Tours et detours de la vilaine fille

Mario Vargas Llosa · Chapitre 3 sur 8 · partie 1/2

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Tours et detours de la vilaine fille

Chapitre III

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

Peintre de chevaux dans le swinging London

 

Dans la seconde moitié des années soixante, Londres détrôna Paris comme

ville des modes qui, partant de l'Europe, se répandaient à travers le monde.

La musique remplaça les livres et les idées comme pôle d'attraction des

jeunes, surtout à partir des Beatles, mais aussi de Cliff Richard, des

Shadows, des Rolling Stones avec Mick Jagger et d'autres groupes et

chanteurs anglais, ainsi que des hippies et de la révolution psychédélique

des flower children. Comme auparavant à Paris pour préparer la révolution,

beaucoup de Latino-Américains émigrèrent à Londres afin de rejoindre les

rangs du cannabis, de la musique pop et de la vie en communauté. Carnaby

Street remplaça Saint-Germain comme nombril du monde. C'est à Londres

que sont nés la minijupe, les cheveux longs et les fringues extravagantes

que consacrèrent les comédies musicales Hair et Jésus-Christ superstar, la

popularisation des drogues, depuis la marihuana jusqu'au LSD, la

fascination pour le spiritualisme hindou, le bouddhisme, la pratique de

l'amour libre, la sortie du placard de l'homosexualité, relayant les

campagnes de la gay pride, ainsi que le rejet en bloc de l'establishment

bourgeois, non pas au nom de la révolution socialiste à laquelle les hippies

étaient indifférents, mais d'un pacifisme hédoniste et anarchiste, adouci par

l'amour de la nature et des animaux et l'abjuration de la morale

traditionnelle. Les débats à la Mutualité, le Nouveau Roman, les chanteurs-

compositeurs raffinés comme Léo Ferré ou Georges Brassens, le cinéma

d'art et essai parisien, ne furent plus les points de référence des jeunes

rebelles. Ceux-ci furent remplacés par Trafalgar Square et d'autres parcs où,

derrière Vanessa Redgrave et Tariq Ali, on manifestait contre la guerre du

Vietnam au milieu des concerts grand public des idoles et des bouffées

d'herbe colombienne, avec les pubs et les discothèques comme symboles de

la nouvelle culture qui attirait à Londres des millions de jeunes des deux

sexes. Ces années-là furent aussi, en Angleterre, celles de la splendeur

théâtrale, et le Marat-Sade, de Peter Weiss, que monta en 1964 Peter Brook,

jusqu'alors connu surtout pour ses mises en scène révolutionnaires de

Shakespeare, fut un événement dans toute l'Europe. Je n'ai jamais revu sur

scène quelque chose qui marquât autant ma mémoire.

Par un de ces étranges concours de circonstances tramés par le hasard, il se

trouva qu'à la fin des années soixante je faisais de nombreux séjours en

Angleterre et logeais au cœur même du swinging London : à Earl’s Court,

un quartier cosmopolite et animé de Kensington qui, en raison de l'affluence

néo-zélandaise et australienne, était surnommé Kangaroo Valley — la

Vallée du Kangourou. Eh bien voilà, l'aventure de mai 68, où les jeunes de

Paris remplirent le Quartier latin de barricades et déclarèrent qu'il fallait être

réalistes en choisissant l'impossible, me surprit précisément à Londres où,

en raison des grèves qui paralysèrent les gares et les aéroports de France, je

restai bloqué deux semaines, sans rien savoir de ce qui pouvait bien advenir

de mon petit appartement de l'École Militaire.

En rentrant à Paris je découvris qu'il était intact, car la révolution de mai 68,

en réalité, n'avait pas débordé du périmètre du Quartier latin et de Saint-

Germain-des-Prés. Contrairement à ce que d'aucuns avaient prophétisé en

ces jours d'euphorie, il n'y eut guère d'incidence politique, si ce n'est de

hâter la chute de De Gaulle, d'ouvrir l'ère, brève, de cinq ans de Pompidou

et de révéler l'existence d'une gauche plus moderne que celle du Parti

communiste français (« la crapule stalinienne », selon l'expression de

Cohn-Bendit). Les mœurs devinrent plus libres mais, du point de vue

culturel, avec la disparition de toute une illustre génération — Mauriac,

Camus, Sartre, Aron, Merleau-Ponty, Malraux —, ces années connurent une

discrète décrue culturelle où, au lieu d'être des créateurs, les maîtres à

penser devinrent des critiques, d'abord structuralistes, à la manière de

Michel Foucault et de Roland Barthes, puis déconstructivistes, type Gilles

Deleuze et Jacques Derrida, aux rhétoriques aussi pédantes ou ésotériques,

chaque fois plus isolés dans leurs cabales de dévots et éloignés du grand

public, dont la vie culturelle, en raison de cette évolution, devint de plus en

plus banale.

Ce furent pour moi des années de dur labeur, mais, comme aurait dit la

vilaine fille, de médiocre réussite : j'échangeai mon statut de traducteur

pour celui d'interprète. Comme la première fois, pour pallier le vide de sa

disparition, je m'accablai d'obligations. Je repris mes cours de russe et de

traduction simultanée, auxquels je me consacrais obstinément après les

heures que je passais à l'Unesco. Je fus deux étés en URSS, chaque fois

pour deux mois, la première à Moscou, la seconde à Leningrad, suivant des

cours intensifs en langue russe pour interprètes, dans des enceintes universitaires désolées, où nous nous sentions comme dans un internat de

jésuites.

Quelque deux années après mon dernier dîner avec Robert Arnoux, j'eus

une relation sentimentale assez paisible avec Cécile, une fonctionnaire de

l'Unesco, séduisante et sympathique, mais sobre, végétarienne et catholique

jusqu'à plus soif, avec qui je ne m'entendais parfaitement que lorsque nous

faisions l'amour, car pour le reste, nous étions aux antipodes l'un de l'autre.

On envisagea, à un certain moment, la possibilité d'habiter ensemble, mais

nous étions tous deux effrayés — surtout moi — par la perspective d'une

vie commune alors que nous étions si différents et qu'il n'existait au fond,

entre nous, pas même l'ombre d'un véritable amour. Notre relation sombra

dans l'ennui et un beau jour nous cessâmes de nous voir et de nous appeler.

J'eus bien du mal à obtenir mes premiers contrats comme interprète, tout en

ayant réussi à toutes les épreuves et obtenu les diplômes correspondants.

Mais ce cercle était plus fermé que celui des traducteurs, et les associations

de ce corps de métier, véritables mafias, n'admettaient de nouveaux

membres qu'au compte-gouttes. Et ce n'est qu'en ajoutant le russe à l'anglais

et au français, langues que je traduisais déjà en espagnol, que je pus entrer

dans la danse. Les contrats comme interprète me firent beaucoup voyager

en Europe, et fréquemment à Londres, surtout pour des conférences et des

séminaires économiques. Un beau jour de 1970, au consulat du Pérou, dans

Sloane Street, où j'étais allé renouveler mon passeport, je tombai sur un ami

d'enfance et condisciple du Champagnat — collège des Maristes de

Miraflores —, qui se trouvait là pour les mêmes raisons : Juan Barreto.

