Tours et detours de la vilaine fille

Mario Vargas Llosa · Chapitre 4 sur 8 · partie 1/2

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Tours et detours de la vilaine fille

Chapitre IV

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

Le Drogmandu Château Meguru

 

Salomón Toledano se flattait de parler douze langues et de pouvoir toutes

les traduire dans les deux sens. C'était un petit homme maigrichon, à moitié

perdu dans des vêtements trop amples qu'il s’achetait, semble-t-il, exprès

pour nager dedans, et avec des yeux de tortue qui hésitaient entre la veille et

le sommeil. Il avait le cheveu rare et ne se rasait que tous les deux ou trois

jours de sorte qu'une ombre grise semblait toujours lui salir le visage. Qui le

voyait ainsi, si petite chose, parfaitement insignifiant, n'aurait jamais pu

imaginer son extraordinaire facilité pour les langues et sa fabuleuse aptitude

à les interpréter. Les organisations internationales, et aussi transnationales,

ainsi que les gouvernements se disputaient ses services, mais il n'avait

jamais accepté un poste fixe, parce qu'en free lance il se sentait plus libre et

gagnait davantage. Ce n'était pas seulement le meilleur interprète que j'aie

connu durant toutes ces années où j'avais gagné ma vie en exerçant cette «

profession de fantômes », comme il l'appelait, c'était aussi le plus original.

Tout le monde l'admirait et l'enviait, mais fort peu de nos collègues

l'aimaient, accablés qu'ils étaient par sa volubilité, son manque de tact, ses

gamineries et l'avidité avec laquelle il accaparait la conversation. Il parlait

de façon ostentatoire et parfois vulgaire, car, bien que connaissant les

idiomes en général, il en ignorait les nuances, les tons et usages locaux, ce

qui le faisait paraître parfois maladroit ou grossier. Mais il pouvait se

montrer amusant en rapportant des anecdotes, des souvenirs de famille et

ses pérégrinations de par le monde. J’étais fasciné par sa personnalité de

génie infantile et, comme je passais des heures à l'écouter, il finit par

m'accorder une certaine estime. Chaque fois que nous nous retrouvions

ensemble dans les cabines d'interprètes de quelque conférence ou congrès,

je savais que j'aurais Salomón Toledano pendu à mes basques.

Il était né dans une famille séfarade de Smyrne qui parlait ladino, ce pour

quoi il se considérait comme « plus espagnol que turc, mais avec cinq

siècles de retard ». Son père avait dû être un commerçant et un banquier très

prospère car il avait envoyé Salomón étudier dans des collèges privés en

Suisse et en Angleterre, et suivre un cursus universitaire à Boston et à

Berlin. Avant d'obtenir ses diplômes, il parlait déjà le turc, l'arabe, l'anglais, le français, l'espagnol, l'italien et l'allemand, et après ses études de

philologie romane et germanique, il avait vécu quelques années à Tokyo et

à Taïwan, où il avait appris le japonais, le mandarin et le dialecte taïwanais.

Avec moi il s'exprimait toujours dans un espagnol appuyé et légèrement

archaïsant ; ainsi, par exemple, appelait-il les « interprètes » des «

drogmans ». C'est pourquoi nous l'avions surnommé le Drogman. Parfois,

sans s'en rendre compte, il passait de l'espagnol au français ou à l'anglais,

ou à des langues plus exotiques, et je devais alors l'interrompre et lui

demander de se limiter à mon petit — comparé au sien — monde

linguistique. Quand je le connus, il apprenait le russe, et en une année

d'efforts il était arrivé à le lire et à le parler avec plus d'aisance que moi, qui

sondais depuis cinq ans les mystères de l'alphabet cyrillique.

Bien que traduisant généralement en anglais, si besoin était il « interprétait

» aussi en français, en espagnol et en d'autres langues, et j'étais toujours

émerveillé par la fluidité avec laquelle il s'exprimait dans ma langue, sans

avoir jamais vécu dans un pays hispanophone. Il n'était pas homme à avoir

beaucoup lu, ni à s'être trop intéressé à la culture, à l'exception des

grammaires et des dictionnaires, ou des passe-temps insolites, comme la

philatélie et les soldats de plomb, sujets sur lesquels il disait être aussi

savant qu'en langue. Le plus extraordinaire était de l'entendre parler

japonais, parce que alors il adoptait malgré lui les postures, courbettes et

gestes des Orientaux, tel un véritable caméléon. Je découvris grâce à lui que

la prédisposition pour les langues est aussi mystérieuse que celle pour les

mathématiques ou la musique, et n'a rien à voir avec l'intelligence ni les

connaissances. C'est quelque chose de spécial, un don que certains

possèdent et d'autres pas. Cette prédisposition était si développée chez

Salomón Toledano que, malgré son air tout à fait inoffensif et anodin, il

nous semblait monstrueux, à ses collègues et moi. Car lorsqu'il ne s'agissait

pas de langues, il était d'une ingénuité désarmante, c'était un homme enfant.

Bien que nous nous soyons trouvés réunis naguère par le travail, mon amitié

pour lui naquit vraiment à l'époque où, une fois de plus dans ma vie, je

perdis le contact avec la vilaine fille. Sa séparation d'avec David

Richardson avait été catastrophique quand ce dernier put démontrer devant

le tribunal examinant la demande de divorce que Mrs. Richardson était

bigame, car elle était également mariée en bonne et due forme en France

avec un fonctionnaire du Quai d'Orsay dont elle n'avait jamais divorcé. La vilaine fille, voyant la bataille perdue, avait choisi de fuir l'Angleterre et les

détestables chevaux de Newmarket pour une destination inconnue. Mais

elle était passée par Paris — c'est, du moins, ce qu'elle avait voulu me faire

croire — et, en mars 1974, elle m'avait appelé de l'aéroport Charles-de-

Gaulle flambant neuf pour me dire au revoir. Elle me raconta alors que ses

affaires allaient très mal, que son ex-mari avait gagné sur toute la ligne et

que, excédée par les tribunaux et les avocats qui lui avaient pompé le peu de

fric qu'elle avait, elle partait là où personne ne pourrait désormais

l'enquiquiner.

— Si tu veux rester à Paris, ma maison est la tienne, lui dis-je, très

sérieusement. Et si tu veux te marier une autre fois, marions-nous. Moi, je

m'en fous éperdument que tu sois bigame ou trigame.

— Rester à Paris pour que M. Robert Arnoux me dénonce à la police, ou

pire encore ? Je ne suis pas folle à ce point. De toute façon, merci,

Ricardito. Nous nous verrons bien une autre fois, quand l'orage sera passé.

Sachant qu'elle ne me le dirait pas, je lui demandai où elle comptait

s'installer et ce qu'elle pensait faire désormais de sa vie.

— Je te le raconterai la prochaine fois qu'on se verra. Je t'embrasse, et ne

me fais pas porter trop de cornes avec les Françaises.

Cette fois aussi je fus certain que je n'entendrais plus parler d'elle. Comme

les fois précédentes, je pris la ferme décision, à trente-huit ans, de tomber

amoureux de quelqu'un de moins évasif et compliqué, d'une fille normale

avec qui je pourrais avoir une relation sans soubresauts, peut-être même me

marier et avoir des enfants. Mais il n'en alla pas ainsi, parce que dans cette

vie les choses se passent rarement comme nous, les pitchounets, les

envisageons.

