait,
autant que des fleurs de jardin, des chariots jaunes des marchands de glace
D'Onofrio, tous vêtus d'un tablier blanc et d'une casquette noire, qui
parcouraient les rues jour et nuit en s'annonçant grâce à une corne dont le
lent ululement me faisait l'effet d'une trompe barbare, d'une réminiscence
préhistorique. On entendait encore chanter les oiseaux dans ce quartier de
Miraflores où les familles taillaient les pins quand les jeunes filles étaient
en âge de se marier, car sinon les pauvrettes resteraient vieilles filles comme
ma tante Alberta.
Lily ne me disait jamais oui, mais à part cela, pour tout le reste, c'est vrai,
nous avions l'air d'amoureux. Nous nous prenions la main lors des séances
en matinée au Ricardo Palma, au Leuro, au Montecarlo et au Colina, et bien
qu'on ne puisse dire que dans l'obscurité du cinéma nous flirtions et
menions notre «plan » comme d'autres couples plus anciens — ce « plan »
allait du baiser anodin à la langue fourrée et aux vilains attouchements qu'il
fallait confesser au curé chaque premier vendredi du mois comme péchés
mortels —, Lily me laissait l'embrasser, sur les joues, au bord des oreilles,
au coin des lèvres et parfois, l'espace d'une seconde, nos bouches se
joignaient, mais elle s’écartait avec une moue mélodramatique : « Non, non,
ça non, Rikiki. » « Tu tires la langue, Rikiki, tu en baves, Rikiki, tu fais des
yeux de merlan frit, Rikiki », se moquaient mes camarades du quartier. Ils
ne m'appelaient jamais par mon nom — Ricardo Somocurcio —, toujours
par mon surnom. Ils n'exagéraient pas : j’étais amoureux comme une bête
de Lily.
C'est pour elle que, cet été-là, je me bagarrai avec Luquen, un de mes
meilleurs copains. Alors que toute la bande du quartier était réunie dans le
jardin des Chacaltana, à l'angle des rues Colon et Diego Ferré, Luquen
s'écria soudain, pour faire le malin, que les Chiliennes étaient des petites
pétasses et des frimeuses, qui n'étaient même pas blondes pour de bon mais
oxygénées, et qu'on les appelait déjà les Cucarachas. Je lui décochai une
droite au menton, qu'il esquiva, et nous allâmes vider notre querelle à coups
de poing sur le boulevard de la Réserva, près de la falaise. Après quoi nous fûmes toute une semaine sans nous parler, et puis, à la surprise-partie
suivante, les gars du quartier nous rabibochèrent.
Lily aimait fréquenter le soir ce coin du parc Salazar peuplé de palmiers,
daturas et liserons où, juchés sur le muret de brique rouge, on embrassait
toute la baie de Lima comme le capitaine d'un bateau du haut de sa dunette.
Si le ciel était dégagé, et je jurerais que cet été-là, sur Miraflores, il n'y eut
pas un seul jour qui ne fût sans nuages et éclatant de soleil, on apercevait
tout là-bas, aux confins de l'océan, le disque rouge prenant congé, tout feu
tout flamme, avant de se noyer dans les eaux du Pacifique. La petite
frimousse de Lily se concentrait avec la même ferveur qu'elle mettait à
communier à la messe de midi de la paroisse du Parc central, les yeux fixés
sur la boule de feu, guettant l'instant où la mer lancerait son rayon vert pour
formuler un vœu que l'astre, ou Dieu, matérialiserait. Moi aussi, bien sûr,
j'exprimais un souhait, auquel je croyais à moitié. C'était toujours le même :
qu'elle me dise oui, et qu'on soit amoureux, oui, qu'on s'aime et qu'on soit
fiancés pour enfin nous marier et aller vivre à Paris, riches et heureux.
Depuis que j'avais l'âge de raison, je rêvais d'habiter Paris. Probablement à
cause de mon père et de ces romans de Paul Féval, de Jules Verne,
d'Alexandre Dumas et de tant d'autres qu'il m'avait fait lire, avant de se tuer
dans l'accident qui m'avait laissé orphelin. Ces livres m'avaient farci la tête
d'aventures et persuadé qu'en France la vie était plus riche, plus joyeuse,
plus belle, et tout et tout, que nulle part ailleurs. Aussi, outre mes leçons
d'anglais à l'Institut américain, j'obtins de ma tante Alberta qu'elle
m'inscrivît à l'Alliance française, sur l'avenue Wilson, où j'allais trois fois
par semaine apprendre la langue des franchutes. Malgré ma joie à m'amuser
avec mes copains du quartier, j'étais assez bûcheur, je décrochais partout de
bonnes notes et l'étude des langues m'enchantait.
