Tours et detours de la vilaine fille

Mario Vargas Llosa · Chapitre 5 sur 8

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Tours et detours de la vilaine fille

Chapitre V

L'enfant sans voix

 

Jusqu’à ce que Simon et Elena Gravoski viennent vivre dans l'immeuble art

déco de la rue Joseph-Granier, malgré toutes les années que j'habitais là, je

n'avais aucun ami parmi mes voisins. J'avais cru parvenir à m'en faire un de

M. Dourtois, fonctionnaire de la SNCF, marié à une femme aux cheveux

jaunes et au visage revêche, institutrice retraitée. Il habitait la porte en face

et, sur le palier, dans l'escalier ou dans le hall d'entrée, nous échangions des

saluts ou des bonjours, et au bout de quelques années nous nous serrions la

main en faisant des commentaires sur le temps, préoccupation permanente

des Français. Ces conversations fugaces me firent penser que nous étions

amis, mais je découvris qu'il n'en était rien une nuit où, rentrant chez moi

après un concert de Victoria de los Angeles au Théâtre des Champs-

Elysées, je m'aperçus que j'avais oublié la clé de mon appartement. À cette

heure tardive, impossible de trouver un serrurier. Je m'installai du mieux

que je pus sur le palier et attendis cinq heures du matin, heure où mon très

ponctuel voisin se rendait à son travail. Je supposai qu'en me découvrant là

il me ferait entrer chez lui jusqu'à ce qu'il fasse jour. Mais quand, à cinq

heures, M. Dourtois surgit et que je lui expliquai pourquoi j’étais là, les os

brisés par ma nuit blanche, il se borna à me plaindre et, regardant sa montre,

m'avertit :

— Vous allez devoir attendre trois ou quatre heures encore, jusqu'à

l'ouverture d'une serrurerie, mon pauvre ami.

Et, la conscience tranquille, il passa son chemin. Les autres voisins de

l'immeuble, je les croisais parfois dans l'escalier et j'oubliais tout aussitôt

leur visage et leur nom. Mais quand les Gravoski, et Yilal, leur fils adoptif

de neuf ans, emménagèrent, les Dourtois étant partis s'installer en

Dordogne, ce fut tout autre chose. Simon, un physicien belge, travaillait

comme chercheur à l'Institut Pasteur, et Elena, une Vénézuélienne, était

pédiatre à l'hôpital Cochin. Ils étaient gentils, sympathiques, curieux de tout

et cultivés, et dès le premier jour, où, en plein emménagement, je proposai

de leur donner un coup de main et de les informer sur le quartier, nous

devînmes amis. On prenait le café ensemble après le dîner, on se prêtait

livres et revues, et nous allâmes une fois au cinéma La Pagode, qui était tout près, ou bien nous emmenions Yilal au cirque, au Louvre et à d'autres

musées de Paris.

Simon frôlait la quarantaine, bien que sa barbe rousse fournie et sa bedaine

prononcée le fissent paraître un peu plus vieux. Il était habillé n'importe

comment, avec sa grosse veste aux poches déformées par les carnets, les

papiers, et une pleine valise de livres. Il chaussait des lunettes de myope

qu'il essuyait fréquemment dans sa cravate fripée. Il était l'incarnation du

savant négligent et distrait. Elena, en revanche, un peu plus jeune que lui,

était coquette et soignée, et je ne me souviens pas de l'avoir jamais vue de

mauvaise humeur. Tout l'enthousiasmait dans la vie : son travail à l'hôpital

Cochin et ses tout petits patients dont elle nous racontait des anecdotes

amusantes, mais elle pouvait aussi bien commenter l'article qu’elle venait

de lire dans Le Monde ou L'Express, et elle s'habillait pour aller au cinéma

ou pour dîner dans un restaurant vietnamien le samedi suivant comme si

elle allait assister à la cérémonie de remise des Oscars. Elle était petite,

menue, expansive et débordait de sympathie. Ils parlaient entre eux en

français, mais avec moi ils le faisaient en espagnol, langue que Simon

maîtrisait à la perfection.