J'entrai bientôt dans une routine de travail qui, tout en me barbant parfois,

ne me déplaisait pas. Être interprète me semblait une profession anodine,

mais aussi celle qui pose le moins de problèmes moraux à celui qui l'exerce.

Et elle me permettait de voyager, de gagner assez bien ma vie et de prendre

autant de congés que je voulais.

Mon seul contact avec le Pérou, car désormais je voyais rarement des

Péruviens à Paris, restait la correspondance de mon oncle Ataúlfo, de plus

en plus désespéré. Sa femme, la tante Dolores, m'envoyait toujours son

souvenir et je lui adressais, de temps à autre, des partitions, car jouer du

piano était la grande distraction de sa vie d'invalide. Les huit années de dictature militaire du général Velasco, avec les nationalisations, la réforme

agraire, la communauté industrielle, les contrôles et le dirigisme

économique, me disait l'oncle Ataúlfo, avaient donné des solutions erronées

au problème des injustices sociales et des grandes inégalités, tout comme à

l'exploitation de la majorité par la minorité des privilégiés, et cela n'avait

servi qu'à exciter et à appauvrir encore davantage les uns et les autres, à

faire fuir les investissements, à en finir avec l'épargne et à accroître la

crispation et la violence. Et bien que durant la seconde étape de la dictature,

dirigée les quatre dernières années par le général Francisco Morales

Bermudez, le populisme fût quelque peu freiné, les journaux, les radios et

les chaînes de télévision étaient toujours étatisés, la vie politique paralysée

et il n'y avait aucun signe de rétablissement de la démocratie. L'amertume

des lettres de l'oncle Ataúlfo me peinait pour lui et pour les Péruviens de sa

génération qui, au seuil de la vieillesse, voyaient leur vieux rêve de progrès

indéfiniment reculer. La société péruvienne plongeait de plus en plus dans

la pauvreté, l'ignorance et la brutalité. J'avais bien fait de venir en Europe,

quoique ma vie soit un peu solitaire et celle d'un obscur drogman.

Je me désintéressais aussi de l'actualité politique française, alors

qu'auparavant je la suivais avec passion. Dans les années soixante-dix, sous

les gouvernements de Pompidou et de Giscard d'Estaing, je lisais à peine les

informations. Je cherchais dans les quotidiens et les hebdomadaires presque

exclusivement les pages culturelles. Je me rendais toujours aux expositions

et aux concerts, mais moins au théâtre, qui avait beaucoup décliné par

rapport à la décennie précédente ; en revanche, j'allais jusqu'à deux fois par

semaine au cinéma. Heureusement, Paris était encore le paradis des

cinéphiles. Quant à la littérature, je cessai de me tenir au courant parce que,

comme pour le théâtre, en France le roman et l'essai avaient dégringolé en

chute libre. Je ne pus jamais lire avec enthousiasme les idoles intellectuelles

de cette époque-là, Barthes, Lacan, Derrida, Deleuze et d'autres, dont les

œuvres verbeuses me tombaient des mains ; à l'exception de Michel

Foucault, dont l'Histoire de la folie m'impressionna beaucoup ainsi que son

essai sur le régime carcéral — Surveiller et punir —, même si je ne fus pas

convaincu par sa théorie selon laquelle l'histoire de l'Occident européen

était celle des multiples répressions institutionnalisées — la prison, les

hôpitaux, le sexe, la justice, les lois — d'un pouvoir qui colonisait tous les espaces de liberté pour annihiler l'opposition et le désaccord. À vrai dire, je

lisais surtout les morts, et spécialement les écrivains russes.

Bien que toujours très occupé par mon travail et diverses choses, pour la

première fois, dans ces années soixante-dix, quand je l'examinais en tâchant

d'être objectif, ma vie commença à me sembler assez stérile, et mon avenir

celui d'un irrémédiable vieux garçon et un être venu d'ailleurs qui ne

s'intégrerait jamais vraiment à la France de son cœur. Et je me rappelais

toujours une réplique apocalyptique de Salomón Toledano qui nous avait

interpellés un jour dans la salle des interprètes de l'Unesco : « Si soudain

nous sentons que nous mourons et nous demandons quelle trace nous

laisserons de notre passage dans ce chenil ? La réponse honnête serait :

aucune, nous n'avons rien fait si ce n'est parler pour d'autres. Que signifie,

sinon, avoir traduit des millions de mots dont nous ne nous rappelons

aucun, car aucun ne méritait qu'on s'en souvienne ? » Pas étonnant que le

Drogman soit impopulaire parmi ceux de notre profession.

Je lui dis un jour que je le détestais, parce que cette phrase, qui me trottait

tellement dans la tête, m'avait convaincu de la totale inutilité de mon

existence.

— Nous les drogmans ne sommes qu'inutiles, mon cher, me consola-t-il.

Mais nous ne faisons de mal à personne par notre travail. Dans toutes les

autres professions on peut causer de grands dommages à l'espèce. Pense aux

avocats et aux médecins, par exemple, sans parler des architectes ou des

hommes politiques.

On prenait une bière dans un bistrot de l'avenue de Suffren, après notre

journée de travail à l'Unesco, qui célébrait sa conférence annuelle. Et dans

un élan de confidences, je venais de lui raconter, sans donner de détails ni

de noms, que depuis de nombreuses années j'étais amoureux d'une femme

qui apparaissait et disparaissait de ma vie comme un feu follet, l'incendiant

de bonheur pour de courtes périodes, puis la laissant sèche, stérile, vaccinée

contre tout autre enthousiasme ou amour.

— Tomber amoureux est une erreur, décréta Salomón Toledano, comme en

écho à mon ami disparu Juan Barreto, qui partageait cette philosophie,

quoique sans la gesticulation verbale de mon collègue. La femme, attrape-la

par les cheveux et traîne-la au lit. Fais-lui voir toutes les étoiles du

firmament en un tournemain. Voilà la théorie correcte. Je ne peux pas la

pratiquer, en raison de mon physique chétif, hélas ! J'ai tenté une fois de me montrer bravache avec une sacrée femelle et elle m'a démoli le visage d'une

gifle. Aussi, en dépit de ma thèse, je traite les dames, surtout les putains,

comme des reines.

— Je pense que tu n'as jamais été amoureux, Drogman.

Il reconnut qu'il était tombé amoureux une seule fois dans sa vie, alors qu'il

faisait ses études à l'université de Berlin. D'une Polonaise, si catholique que

chaque fois qu'ils faisaient l'amour elle avait des remords et fondait en

larmes. Le Drogman lui avait proposé le mariage, et la fille l'avait accepté.

Ils avaient eu un mal fou à obtenir l'accord des familles, et y étaient

parvenus après une négociation serrée où une double noce fut décidée,

selon le rite israélite et le rite catholique. En pleins préparatifs

matrimoniaux, la fiancée, sur un coup de tête, s'était enfuie avec un officier

américain qui finissait son service militaire à Berlin. Le Drogman, fou de

dépit, avait fait un étrange autodafé : il avait brûlé sa magnifique collection

de timbres, et décidé de ne plus jamais tomber amoureux. À l'avenir, il ne

pratiquerait que l'amour vénal. Quant à l'autre, il avait donné. Depuis cet

épisode, il ne fréquentait que des prostituées. Et au lieu de timbres, il

collectionnait désormais des soldats de plomb.

