Tours et detours de la vilaine fille

Mario Vargas Llosa · Chapitre 7 sur 8

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Tours et detours de la vilaine fille

Chapitre VI

Arquímedes, bâtisseur de brise-lames

 

— Les brise-lames constituent pour les ingénieurs le plus grand mystère, dit

Alberto Lamiel en écartant les bras. Oui, oncle Ricardo, la science et la

technique ont résolu toutes les énigmes de l'univers, sauf celle-ci. On ne te

l'a jamais dit ?

Depuis que mon oncle Ataúlfo m'avait présenté son neveu, ingénieur

diplômé du Massachusetts Institute of Technology et considéré comme l'as

de la famille Lamiel, le jeune lauréat, qui m'appelait oncle bien que je ne le

fusse pas, car c'était le neveu d'Ataúlfo par l'autre branche de la famille,

m'était quelque peu antipathique, car il parlait trop et sur un ton pontifiant

insupportable. Mais, apparemment, l'antipathie n'était pas réciproque parce

que, depuis que j'avais fait sa connaissance, il multipliait les attentions

envers moi et semblait m'apprécier de façon aussi affectueuse

qu'incompréhensible. Quel intérêt pouvait représenter pour ce jeune homme

brillant, qui construisait des immeubles partout dans la Lima en expansion

des années quatre-vingt, un obscur traducteur expatrié qui revenait au Pérou

après tant d'années et regardait tout avec nostalgie et d'un air hébété ? Je

l'ignore, mais Alberto perdait beaucoup de temps avec moi. Il m'avait

emmené découvrir les nouveaux quartiers — Las Casuarinas, La Planicie,

Chacarilla, La Rinconada, Villa —, les lotissements d'été qui poussaient

comme des champignons sur les plages du sud, et montré quelques maisons

entourées de parcs, de lacs et de piscines qui semblaient sortir des films

d'Hollywood. Comme il m’avait entendu dire un jour qu'une des choses que

j'enviais le plus, enfant, chez mes camarades miraflorins, c'était qu'ils

soient, pour beaucoup, membres du Regatas — je devais entrer au club en

cachette ou en nageant depuis la plage voisine de Pescadores —, il m'invita

à déjeuner dans la vieille institution de Chorrillos. Comme il me l'avait dit,

les installations du club étaient maintenant des plus modernes, avec ses

courts de tennis et son fronton de pelote basque, ses piscines olympiques

chauffées et les deux nouvelles plages gagnées sur la mer grâce à deux

longs brise-lames. Il s'avéra aussi que le restaurant Alfresco, du club

Regatas, préparait un riz aux fruits de mer qui, accompagné de bière glacée,

était succulent. Le panorama, ce midi de novembre, gris et nuageux, d'un hiver qui avait du mal à céder la place, avec les falaises fantomatiques de

Barranco et de Miraflores à moitié estompées par la brume, faisait remonter

bien des images du fond de ma mémoire. Ce qu'il venait de me dire sur les

brise-lames me tira de la rêverie où j'étais

plongé.

— Tu parles sérieusement ? lui demandai-je, piqué par la curiosité.

Vraiment, je ne le crois pas, Alberto.

— Moi non plus je ne le croyais pas, oncle Ricardo. Mais je te jure que c'est

ainsi.

C'était un garçon grand et athlétique avec une tête de gringo — il venait au

Regatas jouer à la pelote basque tous les jours à six heures du matin —, aux

cheveux coupés ras, très brun, qui respirait la suffisance et l'optimisme. Il

mêlait à ses phrases des petits mots en anglais. Il avait une fiancée à Boston

avec qui il allait se marier dans quelques mois, dès qu'elle décrocherait son

diplôme d'ingénieur chimiste. Il avait écarté plusieurs propositions de

travail aux États-Unis, après avoir été diplômé avec mention au MIT, pour

revenir au Pérou et « être de la patrie » — comme il disait —, car si tous les

Péruviens privilégiés allaient à l'étranger, « qui mettrait la main à la pâte et

ferait progresser notre pays ? ». Avec ses sentiments de bon patriote, il me

chauffait les oreilles, mais il le faisait sans s'en rendre compte. Alberto

Lamiel était la seule personne de son milieu social à témoigner d'une telle

confiance en l'avenir du Pérou. Durant ces derniers mois du second

gouvernement de Fernando Belaúnde Terry — fin 1984 —, avec l'inflation

galopante, le terrorisme du Sentier lumineux, les pannes de courant, les

enlèvements et la perspective que l'APRA, avec Alan Garcia, remporte les

élections l'année suivante, il y avait beaucoup d'incertitude et de

pessimisme dans la classe moyenne. Mais rien ne semblait démoraliser

Alberto. Il circulait avec un pistolet chargé dans sa camionnette au cas où

on l'attaquerait, et toujours le sourire aux lèvres. La possibilité qu'Alan

Garcia arrive au pouvoir ne l'effrayait pas. Il avait assisté à une réunion de

jeunes chefs d'entreprise avec le candidat apriste, qui lui avait semblé «

assez pragmatique, nullement idéologue ».