Il était devenu hippy, pas du genre cradoque, mais plutôt élégant. Ses

cheveux soyeux, avec quelques mèches blanches, lui tombaient aux épaules

et il exhibait une barbiche clairsemée qui faisait autour de sa bouche

comme une délicate muselière. Je revoyais le petit adolescent grassouillet

qu'il était, mais maintenant il me dépassait de quelques centimètres, mince

et chic comme une gravure de mode. Il portait un pantalon de velours

couleur cerise et des sandales qui, plus que de cuir, semblaient faites de

parchemin, un blouson oriental en soie avec des figures imprimées, une

flambée de couleur entre les deux pans de son gilet ouvert et évasé qui me

rappela ceux des bergers turkmènes que j'avais vus dans un documentaire

sur la Mésopotamie au Palais de Chaillot, dans le cycle Connaissance du

monde, que je suivais chaque mois.

On alla prendre un café, aux abords du consulat, et la conversation était si

agréable que je l'invitai à déjeuner dans un pub de Kensington Gardens. On

resta ensemble plus de deux heures, lui parlant, moi écoutant et répondant

par monosyllabes.

Son histoire était digne d'un roman. Je me rappelais que, les dernières

années au collège, Juan avait commencé à travailler à la radio El Sol

comme présentateur et commentateur de football, et que ses camarades lui

prédisaient un grand avenir de journaliste sportif. « Mais, en réalité, c'était

un caprice de gamin, m'expliqua-t-il, ma véritable vocation avait toujours

été la peinture. » Il fréquenta l'École des beaux-arts de Lima et participa

même à une exposition collective à l'Institut d'art contemporain du quartier

d'Ocona. Puis son père l'envoya suivre des cours de dessin et de peinture à

la St. Martins School of Art de Londres. Sitôt débarqué en Angleterre, il

décida que cette ville serait la sienne (« On aurait dit qu'elle m'attendait,

mon frère ») et qu'il n'en repartirait jamais plus. Quand il annonça à son

père qu'il ne rentrerait pas au Pérou, celui-ci lui coupa les vivres.

Commença alors une existence des plus pauvres, d'artiste de rue, et le voilà

brossant des portraits de touristes à Leicester Square, ou aux portes de

Harrods, et reproduisant à la craie sur les trottoirs le Parlement, Big Ben ou

la Tour de Londres, après quoi il passait sa casquette autour du cercle de

badauds. Il dormait dans les auberges de jeunesse de la YMCA — Young

Mens Christian Association — et dans des bed and breakfast misérables, et,

comme d'autres drop outs, les nuits d'hiver il se réfugiait dans des asiles

religieux pour miséreux et faisait de longues queues devant les paroisses et

institutions de bienfaisance où l'on distribuait deux fois par jour une assiette

de soupe chaude. Bien souvent, il dormit à la fraîche, dans les parcs, ou, au

milieu de cartons, à l'entrée des boutiques. « J'en vins à toucher le fond du

désespoir, mais pas une seule fois, de tout ce temps-là, je ne me sentis assez

foutu pour réclamer à mon père le billet de retour au Pérou. »

Malgré son indigence, il s'arrangea avec d'autres hippies vagabonds pour

aller jusqu'à Katmandou, où il découvrit qu'il était plus difficile de survivre

sans argent dans le spirituel Népal que dans l'Europe matérialiste. Il faillit

mourir de faim et de maladie, car il attrapa en Inde la fièvre de Malte qui le

mena presque aux portes de l'autre monde, mais la solidarité de ses

compagnons de transhumance fut décisive. La fille et les deux garçons qui

voyageaient avec lui se relayèrent à son chevet, tandis qu'il était convalescent dans un hôpital de Madras où les rats se promenaient entre les

malades couchés par terre sur des nattes.

— Je m'étais totalement habitué à cette vie de tramp, à ce que ma maison

soit la rue, et puis un beau jour la chance a tourné.

Il dessinait des portraits au fusain, à deux livres sterling pièce, aux portes du

Victoria & Albert Muséum, dans Brompton Road, quand une femme

portant ombrelle et gants de mousseline lui avait demandé, impromptu, de

faire le portrait de la petite chienne qu'elle tenait en laisse, un cavalier King

Charles avec des taches blanches et café, bien brossée, lavée, peignée, et

qui avait tout d'une lady. Ce petit épagneul s'appelait Esther. Le double

dessin qu'en fit Juan, « de face et de profil », enchanta la dame. Au moment

de le payer elle découvrit qu'elle n'avait pas un sou sur elle, parce qu'on lui

avait volé son porte-monnaie, ou bien elle l’avait oublié chez elle. « Peu

importe, lui dit Juan. C'a été un honneur pour moi de travailler pour un

modèle aussi distingué. » La dame, confuse et pleine de reconnaissance,

s'en alla. Mais elle revint sur ses pas et lui tendit une carte de visite. « Si

vous passez d'aventure par là, sonnez à la porte, venez saluer votre nouvelle

amie. » Elle lui désignait la petite chienne.

Mrs. Stubard, une infirmière retraitée, veuve et sans enfants, devint la

bonne fée dont la baguette magique sauva Juan Barreto des rues de Londres

et, peu à peu, elle lui demanda de se laver (« Une des conséquences de la

vie de tramp, c'est que tu ne prends jamais de bain et ne te rends même pas

compte que tu pues »), le nourrit, l'habilla et, finalement, le lança dans le

milieu le plus anglais des milieux anglais : le monde des propriétaires

d'écuries de Newmarket, où naissent, poussent, meurent et sont enterrés les

chevaux de course les plus fameux de Grande-Bretagne et, peut-être, du

monde.

Mrs. Stubard vivait seule, avec sa petite Esther, dans une villa de brique

rouge et un jardin qu'elle entretenait elle-même et avait rendu fort plaisant,

dans un coin tranquille et prospère de St. John's Wood. Elle l'avait héritée

de son mari, un pédiatre qui avait passé toute sa vie dans les pavillons et

dispensaires du Charing Cross Hospital à soigner les enfants des autres et

n'avait jamais pu en avoir un seul à lui. Juan Barreto frappa un beau jour à

la porte de la veuve, alors qu'il se sentait plus affamé, plus seul et plus

angoissé que jamais. Elle le reconnut aussitôt.

— Je suis venu prendre des nouvelles de mon amie Esther. Et, si ce n'est

trop demander, j'accepterais bien un bout de pain.

— Entrez, l'artiste, lui fit-elle en souriant. Si ça ne vous fait rien, nettoyez

un peu vos sandales dégoûtantes. Et profitez-en aussi pour vous laver les

pieds au robinet du jardin.