Quelques jours plus tard, croyant me faire une faveur, il m'embarqua dans

une sortie avec deux courtisanes russes qui, selon lui, outre qu'elles me

permettraient de pratiquer mon russe, me feraient connaître les « effluves et

stigmates de l'amour slave ». Nous allâmes dîner dans un restaurant des

Batignolles, Le Grand Samovar, pour retrouver ensuite nos belles de nuit

dans une boîte, étroite, sombre et enfumée jusqu'à l'asphyxie, près de la

place de Clichy. On avait bu beaucoup de vodka, si bien que mes souvenirs,

dès qu'on entra dans cet antre appelé Les Cosaques, perdirent de leur

netteté, et la seule chose dont je fusse sûr était que, des deux Russes, le sort,

ou plutôt le Drogman, m'alloua Natacha, la plus grosse et la plus maquillée

de ces Rubens quadragénaires. Ma partenaire était engoncée dans une robe

en lamé rose, et lorsqu'elle riait et gesticulait, ses nichons se balançaient

comme deux boules agressives. Elle semblait sortie d'un tableau de Botero.

Jusqu'à ce que mes souvenirs se fondent dans les vapeurs d'alcool, mon ami

parla comme un perroquet, dans un russe truffé de grossièretés que les deux

courtisanes saluaient à grands éclats de rire.

Le lendemain matin, je me réveillai avec un fort mal de tête et les os

moulus : j'avais dormi sur le sol, au pied du lit où ronflait, habillée et chaussée, la prétendue Natacha. De jour elle était encore plus grosse que de

nuit. Elle dormit benoîtement jusqu'à midi et, quand elle se réveilla, elle

regarda étonnée la chambre, le lit qu'elle occupait, et moi, qui lui souhaitais

le bonjour. Elle se mit aussitôt à me réclamer trois mille francs, autrement

dit six cents dollars de l’époque, ce qu'elle faisait payer pour une nuit

entière. Je n'avais pas une telle somme, d'où il s'ensuivit une désagréable

discussion où je réussis à la convaincre de prendre tout ce que j'avais en

liquide, la moitié de cette somme, plus des figurines en porcelaine qui

ornaient le petit salon. Elle s'en alla en proférant des gros mots et moi, je

restai longuement sous la douche en me jurant de ne plus jamais me fourrer

dans de telles aventures « drogmanesques ».

Quand je racontai à Salomón Toledano mon fiasco nocturne, il me dit qu'en

revanche son amie et lui avaient fait l'amour jusqu'à en perdre le sens, dans

une démonstration de forces qui méritait d'être inscrite au Guinness des

records. Il n'osa plus jamais me proposer une autre équipée nocturne avec

des dames exotiques.

Ce qui m'amusa et m'occupa de longues heures durant ces dernières années

soixante-dix, ce furent les nouvelles de Tchékhov, en particulier, et la

littérature russe en général. Je n'avais jamais pensé faire de traductions

littéraires, parce que je savais qu'elles étaient mal payées, dans toutes les

langues et, sûrement, plus mal encore en espagnol. Mais en 1976 ou 1977,

je connus à l'Unesco, par un ami commun, un éditeur espagnol, Mario

Muchnik, dont je devins l'ami. En apprenant que je savais le russe et que

j'étais très porté sur la lecture, il m'encouragea à préparer une petite

anthologie des nouvelles de Tchékhov, dont je lui avais dit monts et

merveilles, en lui assurant que cet auteur était aussi bon nouvelliste que

dramaturge, bien qu'en raison des médiocres traductions en circulation il fût

moins apprécié comme narrateur. Muchnik était un cas intéressant. Il était

né en Argentine, avait étudié les sciences et commencé une carrière de

chercheur et d'universitaire qu'il avait vite abandonnée pour se consacrer à

sa passion secrète : l'édition. C'était un éditeur de vocation, qui aimait les

livres et ne publiait que de la littérature de qualité, ce qui, disait-il, lui

garantissait à coup sûr l'échec, économiquement parlant, mais aussi les plus

grandes satisfactions personnelles. Il parlait des livres qu'il éditait avec un

enthousiasme si contagieux que, tout bien considéré, je finis par accepter sa

proposition d'anthologie des nouvelles de Tchékhov, pour laquelle je lui demandai un temps illimité. « Tu l'as, me dit-il. En outre, même si ça ne te

rapporte qu'une misère, tu y prendras un plaisir de première. » Je tardai un

temps infini, mais en effet cela me donna du plaisir, de lire tout Tchékhov,

en choisissant les plus belles nouvelles pour les traduire en espagnol. C'était

un peu plus délicat que la traduction des discours et des interventions à

laquelle mon travail m'avait habitué. Comme traducteur littéraire, je me

sentis moins ectoplasmique que comme interprète. Je devais prendre des

décisions, explorer l'espagnol à la recherche de nuances et de cadences qui

puissent correspondre aux subtilités et aux brumes sémantiques — le

merveilleux art allusif et élusif de la prose de Tchékhov — ainsi qu'aux

somptuosités rhétoriques de la langue littéraire russe. Un véritable plaisir,

auquel je consacrais pleinement mes samedis et mes dimanches. J'envoyai à

Mario Muchnik l'anthologie promise presque deux ans après avoir signé

mon contrat. Elle m'avait fait passer de si bons moments que je fus sur le

point de ne pas accepter le chèque qu'il me fit parvenir. « Cela te suffira

peut-être pour t’acheter une belle édition de quelque bon écrivain,

Tchékhov par exemple », me disait-il.

Quand, peu après, me parvinrent des exemplaires de l'anthologie, j'en offris

un, dédicacé, à Salomón Toledano. Nous buvions un verre de temps en

temps, et je l'accompagnais parfois dans ses recherches de soldats de plomb,

courant les boutiques de philatélistes et d'antiquaires, où il fouinait

consciencieusement, bien qu'il achetât rarement quelque chose. Il me

remercia pour le livre, mais me déconseilla vivement de persévérer dans ce

« chemin extrêmement dangereux ».

— Ton gagne-pain est en danger, me prévint-il. Un traducteur littéraire

aspire à devenir écrivain, c'est dire qu'il sera, presque toujours, un plumitif

frustré. Quelqu'un qui ne se résignera jamais à disparaître dans son métier,

comme nous le faisons, nous, en bons interprètes. Ne renonce pas à ta

condition d'individu inexistant, mon cher, à moins que tu ne veuilles finir

clochard.