— Autrement dit, un brise-lames fonctionne bien ou mal non pour des

raisons techniques, des calculs réussis ou loupés, des qualités ou des défauts

de construction, mais à cause d'étranges conjurations, de magie blanche ou

noire, lui dis-je en me payant sa tête. C'est ce que tu veux me faire croire, toi, l'ingénieur diplômé du MIT ? La sorcellerie est arrivée jusqu'à

Cambridge, Massachusetts ?

— C'est cela même, si tu veux présenter la chose ainsi, fit-il en riant, mais il

redevint sérieux et affirma, avec d'énergiques mouvements de tête : Un

brise-lames fonctionne ou pas pour des raisons que la science n'est pas en

mesure d'expliquer. Le sujet est si fascinant que je suis en train de rédiger

un petit report pour la revue de mon université. Tu serais ravi de connaître

mon informateur. Il s'appelle Arquímedes, et cette référence à Archimède

lui va comme un gant. Un personnage de film, oncle Ricardo.

Après avoir entendu les histoires d'Alberto, les brise-lames du club Regatas

que nous apercevions depuis la terrasse de l'Alfresco prenaient une auréole

légendaire, de monuments ancestraux, d'éperons de pierres qui non

seulement étaient là, fendant la mer, pour l'obliger à se retirer et à livrer une

frange de plage aux baigneurs, mais comme réminiscence d'une vieille

souche, constructions mi-urbaines, mi-religieuses, fruits à la fois de

l'habileté artisanale et d'une sagesse secrète, sacrée et mythique plutôt que

pratique et fonctionnelle. D'après mon prétendu neveu, pour construire un

brise-lames, déterminer exactement le lieu où devait être érigée cette

armature de blocs de pierres superposées ou scellées au mortier, il n'était

pas suffisant, ni même nécessaire, de faire le moindre calcul technique. Ce

qui était indispensable, c'était « l'œil » du praticien, sorte de sorcier,

chaman, devin, à la façon du rhabdomancien qui détecte les poches d'eau

cachées sous la surface de la terre — ou du maître chinois de Feng Shui qui

décide de l'orientation d'une maison, et des meubles qui l'occupent, pour

que les futurs habitants vivent en paix et jouissent d'elle, faute de quoi ils se

heurteraient à l'hostilité et seraient en butte à des désaccords et des frictions

—, par intuition ou science infuse, comme le faisait depuis un demi-siècle

le vieil Arquímedes sur la côte de Lima, qui savait où construire le brise-

lames pour que les eaux l'acceptent et ne le fassent pas basculer en le sapant

à la base ou en l'attaquant sur les flancs, l'empêchant ainsi de remplir sa

fonction de soumettre la mer.

— Les surréalistes auraient été enchantés d'entendre pareille chose, mon

neveu, lui dis-je en signalant les brise-lames du Regatas sur lesquels

voletaient des mouettes blanches, des canards noirs et une bande d'albatros

au regard philosophique et au jabot en forme de grosse louche. Les brise-

lames, un parfait exemple de merveilleux au quotidien.

— Tu m'expliqueras ensuite qui sont les surréalistes, oncle Ricardo, dit

l'ingénieur en appelant le garçon et me signifiant de manière péremptoire

qu'il réglerait l'addition. Je vois bien, même si tu joues les sceptiques, que

mon histoire de brise-lames t'a laissé knocked out.

Oui, j'étais fort intrigué. Parlait-il sérieusement ? Ce que m'avait raconté

Alberto me trottait dans la tête, s'en allait et revenait, comme si je devinais

qu'en suivant cette trace impalpable je tomberais soudain sur la cachette

d'un trésor.