Yilal était né au Vietnam et c'est tout ce qu'ils savaient de lui. Ils l'avaient

adopté quand l'enfant avait quatre ou cinq ans — même sur son âge ils

n'avaient aucune certitude — à travers Caritas, après des démarches

kafkaïennes sur lesquelles Simon, dans ses soliloques amusants, fondait sa

théorie de l'inévitable désintégration de l'humanité due à la gangrène

bureaucratique. Ils l'avaient appelé Yilal à cause d'un ancêtre polonais de

Simon, un personnage mythique qui, selon mon voisin, fut décapité dans la

Russie prérévolutionnaire pour avoir été surpris en flagrant délit rien de

moins qu'avec la tsarine. Fornicateur royal, cet ancêtre avait été aussi

cabaliste, mystique, contrebandier, faux-monnayeur et joueur d'échecs.

L'enfant adopté était muet. Non par quelque déficience organique — ses

cordes vocales étaient intactes —, mais sous l'effet d'un traumatisme

d'enfance, peut-être un bombardement ou quelque autre scène terrible de

cette guerre du Vietnam qui l'avait rendu orphelin. Les spécialistes qui

l'avaient examiné s'accordaient à dire qu'avec le temps il récupérerait

l'usage de la parole, mais qu'il ne valait pas la peine, pour le moment, de lui

imposer d'autres traitements. Les séances thérapeutiques le tourmentaient et

semblaient renforcer, dans son esprit blessé, sa volonté de s'en tenir au silence. Il était allé quelques mois dans une école pour sourds-muets, mais

les professeurs eux-mêmes avaient conseillé à ses parents de le mettre dans

une école publique. Yilal n'était pas sourd. Il avait l'ouïe fine et la musique

le divertissait ; il battait la mesure avec le pied et remuait les mains ou la

tête. Elena et Simon s'adressaient à lui de vive voix et il leur répondait par

signes et gestes expressifs, parfois par écrit, sur une ardoise qu'il portait au

cou.

Il était mince et un peu chétif, mais en rien anorexique. Il avait un excellent

appétit et quand j'apparaissais chez lui avec une petite boîte de chocolats ou

un gâteau, son regard brillait et il dévorait ces friandises en manifestant son

plaisir. Mais, sauf en de rares occasions, c'était un enfant renfermé qui

donnait l'impression de se perdre dans une somnolence l'éloignant de la

réalité ambiante. Il pouvait rester longtemps le regard perdu, retranché dans

son monde privé, comme si tout ce qui l'entourait s'était évanoui.

Il n'était pas très affectueux et donnait l'impression, plutôt, d'être écœuré par

les cajoleries et de s'y soumettre avec résignation. Il émanait de lui quelque

chose de doux et de fragile. Les Gravoski n'avaient pas la télévision car à

cette époque beaucoup d'intellectuels parisiens considéraient encore que la

télévision était anticulturelle et ne devait pas entrer dans le foyer, mais Yilal