« Mrs, Stubard était un ange tombé du ciel », d'après Juan Barreto. « Elle

avait encadré mon fusain de la chienne et l'avait exposé sur une petite table

du salon, où il faisait bel effet. » Elle demanda à Juan de se laver aussi les

mains avec de l'eau et du savon (« Dès le premier moment elle adopta cet

air de maman autoritaire qu'elle a encore avec moi ») et lui prépara deux

sandwiches au cucumber avec une tasse de thé. Ils bavardèrent un bon

moment et elle exigea de Juan qu'il lui raconte sa vie de bout en bout. Elle

était avide de tout savoir sur le monde et insistait pour que Juan lui décrive

par le menu comment étaient les hippies, d'où ils venaient et quelle vie ils

menaient.

« Le croiras-tu ? Celui qui fut finalement fasciné, c'est moi. J'allais la voir

non seulement pour qu'elle me donne à manger, mais parce que je prenais

mon pied à bavarder avec elle. Elle avait un corps de soixante-dix ans, mais

un esprit de quinze. Et tiens-toi bien, grâce à moi elle est devenue hippie. »

Juan se pointait à la villa de St. John's Wood une fois par semaine, il lavait

et brossait Esther, aidait Mrs. Stubard à bêcher et arroser le jardin, et

l'accompagnait parfois faire les courses au Sainsbury voisin. Les résidents

bourgeois de St. John's Wood devaient observer avec curiosité ce couple

asymétrique. Juan l'aidait à cuisiner — il lui apprit les recettes péruviennes

de la pomme de terre farcie, de la poule au piment et du poisson cru mariné

au citron, le ceviche —; faisait la vaisselle et, après les repas, bavardait avec

elle tout en écoutant la musique qu'il lui faisait découvrir, les Beatles ou les

Rolling Stones, et en lui racontant ses mille et une aventures avec les

garçons et filles hippies qu'il avait connus lors de ses pérégrinations, à

Londres, en Inde et au Népal. La curiosité de Mrs. Stubard ne se contenta

pas des explications de Juan sur la façon dont le cannabis aiguisait la

lucidité et la sensibilité, surtout pour la musique. À la fin, triomphant de ses

préjugés — c'était une méthodiste pratiquante —, elle donna de l'argent à

Juan pour qu'il lui fasse goûter la marihuana. « Elle était si curieuse de tout

que, je te jure, elle aurait été capable de s'envoyer une capsule de LSD si je

l'y avais poussée. » La séance de marihuana eut lieu avec pour fond musical la bande sonore de Yellow Submarine, le film des Beatles que Mrs. Stubard

et Juan étaient allés voir bras dessus bras dessous à Piccadilly Circus. Mon

ami craignait que sa protectrice et amie supporte mal le trip et, en effet, elle

finit par se plaindre de migraine et tomba endormie les pattes en l'air sur le

tapis du salon, après deux heures d'une excitation extraordinaire, où elle

jacassa comme une perruche, riant aux éclats et esquissant des pas de danse

sous les yeux stupéfaits de Juan et d'Esther.

Leur relation devint quelque chose de plus que de l'amitié, une camaraderie

complice et fraternelle, malgré la différence d'âge, de langue et d'origine. «

Avec elle je me sentais comme si elle avait été ma mère, ma sœur, mon

copain et mon ange gardien. »

Comme si les témoignages de Juan sur la sous-culture hippie ne lui

suffisaient pas, Mrs. Stubard lui proposa un jour d'inviter deux ou trois de

ses amis à prendre le thé. Il nourrissait quelques doutes, craignant les

conséquences de cette tentative de mêler deux choses aussi contraires, mais

finalement il organisa la réunion. Il en sélectionna trois parmi les plus

présentables de ses amis hippies et les mit en garde : s'ils faisaient passer un

mauvais quart d'heure à Mrs. Stubard, ou s'ils volaient quelque chose chez

elle, rompant avec leur vocation pacifiste, il leur secouerait les puces. Les

deux filles et le garçon — René, Jody et Aspern — vendaient de l'encens et

des sacs tissés selon de prétendus modèles afghans dans les rues de Earl's

Court. Ils eurent un comportement acceptable et firent honneur à la tarte

aux fraises dégoulinante de crème et aux petits gâteaux que leur prépara

Mrs. Stubard, mais quand ils allumèrent un bâtonnet d'encens en expliquant

à la maîtresse de maison que l'atmosphère se purifierait ainsi spirituellement

et que le karma de chacun des présents se manifesterait mieux, voilà que

Mrs. Stubard se découvrit allergique aux nuages purificateurs : d'où de

bruyantes et irrépressibles crises d'éternuements qui lui firent les yeux et le

nez rouges, entraînant les aboiements d'Esther. Après cet incident, la veillée

se déroula plus ou moins bien jusqu'à ce que René, Jody et Aspern

expliquent à Mrs. Stubard qu'ils formaient un triangle amoureux et que faire

l'amour à trois était rendre un culte à la Très Sainte Trinité — le Père, le Fils

et le Saint-Esprit — et une façon encore plus affirmée de mettre en pratique

la devise « Faites l'amour, pas la guerre », qu'avait approuvée, lors de la

dernière manifestation de Trafalgar Square contre la guerre du Vietnam,

rien de moins que le philosophe et mathématicien Bertrand Russell. Élevée dans la morale méthodiste, Mrs. Stubard n'aurait jamais pu imaginer cet

amour tripartite, pas même dans le cauchemar le plus scabreux. « La pauvre

s'en décrocha la mâchoire et pendant toute la soirée regarda avec une

stupeur catatonique le trio que je lui avais amené. Puis elle m'avoua, d'un

air mélancolique, qu'avec l'éducation des Anglaises de sa génération, on

l'avait privée de bien des curiosités de la vie. Et elle me raconta qu'elle

n'avait jamais vu son mari nu, parce que, du premier au dernier jour, ils

avaient fait l'amour dans le noir ».

Alors qu'il lui rendait jusqu'ici une visite hebdomadaire, Juan alla chez elle

deux, puis trois fois par semaine, et finalement il habita à plein temps avec

Mrs. Stubard, qui aménagea pour lui la petite chambre qui avait été celle de

son défunt mari, car les dernières années ils faisaient chambre à part.

Contrairement à ce que Juan craignait, leur coexistence fut parfaite. La

maîtresse de maison n'essayait de s'entremettre en rien dans la vie de Juan,

ni ne lui demandait pourquoi, certaines fois, il passait la nuit dehors ou

rentrait se coucher quand les habitants de St. John's Wood partaient

travailler. Elle lui donna une clé de la maison. « Elle ne se préoccupait que

d'une chose, que je prenne un bain deux fois par semaine, disait Juan en

riant. Car, tiens-toi bien, pendant ces presque trois années où j'ai fait le

hippy des rues, je ne savais même plus ce que c'était que de se doucher.