J'étais revenu à Lima pour deux semaines, d'une façon quelque peu

précipitée, dans l'intention de dire adieu à mon oncle Ataúlfo Lamiel, qui

avait été conduit d'urgence à la Clinique américaine, pour son second

infarctus, et soumis à une opération à cœur ouvert, sans grand espoir de

survivre à cette épreuve. Mais, à la surprise générale, il avait survécu et

semblait même en voie d'amélioration malgré ses quatre-vingts ans et ses

quatre by-passes. « Ton oncle a plus de vies qu'un chat, me dit le docteur

Castañeda, le cardiologue de Lima qui l'avait opéré. Vraiment, je croyais

bien que cette fois il n'allait pas s'en sortir. » Mon oncle Ataúlfo intervint

pour dire que c'était moi, grâce à mon retour à Lima, qui lui avais rendu la

vie, et pas ces médecins de malheur. Il avait maintenant quitté la Clinique

américaine et était en convalescence chez lui, avec, pour s'occuper de lui,

une infirmière à demeure et Anastasia, la bonne nonagénaire qui était à son

service depuis toujours. La tante Dolores était morte deux ans plus tôt.

Alors que je voulais loger à l'hôtel, il avait insisté pour que je vienne habiter

sa villa à deux étages, non loin de Olivar de San Isidro, où il y avait de la

place à revendre.

L'oncle Ataúlfo avait beaucoup vieilli et était maintenant un petit

bonhomme fragile qui traînait les pieds et maigre comme un clou. Mais il

était toujours débordant de cordialité, restait alerte et curieux, lisait chaque

jour, en s'aidant d'une loupe de philatéliste, trois ou quatre journaux, et

écoutait tous les soirs les nouvelles pour savoir comment allait ce monde où

nous vivions. Contrairement à Alberto, l'oncle Ataúlfo nourrissait de

sombres préventions quant à l'avenir immédiat. Il croyait que le Sentier

lumineux et le MRTA (Mouvement révolutionnaire Túpac Amaru) en

avaient pour un bout de temps et il redoutait le triomphe de l'APRA aux

prochaines élections, donnée gagnante par les sondages. « Ce sera le coup

de grâce pour notre pauvre Pérou, mon neveu », se plaignait-il.

J’étais revenu à Lima après presque vingt années. Je me sentais totalement

étranger, dans une ville où il ne restait presque plus trace de mes souvenirs.

La maison de ma tante Alberta avait disparu et à sa place avait surgi un

immeuble hideux de quatre étages. La même chose se passait partout à

Miraflores, où seules résistaient à la modernisation quelques rares

maisonnettes à jardinet de mon enfance. Tout le quartier avait perdu son

caractère sous la profusion d'édifices de hauteurs inégales et la

multiplication de commerces, et d'une forêt aérienne d'annonces lumineuses

qui rivalisaient de vulgarité et de mauvais goût. Grâce à l'ingénieur Alberto

Lamiel, j'avais pu jeter un coup d'œil sur ces quartiers des Mille et Une

Nuits où s'étaient déplacés les riches et la classe aisée. Ils étaient entourés

de gigantesques bidonvilles appelés maintenant, par euphémisme, « villages

jeunes », où s'étaient réfugiés des millions de paysans descendus de la

sierra, fuyant la faim et la violence — les actions armées et le terrorisme

étaient concentrés principalement dans la région de la sierra centrale —, et

qui survivaient dans des baraques de bois, chaume, tôle ou n'importe quoi,

sur des terrains où, la plupart du temps, il n'y avait ni eau, ni électricité, ni

tout-à-l’égout, ni rues, ni transport. Cette coexistence de la richesse et de la

pauvreté faisait qu'à Lima les riches paraissaient plus riches, et plus pauvres

les pauvres. Très souvent le soir, quand je n'allais pas retrouver mes vieux

amis du Barrio Alegre ou mon pimpant neveu Alberto Lamiel, je restais à

bavarder avec mon oncle Ataúlfo et ce sujet revenait constamment sur le

tapis. Il me semblait que les différences économiques entre la toute petite

minorité péruvienne qui vivait bien et avait le privilège de l'éducation, du

travail et des loisirs, et ceux qui survivaient à dure peine dans des

conditions de pauvreté ou de misère extrême, s'étaient aggravées en deux

décennies. D'après lui, c'était une fausse impression due à la perspective

que j'apportais d'Europe, où l'existence d'une énorme classe moyenne

diluait et effaçait ces contrastes entre les extrêmes. Mais au Pérou, où la

classe moyenne était très mince, cette réalité très contrastée avait toujours

existé. L'oncle Ataúlfo était consterné par la violence qui s'abattait sur la

société péruvienne. « J'ai toujours pensé que cela pouvait arriver. Cette fois

oui, nous y voilà. Heureusement que ma pauvre Dolores n'est plus là pour le

voir. » Les enlèvements, les bombes des terroristes, la destruction des ponts,

des routes, des centrales électriques, le climat d'insécurité et le vandalisme,

se lamentait-il, allaient retarder de plusieurs années encore le décollage du pays vers la modernité à laquelle l'oncle Ataúlfo n'avait jamais cessé de