Contrairement à ce que je croyais, à savoir que les polyglottes l'étaient en

raison de leur oreille musicale, Salomón Toledano n'avait pas le moindre

intérêt pour la musique. Dans son appartement de Neuilly, il n'y avait même

pas un tourne-disques. Il n'avait l'ouïe fine que, spécifiquement, pour les

langues. Il me raconta que dans sa famille, à Smyrne, on parlait

indistinctement le turc et l'espagnol — enfin, le ladino, dont il s'était débarrassé en un été passé à Salamanque — et qu'il avait hérité cette

aptitude linguistique de son père, qui maîtrisait une demi-douzaine de

langues, ce qui lui avait beaucoup servi pour ses affaires. Depuis l'enfance il

avait rêvé de voyager, de connaître des villes, et cela l'avait fort encouragé à

apprendre des langues, grâce à quoi il était devenu ce qu'il était maintenant :

un citoyen du monde. Cette même vocation transhumante avait fait de lui,

depuis tout petit, le collectionneur de timbres qu'il fut, jusqu'à ses

fiançailles traumatisantes à Berlin. Collectionner des timbres était une autre

façon de parcourir les pays, d'apprendre la géographie et l'histoire.

Les soldats de plomb ne le faisaient pas voyager, mais l'amusaient

beaucoup. Son appartement en était rempli, depuis le couloir d'entrée

jusqu'à sa chambre à coucher, sans compter la cuisine et la salle de bains. Il

s'était spécialisé dans les batailles de Napoléon. Il les avait toutes bien

disposées et ordonnées, avec petits canons, chevaux, étendards, de sorte

qu'en parcourant son appartement on pouvait suivre l'histoire militaire du

premier Empire jusqu'à Waterloo, dont les protagonistes entouraient son lit

sur les quatre côtés. Outre les soldats de plomb, la maison de Salomón

Toledano était pleine de dictionnaires et de grammaires de toutes les

langues possibles. Et une extravagance, le petit poste de télévision reposait

sur une étagère en face des cabinets. « La télévision est pour moi un

formidable purgatif », m'avait-il expliqué.

Comment ai-je pu avoir pour Salomón Toledano tant de sympathie alors

que tous nos collègues l'évitaient comme un insupportable raseur ? Peut-

être parce que sa solitude ressemblait à la mienne, malgré nos différences

en bien d'autres choses. Tous deux nous étions dit que nous ne pourrions

jamais retourner vivre dans nos pays, car moi au Pérou et lui en Turquie

nous nous trouverions sûrement plus étrangers qu'en France où, pourtant,

nous nous sentions aussi exclus. Et tous deux étions conscients de ne jamais

pouvoir nous intégrer au pays où nous avions choisi de vivre et qui nous

avait même concédé un passeport (nous avions tous deux acquis la

nationalité française).

— Ce n'est pas la faute de la France si nous nous sentons toujours étrangers,

mon cher. C'est notre faute. Une vocation, un destin. Comme notre

profession d'interprète, une autre façon d'être à jamais étranger, d'exister

sans exister, d'être tout en n'étant pas.

Il avait sans doute raison en me tenant ce lugubre discours. Ces

conversations avec le Drogman me sapaient toujours un peu le moral et

m'ôtaient parfois le sommeil. Être un fantôme n'était pas quelque chose à

me laisser impavide ; mais lui, cela ne semblait guère le gêner.

Aussi, en 1979, quand Salomón Toledano, tout excité, m'annonça qu'il avait

accepté un contrat d'un an à Tokyo comme interprète exclusif de

Mitsubishi, je me sentis un peu soulagé. C'était un brave type, un spécimen

intéressant, mais il y avait chez lui quelque chose qui m'attristait et

m'inquiétait, parce qu'il me révélait certaines routes secrètes de mon propre

destin.

Je lui fis mes adieux à Charles-de-Gaulle et, en lui serrant la main près du

comptoir de Japan Air Lines, je sentis qu'il me laissait entre les doigts un

petit objet métallique. C'était un hussard de la garde de l'Empereur. « Je l'ai

en double, m'expliqua-t-il. Il te portera bonheur, mon cher. » Je le posai sur

ma table de nuit, près de mon amulette, cette charmante brosse à dents de

Guerlain.

Peu de mois après, la dictature militaire prit fin au Pérou, il y eut des

élections et les Péruviens, en 1980, comme pour le dédommager, élirent à

nouveau président Fernando Belaúnde Terry, qui avait été déposé par le

putsch de 1968. L'oncle Ataúlfo, heureux, décida de célébrer l'événement

en faisant une folie : un voyage en Europe, où il n'avait jamais mis les

pieds. Il essaya de convaincre la tante Dolores de l'accompagner, mais elle

allégua que son invalidité l'empêcherait de jouir du voyage et ferait d'elle un

fardeau. De sorte que l'oncle Ataúlfo vint seul et arriva à temps pour fêter

avec moi mon quarante-cinquième anniversaire.

Je le logeai dans mon appartement de l'École Militaire, en lui cédant ma

chambre et dormant, moi, dans le canapé-lit du salon. Il avait beaucoup

vieilli depuis la dernière fois, trois lustres plus tôt. Ses soixante-dix ans et

quelques lui pesaient. Il n'avait presque plus de cheveux, traînait les pieds et

se fatiguait facilement. Il prenait des cachets pour la tension et son dentier

devait le gêner car il remuait tout le temps la bouche comme s'il voulait

mieux l'adapter à ses gencives. Mais je voyais bien qu'il était enchanté de

connaître enfin Paris, un vieux rêve. Il regardait les rues, les quais de la

Seine et les vieilles pierres, ravi, répétant entre ses dents : « Tout est plus

beau qu'en photo. » J'accompagnai mon oncle à Notre-Dame, au Louvre,

aux Invalides, au Panthéon, au Sacré-Cœur, dans les galeries et les musées. En effet, cette ville était la plus belle du monde et toutes ces années passées

ici me l'avaient fait oublier. Je vivais entouré de tant de belles choses

presque sans les voir. Aussi, je pris autant de plaisir que lui à faire du

tourisme, pendant quelques jours, dans ma ville d'adoption. Nous avions de

longues conversations, assis aux terrasses des bistrots, prenant un verre de

vin en apéritif. II était content de la fin du régime militaire et de la

restauration de la démocratie au Pérou, mais il ne se faisait pas beaucoup

d'illusions dans l'immédiat. D'après lui, la société péruvienne était un foyer

de tensions, de haines, de préjugés et de ressentiments, qui s'étaient

beaucoup aggravés en douze années de gouvernement militaire. « Tu ne

reconnaîtrais plus ton pays, mon neveu. Il y a dans l'air une menace latente,

l'impression qu’à tout moment quelque chose de très grave peut éclater. »

Ses paroles furent prophétiques cette fois aussi. De retour au Pérou, après

son séjour en France et un voyage qu'il fit en car en Castille et en

Andalousie, l'oncle Ataúlfo m'envoya des coupures de presse de Lima avec

de terribles photos : des maoïstes inconnus avaient pendu, aux poteaux

électriques du centre de Lima, de pauvres chiens portant des affiches avec

le nom de Deng Xiaoping, qu'ils accusaient d'avoir trahi Mao et d'avoir mis

fin à la révolution culturelle en Chine populaire. Ce fut le début de la

rébellion armée du Sentier lumineux, qui allait durer pendant toutes les

années quatre-vingt et entraîner un bain de sang sans précédent dans

l'histoire du Pérou : plus de soixante mille morts et disparus.