ne partageait pas ces préjugés et demandait à ses parents d'acheter un

téléviseur, comme les familles de ses camarades de classe. Je leur proposai,

s'ils s'obstinaient à ne pas faire entrer chez eux cet objet réducteur de

sensibilité, que Yilal vienne de temps en temps chez moi voir quelque

match de football ou une émission pour enfants. Ils acceptèrent et dès lors,

trois ou quatre fois par semaine, après avoir fait ses devoirs, Yilal traversait

le palier et venait chez moi voir l'émission que ses parents ou moi lui

suggérions. Durant cette heure qu'il passait dans mon salon-salle à manger,

les yeux rivés sur le petit écran, à regarder des dessins animés, une émission

de jeux ou de sport, il semblait pétrifié. Ses gestes et ses expressions

dénonçaient son total abandon aux images. Parfois, à la fin de l'émission, il

restait encore un moment avec moi et nous bavardions. C'est-à-dire qu'il me

posait des questions, via son ardoise, sur tous les sujets imaginables et moi

je lui répondais, ou alors je lui lisais un poème, un conte de son livre de

lecture ou de ma propre bibliothèque. Je m'attachai à lui mais tentai de ne

pas trop le lui montrer, car Elena m'avait prévenu : « Tu dois le traiter

comme un enfant normal. Jamais comme une victime ou un invalide, parce que tu lui ferais beaucoup de mal. » Quand je n'étais pas à l'Unesco et que

j'avais des contrats de travail en dehors de Paris, je laissais la clé de mon

appartement aux Gravoski pour que Yilal ne manque pas ses émissions.

À mon retour d'un de ces déplacements, à Bruxelles, Yilal me montra sur

son ardoise ce message : « En ton absence, la vilaine fille t'a appelé. » La

phrase était écrite en français, mais « vilaine fille » était en espagnol, niña

mala.

C'était la quatrième fois qu'elle m'appelait, durant ces deux années écoulées

depuis l'épisode du Japon. La première, trois ou quatre mois après mon

départ précipité de Tokyo, quand je luttais encore pour me remettre de cette

expérience qui avait laissé dans ma mémoire une plaie parfois encore

purulente. Je consultais des documents à la bibliothèque de l’Unesco et la

bibliothécaire m'avait transféré un appel de la salle des interprètes. Avant de

dire « Allô ? » j'avais reconnu sa voix :

— Tu es encore fâché contre moi, mon bon garçon ?

J'avais coupé, sentant que ma main tremblait.

— De mauvaises nouvelles ? m'avait demandé la bibliothécaire, une

Géorgienne avec qui j'avais coutume de parler en russe. Tu es devenu tout

pâle !

J'avais dû m'enfermer aux toilettes pour vomir. Cet appel m'avait laissé

hébété pour le restant de la journée. Mais j'avais pris la décision de ne pas

revoir la vilaine fille, ni de parler avec elle, et je tenais bon. Ce n'est qu'ainsi

que je me guérirais de ce poids qui avait conditionné ma vie depuis ce jour

où, pour aider mon ami Paúl, j'étais allé accueillir ces trois aspirantes

guérilleras à l'aéroport d'Orly. Je ne parvenais à l'oublier qu'à moitié.

Immergé dans mon travail, et les obligations qu'il m'imposait — parmi

lesquelles celle toujours de perfectionner mon russe —, je passais parfois

des semaines sans me souvenir d'elle. Mais soudain, quelque chose la

ramenait à mon esprit et c'était comme si un ver solitaire nichait dans mes

entrailles et se mettait à dévorer mon enthousiasme, mon énergie. Je me

retrouvais abattu, et pas moyen de m’ôter de la tête cette image de Kuriko,

m'accablant de caresses avec une fougue qu'elle ne m'avait jamais montrée

auparavant, pour faire plaisir à son amant japonais, qui nous contemplait en

se masturbant dans l'ombre. Son deuxième appel m'avait surpris à Vienne

où je me trouvais pour une conférence du Haut Commissariat à l'énergie

atomique, à l'hôtel Sacher, lors de la seule aventure que j'eus durant ces deux ans, avec une compagne de travail. Mon inappétence sexuelle avait été