croire. Jusqu'à maintenant. « Je ne verrai jamais ce décollage, mon neveu.

Toi oui, avec un peu de chance. »

Je ne pus jamais lui donner une explication convaincante sur le refus de la

vilaine fille de venir avec moi à Lima, parce que moi aussi j'ignorais ses

raisons. Il avait manifesté un certain scepticisme sur son impossibilité à

laisser son travail sous prétexte qu'à cette époque de l'année la compagnie

devait faire face à une demande accablante de conventions, conférences,

noces, banquets et célébrations de toute nature, ce qui l'empêchait de

prendre deux semaines de vacances. Je ne l'avais pas crue non plus, là-bas à

Paris, quand elle avait avancé ce prétexte pour ne pas m’accompagner, et je

le lui avais dit. La vilaine fille avait alors fini par reconnaître qu'en réalité

elle ne voulait pas retourner à Lima, « Et pourquoi, si on peut savoir ? lui

demandais-je en la poussant dans ses derniers retranchements. N'as-tu pas la

nostalgie de la cuisine péruvienne ? Eh bien, je te propose deux semaines

avec tous les bonheurs de la gastronomie nationale, le ceviche de corvina, le

chupe aux langoustines, le canard au riz, le tournedos au vin blanc, les

boulettes au piment, la soupe de porc aux bananes vertes et tout ce qui te

fera plaisir. » Pas moyen, ni sérieusement ni en plaisantant, de lui mettre

l'eau à la bouche et de la convaincre. Elle n'irait pas au Pérou, ni maintenant

ni jamais. Elle n'y remettrait plus les pieds, pas même pour quelques heures.

Et quand je voulus annuler mon voyage, afin de ne pas la laisser seule, elle

insista pour que je m'y rende, alléguant que, justement à cette époque, les

Gravoski seraient à Paris et qu'ils pourraient, le cas échéant, lui venir en

aide.

Trouver cet emploi avait été le meilleur remède pour son état d'esprit. Ce

qui l'avait aidée aussi, je crois, c'est qu'après avoir surmonté maintes et

maintes difficultés nous ayons pu nous marier et qu'elle soit devenue,

comme elle aimait me dire parfois dans l'intimité, « une femme qui, pour la

première fois de sa vie, à la veille de ses quarante-huit ans, avait des papiers

en règle ». Je pensais que cette petite personne inquiète et libre, à travailler

dans une entreprise qui organisait des « événements mondains »,

s'ennuierait très vite, et qu'une employée si peu compétente serait vite

remerciée. Il n'en fut rien. Au contraire, elle gagna très vite la confiance de

son chef. Et elle prenait à cœur de s'occuper, de faire ces choses, d'assumer

ses obligations, comme demander des prix dans des hôtels et des restaurants, les comparer et négocier des remises, s'informer de ce que les

entreprises, les associations, les familles recherchaient — quelle sorte de

paysages, d'hôtels, de menus, de spectacles, d'orchestres — en matière de

rencontres, de banquets et d'anniversaires. Elle travaillait non seulement au

bureau, mais aussi à la maison. Le soir et même la nuit, je l'entendais, collée

au téléphone, discuter de détails de contrats avec une infinie patience ou

rendre compte à Martine, son chef, de ses démarches du jour. Parfois, elle

devait se déplacer en province — généralement sur la Côte d'Azur, en

Provence, ou à Biarritz —, accompagnant Martine, ou envoyée par elle.

Dans ce cas, elle m'appelait tous les soirs, et me racontait avec un luxe de

détails ses activités de la journée. Cela lui avait fait du bien d'être tout le

temps occupée, d'acquérir des responsabilités et de gagner de l'argent. Elle

s'habillait à nouveau avec coquetterie, fréquentait les salons de coiffure, de

massage, de manucure et de pédicure, et elle me surprenait constamment

par un changement de maquillage, de coiffure ou de toilette. « Tu fais cela

pour être à la mode ou pour garder ton mari toujours amoureux ? » « Je le

fais surtout parce que les clients sont enchantés de me voir belle et élégante.