Chez Mrs. Stubard, peu à peu, je redécouvris cette perversion miraflorine

de la douche quotidienne. »

Juan l'aidait, certes, au jardin et à la cuisine, allait promener Esther et sortait

la poubelle dans la rue, mais en outre il avait de longues conversations

familières avec Mrs. Stubard, chacun une tasse de thé à la main, avec,

devant eux, une assiette de biscuits au gingembre. Il lui parlait du Pérou et

elle d'une Angleterre qui, dans l'ambiance actuelle du swinging London,

semblait préhistorique : garçons et filles vivant jusqu'à l'âge de seize ans

dans de sévères internats, et où, sauf dans les quartiers mal famés de Soho,

de St. Paneras et de l'East End, la vie cessait à neuf heures du soir. Le seul

divertissement que se permettaient Mrs. Stubard et son époux était d'aller de

temps en temps à quelque concert ou à l'Opéra à Covent Garden. Pendant

les vacances d'été, ils passaient une semaine à Bristol, chez leurs beaux-

frères et belles-sœurs, et une autre en villégiature aux lacs d'Ecosse, qui

enchantaient son mari. Mrs. Stubard n'avait jamais quitté la Grande-

Bretagne, Mais elle s'intéressait aux choses de ce monde : elle lisait le Times avec attention, en commençant par les avis de décès, et écoutait à la

radio le bulletin d'information de la BBC à treize heures et vingt heures.

Elle n'avait jamais eu l'idée d'acheter une télévision et elle allait rarement au

cinéma. Mais elle possédait un tourne-disques, sur lequel elle écoutait des

symphonies de Mozart, de Beethoven et de Benjamin Britten. Un beau jour

elle reçut son neveu Charles pour le thé ; c'était le seul proche parent qui lui

restait. Il était entraîneur de chevaux à Newmarket, et c'était, d'après sa

tante, un personnage. Et il devait l'être, à en juger par sa Jaguar rouge qu'il

gara devant la porte. Jeune et jovial, les cheveux blonds frisés et les joues

rouges, il s'étonna de ne pas trouver dans la maison une seule bouteille de

good Scotch et de devoir se contenter d'un petit verre de muscat que lui

offrit Mrs. Stubard après le thé, les habituels sandwiches au concombre et la

tarte au fromage et citron. Il fut très cordial avec Juan, malgré sa difficulté à

situer sur la carte le pays exotique d'où provenait le hippy de la maison — il

confondait le Pérou et le Mexique —, ce dont il se blâma lui-même avec

fair-play : « J'achèterai un atlas et un manuel de géographie pour ne pas

faire de gaffe comme aujourd'hui. » Il resta jusqu'à la nuit, à raconter des

anecdotes sur les pur-sang qu'il entraînait à Newmarket pour les courses. Et

il leur avoua qu'il était devenu entraîneur parce qu'il n'avait pu être jockey,

en raison de sa robuste constitution. « C'est un très gros sacrifice de devenir

jockey, mais c'est aussi la plus belle profession au monde. Gagner le derby,

triompher à Ascot, vous imaginez ! Ça vaut tous les gros lots de la loterie. »

Avant de partir il contempla, ravi, le fusain que Juan Barreto avait fait

d'Esther « C'est là une œuvre d'art », fit-il, catégorique. « Au fond de moi,

je me moquais de lui en le prenant pour un rustre », disait Juan Barreto d'un

air de reproche.

Un peu plus tard, mon ami reçut quelques lignes qui, après la rencontre

dans la rue avec Mrs. Stubard et Esther, changèrent définitivement sa vie.

L'« artiste » daignerait-il peindre un portrait de Primrose, la jument star de

l'écurie de Mr. Patrick Chick, qu'il entraînait, et que le propriétaire, heureux

des satisfactions qu'elle lui procurait sur les hippodromes, voulait éterniser

sur la toile ? Il lui offrait deux cents livres si le portrait lui plaisait ; sinon,

Juan pourrait conserver sa peinture à l'huile et il recevrait alors cinquante

pounds pour son travail. « J'ai encore les oreilles qui bourdonnent du vertige

que j'ai éprouvé en lisant cette lettre de Charles. » Les yeux de Juan

brillaient de cette excitation rétrospective.

Grâce à Primrose, à Charles et à Mr. Chick, Juan Barreto cessa d'être un

hippy sans le sou pour devenir un hippy de salon, dont le talent à

immortaliser pouliches, juments, étalons et trotteurs (« des bêtes dont je ne

savais strictement rien ») lui ouvrit peu à peu les portes des maisons des

propriétaires et éleveurs de chevaux de Newmarket. Mr. Chick trouva à son

goût le tableau de Primrose et tendit à Juan Barreto, émerveillé, les deux

cents livres promises. La première chose que fit Juan fut d'acheter à Mrs.

Stubard un petit chapeau à fleurs avec un parapluie assorti.

Quatre ans avaient passé et Juan n'en revenait toujours pas de la fantastique

mutation de son sort. Il avait produit au moins une centaine d'huiles de

chevaux et d'innombrables dessins, esquisses, ébauches au crayon et au

fusain, et il avait tant de travail que les propriétaires d'écuries de

Newmarket devaient attendre des semaines avant qu'il satisfasse à la

demande. Il s'était acheté une maisonnette à la campagne, à mi-chemin

entre Cambridge et Newmarket, ainsi qu'un pied-à-terre à Earl's Court, pour

ses séjours à Londres. Chaque fois qu'il allait en ville, il rendait visite à sa

bonne fée et sortait promener Esther. À la mort de la petite chienne, Mrs.

Stubard et lui l'enterrèrent dans le jardin de la maison.

Je vis Juan Barreto plusieurs fois au cours de cette année, lorsque ma

présence était requise à Londres, et je le logeai quelques jours dans mon

appartement de Paris pendant des vacances qu'il avait prises pour voir au

Grand Palais une exposition consacrée au « Siècle de Rembrandt ». La

mode hippie avait à peine pénétré en France et les gens se retournaient dans

la rue pour regarder Juan et son accoutrement. C'était un type épatant.

Chaque fois que j'allais à Londres pour mon travail, je le prévenais et il

s'arrangeait pour quitter Newmarket et me consacrer au moins une soirée de

musique pop et de dévergondage londonien. Grâce à lui, je fis des choses

que je n'aurais jamais faites, passer des nuits blanches dans des

discothèques ou des fêtes hippies où l'odeur de l'herbe imprégnait

l'atmosphère et où l’on servait des biscuits au haschisch qui expédiait le

novice que j'étais dans de cotonneux voyages interstellaires, parfois

gratifiants et souvent cauchemardesques.

Le plus surprenant pour moi — et agréable, pourquoi le cacher ? — fut la

facilité à aborder dans ces soirées n'importe quelle fille et lui faire l'amour.

C'est alors seulement que je découvris à quel point s'était élargi le carcan

moral dans lequel j'avais été élevé par ma tante Alberta et qui continuait, d'une certaine façon, à régir plus ou moins ma vie à Paris. Les Françaises

avaient, dans l'imaginaire universel, la réputation d'être libres, sans préjugés

et de ne pas faire trop de manières pour coucher avec un homme, mais ceux

qui poussèrent vraiment cette liberté à un extrême sans précédent, ce furent

les filles et les garçons de la révolution hippie londonienne qui, du moins

dans le cercle des connaissances de Juan Barreto, allaient au lit avec

l'inconnu ou l'inconnue avec qui ils venaient de danser et revenaient au bout

d'un moment, comme si de rien n'était, poursuivre la fête et remettre ça.