Quand mon argent de poche me le permettait, j'invitais Lily à prendre le thé
— ce n'était pas encore à la mode de dire le lunch — à la Tiendecita Blanca,
avec sa façade neigeuse, tables et parasols sur le trottoir, et ses gâteaux
féeriques — biscuits glacés, tartes au blanc-manger, brioches au miel ! —,
au bout de l'avenue Larco, entre l'avenue Arequipa et le mail Ricardo Palma
ombragé par ses très hauts ficus.
Emmener Lily à cette blanche buvette déguster une glace et une tartelette
était un bonheur presque toujours entaché, hélas ! par la présence de sa
sœur Lucy, qu'on devait inévitablement se payer à chaque sortie. Elle jouait les utilités sans être gênée le moins du monde, contrariant mon « plan » et
m'empêchant de parler seul à seul avec Lily et de lui dire toutes les jolies
choses que je rêvais de lui murmurer à l'oreille. Mais, malgré le voisinage
importun de Lucy, notre conversation restait délicieuse, je regardais danser
sa petite crinière au rythme de ses paroles, je lisais la malice de ses yeux
sombres couleur de miel, je buvais ses paroles, attentif à son accent
exotique ainsi qu'au décolleté de son chemisier où j'apercevais, à la
dérobée, la naissance de ses petits seins ronds, au tendre bouton, sans doute
fermes et doux comme de jeunes fruits. « Je ne sais pas ce que je fais ici
avec vous, à tenir la chandelle », s'excusait parfois Lucy. Je jouais les
hypocrites : « Mais non, nous sommes heureux que tu nous tiennes
compagnie, n'est-ce pas, Lily ? » Lily riait, un petit diable moqueur dans ses
pupilles, avec, pour finir, cette exclamation : « Oui, pfeuhhh... ».
Faire une promenade sur l'avenue Pardo, dans l'allée des ficus et le charivari
des oiseaux, entre les villas des deux rives où couraillaient, sur les terrasses
et dans les jardins, les gosses surveillés par des nounous en uniforme blanc
amidonné, fut notre rite estival. Comme, de par la présence de Lucy, il
m'était difficile de parler avec Lily de ce qui me plaisait, j'orientais la
conversation vers des sujets anodins : les projets d'avenir, par exemple,
quand, mon diplôme d'avocat en poche, je m'en irais à Paris occuper un
poste diplomatique — car vivre à Paris, ça c'était la vie, la France était le
pays de la culture —, à moins de me consacrer à la politique et d'aider ce
pauvre Pérou à redevenir grand et prospère, ce qui m'amènerait à différer
quelque peu mon voyage en Europe. Et elles, qu'est-ce qu'elles aimeraient
faire quand elles seraient grandes ? Lucy, raisonnable, avait des objectifs
bien précis : « Avant tout, finir les études au collège. Puis, obtenir un bel
emploi, tiens, dans une maison de disques, ce serait rudement chouette. »
Lily songeait à une agence de tourisme ou à une compagnie d'aviation,
comme hôtesse de l'air, si elle arrivait à convaincre ses parents, ainsi
voyagerait-elle sans bourse délier de par le vaste monde, pfeuhhh... ! À
moins de devenir artiste de cinéma, pourquoi pas ? Mais elle n'accepterait
jamais d'être filmée en bikini. Voyager, voyager, connaître tous les pays,
voilà ce qui lui plairait le plus. « Bon, tu en connais au moins déjà deux, le
Chili et le Pérou, qu'est-ce que tu veux de mieux ? lui disais-je. Songe que
moi, je ne suis jamais sorti de Miraflores. ».