Es-tu jaloux ? » Bien sûr que je l’étais. J'étais toujours amoureux d'elle

comme un fou et je crois qu’elle l’était aussi de moi, car, sauf de petites

crises passagères, depuis cette nuit où je fus sur le point de me jeter dans la

Seine, je remarquais dans notre relation des attentions impensables

auparavant chez elle. « Cette séparation de deux semaines va être une

épreuve, me dit-elle le soir de mon départ. Peut-être que tu vas m'aimer

davantage encore, ou bien m’abandonner pour une de ces petites

Péruviennes malicieuses, mon bon garçon. » « Question Péruviennes

malicieuses, je suis servi avec toi.» Elle avait conservé une silhouette svelte

— elle allait toujours en fin de semaine au gymnase de l'avenue Montaigne

faire des exercices et nager —, son visage restait frais et son allure alerte.

Notre mariage fut une véritable épopée bureaucratique. Bien qu'elle fût

tranquillisée de savoir sa situation enfin en règle, je me doutais bien que si

un jour, pour quelque raison, les autorités françaises se mettaient à éplucher

ses papiers, elles découvriraient que notre mariage avait tant de vices de

fond et de forme qu'il n’était pas valide. Mais je ne le lui disais pas, et

moins encore maintenant que, deux ans après, le gouvernement français

venait de lui concéder la nationalité, sans soupçonner que la pimpante Mme Ricardo Somocurcio avait déjà été naturalisée française par mariage sous le

nom de Mme Robert Arnoux.

Pour pouvoir nous marier il avait fallu lui fabriquer des faux papiers, avec

un nom différent de celui qu'elle avait quand elle s'était mariée avec Robert

Arnoux. Nous n'y serions pas parvenus sans l'aide de l’oncle Ataúlfo.

Quand je lui décrivis le problème, à grands traits, en ne lui donnant que les

explications indispensables et en évitant les détails scabreux de la vie de la

vilaine fille, il me répondit aussitôt qu'il n'avait pas besoin d'en savoir

davantage. Le sous-développement avait des solutions rapides, bien qu'un

peu onéreuses, pour des cas comme celui-ci. Aussitôt dit, aussitôt fait, en

quelques semaines il m'envoya un extrait d'acte de naissance et un certificat

de baptême, délivrés par la municipalité et la paroisse de Huaura, au nom de

Lucy Solórzano Cajahuaringa, avec lesquels, suivant ses instructions, nous

nous présentâmes devant le consul du Pérou à Bruxelles, un ami à lui.

L'oncle Ataúlfo lui avait préalablement expliqué par lettre que Lucy

Solórzano, fiancée de son neveu Ricardo Somocurcio, avait perdu tous ses

papiers, y compris son passeport, et avait besoin d'un nouveau. Le consul,

une relique humaine à gilet, léontine et monocle, nous reçut avec une

prudente mais courtoise froideur. Il ne nous posa pas une seule question, ce

qui me laissait penser qu'il avait été informé par l'oncle Ataúlfo de plus de

choses qu'il n'en laissait paraître. Il fut aimable, impersonnel et respecta les

formes. Il intervint auprès du ministère des Affaires étrangères et, par

l'intermédiaire de celui-ci, auprès du ministère de l'Intérieur, et il envoya

des photocopies des actes de naissance et de baptême de ma fiancée,

demandant l'autorisation d'établir un nouveau document d'identité. Au bout

de deux mois la vilaine fille avait un passeport flambant neuf et une

nouvelle identité, ce qui lui permit d'obtenir, toujours en Belgique, un visa

de touriste en France, avalisé par moi, Français naturalisé et résidant à

Paris. Aussitôt nous entreprîmes les démarches à la mairie du Ve, place du

Panthéon. C'est là que nous nous mariâmes finalement, un midi d'automne,

assistés des seuls Gravoski, qui furent nos témoins. Il n'y eut ni banquet de

noce ni célébration d'aucune sorte parce que ce même après-midi je

m'envolais pour Rome avec un contrat de deux semaines à la FAO.