— La vie que tu as menée à Paris est celle d'un fonctionnaire de l'Unesco,

Ricardo, disait Juan en se moquant, celle d'un puritain de Miraflores. Je

t'assure que, dans bien des cercles de Paris, il y a la même liberté de mœurs

qu'ici.

C'était sûrement vrai. Ma vie parisienne — ma vie, en général — avait été

assez sobre, même dans les périodes sans contrat de travail où, presque

toujours, au lieu de prendre du bon temps, je suivais des cours particuliers

de perfectionnement en langue russe — car malgré mes capacités

d'interprète, je me sentais moins sûr dans la langue de Tolstoï et de

Dostoïevski qu'en anglais et en français. J'y avais pris plaisir et je lisais en

russe plus qu'en aucune autre langue. Ces sporadiques week-ends en

Angleterre, avec ces nuits blanches de musique pop, d'herbe et de sexe du

swinging London, infléchirent ce qui avait été jusqu'ici (et continuerait

d'être) une existence très austère. Mais durant ces séjours londoniens, que je

m'offrais à l'achèvement d'un contrat de travail, je finis par faire, grâce à

mon ami le peintre équestre, des choses qui ne me ressemblaient pas,

comme de danser pieds nus et échevelé, fumer de l'herbe ou mâcher des

pépites de peyotl ; et presque toujours, en apothéose de ces nuits

turbulentes, faire l'amour, souvent dans les lieux les plus insolites — sous la

table, dans une minuscule salle de bains, aux toilettes ou au jardin — à

quelque fille, parfois très jeune, avec qui j'échangeais à peine trois mots et

dont j'oubliais le nom aussitôt après.

Juan insista beaucoup, dès notre première rencontre, pour qu'à chacun de

mes déplacements à Londres je loge dans son pied-à-terre de Earls Court. Il

l'occupait à peine, étant la plupart du temps à Newmarket à transférer des

équidés de la réalité à la toile. Il disait que je lui rendais service en

dépoussiérant de temps en temps son petit appartement. Et si nous nous

trouvions au même moment à Londres, ce n'était pas non plus un problème parce qu'il pouvait dormir chez Mrs. Stubard — où il avait toujours sa

chambre — ou encore, en dernière instance, on pouvait installer chez lui un

lit pliant dans l’unique chambre à coucher. Il insista tant que finalement

j'acceptai. Comme il ne me permettait pas de payer un centime, je tâchai de

compenser la chose en lui apportant à chaque fois, de Paris, quelque bonne

bouteille de bordeaux, un camembert ou un brie, ainsi que des petites boîtes

de pâté de foie qui lui faisaient briller les yeux. Juan était maintenant un

hippy qui ne faisait plus de régime ni ne croyait au végétarisme.

Earls Court me plut beaucoup, je m'épris de sa faune. Le quartier respirait la

jeunesse, la musique, l'existence sans œillères ni calcul, avec de grandes

doses de naïveté, la volonté de vivre au jour le jour, en dehors de la morale

et des valeurs conventionnelles, recherchant un plaisir à cent lieues des

vieux mythes bourgeois du bonheur — l'argent, le pouvoir, la famille, la

position sociale, le succès — et le trouvant dans des façons de vivre simples

et passives : la musique, les paradis artificiels, la promiscuité et un

désintérêt absolu pour les autres problèmes qui secouaient la société. Avec

leur hédonisme tranquille et pacifique, les hippies ne faisaient de mal à

personne ; ils n'exerçaient pas non plus un apostolat, ils ne voulaient

convaincre ni recruter ces gens avec qui ils avaient rompu pour mener leur

vie alternative : ils voulaient qu'on les laisse en paix, plongés dans leur

égoïsme frugal et leur rêve psychédélique.

Je savais que je ne serais jamais l'un d'eux car, bien que me croyant assez

libre de préjugés, je ne me sentirais jamais naturel en me laissant pousser

les cheveux jusqu'aux épaules ou en m'habillant de capes, de colliers et de

chemises chamarrées, ni en m'adonnant aux jeux de groupe et au sexe

collectif. Mais j'éprouvais une grande sympathie, voire une envie

mélancolique pour ces garçons et filles qui se livraient sans la moindre

appréhension à l'idéalisme confus qui guidait leur conduite et sans imaginer

les risques que pour tout cela ils étaient obligés de courir.

Ces années-là encore, mais plus pour très longtemps, les employés de

banque, d'assurances et de compagnies financières de la City portaient la

tenue traditionnelle des cols blancs : pantalon rayé, veston noir, chapeau

melon et l’inévitable parapluie sous le bras. Mais dans les petites rues de

Earl's Court, aux maisons à deux ou trois étages avec jardinet devant et

derrière, on voyait des gens habillés comme pour aller à un bal masqué, en

haillons même, souvent pieds nus, mais toujours avec un sens esthétique aigu, recherchant le criard, l'exotique, l'insolite, avec des détails de malice

et d'humour. J'étais émerveillé par Marina, ma voisine de palier, une

Colombienne venue à Londres étudier la danse. Elle avait un hamster qui

s'échappait constamment vers le pied-à-terre de Juan et j'étais terrifié à

l'idée qu'il puisse grimper sur mon lit et se glisser dans les draps. Marina,

bien qu'en grande difficulté économique, ne s'habillait jamais deux fois de

la même façon : elle surgissait un jour avec une énorme combinaison de

clown et un turban sur la tête, et le lendemain en minijupe levant tout le

mystère de son corps libéré au regard des passants. Je tombai un jour sur

elle, à la station de Earl's Court, juchée sur des socques et le visage défiguré

par l’Union Jack, le drapeau britannique, peint sur toute sa face.

Beaucoup de hippies, la plupart peut-être, provenaient de la classe moyenne

ou supérieure, et leur révolte était familiale, dirigée contre la vie réglée de

leurs parents, contre ce qu'ils tenaient pour l'hypocrisie de leurs mœurs

puritaines et la façade sociale derrière laquelle ils cachaient égoïsme, esprit

insulaire et manque d'imagination. Je trouvais sympathique leur pacifisme,

leur naturisme, leur végétarisme, leur quête avide d'une vie spirituelle apte à

donner de la transcendance à leur refus d'un monde matérialiste et rongé par

des préjugés de classe, sociaux et sexuels, qu'ils rejetaient en bloc. Mais

tout cela était anarchique, spontané, sans direction ni centre, ni même idées,

car les hippies, du moins ceux que j'ai connus et observés de près, même

s'ils disaient s'identifier à la poésie des beatniks — Allen Ginsberg donna

un récital de ses poèmes, chanta et dansa des danses indiennes à Trafalgar

Square devant des milliers de jeunes —, ne lisaient assurément que très peu,

voire jamais. Leur philosophie ne se fondait pas sur la pensée et la raison,

mais sur les sentiments : le feeling.