Les choses que Lily nous racontait de Santiago étaient pour moi une avance
sur le ciel de Paris. Ah, comme je buvais ses paroles ! Là-bas au Chili, à
l'inverse de chez nous, il n'y avait ni pauvres ni mendiants dans les rues, les
parents permettaient à leurs enfants de rester jusqu'au matin aux surprises-
parties, dansant cheek to cheek, et l’on ne voyait jamais comme ici les
vieux, les mamans ou les tantes épier les jeunes quand ils dansaient pour
pouvoir les gronder s'ils dépassaient la mesure. Au Chili, on laissait les
garçons et les filles voir des films pour adultes et, dès l'âge de quinze ans,
fumer sans avoir à se cacher. Là-bas, la vie était plus drôle qu'à Lima parce
qu'il y avait des tas de cinémas, de cirques, de théâtres et de spectacles, avec
des orchestres aux surprises-parties, et, venant des États-Unis, des troupes
de patinage, de danse et des groupes musicaux se produisaient tout le temps
à Santiago, sans compter que, dans tous les métiers, les Chiliens gagnaient
deux à trois fois plus que les Péruviens.
Mais alors, s'il en était ainsi, pourquoi les parents des petites Chiliennes
avaient-ils laissé ce merveilleux pays pour venir vivre au Pérou ? Parce
qu'ils n'étaient pas riches, mais sûrement des gens pauvres. Il était clair que
les petites ne vivaient pas comme nous, les copains du Barrio Alegre, dans
des villas avec majordomes, cuisinières, domestiques et jardiniers, mais
dans un petit appartement d'un modeste immeuble à trois étages de la rue La
Esperanza, à la hauteur du restaurant Gambrinus. Et dans le Miraflores de
ces années-là, contrairement à ce qui allait se produire par la suite avec
l'émergence des immeubles et la disparition des maisons, il n'y avait que les
gens pauvres pour habiter dans des appartements, où se regroupait cette
espèce humaine dégradée à laquelle, hélas ! semblaient appartenir nos
petites Chiliennes.
Je ne vis jamais la tête de leurs parents. Elles ne nous invitèrent jamais chez
elles, ni moi, ni aucune fille ou aucun garçon du quartier. Elles ne fêtèrent
jamais un anniversaire, n'organisèrent pas de surprise-partie, ne nous
convièrent même pas à prendre le thé ou à jouer, comme si elles avaient eu
honte qu'on voie dans quel piètre appartement elles vivaient. Moi, malgré
leur pauvreté et leur honte de tout ce qu'elles n'avaient pas, j’étais plein de
compassion pour elles, et mon amour pour la petite Chilienne croissait et
m'inspirait des desseins altruistes : «Quand Lily et moi nous nous
marierons, nous emmènerons toute sa famille vivre avec nous. »
Mais mes amis, et surtout mes amies de Miraflores, voyaient d'un mauvais
œil que Lucy et Lily ne nous ouvrent pas la porte de leur maison. « Sont-
elles mortes de faim au point de ne pas même pouvoir organiser une
surprise-partie ? » se demandaient-ils. « C'est peut-être moins par pauvreté
que par avarice », voulait les excuser Tico Tiravante, tout en les enfonçant.
Et voilà les filles du quartier disant soudain pis que pendre des petites
Chiliennes, critiquant leur façon de s'habiller et de se maquiller, se moquant
de leur garde-robe limitée — nous connaissions déjà par cœur leurs
jupettes, leurs petits chemisiers et leurs sandales que, pour tromper leur
monde, elles combinaient de mille et une façons —; mais moi je les
défendais avec une sainte indignation : c'est l'envie qui parlait par leurs
lèvres, elles étaient vertes de jalousie et de venin, parce qu'aux surprises-
parties les petites Chiliennes ne faisaient jamais tapisserie et que tous les
garçons se pressaient pour danser avec elles — « Pardi, c'est parce qu'elles
dansent collé ! » répliquait Laura — ; ou qu'à nos réunions, dans nos jeux,
sur la plage ou au parc Salazar, elles étaient toujours le centre d'attraction,
et tous les gars leur tournaient autour, tandis que les autres... — « C'est
parce qu'elles jouent les grandes et les dévergondées, et alors vous leur
racontez des salades que vous ne pouvez pas vous permettre avec nous ! »
contre-attaquait Teresita — ; et qu'enfin ces petites Chiliennes étaient extra,
modernes, sans façons, alors que les filles de Miraflores étaient des petites
pestes, des chipies, des pimbêches pourries de préjugés. « Et on en est fières
! » répondait Ilse en se payant notre tête.