absolue depuis l'épisode de Tokyo, au point que j'en étais venu à me

demander si j'étais devenu impuissant. J'étais presque habitué à vivre sans

sexe quand, le jour même où j'avais connu Astrid, une interprète danoise,

celle-ci m'avait proposé avec un naturel désarmant : « Si tu veux, nous

pouvons nous voir cette nuit, » Elle était grande, rouquine, sans

complications, avec des yeux si clairs qu'ils semblaient liquides. Nous

étions allés dîner de Tafelspitz et de bière au Café Central du palais Ferstel,

Herrengasse, avec ses colonnes de mosquée turque, son plafond en voûte et

ses tables en marbre rouge, et ensuite, sans nul besoin de concertation

préalable, nous avions couché ensemble au luxueux hôtel Sacher, où nous

étions logés tous les deux, car l'hôtel faisait des remises importantes aux

participants de la conférence. C'était une femme séduisante encore, bien que

l'âge commençât à laisser quelques traces sur son corps si blanc. Elle faisait

l'amour sans que le sourire ne quitte son visage, même au moment de

l'orgasme. J'avais joui et elle avait joui aussi, mais il m'avait semblé que

cette façon de faire l'amour, si saine, avait plus à voir avec la gymnastique

qu'avec ce que feu Salomón Toledano appelait dans une de ses lettres « le

troublant et lascif plaisir des gonades ». La seconde et dernière fois que

nous avions couché ensemble, le téléphone avait sonné sur ma table de nuit

alors même que nous venions d'achever nos acrobaties et qu'Astrid

commençait à me raconter la prouesse de sa fille qui, danseuse à

Copenhague, était devenue acrobate de cirque. J'avais décroché et dit « Allô

? » quand j'avais entendu la voix de petite chatte câline :

— Vas-tu encore me raccrocher au nez, pitchounet ?

J'avais retenu un moment le combiné, tandis que je maudissais mentalement

l'Unesco pour lui avoir donné mon téléphone à Vienne, mais j'avais coupé

quand, après une pause, elle s'était mise à dire : « Eh bien, au moins cette

fois... »

— Un vieil amour ? avait fait Astrid en devinant. Je vais à la salle de bains

pour que tu parles plus tranquillement ?

Non, c'était une histoire finie et achevée. Depuis cette nuit-là, je n'avais plus

eu aucun rapport sexuel, et vraiment la chose ne me préoccupait absolument

pas. À quarante-sept ans, j'étais arrivé à la conclusion qu'un homme pouvait

mener une vie parfaitement normale sans faire l'amour. Car ma vie était

assez normale, bien que vide. Je travaillais beaucoup et m'acquittais de mes tâches pour combler le temps et toucher un salaire, sans le moindre intérêt,

car même mes études de russe et la traduction presque sans fin des

nouvelles d'Ivan Bounine, que je faisais et défaisais, étaient devenues une

activité mécanique, rarement gratifiante. Quant au cinéma, aux concerts,

aux disques et à la lecture, c'était plus façon de tuer le temps que motif à

enthousiasme, comme autrefois. De cela aussi j'en voulais à Kuriko. Par sa

faute, chez moi, les illusions qui font de l'existence quelque chose d'autre

qu'une somme de routines s'étaient envolées. Parfois, je me sentais vieux.

Ainsi comprend-on mieux que l'arrivée d'Elena, Simon et Yilal Gravoski

dans l'immeuble de la rue Joseph-Granier ait été providentielle. L'amitié de

mes voisins avait injecté un peu d'humanité et d'émotion dans ma morne

existence. La troisième fois que la vilaine fille appela, ce fut chez moi à

Paris, un an au moins après l'appel de Vienne.

A quatre ou cinq heures du matin, la sonnerie tonitruante du téléphone

m'avait tiré, dans l'effroi, du sommeil. Le téléphone sonnait avec tant

d'insistance que j'avais finalement ouvert les yeux et cherché à tâtons le

combiné :

— Ne raccroche pas (sa voix était à la fois suppliante et furieuse). II faut

absolument que je te parie, Ricardo.

J'avais raccroché et, bien sûr, n'avais pu fermer l'œil le restant de la nuit.

J'étais angoissé, me sentais mal, jusqu'à voir finalement pointer une aube

couleur souris dans le ciel de Paris à travers l'œil-de-bœuf sans rideau de ma

chambre à coucher. Pourquoi persistait-elle à m'appeler, périodiquement ?