Un matin où je me trouvais chez Juan, occupé à la prosaïque tâche de

repasser des chemises et des caleçons que je venais de laver à la laundromat

de Earl's Court, on sonna à la porte. J'ouvris et trouvai là une demi-douzaine

de gosses au crâne rasé, en short, rangers aux pieds et blouson de cuir de

coupe militaire, certains avec des croix et des médailles militaires sur la

poitrine. Ils cherchaient le pub Swag and Tails, qui se trouvait au coin de la

rue. C'étaient les premiers skinheads que je voyais. Depuis lors, ces bandes

surgissaient de temps en temps dans le quartier, parfois armées de bâtons, et

les gentils hippies, qui avaient étendu sur les trottoirs des couvertures pour

vendre leur bazar artisanal, devaient déguerpir en courant, certains avec leur bébé dans les bras, parce que les skinheads nourrissaient envers eux une

haine sauvage. Ce n'était pas seulement la haine de leur mode de vie, mais

aussi une haine de classe, parce que ces gros durs qui jouaient aux SS

provenaient des secteurs ouvriers et marginaux et incarnaient leur propre

type de révolte. Ils constituaient les troupes de choc d'un minuscule parti

raciste, le National Front, qui réclamait l'expulsion des Noirs d'Angleterre.

Leur idole était Enoch Powell, un parlementaire conservateur qui, dans un

discours qui fit grand bruit, avait prophétisé de façon apocalyptique qu'« il y

aurait des fleuves de sang en Grande-Bretagne » si on ne stoppait pas

l'immigration. L'apparition des « crânes rasés » avait créé une certaine

tension et le quartier connut quelques actes de violence, mais isolés. Quant

à moi, tous ces brefs séjours à Earl's Court furent fort agréables. Même

l'oncle Ataúlfo le remarqua. Nous nous écrivions assez fréquemment ; je lui

racontais mes découvertes londoniennes et lui se plaignait du désastre

économique de la dictature du général Velasco Alvarado au Pérou. Dans

une de ses lettres, il me dit : « Je vois que tu prends du bon temps à Londres

et que cette ville te rend heureux. » Le quartier s'était rempli de petits cafés

et de restaurants végétariens, ainsi que de boutiques où on offrait toutes

sortes de thé indien, tenues par des filles et des garçons hippies qui

préparaient eux-mêmes ces infusions parfumées devant le client. Le mépris

des hippies pour le monde industriel les avait incités à ressusciter l'artisanat

sous toutes ses formes et à mythifier le travail manuel : ils tissaient des sacs,

confectionnaient sandales, boucles d'oreilles, colliers, tuniques, turbans et

pendeloques. J'aimais beaucoup m'asseoir là pour lire, comme je le faisais

dans les bistrots de Paris — mais quelle différence d'ambiance ! —, surtout

dans un garage avec quatre petites tables, tenu par Annette, une Française à

longue tresse et très jolis pieds, avec qui j'avais toujours d'interminables

conversations sur les différences entre yoga, asanas et pranayama, matière

où elle semblait tout savoir et moi rien de rien.

Le pied-à-terre de Juan était minuscule, plaisant et accueillant. Il était au

premier d'une maison de deux étages, divisée et subdivisée en

appartements, et comprenait une seule chambre à coucher, avec une petite

salle de bains et une cuisine encastrée. La pièce était grande, avec deux

fenêtres qui lui assuraient une bonne ventilation et une excellente vue sur

Philbeach Gardens, ruelle en forme de croissant, et sur le jardin intérieur

transformé, par manque de soins, en taillis hirsute. À une époque, il y eut dans ce jardin une tente de Sioux où vivait un couple de hippies avec deux

gosses encore à quatre pattes.

L'Indienne venait chez moi chauffer les biberons des enfants et elle

m'apprenait à respirer en retenant l'air et le distribuant dans tout le corps, ce

qui, me disait-elle fort sérieusement, évacuait ainsi toutes les tendances

belliqueuses de l'instinct humain.

Outre le lit, la pièce comportait une grande table couverte d'objets rares

achetés par Juan Barreto à Portobello Road et, sur les murs, une multitude

de gravures, quelques images du Pérou — l'inévitable Machu Picchu en

bonne place — et des photos de Juan en divers lieux et avec diverses

personnes. Et un tas de cartons où il rangeait livres et revues. Il y avait aussi

quelques volumes sur une étagère, mais ce qui abondait en ce lieu c'étaient

les disques : il s'était monté une excellente collection de rock and roll et de

musique pop, anglaise et américaine, autour d'un poste de radio et d'un

tourne-disques de première qualité.

Un jour où j’examinais pour la troisième ou quatrième fois les photos de

Juan — la plus amusante le représentait au paradis équestre de Newmarket,

monté sur un pur-sang de magnifique allure, couronné d'un fer à cheval en

fleurs d'acanthe, dont les rênes étaient tenues par un jockey et le pimpant et

probable propriétaire du coursier, tous deux riant du pauvre cavalier qui

semblait bien peu sûr de lui juché sur ce Pégase —, l'une d'elles attira mon

attention. C'était la photo d'une réception : des personnes regardaient

l'objectif en souriant, trois ou quatre couples, très élégants et une coupe à la

main. Qu'y avait-il ? Une simple ressemblance. Je l'examinai à nouveau,

attentivement, et rejetai l'idée. Ce jour-là je rentrai à Paris. Les deux mois

qui suivirent, loin de Londres, ce soupçon me tarauda au point de devenir

une idée fixe. Se pouvait-il que l’ex-petite Chilienne, l’ex-guérillera, l'ex-

Mme Arnoux, se trouvât maintenant à Newmarket ? Je me le demandai à

maintes reprises, en caressant entre mes doigts la brosse à dents Guerlain

qu'elle avait laissée dans mon appartement le dernier jour où je l'avais vue

et que j'emportais toujours avec moi, comme une amulette. Trop

improbable, trop hasardeux, trop tout. Mais j'étais incapable de m'ôter ce

soupçon — cette illusion — de l'esprit. Et je me mis à compter les jours qui

me séparaient du nouveau contrat qui me ramènerait au pied-à-terre de

Earl's Court.

— Tu la connais ? fit Juan, surpris, quand je pus enfin l'interroger sur cette

photo. C'est Mrs. Richardson, la femme de ce type si flamboyant que tu vois

là, pas mal éméché. Elle est d'origine mexicaine, je crois. Elle parle un

anglais très gracieux, tu mourrais de rire si tu l'entendais. Tu es certain de la

connaître ?

— Non, ce n'est pas la personne que je croyais.