Deux mois après son départ, Salomón Toledano m'écrivit une longue lettre.

Il était très content de son séjour à Tokyo, malgré le lourd travail chez

Mitsubishi qui le faisait, le soir, s'écrouler sur son lit, épuisé. Mais il avait

mis à jour son japonais et trouvait ce pays si sympathique qu'il ne regrettait

nullement le pluvieux Paris. Il sortait avec une avocate de la firme, divorcée

et belle, qui n'avait pas les jambes cagneuses comme tant de Japonaises,

mais plutôt bien tournées, avec un regard direct et profond qui « te fouille

l'âme ». « Ne crains rien, mon cher, fidèle à ma promesse je ne tomberai pas

amoureux de cette Jézabel nippone. Mais à part cela, je me propose de faire

avec Mitsuko tout le reste. » Sous sa signature il avait ajouté un post-

scriptum laconique : « Salutations de la vilaine fille. » Quand je lus cette

phrase, la lettre du Drogman me tomba des mains et je dus m'asseoir, pris

de vertige.

Elle était donc au Japon ? Comment diable Salomón et la turbulente

Péruvienne avaient-ils pu se rencontrer dans la populeuse Tokyo ? J'écartai

l'idée qu'elle fût l'avocate au regard ténébreux dont semblait épris mon

collègue, bien qu'on pût s'attendre à tout de la part de l'ex-petite Chilienne,

l'ex-guérillera, l'ex-Mme Arnoux et l'ex-Mrs. Richardson, peut-être

camouflée maintenant en avocate japonaise. Ce « la vilaine fille » révélait

qu'entre Salomón et elle existait un certain degré de familiarité ; la petite

Chilienne avait dû lui parler un peu de notre longue relation syncopée.

Avaient-ils fait l'amour ? Je découvris, les jours suivants, que ce

malheureux post-scriptum avait chamboulé ma vie et m'avait rendu au

maladif et stupide amour-passion qui m'avait durant tant d'années consumé,

en m'empêchant de vivre normalement. Et pourtant, malgré mes doutes, ma

jalousie, mes angoissantes questions, savoir que la vilaine fille était là-bas,

en chair et en os, dans un lieu concret, quoique si loin de Paris, me remplit

la tête d'illusions. À nouveau. Ce fut comme de sortir des limbes dans

lesquels j'avais vécu ces quatre dernières années, depuis qu'elle m'avait

appelé de l'aéroport Charles-de-Gaulle (enfin, elle m'avait dit qu'elle

m'appelait de là-bas) pour m'annoncer qu'elle s'enfuyait d'Angleterre.

Étais-tu donc toujours amoureux de ta versatile compatriote, Ricardo

Somocurcio ? Sans le moindre doute. Depuis ce post-scriptum du Drogman,

je revoyais jour et nuit, tout le temps, le minois brun, l'expression insolente,

ses yeux sombres couleur miel, et tout mon corps brûlait du désir de la

serrer dans mes bras.

La lettre de Salomón Toledano ne portait pas de mention d'expéditeur et le

Drogman ne daignait pas me donner son adresse ni son téléphone. Je fis des

recherches au bureau parisien de Mitsubishi et on me conseilla, en m'en

fournissant l'adresse, de lui écrire au service des ressources humaines de

l'entreprise à Tokyo. C'est ce que je fis. Ma lettre procédait de façon

détournée, en lui parlant d'abord de mon propre travail ; je lui disais que le

hussard de l'Empereur m'avait porté chance, parce que j’avais eu, ces

dernières semaines, d'excellents contrats et je le félicitais pour sa

magnifique conquête. Et enfin, j'abordais le vif du sujet. J'avais été

agréablement surpris de savoir qu'il connaissait cette vieille amie à moi.

Vivait-elle à Tokyo ? J'avais perdu le contact depuis des années. Pouvait-il

m'envoyer son adresse ? Son téléphone ? J'aimerais renouer avec cette

compatriote, après tant de temps.

J'envoyai ma lettre sans grand espoir qu’elle lui parvînt. Mais si, elle arriva

à son destinataire et sa réponse fut à deux doigts de s'égarer sur les chemins

d'Europe. La lettre du Drogman, en effet, atterrit à Paris alors que je me

trouvais à Vienne, travaillant au Haut Commissariat à l'énergie atomique, et

ma concierge de l'École Militaire, suivant mes instructions dans le cas où

arriverait une lettre de Tokyo, me l'avait fait suivre à Vienne. Mais quand la

lettre arriva en Autriche, j'étais de retour à Paris. Enfin, ce qui,

normalement, aurait dû prendre une semaine, en prit près de trois.

Quand enfin j'eus entre les mains la réponse de Salomón Toledano, je

tremblais de tout mon corps, comme sous une crise de paludisme. Et je

claquais des dents. C'était une lettre de plusieurs pages. Je la lus lentement,

en détachant les mots, pour ne pas perdre une syllabe de ce qu'il disait. Dès

les premières lignes il se lançait dans une apologie passionnée de Mitsuko,

son avocate japonaise, en m'avouant, un peu honteux, que sa promesse de

ne pas retomber amoureux, faite à la suite de l'« avatar sentimental berlinois

», avait volé en éclats, alors qu'il l'avait scrupuleusement tenue pendant

trente années. En cause, la beauté, l'intelligence, la délicatesse et la

sensualité de Mitsuko, une femme par laquelle les divinités shintoïstes

avaient voulu révolutionner sa vie depuis qu'il avait eu l'heureuse idée de

revenir dans cette ville où, depuis quelques mois, il était l'homme le plus

heureux du monde.

Mitsuko l'avait rendu plus jeune et plein de brio. Même lorsqu'il était dans

la fleur de l'âge il n'avait pas fait l'amour avec la fougue d'à présent. Le

Drogman avait redécouvert la passion. Mais que de regrets d'avoir gaspillé

tant d'années, d'argent et de spermatozoïdes en amour vénal ! Quoique…

tout ce qu'il avait fait jusqu'à maintenant n'avait peut-être été qu'une ascèse,

un conditionnement de son esprit et de son corps pour mériter Mitsuko.

Dès son retour à Paris, la première chose qu'il ferait serait de jeter au feu et

de voir fondre ces cuirassiers, hussards, cavaliers empanachés, sapeurs et

artilleurs qui au fil des ans, dans une activité aussi onéreuse et absorbante

qu'inutile, avaient gâché son existence, en l'écartant de la félicité de l'amour.

Il ne collectionnerait plus jamais rien ; son seul passe-temps serait

d'apprendre par cœur, dans toutes les langues connues de lui, des poèmes

érotiques pour les murmurer à l'oreille de Mitsuko. Elle aimait les entendre,

même sans les comprendre, après leurs merveilleuses « délices »,

auxquelles ils s'adonnaient chaque nuit sur diverses scènes.

Il me décrivait ensuite, dans une prose fiévreuse et pornographique, les

prouesses amoureuses de Mitsuko, et ses charmes secrets, parmi lesquels

une forme atténuée et inoffensive, tendre et sensuelle, du terrible vagin

denté de la mythologie gréco-romaine. Tokyo était la ville la plus chère du

monde et, pour élevé qu'il soit, son salaire fondait en virées à Ginza, le

quartier de la vie nocturne, où le Drogman et Mitsuko couraient restaurants,

bars et cabarets, et, surtout, les maisons de rendez-vous, fleuron de la night

life japonaise. Mais qu'importait l'argent quand le bonheur était en balance !