La vilaine fille allait beaucoup mieux. J'avais parfois du mal à y croire

quand je la voyais mener une vie si normale, occupée par son travail et, me

semblait-il, contente, ou du moins résignée à cette vie petite-bourgeoise que nous menions, travaillant beaucoup toute la semaine, préparant le repas le

soir et allant au cinéma, au théâtre, à une exposition ou à un concert et dîner

dehors les fins de semaine, presque toujours seuls, ou avec les Gravoski

quand ils étaient là, car ils continuaient à passer plusieurs mois par an à

Princeton. Yilal, nous le voyions seulement l'été, car le reste de l'année il

restait dans un collège du New Jersey. Il n'y avait plus aucune trace chez lui

de l'ancien problème. Il parlait et grandissait normalement, et semblait fort

bien intégré au monde américain. Il nous envoyait des cartes postales ou

une petite lettre de temps à autre et la vilaine fille lui écrivait tous les mois,

en lui envoyant toujours quelque cadeau. Bien qu'on dise que seuls les

imbéciles sont heureux, j'avoue que je me sentais heureux. Partager mes

jours et mes nuits avec la vilaine fille remplissait ma vie. Malgré ses gestes

tendres, en comparaison de son attitude glaciale d'autrefois, elle était

parvenue, en effet, à me faire vivre dans l'inquiétude, avec l'appréhension

qu'un beau jour, et de la façon la plus inattendue, elle recommencerait et

s'évanouirait dans la nature sans me dire adieu. Elle s'arrangeait toujours

pour me faire savoir, ou plutôt deviner, qu'il y avait un ou plusieurs secrets

dans sa vie quotidienne, une dimension de son existence à laquelle je

n'avais pas accès et dont pouvait provenir à tout moment un séisme qui

jetterait à bas notre vie commune. Je n'arrivais pas à me convaincre que

Lily la petite Chilienne accepte que le restant de ses jours soit ce qu'ils

étaient à présent : la vie d'une Parisienne de classe moyenne, sans surprises

ni mystère, plongée dans une routine très stricte et dépourvue d'aventures.

Nous n'avions jamais été autant unis que les mois qui suivirent notre

réconciliation, appelons-la ainsi, cette nuit où le clochard inconnu avait

surgi au milieu de la pluie et de l'obscurité, sur le pont Mirabeau, pour me

sauver la vie. « N'est-ce pas Dieu en personne qui t'a saisi par les jambes,

mon bon garçon ? » m'avait-elle dit en plaisantant. Elle n'avait jamais cru

tout à fait que j'étais sur le point de me tuer. « Quand on veut se suicider, on

le fait, et il n'y a pas de clochard qui puisse t'en empêcher, Ricardito », me

dit-elle plus d’une fois. À cette époque elle connaissait encore, de temps en

temps, des crises de terreur. Exsangue alors, les lèvres violacées, très pâle et

avec de grands cernes aux yeux, elle ne me quittait pas d'une semelle. Elle

me suivait dans toute la maison comme un petit chien, me tenant la main,

suspendue à mes basques ou à ma chemise, parce que ce contact physique

lui donnait ce minimum de sécurité sans lequel, balbutiait-elle, « je me désintégrerais ». Ça me faisait mal de la voir souffrir de la sorte. Et

quelquefois, cette peur en elle était si forte que même pour aller aux

toilettes il fallait que je l'accompagne ; morte de honte et claquant des dents,

elle me demandait d'entrer avec elle et de lui tenir la main tandis qu'elle

faisait ses besoins.

Je ne pus jamais me faire une idée précise de la nature de la peur qui

soudain l'envahissait, sans doute parce qu'il n'y avait pas d'explication

rationnelle. Étaient-ce des images diffuses, des sensations, des

pressentiments, l'impression que quelque chose de terrible allait s'abattre sur

elle et la déchirer ? « Cela et bien plus encore. » Quand elle souffrait d'une

de ces crises de panique, qui duraient en général quelques heures, cette

petite femme si audacieuse, au caractère si affirmé devenait vulnérable et

désarmée comme une fillette de quelques années. Je l'asseyais sur mes

genoux et la faisais se blottir contre moi. Je la sentais trembler, soupirer,

accrochée à moi avec un désespoir que rien n'atténuait. Au bout d'un

moment, elle tombait dans un sommeil profond. Après une ou deux heures,

je la réveillais et elle allait bien, comme si rien ne lui était arrivé. J'avais

beau lui demander de retourner à la clinique du Petit-Clamart, elle ne

voulait rien entendre. Finalement, je cessai d'insister parce que le seul fait

d'en parler la rendait furieuse. Durant ces mois, malgré notre intimité, c'est

à peine si nous faisions l'amour, parce qu'elle n'accédait pas, même au lit, à

ce minimum de tranquillité qui lui eût permis de s'abandonner au plaisir.