En fait, j'étais sûr que c'était elle. Cet « anglais très gracieux » et son «

origine mexicaine » m'avaient convaincu. Ce devait être elle. Et même si,

très souvent, durant les quatre années écoulées depuis qu'elle avait disparu

de Paris je m'étais dit qu'il valait bien mieux qu'il en fût ainsi, car cette

aventurière péruvienne avait causé déjà pas mal de dégâts dans ma vie, dès

que j'eus la certitude qu'elle était réapparue dans une nouvelle incarnation

de sa changeante identité, à cinquante miles à peine de Londres, je sentis

l'urgence, l'irrésistible envie d'aller à Newmarket et de la revoir. Je passai

souvent la nuit — Juan donnait chez Mrs. Stubard — totalement éveillé,

dans un état d'anxiété qui faisait battre mon cœur, comme atteint de

tachycardie. Était-ce possible qu'elle ait abouti là ? Quelles aventures,

quelles intrigues, quelles audaces l'avaient catapultée dans cette enclave de

la société la plus fermée du monde ? Je n'osai pas interroger davantage Juan

Barreto sur Mrs. Richardson. Je craignais qu'en révélant l'identité de notre

compatriote, elle ne se retrouve dans un imbroglio de tous les diables. Si

elle se faisait passer pour mexicaine à Newmarket, ce devait être pour

quelque trouble raison. Je conçus une stratégie sinueuse. D'une façon

indirecte, sans jamais mentionner la dame de la photo, je ferais en sorte que

Juan me menât à ce paradis hippique. Cette longue nuit de palpitations et

d'éveil, qui alla jusqu'à me donner une violente érection, j'en vins même à

faire une crise de jalousie envers mon ami. J'imaginais que le portraitiste de

chevaux ne peignait pas seulement des huiles à Newmarket, mais qu'il

s'occupait en outre, à ses moments perdus, de distraire les épouses

désœuvrées des propriétaires d'écuries — et Mrs. Richardson figurait peut-

être parmi toutes ses conquêtes.

Pourquoi Juan n'avait-il pas de compagne à demeure, comme tant d'autres

hippies ? Aux soirées où il m'entraînait il finissait presque toujours par

s'éclipser avec une fille, voire deux parfois. Mais une nuit, je le surpris à

caresser et embrasser sur la bouche avec beaucoup d'ardeur un jeune rouquin, mince comme un roseau, qu'il pressait entre ses bras avec une

fougue amoureuse.

— J'espère que ce que tu as vu ne t'a pas choqué, me dit-il ensuite, un peu

honteux.

Je lui répondis qu'à trente-cinq ans plus rien au monde ne me choquait, et

encore moins que les êtres humains fassent l'amour à l'endroit ou à l'envers.

— Moi, je le fais des deux manières et je suis heureux comme ça, mon

vieux, m'avoua-t-il en se détendant. Je crois que je préfère les filles aux

garçons, mais en tout cas je ne tomberais amoureux ni des unes ni des

autres. Le secret du bonheur, ou du moins de la tranquillité, c'est de savoir

séparer le sexe de l'amour. Et, si possible, d'éliminer l'amour romantique de

ta vie. C'est celui qui fait souffrir. On vit ainsi plus tranquille et on s'amuse

bien davantage, je t'assure.

Une philosophie à laquelle aurait souscrit en tout point ma vilaine fille, car

elle la pratiquait sans doute depuis toujours. Je crois que c'est la seule fois

où l'on parla — ou, plutôt, où il parla — de choses intimes. Il menait une

existence totalement libre et sans complexes, tout en conservant ce travers

si commun aux Péruviens d'éviter les confidences en matière sexuelle et

d'aborder le sujet toujours à mots couverts et indirectement. Nos

conversations tournaient principalement autour du lointain Pérou, dont nous

parvenaient chaque jour des nouvelles catastrophiques sur les grandes

nationalisations d'haciendas et d'entreprises par la dictature militaire du

général Velasco qui, d'après les lettres de mon oncle Ataúlfo, de plus en

plus démoralisé, allaient nous ramener à l'Âge de la pierre. Cette fois-là,

Juan m'avoua aussi que, tout en cherchant à Londres les multiples occasions

de satisfaire ses appétits (« Je l'ai bien vu », lui dis-je en plaisantant), à

Newmarket il se comportait comme un homme chaste, malgré toutes les

possibilités de divertissement. Mais il ne voulait pas, pour quelque intrigue

d'alcôve, compromettre le gagne-pain qui lui avait donné une sécurité et des

revenus qu'il n'aurait jamais pensé atteindre. « Moi aussi j'ai trente-cinq ans

et, comme tu as pu le voir, cet âge ici à Earl's Court est déjà canonique. »

C'était vrai ; la jeunesse physique et mentale des habitants de ce quartier

londonien me faisait parfois me sentir préhistorique.

Il me fallut du temps et une stratégie subtile d'insinuations et de questions

apparemment anodines, pour pousser Juan Barreto à me faire connaître

Newmarket, le célèbre endroit du Suffolk qui, depuis le milieu du XVIIIe siècle, incarnait la passion d'Albion pour les pur-sang. Je lui posais maintes

questions. Comment étaient les gens de là-bas, les maisons où ils vivaient,

les rites et les traditions qu'ils entretenaient, les relations entre propriétaires,

jockeys et entraîneurs. Et en quoi consistaient les enchères au Tattersalls où

l'on payait ces sommes extraordinaires pour les chevaux vedettes et

comment était-il possible de mettre aux enchères un cheval par parts,

comme si on pouvait le débiter en morceaux ? J'applaudissais à tout ce qu'il

me racontait — « Comme c'est intéressant, mon vieux ! » — en feignant

l'enthousiasme : « Quelle chance d'avoir pu connaître de l'intérieur un

monde pareil, mon frère ! »

Cela se révéla finalement efficace. Il y avait une vente aux enchères de

chevaux en fin de saison et, ensuite, un éleveur italien marié à une

Anglaise, il signore Ariosti, donnait une réception chez lui, à laquelle il

invita Juan. Mon ami lui demanda s'il pouvait amener un compatriote et

l'autre se dit enchanté. Les dix-sept jours que je dus attendre pour en arriver

là, je m'en souviens comme de visions nébuleuses assorties de sueurs

froides, d'exaltations adolescentes — car je me figurais que j'allais revoir

ma petite Péruvienne — et de nuits sans sommeil où je ne faisais que me

raisonner ; seul un imbécile invétéré pouvait être toujours amoureux d'une

folle, d'une aventurière, d’une petite femme sans scrupules avec qui aucun

homme, et moi encore moins qu'un autre, ne pourrait maintenir de relation

stable, sans finir foulé aux pieds. Mais, dans les intervalles de ces soliloques

masochistes, il y avait place pour la joie et l'illusion : aurait-elle beaucoup

changé ? Conserverait-elle ces façons audacieuses qui m'attiraient

tellement, ou bien cette existence dans le monde stratifié des chevaux

anglais l’avait-elle domestiquée et neutralisée ? Le jour où l'on prit le train

pour Newmarket — il fallait changer à la gare de Cambridge — je fus

assailli par l'idée que tout cela n'était qu'élucubrations et que cette Mrs.