Car tout ce raffinement exquis de la culture japonaise ne scintillait pas,

comme je le croyais certainement, dans les gravures de l'époque Meiji, ni

dans le théâtre nô ou dans le kabuki ou les marionnettes du bunraku. Mais

dans les maisons de rendez-vous ou maisons closes, baptisées là-bas à la

française du nom de Châteaux, dont le Château Meguru, le plus célèbre, un

véritable paradis des plaisirs charnels, où s'était dépensé à pleines mains le

génie japonais combinant la technologie la plus avancée, la sagesse sexuelle

et les rites ennoblis par la tradition. Tout était possible sur la scène du

Château Meguru, les excès, les fantaisies, les fantasmes, les extravagances

avaient un décor et une machinerie pour se matérialiser. Mitsuko et lui

avaient connu des expériences inoubliables dans les cabinets particuliers du

Château Meguru : « Nous nous y sommes sentis des dieux, mon cher, et sur

mon honneur je n'exagère ni ne divague. » Mais, alors que je craignais que

l'amoureux ne dise mot de la vilaine fille, le Drogman abordait enfin mon

affaire. Il l'avait vue une seule fois, après avoir reçu ma lettre. Il avait eu un

mal fou à parler avec elle seul à seul, car, « pour des raisons évidentes », il

n'avait pas voulu me mentionner « devant ce monsieur avec qui elle vit, ou

du moins avec qui elle va et avec qui on la voit », un « individu » qui avait

mauvaise réputation et une allure pire encore, quelqu'un qu'il suffisait de

voir pour frissonner et se dire : « Ce gars-là, je ne voudrais pas l'avoir

comme ennemi. »

Mais finalement, aidé par Mitsuko, il avait pu s'entretenir en aparté avec la

fille en question et lui faire ma commission. Elle lui avait dit que, « comme

son petit ami était jaloux », il valait mieux ne pas lui écrire directement à

elle, pour qu'il ne lui fasse pas de scène (ou ne la trucide pas). Mais, si je

voulais lui faire parvenir quelques lignes par l'intermédiaire du Drogman,

elle serait ravie d'avoir de mes nouvelles. Salomón Toledano ajoutait : « Ai-

je besoin de te le dire ? rien ne me rendrait plus heureux que de te servir d'entremetteur. Notre profession est une forme dissimulée d'entremise, de

truchement ou de maquerellage, et je suis prêt pour une si noble mission. Je

le ferai en prenant toutes les précautions du monde, afin que tes lettres ne

tombent jamais aux mains du scélérat que fréquente la fille de tes rêves.

Pardonne-moi, mon cher, mais j'ai tout deviné : elle est l'amour de ta vie, ou

est-ce que je me trompe ? Et à propos, bravo, ce n'est pas Mitsuko —

personne n'est Mitsuko —, mais sa beauté exotique dégage une aura de

mystère qui est des plus séduisantes. Prends garde à toi ! » Il signait : « Je

t'embrasse, le Drogman du Château Meguru ! »

Avec qui s'était acoquinée maintenant ma petite Péruvienne ? Un Japonais,

sans le moindre doute. Un gangster peut-être, un de ces yakuza qui aurait le

bout de l'auriculaire amputé, le signe de reconnaissance de la bande. Elle

avait dû le connaître, probablement, lors d'un de ses voyages en Extrême-

Orient avec Mr. Richardson, un autre gangster, sauf que celui-ci était un col

blanc à cravate, avec des écuries à Newmarket. Le Japonais était un

personnage sinistre, à en juger d'après les plaisanteries du Drogman. Se

référait-il seulement à son physique quand il disait qu'il avait quelque chose

d'effrayant ? A ses antécédents ? La seule chose qui manquait aux états de

service de la petite Chilienne : maîtresse d’un capo de la mafia japonaise.

Un homme de pouvoir et d'argent, évidemment, conditions indispensables

pour la conquérir. Avec, en prime, une ribambelle de cadavres dans son

sillage. J’étais rongé de jalousie et, en même temps, possédé d'un curieux

sentiment où se mêlaient l'envie, la curiosité et l'admiration. Apparemment,

la vilaine fille ne laisserait jamais de me surprendre par son audace

indescriptible.

Je me dis vingt fois que je ne devais pas être idiot au point de lui écrire,

d'essayer de renouer avec elle, parce que j'en sortirais échaudé comme

toujours et à ramasser à la petite cuillère. Mais, moins de deux jours après

avoir lu la lettre du Drogman, je lui écrivis quelques lignes tout en

entreprenant des démarches pour faire un saut au pays du Soleil-Levant.

Ma lettre était totalement hypocrite, car je ne voulais pas la mettre dans

l'embarras (j'étais sûr que cette fois, au Japon, elle avait mis les pieds dans

des eaux plus bourbeuses que les autres fois). Je me réjouissais d'avoir eu

de ses nouvelles par mon collègue, notre ami commun, de savoir quelle

allait si bien et qu'elle était si contente à Tokyo. Je lui parlais de ma vie à

Paris, de la routine du travail qui me menait parfois dans d'autres villes européennes, et je lui annonçais que, par un heureux hasard, je me rendrais

à Tokyo dans un proche avenir, avec un contrat d'interprète dans une

conférence internationale. J'espérais la voir, pour nous rappeler les temps

anciens. Comme je ne savais pas quel nom elle utilisait maintenant, je mis

en en-tête : « Chère petite Péruvienne ». Et j'accompagnai ma lettre d'un

exemplaire de mon anthologie de Tchékhov avec cette dédicace : « A la

vilaine fille, avec l'invariable tendresse du pitchounet qui traduisit ces

nouvelles. »

J'expédiai lettre et livre à l'adresse de Salomón Toledano, avec quelques

lignes pour le remercier de ses démarches, tout en lui avouant que je

l'enviais d'être si heureux et amoureux, et je le priai, s'il avait connaissance

de quelque conférence ou congrès qui nécessiterait de bons interprètes

parlant espagnol, français, anglais et russe (mais non japonais), de m'en

aviser, car j'avais une envie terrible de connaître Tokyo.

Mes démarches pour trouver un boulot qui me ferait aller au Japon ne furent

pas couronnées de succès. Ne pas connaître le japonais m'excluait de

maintes conférences locales et il n'y avait pas à Tokyo, pour le moment, de

réunions de quelque organisme de l'ONU où l’on n'exigeait que les langues

officielles des Nations unies. M'y rendre à mon propre compte, comme

touriste, coûterait les yeux de la tête. Allais-je vider en quelques jours mon

bas de laine de ces dernières années ? Je décidai que oui. Mais sitôt prise

ma décision et sur le point de me rendre à l'agence de voyages, je reçus un

appel de mon ancien chef à l'Unesco, M. Charnés. Il était maintenant

retraité, mais travaillait comme directeur d'un bureau privé de traducteurs et

interprètes avec lequel j'étais toujours en contact. Il m'avait dégoté une

conférence à Séoul, de cinq jours. Je disposais, donc, d'un billet aller-retour.