Mais tout en déblatérant contre elles, les filles du Barrio Alegre
continuaient à les inviter aux surprises-parties, à aller avec elles en bande
aux plages de Miraflores, à la messe de midi le dimanche, au cinéma en
matinée, sans parler des tours obligés au parc Salazar de la tombée du soir à
l'apparition des premières étoiles qui, de janvier à mars ce splendide été-là,
pétillèrent dans le ciel de Lima sans être une seule fois voilées de nuages
comme il en va presque toujours dans cette ville les quatre cinquièmes de
l'année. Elles le faisaient parce que nous, les garçons, le leur demandions, et
qu'au fond les filles de Miraflores éprouvaient pour les Chiliennes
l'attraction qu'exerce sur l'oisillon le cobra qui l'hypnotise avant de l'avaler,
la fascination de la pécheresse sur la sainte, du diable sur l'ange. Elles
enviaient chez les étrangères venues de ce lointain Chili la liberté, qu'elles
n'avaient pas, d'aller partout, de se balader et de danser jusqu'à plus soif sans demander la permission, sans que leur père, leur mère ou quelque sœur
aînée ou tante, vienne surveiller, de derrière les fenêtres, avec qui et
comment elles dansaient, ou les ramener chez elles parce qu'il était déjà
minuit et que les filles comme il faut ne pouvaient traîner dans les rues avec
des hommes — ça, c'était bon pour les délurées, les dévergondées, les filles
du peuple, mais elles : à la maison et au dodo ! Elles enviaient donc la
liberté des petites Chiliennes, leur façon de danser en se tortillant et se
trémoussant, découvrant leurs cuisses, agitant les épaules, leurs petits seins
et leurs fesses. Cela, aucune Miraflorine ne le faisait, et sans doute ces
filles-là se permettaient avec les garçons des privautés qu'elles n'osaient
même pas imaginer. Mais si elles étaient tellement libres, pourquoi Lily et
Lucy n'avaient-elles pas d'amoureux ? Pourquoi disaient-elles non à tous
ceux qui les courtisaient ? Pas seulement à moi : Lily avait refusé les
avances de Lalo Molfino et de Lucho Claux, et Lucy celles de Loyer, de
Pepe Cánepa et de ce gommeux de Julio Bienvenida, le premier Miraflorin
à avoir reçu de ses parents, au sortir de la troisième, à l'âge de quinze ans,
une magnifique Volkswagen. Oui, pourquoi les petites Chiliennes, qui
étaient si libres, ne voulaient-elles pas avoir d'amoureux ?
Le rideau du mystère entretenu par Lily et Lucy se leva inopinément le 30
mars 1950, au dernier jour de cet été mémorable, à la surprise-partie de
Marirosa Alvarez-Calderon, cette grosse bouffie. Une soirée qui allait nous
marquer à jamais et rester dans toutes les mémoires. La maison des
Alvarez-Calderon, à l'angle des rues 28 de Julio et La Paz, était la plus belle
de Miraflores, voire du Pérou, avec ses jardins aux arbres aériens, ses
acacias à fleurs jaunes, ses plantes grimpantes, ses rosiers et les faïences
bleues de sa piscine. Les fêtes de Marirosa comportaient toujours un
orchestre et un essaim de garçons pour servir, la nuit durant, gâteaux,
amuse-gueule, sandwiches, jus de fruits et toutes sortes de boissons non
alcoolisées, et l'on s'y préparait comme pour monter au septième ciel. Tout
alla à merveille jusqu'à ce que, une fois les lumières éteintes, la centaine de
filles et de garçons entourent Marirosa en lui chantant Happy Birthday to
You, et elle de souffler sur les quinze bougies de son gâteau d'anniversaire et
nous de faire la queue pour le baiser de circonstance.
Quand vint le tour de Lily et de Lucy, Marirosa, une grassouillette heureuse
aux chairs débordantes, robe rose et volumineux chignon à l'arrière de la
tête, après les avoir embrassées sur la joue, ouvrit grands les yeux :
— Vous êtes chiliennes, n'est-ce pas ? Je vais vous présenter ma tante
Adriana. Elle est chilienne aussi et vient d'arriver de Santiago. Venez,
venez.