Richardson était effectivement ni plus ni moins qu'une bonne femme

d'origine mexicaine. « Et si tout cela n'avait été que branlette d'un esprit

échauffé, Ricardito ? »

La maison de Juan Barreto à la campagne, à deux miles de Newmarket, d'un

seul étage et en bois, entourée de saules et d'hortensias, ressemblait

davantage à un atelier d'artiste qu'à une demeure. Bourrée de pots de

peinture, de chevalets, de toiles montées sur châssis, de cahiers d'esquisses

et de livres d'art, il y avait aussi par terre beaucoup de disques, autour d'un magnifique électrophone pour les écouter. Juan possédait une Morris Mini

Minor, qu'il ne prenait jamais pour aller à Londres, et cet après-midi il me

fit faire un tour dans sa petite voiture dans tout Newmarket, mystérieuse et

vaste ville pratiquement dépourvue de centre. Il me fit connaître le huppé

Jockey Club et le Horse Racing Muséum. La véritable ville n'était pas cette

poignée de maisons autour de Newmarket High Street où il y avait une

église, quelques commerces, des lavomatics et un ou deux restaurants, mais

ces belles demeures disséminées dans la plate campagne, autour desquelles

on apercevait les écuries, les bêtes et leurs pistes d'entraînement, et que

Juan me signalait en nommant leurs propriétaires et en rapportant des

anecdotes sur eux. Je l'écoutais à peine. Toute mon attention se concentrait

sur les gens que nous croisions, avec l'espoir de voir soudain apparaître

parmi eux la silhouette féminine que je cherchais.

Elle n'apparut pas, ni lors de cette promenade, ni au petit restaurant indien

où Juan me conduisit ce soir-là manger un curry tandoori, pas plus que le

lendemain, à l'interminable vente aux enchères de juments, pouliches,

chevaux de course et étalons au Tattersalls, qui se déroula sous une grande

tente de toile. Je m'ennuyais souverainement. Je fus surpris de trouver là

tant d'Arabes, certains en djellabas, surenchérissant sans cesse et payant des

sommes parfois astronomiques, que je n'aurais jamais crues possibles pour

un quadrupède. Aucune des nombreuses personnes que Juan me présenta

durant cette vente aux enchères, et dans les salles de repos où l'assistance

buvait du Champagne en mangeant carottes, concombres et harengs, dans

des verres et des assiettes en carton, ne prononça le nom que j'espérais : Mr.

David Richardson.

Mais cette nuit-là, à peine pénétrai-je dans la somptueuse demeure du

signore Ariosti que je sentis soudain ma gorge se sécher et mes ongles de

doigts et d'orteils devenir douloureux. Elle était là, à moins de dix mètres de

moi, assise sur l'accoudoir d'un divan, une flûte de Champagne à la main.

Elle me regardait comme si elle ne m'avait jamais vu de sa vie. Avant que je

puisse lui adresser la parole ou m'approcher pour l'embrasser sur la joue,

elle me tendit une main à contrecœur et me salua en anglais comme un

parfait inconnu : « How do you do ? » Et sans me donner le temps de lui

répondre, elle me tourna le dos et reprit la conversation avec les gens qui

l'entouraient. Peu après je l'entendis raconter, sans la moindre honte et dans

un anglais approximatif mais très expressif, comment son père l'emmenait, enfant, toutes les semaines à Mexico, au concert ou à l'Opéra. Lui

inculquant ainsi une passion précoce pour la musique classique.

Elle n'avait pas beaucoup changé en quatre ans. Elle avait toujours sa

silhouette svelte et harmonieuse, la taille fine, les jambes minces mais bien

galbées et des chevilles frêles et fragiles de poupée. Elle semblait plus sûre

d'elle-même et plus décontractée qu'avant et hochait la tête à la fin de

chaque phrase avec une indifférence étudiée. Elle avait légèrement éclairci

ses cheveux et les portait plus longs qu'à Paris, avec des ondulations que je

ne lui connaissais pas ; son maquillage était plus simple et naturel que les

fards appuyés de Mme Arnoux. Elle avait une jupe très courte et mode, qui

montrait ses genoux, et un chemisier décolleté qui laissait voir ses belles

épaules lisses et soyeuses et dégageait son cou aérien paré d'une chaînette

d'argent d'où pendait une pierre précieuse, peut-être un saphir, que ses

gestes balançaient coquinement sur l'échancrure où pointaient ses petits

seins dressés. J’aperçus son alliance à l'annulaire de la main droite, à la

façon protestante. S'était-elle aussi convertie à la religion anglicane ? Mr.

Richardson, à qui Juan me présenta dans le salon contigu, était un

sexagénaire exubérant, avec une chemise jaune électrique et un foulard de

même couleur qui ressortait sur son très élégant costume bleu. Ivre et

euphorique, il racontait des blagues sur ses pérégrinations au Japon qui

amusaient beaucoup les invités autour de lui ; dans le même temps, il

remplissait leurs coupes d'un Dom Pérignon qui apparaissait et

réapparaissait magiquement dans ses mains. Juan m'expliqua que c'était un

homme très riche, qui passait une partie de l'année à faire des affaires en

Asie, mais dont la vie était tout entière tournée vers la passion aristocratique

par excellence : les chevaux.

La centaine de personnes qui emplissaient les pièces et le porche, devant

lequel s'ouvrait un vaste jardin avec une piscine aux carreaux de faïence

illuminés, répondaient plus ou moins à ce que Juan Barreto m'avait annoncé

: un monde très anglais, auquel s'étaient joints des amateurs étrangers,

comme le maître de maison le signore Ariosti, ou mon exotique compatriote

déguisée en Mexicaine, Mrs. Richardson. Tout le monde était un peu

éméché, tous semblaient bien se connaître et communiquer en langage

chiffré dont le thème était le hippisme. À un moment où je réussis à

m'asseoir dans le groupe entourant Mrs. Richardson, je compris que

plusieurs de ces personnes, parmi lesquelles la vilaine fille et son mari, s'étaient rendues voici peu à Dubaï, dans le jet privé d'un cheikh arabe, pour

l'inauguration d'un hippodrome. Ce dernier les avait traités royalement.

Cette fable selon laquelle les musulmans ne buvaient pas d'alcool, disaient-

ils, devait s'appliquer seulement aux musulmans pauvres, car les autres, les

amateurs de chevaux de Dubaï, par exemple, buvaient et régalaient leurs

hôtes des vins et champagnes les plus exquis de France.

Malgré mes efforts, je ne parvins pas au cours de la longue nuit à échanger

un mot avec Mrs. Richardson. Chaque fois que, en y mettant les formes, je

m'approchais d'elle, elle s'éloignait, sous prétexte de saluer quelqu'un, de

gagner le buffet ou le bar, ou de papoter avec une amie. Et je ne réussis pas

non plus à échanger avec elle un regard, car, alors même qu'elle était

parfaitement consciente, j'en étais sûr, que je la suivais toujours des yeux,

elle ne me regardait jamais en face et, au contraire, s'arrangeait toujours

Continuer : partie 2 sur 2