De Corée, cela reviendrait moins cher de faire un saut à Tokyo. Ma vie, à

partir de ce moment, fut un vrai tourbillon : obtention des visas, guides de

la Corée et du Japon, et tout cela en me répétant tout le temps que j’étais

fou à lier, car il était plus que probable qu'à Tokyo je ne parviendrais même

pas à la voir. La vilaine fille aurait déjà déguerpi avec armes et bagages, ou

alors elle m'éviterait afin que le chef yakuza ne l'étripe ni ne jette son corps

aux chiens, comme faisait le méchant dans un film japonais que je venais de

voir.

Pendant ces journées fiévreuses, le téléphone me réveilla un beau matin à

l'aube.

— Tu es encore amoureux de moi ?

La même voix, le même petit ton moqueur et souriant d'autrefois et, au

fond, cet accent traînant de Lima quelle n'avait jamais perdu tout à fait.

— Je dois l'être, vilaine fille, lui répondis-je en achevant de me réveiller.

Sinon, comment expliquer que, dès que j'ai su que tu étais à Tokyo, j'aie

frappé à toutes les portes afin de décrocher un contrat qui me transporte là-

bas ne fût-ce que pour un jour ? J'en ai trouvé un, enfin, à Séoul. Je m'y

rendrai dans deux semaines. De là, je ferai un saut à Tokyo, pour te voir.

Même si je dois me faire tuer par ce chef des yakuza avec qui tu es, à ce que

m'ont dit mes espions. Est-ce là le signe d'un grand amour ?

— Oui, je crois que oui. Heureusement, mon bon garçon. Je croyais

qu'après tout ce temps tu m'avais oubliée. C'est ce que t'a dit ton collègue

Toledano ? Que je vis avec un chef de la mafia ?

Elle éclata de rire, enchantée de ce nouvel état de service. Mais presque

aussitôt elle changea de sujet et me dit des choses affectueuses :

— Je suis heureuse que tu viennes. Même si nous ne nous voyons pas

beaucoup, je pense toujours à toi. Et pourquoi je te dis cela ? Parce que tu

es le seul ami qui me reste.

— Je ne suis ni ne serai jamais ton ami. Tu ne t'en es pas encore aperçue ?

Je suis ton amant, ton amoureux, quelqu'un qui depuis tout gosse est fou de

sa petite Chilienne, de sa guérillera, de l'épouse du fonctionnaire, de celle

de l'éleveur de chevaux, de la maîtresse du gangster. Ton pitchounet qui ne

vit que pour te désirer et penser à toi. À Tokyo je ne veux pas vivre de nos

souvenirs. Je veux te tenir entre mes bras, t'embrasser, respirer ton odeur, te

mordre, te faire l'amour.

Elle se remit à rire, maintenant de meilleure grâce.

— Tu fais encore l'amour ? me demanda-t-elle. Eh bien, c'est déjà ça !

Personne ne m'a dit de telles choses depuis la dernière fois qu'on s'est vus.

Tu vas m'en dire beaucoup quand tu viendras, Ricardito ? Allez, dis-m'en

une autre, de tes cucuteries.

— Les nuits de pleine lune, je sors aboyer au ciel et alors je vois ton joli

minois réfléchi là-haut. À l'instant même, je donnerais les dix ans de vie qui

me restent pour me voir reflété au fond de tes petits yeux sombres couleur

de miel.

Elle riait, amusée, mais m'interrompit soudain, effrayée :

— Je dois raccrocher.

J'entendis le déclic du combiné. Je ne pus fermer l'œil, en proie à un

mélange de joie et d'inquiétude qui me tinrent éveillé jusqu'à sept heures du

matin, heure où je me levais pour préparer mon petit déjeuner habituel —

du café noir et une biscotte au miel — quand je n'allais pas au bistrot du

coin, avenue de Tourville. Les deux semaines qui me séparaient de mon

voyage à Séoul, je les passai à ces futilités auxquelles s'occupaient, je

suppose, les fiancés d'autrefois les jours précédant leur mariage, quand tous

deux enterreraient leur célibat : m'acheter des vêtements, des chaussures,

me faire couper les cheveux (pas chez le racleur de couenne derrière

l'Unesco où j'allais toujours, mais dans un salon de coiffure huppé de la rue

Saint-Honoré) et, surtout, courir les boutiques et les magasins pour dames

afin de choisir un cadeau discret que la vilaine fille pourrait dissimuler dans

sa garde-robe, et en même temps original, délicat, qui évoquerait ces choses

tendres et jolies que j'avais hâte de lui dire à l'oreille. Toutes les heures que

je consacrai à chercher ce cadeau, je me disais que j'étais maintenant encore

plus bête que je ne l'avais jamais été auparavant et que je méritais d'être

traité une fois de plus à coups de pied et roulé dans la boue par la maîtresse

du chef yakuza. Finalement, après avoir tant cherché, je finis par acheter

une des premières choses que j'avais vues et qui m'avaient plu, chez Vuitton

: un vanity-case avec une collection de petits flacons en verre pour parfums,

de crèmes et de bâtons de rouge à lèvres, ainsi qu'un agenda avec un crayon

de nacre dissimulé dans un double fond. Il y avait quelque chose de

vaguement adultérin dans cette cachette du coquet nécessaire.

La conférence de Séoul fut épuisante. Elle traitait de patentes et de tarifs

douaniers et les intervenants recouraient à un vocabulaire des plus

techniques, qui exigeait de moi un double effort. L'excitation des derniers

jours et le décalage horaire entre Paris et la Corée me tinrent éveillé et les

nerfs à vif. Quand j'arrivai à Tokyo, en début d'après-midi, je m'écroulai de

sommeil dans la minuscule chambre que m'avait réservée le Drogman dans

un petit hôtel du centre-ville. Je dormis quatre ou cinq heures d'affilée et la

nuit venue, après une longue douche froide pour me réveiller, je sortis dîner

avec mon ami et son amour japonais. Dès le premier moment je pressentis

que Salomón Toledano était bien plus amoureux de Mitsuko qu'elle de lui.

Le Drogman avait l'air rajeuni et exalté. Il portait un nœud papillon que je

ne lui avais jamais vu auparavant et un costume de coupe moderne et

juvénile. Il racontait des blagues, multipliait les gestes attentionnés envers son amie et à tout instant l'embrassait sur les joues ou la bouche et lui

passait le bras autour de la taille, ce qui semblait la gêner. Elle était bien

plus jeune que lui, sympathique et assez gracieuse, en effet : de jolies

jambes et un minois de porcelaine où brillaient de grands yeux vifs. Elle ne

pouvait dissimuler une expression de contrariété chaque fois que Salomón

la serrait de près. Elle parlait très bien anglais et son naturel, sa cordialité

semblaient se paralyser chaque fois que mon ami se dépensait en

d'ostensibles démonstrations de tendresse. Il semblait ne pas le remarquer.