Elle les prit par la main et les mena à l'intérieur de la maison, en criant : «
Tante Adriana, tante Adriana, j'ai une surprise pour toi ! »
Par les vitres de la vaste verrière, rectangle éclairé du grand salon avec une
cheminée éteinte, murs surchargés de paysages et de portraits à l'huile,
fauteuils, canapés, tapis, et une douzaine de dames et de messieurs verre à
la main, je vis pénétrer quelques instants plus tard Marirosa et les petites
Chiliennes, et aperçus fugitivement la silhouette d'une femme grande et
élégante, très belle, une cigarette fumant au bout d'un long fume-cigarette,
qui s'approchait pour saluer ses jeunes compatriotes avec un sourire
condescendant.
J'allai boire un jus de mangue et fumer une Viceroy en douce, du côté des
cabines de la piscine, et tombai sur Juan Barreto, mon petit camarade du
collège Champagnat, venu se réfugier lui aussi dans cet endroit solitaire en
griller une. Il me demanda à brûle-pourpoint :
— Ça t'embêterait si je tombais Lily, Rikiki ?
Il savait que, malgré les apparences, nous n'étions pas des amoureux en
bonne et due forme et savait aussi — comme tout le monde, me précisa-t-il
— que je m'étais déclaré à trois reprises et qu'elle m'avait dit trois fois non.
Je lui répondis que ça m'embêterait beaucoup, parce que les refus de Lily
cachaient un petit jeu entre elle et moi — au Chili, les filles étaient comme
ça ! —, et qu'en réalité je lui plaisais, c'était comme si nous étions
amoureux ; de plus, ce soir-là, j'avais commencé à me déclarer pour la
quatrième et dernière fois, et elle allait me dire oui quand était apparu le
gâteau avec les quinze bougies de cette grosse bouffie qui nous avait
interrompus. Mais dès qu'elle aurait fini de parler avec la tante de Marirosa,
j'irais poursuivre mes avances et elle m'accepterait, cette fois, devenant pour
de bon ce soir-là mon amoureuse.
— Dans ces conditions, je vais me rabattre sur Lucy, fit, résigné, Juan
Barreto. Mais vraiment, celle qui me plaît, mon vieux, c'est Lily.
Je l'encourageai à tomber Lucy et lui promis de l'aider à se faire accepter
d'elle. Lui avec Lucy et moi avec Lily, on allait constituer un quatuor du
tonnerre.
Tout en bavardant avec Juan Barreto près de la piscine et en regardant
danser les couples sur la piste de danse au rythme de l'orchestre des
Hermanos Ormeno — ce n'était pas celui de Pérez Prado, mais c'était
excellent quand même, quelles trompettes, quels tambours ! —, nous
grillâmes deux Viceroy. Pourquoi Marirosa avait-elle eu l'idée, juste à ce
moment, de présenter Lucy et Lily à sa tante ? Qu'avaient-elles à tant
papoter ? Elle flanquait mon plan par terre, purée ! Car c'était vrai, quand
on avait annoncé le gâteau avec les quinze bougies, j'avais déjà commencé
ma quatrième — et cette fois j'étais sûr de réussir — déclaration d'amour à
Lily, après avoir convaincu l'orchestre de jouer Tu me plais, le boléro le plus
efficace pour tomber les filles.
Elles mirent une éternité à revenir. Et elles revinrent transformées : Lucy,
très pâle et les yeux cernés, comme si elle avait vu un fantôme et revenait
de l'autre monde, et Lily, furieuse, la lèvre boudeuse, les yeux lançant des
flammes, comme si à l'intérieur ces dames et ces messieurs collet monté lui
avaient fait passer un mauvais quart d'heure. Sur-le-champ je l'invitai à
danser, un de ses mambos préférés — le Mambo numéro 5 —, et,
incroyable, Lily s'emmêlait les pinceaux, perdait le rythme, était distraite et
à côté de ses pompes, ridicule avec son béret marin qui glissait, sans quelle
cherche à le redresser. Que s'était-il passé ?