Parce que, dans sa vie intense, je devais être une des rares choses stables,

l'idiot fidèle et amoureux, toujours là, attendant son appel pour dire à ma

maîtresse qu'elle était encore ce qu'elle avait sans doute cessé d'être, ce

qu'elle ne serait bientôt plus : jeune, belle, aimée, désirable. Ou peut-être

avait-elle besoin de quelque chose ? Ce n'était pas impossible. Dans sa vie

soudain un petit trou était apparu que le pitchounet pouvait combler. Et avec

son caractère glacial, elle n'hésitait pas à me relancer, convaincue qu'il n'y

avait douleur ni humiliation qu'avec son infini pouvoir sur mes sentiments

elle ne puisse effacer en deux minutes de conversation. La connaissant, je

savais qu'elle n'en démordrait jamais ; elle continuerait d'insister, à

intervalles plus ou moins réguliers... Non, cette fois tu te trompais, ma

petite Péruvienne, je ne te répondrais pas au téléphone.

Et voilà qu'elle avait appelé pour la quatrième fois. D'où ? Je le demandai à

Elena Gravoski, mais, à ma grande surprise, elle me répondit que ce n'était

pas elle qui avait répondu au téléphone, ni cette fois ni aucune autre

pendant mon séjour à Bruxelles.

— Alors c'est Simon. Il ne t'a rien dit ?

— Il ne met pas non plus les pieds dans ton appartement, il rentre de

l'Institut Pasteur quand Yilal en est déjà au dîner.

Mais alors, c'était Yilal qui avait parlé avec la vilaine fille ?

Elena pâlit légèrement.

— Ne le lui demande pas, me dit-elle en baissant la voix, blanche comme

un linge. Ne fais pas la moindre allusion au message qu'il t'a transmis.

Était-ce possible que Yilal eût parlé avec Kuriko ? Était-ce possible que,

lorsque ses parents n'étaient pas là et ne pouvaient le voir ni l'entendre,

l'enfant puisse recouvrer l'usage de la parole ?

— N'y pensons pas, n'en parlons plus, répéta Elena en s'efforçant de se

remettre et de paraître naturelle. Ce qui doit arriver arrivera. En son temps.

Si nous essayons de le forcer, ce sera pire. J'ai toujours su que cela se

produirait un jour, que cela va se produire. Changeons de sujet, Ricardo.

Qu'est-ce que c'est que cette histoire de vilaine fille ? Qui est-ce ? Parle-moi

d'elle, plutôt.

Nous prenions le café chez elle, après le dîner, en parlant à voix basse pour

ne pas distraire Simon qui, dans la pièce à côté, son bureau, relisait un

rapport qu'il devait présenter le lendemain à un séminaire. Yilal était allé

dormir depuis longtemps.

— Une vieille histoire, lui répondis-je. Je ne l'ai racontée à personne,

jamais. Mais tiens, je crois qu'à toi je vais la raconter, Elena. Pour te faire

oublier ce qui s'est passé avec Yilal.

Et je la lui racontai. Du début à la fin, depuis les jours bien lointains de mon

enfance, quand l'arrivée de Lucy et de Lily, les fausses Chiliennes, avait

bouleversé les rues tranquilles de Miraflores, jusqu'à cette nuit d'amour

passionné à Tokyo — la plus belle nuit d'amour de ma vie — brutalement

interrompue par la vision, dans l'ombre de cette chambre, de M. Fukuda,

nous observant derrière ses verres fumés et ses mains tripatouillant sa

braguette. Je ne sais combien de temps je parlai. Je ne sais à quel moment

Simon apparut, s'assit près d'Elena et, silencieux et attentif comme elle, se

mit à m'écouter. Je ne sais à quel moment surgirent mes larmes, et, honteux de cette effusion sentimentale, je me tus. Je tardai un bon moment à

retrouver mon calme. Tandis que je balbutiais des excuses, je vis Simon se

lever et revenir avec des verres et une bouteille de vin.