Le travail l'aida à sortir de cette période difficile. Les crises ne disparurent

pas d'un coup, mais devinrent moins fréquentes et aussi moins intenses.

Maintenant, elle semblait aller bien mieux et devenait presque une femme

normale. Certes, je savais qu'au fond elle ne serait jamais une femme

normale. Et je ne voulais pas non plus qu'elle le fût, car ce que j'aimais en

elle c'était aussi l'aspect indomptable et imprévisible de sa personnalité.

Lors de nos conversations pendant sa convalescence, l'oncle Ataúlfo ne me

posa jamais de questions sur le passé de ma femme. Il lui envoyait son

bonjour, était enchanté de la compter dans la famille, espérait qu'un jour elle

se déciderait à venir à Lima pour qu'il puisse la connaître, car sinon, disait-

il, malgré tous ses problèmes de santé, il n'aurait d'autre solution que d'aller

nous rendre visite à Paris. Il avait sur une petite table du salon la photo

encadrée que nous lui avions envoyée, prise le jour de notre mariage, au

sortir de la mairie, avec le Panthéon en toile de fond.

Dans ces conversations, généralement l'après-midi après déjeuner, qui se

prolongeaient parfois des heures, nous parlions beaucoup du Pérou. Il avait

été un partisan enthousiaste, sa vie durant, de Belaúnde Terry, mais

maintenant, navré, il m'avoua que le second gouvernement de ce dernier

l'avait déçu. À l'exception du rétablissement de la presse écrite et

audiovisuelle expropriée par la dictature militaire de Velasco Alvarado, il

n'avait osé corriger aucune des pseudo-réformes de celle-ci, qui avaient

appauvri et aggravé encore la situation du Pérou, en provoquant une

inflation qui allait conduire au triomphe de l’APRA aux prochaines

élections. Et contrairement à son neveu Alberto Lamiel, mon oncle ne se

faisait pas d'illusions sur Alan Garcia. Je me disais qu'il y avait

probablement, dans ce pays où j'étais né et dont je m'étais éloigné d'une

façon chaque jour plus irréversible, beaucoup d'hommes et de femmes

comme lui, fondamentalement honnêtes, qui, au long de toute une vie,

avaient rêvé d'un progrès économique, social, culturel et politique, avec des

chances offertes à tous, et se retrouvaient frustrés encore et toujours, et qui,

comme mon oncle Ataúlfo, atteignaient la vieillesse et touchaient aux rives

de la mort hébétés, en se demandant pourquoi, au lieu d'avancer, nous

reculions et allions de mal en pis — avec plus de contrastes, d'inégalités, de

violences et d'insécurité.

— Comme tu as bien fait de t'en aller vivre en Europe, mon neveu ! (C'était

le refrain qu'il me serinait en lissant sa barbiche poivre et sel qu'il avait

laissée pousser.) Imagine un peu ce que tu serais devenu si tu étais resté ici

pour travailler, avec toutes ces pannes, ces bombes et tous ces enlèvements.

Et le manque de travail pour les jeunes.

— Je n'en suis pas si sûr, mon oncle. Oui, c'est vrai, j'ai une profession qui

me permet de vivre dans une ville merveilleuse. Mais là-bas j'ai fini par

devenir un être sans racines, un fantôme. Je ne serai jamais français, malgré

mon passeport qui dit que je le suis. Là-bas je serai toujours un métèque. Et

j'ai cessé d'être péruvien, parce que ici je me sens encore plus étranger qu'à

Paris.

— Eh bien, je suppose que tu sais que, selon une enquête effectuée par

l'université de Lima, soixante pour cent des jeunes ont, comme première

aspiration dans la vie, celle d'aller à l'étranger ; l'immense majorité aux

États-Unis et le reste en Europe, au Japon, en Australie, n'importe où.

Comment le leur reprocher, n'est-ce pas ? Si leur pays ne peut leur donner ni travail, ni chance, ni sécurité, c'est normal qu'ils veuillent s'expatrier.

C'est pour cela que j'admire tant Alberto. Il aurait pu rester aux États-Unis

avec un poste magnifique et il a préféré venir se décarcasser pour le Pérou.

Espérons qu'il ne le regrette pas. Il t'apprécie beaucoup, tu t'en es rendu

compte, Ricardo, non ?