Je suis sûr qu’à la fin du Mambo numéro 5 toute l'assistance le savait déjà
car cette grosse bouffie s'était chargée de le divulguer. Quel plaisir pour
cette cancanière de le raconter, avec un luxe de détails, colorant et
exagérant l'histoire, tout en écarquillant ses yeux de curiosité, d'effroi et de
félicité ! Quelle joie malsaine — quelle revanche, quelle vengeance ! —
avaient dû éprouver toutes les filles du quartier qui enviaient tellement ces
petites Chiliennes venues à Miraflores révolutionner nos habitudes d'enfants
qui, cet été-là, accédaient à l'adolescence !Je fus le dernier à l'apprendre,
quand Lily et Lucy avaient déjà mystérieusement disparu, sans dire au
revoir à Marirosa ni à personne — « rongeant le frein de la honte »,
estimerait ma tante Alberta — et que la rumeur sibylline avait gagné toute
la piste de danse, figeant la centaine de filles et garçons qui, oubliant
l'orchestre et leurs amourettes, se chuchotaient à l'oreille, se répétaient,
s'alarmaient, s'exaltaient en ouvrant des yeux ronds, pétillant de médisance :
« Tu sais ? Connais-tu la nouvelle ? As-tu appris ? Qu'en penses-tu ? Tu te
rends compte ? Tu imagines, tu vois un peu ? » « Elles ne sont même pas chiliennes ! Non, elles ne l'étaient pas ! C'est du pipeau ! Elles ne savaient
rien du Chili ! Rien que des menteries ! Des tromperies ! Elles ont tout
inventé ! C'est la tante de Marirosa qui a mis les pieds dans le plat ! Ah, les
petites pestes ! »
Eh bien, oui, elles étaient péruviennes ! Et pauvres ! Pauvresses ! Pour la
tante Adriana, qui venait d'arriver de Santiago, quelle sacrée surprise que de
les entendre parler avec cet accent qui nous en avait mis plein la vue et
n'était qu'une imposture ! Elles avaient dû se sentir bien mal, les petites
Chiliennes, quand la tante de cette grosse bouffie, flairant le pot aux roses,
les avait interrogées sur leur famille de Santiago, le quartier où elles
vivaient à Santiago, le collège de Santiago où elles étaient allées, sur leurs
parents et les amis de leur famille à Santiago, et avait fait avaler à Lucy et à
Lily la plus amère potion de leur courte vie, s'acharnant sur elles jusqu'à les
chasser du salon, moralement brisées, physiquement démolies, et la
stupéfaite Marirosa proclamant enfin devant ses parents et amis : «
Chiliennes, taratata ! Ces petites connes n'ont jamais mis les pieds à
Santiago, elles sont autant chiliennes que je suis tibétaine ! »
Ce dernier jour de l'été 1950 — je venais d'avoir quinze ans moi aussi —
marqua mon entrée véritable dans la vie, celle qui sépare les châteaux en
Espagne, les mirages et les fables, de la dure réalité.
Je n'ai jamais su au juste l'histoire complète des fausses petites Chiliennes,
et en dehors d'elles personne ne connut le fin mot de l'histoire. Je m'en suis
tenu aux conjectures, ragots, fantaisies et prétendues révélations qui,
comme une traînée tapageuse, ont poursuivi longtemps ces Chiliennes à la
gomme, alors qu'elles avaient cessé d'exister — façon de dire —, car jamais
plus elles ne furent invitées aux surprises-parties, aux jeux, aux thés, aux
réunions de notre groupe. Les mauvaises langues disaient que, bien que les
filles comme il faut du Barrio Alegre et de Miraflores aient cessé de les
fréquenter, leur tournant le dos si elles les croisaient dans la rue, les jeunes,
les gars et les hommes les recherchaient, en cachette, comme on cherche les
petites mijaurées — qu'étaient-elles, Lily et Lucy, sinon des pétasses de
quartier populaire, de Brena ou d'El Porvenir, qui, cachant leur origine,
s'étaient fait passer pour étrangères afin de se glisser parmi les gens bien de
Miraflores ? —, pour tenter leur chance et leur faire ces choses que seules
les cholitas et les huachafas les métisses et les pimbêches, se laissent faire. Ensuite, tout le monde, j'imagine, oublia Lily et Lucy, parce que d'autres
personnes et d'autres sujets remplacèrent cette aventure du dernier été de
notre enfance. Pas moi. Je ne les ai pas oubliées, surtout Lily. Bien que tant
d'années soient passées et que Miraflores ait tant changé, tout comme nos
habitudes, et malgré l'effacement des barrières et des préjugés naguère
exhibés avec insolence, et maintenant dissimulés, je l'ai choyée dans ma
mémoire.
En songeant à elle, parfois, j'entends encore le rire espiègle, je revois le
regard moqueur de ses yeux sombres couleur de miel, et la revois ployer
comme un roseau au rythme des mambos. Et je continue à penser que, de
tous les étés que j'ai vécus, cet été de Miraflores fut le plus fabuleux.
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