— C'est tout ce que j'ai, du vin, et en outre un beaujolais très bon marché,

fit-il en s'excusant et me tapotant le dos. Je suppose que, dans des cas

comme celui-là, il faut de plus nobles rasades.

— Whisky, vodka, rhum ou cognac, bien sûr ! dit Elena. Cette maison est

une calamité. Nous n'avons jamais ce que nous devrions avoir. Nous

sommes des amphitryons lamentables, Ricardo.

— Je t'ai bousillé ton rapport de demain avec mon petit numéro, Simon.

— Quelque chose de bien plus intéressant que mon rapport, affirma-t-il. Par

ailleurs, ce surnom te va comme un gant. Pas au sens péjoratif, mais

littéralement. C'est ce que tu es, mon vieux, même si ça ne te plaît pas : un

bon garçon.

— Sais-tu que c'est une merveilleuse histoire d'amour ? s'écria Elena en me

regardant, surprise. Parce que c'est cela, au fond. Une merveilleuse histoire

d'amour. Ce Belge triste ne m'a jamais aimée ainsi. Qui peut se comparer à

elle, mon gars ?

— J'aimerais connaître cette Mata Hari, dit Simon.

— Tu passeras plutôt sur mon corps, le menaça Elena, en lui tirant la barbe.

As-tu des photos d'elle ? Tu nous les montres ?

— Je n'en ai pas une seule. Autant que je m'en souvienne, nous n'avons

jamais pris une seule photo ensemble.

— La prochaine fois qu'elle appellera, je te prie de répondre, dit Elena.

Cette histoire ne peut finir ainsi, sur un téléphone qui sonne et qui sonne,

comme dans le plus mauvais film d'Hitchcock.

— Et de plus, fit Simon en baissant la voix, tu dois lui demander si Yilal a

parlé avec elle.

— Je suis mort de honte, fis-je en m'excusant pour la seconde fois. Les

larmes et tout ce cirque, je veux dire.

— Tu ne t'en es pas rendu compte, mais Elena aussi a pleuré à chaudes

larmes, dit Simon. Je vous aurais bien accompagnés, si je n'avais été belge.

Mes ancêtres juifs m'ont incliné aux larmes. Mais le sang wallon a prévalu.

Un Belge ne se laisse pas aller à l'émotivité sud-américaine et tropicale.

— À la vilaine fille, à cette femme fantastique ! dit Elena en levant son

verre. Quelle vie ennuyeuse j'ai pu avoir, bon Dieu de bon sang de bonsoir ! On siffla toute la bouteille de vin et, entre rires et blagues, je me sentis

mieux. Pas une seule fois, dans les jours et les semaines qui suivirent, mes

amis Gravoski, pour éviter de me mettre mal à l'aise, ne firent la moindre

allusion à ce que je leur avais raconté. Et entre-temps je décidai, en effet, si

ma petite Péruvienne appelait, de lui répondre. Pour qu’elle me dise si, la

fois précédente où elle avait téléphoné, elle avait parlé avec Yilal.

Seulement pour cela ? Non, pas seulement. Depuis que j'avais avoué à

Elena Gravoski mes amours, comme si de partager avec quelqu'un cette

histoire l'avait lavée de tout son poids de rancœur, de jalousie, d'humiliation

et de susceptibilité, je m'étais mis à attendre cet appel avec angoisse et à

craindre qu'en raison de mes rebuffades de ces deux dernières années il

n'arrive pas. J'apaisais mon sentiment de culpabilité en me disant qu'en

aucun cas cela ne signifierait une rechute. Je lui parlerais comme un ami

distant et ma froideur serait la meilleure preuve que je m'étais vraiment

libéré d'elle.

Cette attente eut, par ailleurs, un effet assez bénéfique sur mon état d'esprit.

Entre deux contrats à l'Unesco ou hors de Paris, je repris ma traduction des

nouvelles d'Ivan Bounine, les relus une dernière fois et j'écrivis un bref