Nous allâmes d'abord dans un café de Kabuki-cho, à Shinjuku, un quartier

de cabarets, de boutiques érotiques, de restaurants et de salons de massage

où circulait une foule dense. De tous ces établissements sortait une musique

tonitruante, au milieu d'une véritable forêt aérienne de lumières, d'enseignes

et d'annonces publicitaires. J'avais la tête qui tournait. Puis nous dînâmes

dans un endroit plus tranquille, à Nishi-Azabu, où pour la première fois je

goûtai la cuisine japonaise et bus le tiède et âpre saké. Tout au long de la

soirée j'eus l'impression de plus en plus forte que la relation entre Salomón

et Mitsuko était loin de fonctionner aussi bien que l'assurait le Drogman

dans ses lettres. Mais je me disais que c'était dû sans doute à ce que

Mitsuko, avare de marques d'affection, n'était pas encore habituée à la façon

expansive, méditerranéenne, de Salomón d'exhiber devant tout le monde la

passion qu'elle avait éveillée en lui. Elle s'habituerait.

Mitsuko prit l'initiative de parler de la vilaine fille. Elle le fit au milieu du

dîner et de la façon la plus naturelle, en me demandant si je voulais appeler

ma compatriote pour l'aviser de mon arrivée. Je la priai de le faire et de lui

donner le numéro de téléphone de mon hôtel. Il valait mieux qu'elle

téléphone pour moi, compte tenu que l'homme avec qui elle vivait était,

apparemment, un Othello japonais, et peut-être un assassin.

— C'est ce que t'a raconté ce monsieur ? fit en riant Mitsuko. Quelle ânerie

! M. Fukuda est un homme un peu étrange, on dit qu'il s'occupe d'affaires

pas très claires, en Afrique. Mais je n'ai jamais entendu dire qu'il soit un

délinquant, ni rien de semblable. Il est très jaloux, cela oui. Du moins c'est

ce que dit Kuriko.

— Kuriko ?

— La niña mala.

Et elle dit la « vilaine fille » en espagnol, applaudissant elle-même sa

prouesse linguistique. Alors comme ça elle s'appelait Kuriko, à présent. Quelle affaire ! Ce soir-là, quand nous nous séparâmes, le Drogman fit un

très bref aparté avec moi et me demanda, en signalant Mitsuko :

— Comment la trouves-tu ?

— Très jolie, Drogman. Tu as tout à fait raison. Elle est ravissante.

— Et encore, tu ne la vois qu'habillée, fit-il en clignant de l'œil et se

frappant la poitrine. Nous devons parler plus longuement, mon cher. Tu

seras étonné des projets que j'ai en préparation. Je t'appellerai demain. En

attendant, fais de beaux rêves et ressuscite.

Celle qui m'appela, ce fut la vilaine fille. Elle me donna une heure pour me

raser, me doucher et m'habiller. Quand je descendis, elle était déjà là à

m'attendre, assise dans un des fauteuils de la réception. Elle portait un

imperméable clair et, dessous, un chemisier couleur brique et une jupe

marron. On voyait ses genoux, ronds et lisses, et ses jambes si fines. Elle

était plus mince que dans mon souvenir et avait les yeux un peu fatigués.

Mais personne au monde n'aurait cru quelle avait déjà plus de quarante ans.

Elle semblait si fraîche, si belle. De loin, on aurait pu la prendre pour une

de ces Japonaises délicates et menues qui passaient dans la rue, silencieuses

et flottantes. Son visage s'éclaira quand elle me vit et elle se leva pour que

je l'embrasse. Je lui donnai deux baisers sur les joues et elle n'écarta pas ses

lèvres quand je les frôlai des miennes.

— Je t'aime beaucoup, balbutiai-je. Merci de rester si jeune et si jolie, petite

Chilienne.

— Viens, on va prendre le bus, me dit-elle en me saisissant le bras. Je

connais un endroit agréable, pour bavarder. Un parc fréquenté par tout

Tokyo pour pique-niquer et s'enivrer quand les cerisiers sont en fleur. Là-

bas tu pourras me dire quelques-unes de tes cucuteries.

Accrochée à mon bras, elle me mena à un arrêt, à deux ou trois cents mètres

de l'hôtel, et l’on grimpa dans un bus étincelant de propreté. Le chauffeur et

la receveuse portaient ces masques de filtration que je fus surpris de voir au

visage de tant de gens dans la rue. À bien des égards, Tokyo ressemblait à

une clinique. Je lui offris le vanity-case de Vuitton que j'avais apporté pour

elle et elle le reçut sans enthousiasme excessif. Elle m'examinait, mi-

amusée, mi-curieuse.

— Tu es devenue une vraie petite Japonaise. Dans ta façon de t'habiller,

même dans tes traits et tes gestes, jusqu'à la couleur de ta peau. Depuis

quand t’appelles-tu Kuriko ?

— C'est comme ça que m'appellent mes amis, je ne sais plus qui en a eu

l'idée. C'est, peut-être, que j'ai quelque chose d'oriental. Tu me l’as dit une

fois à Paris, tu ne te rappelles pas ?

— Bien sûr que je m'en souviens. Sais-tu que j'avais peur que tu ne sois

devenue laide ?

— En revanche, toi, tu es plein de cheveux blancs. Et tu as quelques rides,

ici, sous les yeux. (Elle me pressa le bras, ses yeux brillèrent de malice et,

baissant la voix :) Aimerais-tu que je sois ta geisha, mon bon garçon ?

— Oui, aussi. Mais surtout ma femme. Je suis venu à Tokyo te proposer le

mariage pour la énième fois. Cette fois je te convaincrai, je te le jure. Et à

propos, depuis quand prends-tu le bus ? Le chef des yakuza ne peut-il pas

mettre à ta disposition une voiture avec chauffeur et gardes du corps ?

— Même s'il le pouvait, il ne le ferait pas, me dit-elle, toujours suspendue à

mon bras. Ce serait ostentatoire, ce que détestent le plus les Japonais. Il est

mal vu ici de se différencier des autres, en quoi que ce soit. C'est pourquoi

les riches s'habillent en pauvres et vice versa.

On s'arrêta dans un parc plein de gens, des employés de bureau qui

profitaient de la pause de midi pour manger des sandwiches et prendre des

rafraîchissements sous les arbres, entourés de gazon et d'étangs avec des

petits poissons de toutes les couleurs. La vilaine fille me mena à un salon de

thé, dans un coin du parc. Il y avait des petites tables avec de confortables

fauteuils, entre des paravents qui offraient une certaine intimité. Dès que

nous fûmes assis, je lui embrassai les mains, la bouche, les yeux. Je fus

longtemps à l'observer, à la respirer.

— Je suis reçue à l'examen, Ricardito ?

— Mention très bien. Mais je te vois un peu fatiguée, petite Japonaise.

L'émotion de me voir, depuis quatre ans que tu m'as complètement

abandonné ?

— Et aussi la tension dans laquelle je vis, ajouta-t-elle, redevenue sérieuse.

— Quelles vilaines choses fais-tu pour vivre aussi tendue ?

Elle me fixa du regard, sans me répondre, et promena sa main dans mes

cheveux, avec cette tendresse mi-amoureuse, mi-maternelle qui lui était

habituelle.

— Que de cheveux blancs tu as ! répéta-t-elle en m'examinant. Je t'en ai fait

Continuer : partie 2 sur 2