— Oui, mon oncle, et c'est réciproque. Il est vraiment très aimable. Grâce à

lui j'ai connu d'autres facettes de Lima. Celle des millionnaires et celle des

bidonvilles.

À ce moment précis le téléphone sonna, c'était Alberto Lamiel qui

m'appelait.

— Aimerais-tu connaître le vieil Arquímedes, le constructeur de brise-

lames dont je t'ai parlé ?

— Bien sûr, mon vieux, lui dis-je, enthousiaste.

— On construit un nouveau môle à La Punta et l'ingénieur de la

municipalité est mon ami Chicho. Demain matin, ça te va ? Je passerai te

prendre à huit heures. Ce n'est pas trop tôt pour toi ?

— Je dois être devenu très vieux, oncle Ataúlfo, bien que je n'aie que

cinquante ans, dis-je à ce dernier après avoir raccroché. Parce que Alberto,

étant ton neveu, est en réalité mon cousin. Mais il s'entête à m'appeler

oncle. Je dois lui sembler préhistorique.

— Ce n'est pas cela, dit en riant l'oncle Ataúlfo. Mais comme tu vis à Paris,

tu lui inspires du respect. Vivre dans cette ville, c'est une référence pour lui,

cela représente le triomphe dans la vie.

Le lendemain matin, ponctuel comme une horloge, Alberto passa quelques

minutes avant huit heures, accompagné de l'ingénieur Cánepa, chargé des

travaux de la plage de Cantolao et du môle de La Punta, un homme d’âge

mûr, aux lunettes fumées et avec une bedaine de buveur de bière. Celui-ci

descendit de la Cherokee d'Alberto et me céda le siège avant. Les deux

ingénieurs étaient en jean, chemise ouverte et blouson de cuir. Près d'eux, à

l'allure si sportive, je me sentais ridicule avec mon complet veston, ma

chemise boutonnée et ma cravate.

— Le vieil Arquímedes va vous impressionner drôlement, m'assura

l'ingénieur ami d'Alberto que celui-ci appelait Chicho. C'est un doux

dingue. Je le connais depuis vingt ans et les histoires qu'il me raconte me

laissent encore bouche bée. C'est un magicien, vous allez voir. Et un conteur

très agréable.

— Il faudrait l'enregistrer, je te jure, oncle Ricardo, embraya Alberto. Ses

histoires de brise-lames sont extra, je suis toujours à lui tirer les vers du nez.

— Je n'arrive toujours pas à admettre ce que tu m'as raconté, Alberto, dis-je.

Je crois bien que tu t'es payé ma tête. Il me semble impossible que pour

construire un brise-lames on ait davantage besoin d'un sorcier que d'un

ingénieur.

— Eh bien, vous avez tout intérêt à le croire ! fit Chicho Cánepa en éclatant

de rire. Car si quelqu'un le sait, d'amère expérience, c'est moi.

Je lui demandai de cesser de me dire vous, car je n'étais pas si vieux, et que

nous nous tutoyions à partir de là.

On suivait la route de la plage, en direction de Magdalena et San Miguel, au

pied des falaises nues avec, sur notre gauche, une mer agitée, à moitié

cachée par le brouillard ; bien qu'on fût encore en hiver, quelques surfeurs

en combinaison de plongée glissaient sur les vagues. Silencieux et flous, ils

chevauchaient sur la mer, les bras en l'air et balançant leur corps pour

garder l'équilibre. Chicho Cánepa raconta ce qui lui était arrivé avec un des

brise-lames de la Costa Verde que nous venions de dépasser, celui à moitié

construit qui arborait un mât à la pointe. La municipalité de Miraflores

l'avait chargé d'élargir la piste et de construire deux brise-lames pour gagner

une plage sur la mer. Il n'y eut aucune difficulté pour le premier, qui fut

érigé à l'endroit qu'Arquímedes avait conseillé. Chicho voulait que le

second se trouvât à distance symétrique de l'autre, entre les restaurants

Costa Verde et La Rosa Nautica. Arquímedes s'obstina : il n'allait pas tenir,

la mer l'emporterait.

— Il n'y avait aucune raison pour qu'il ne résiste pas, dit avec assurance

l'ingénieur Cánepa. Je connais le problème, j'ai fait des études. Les vagues

et les courants étaient les mêmes que ceux qui heurtaient le premier. La

ligne de fuite identique, ainsi que la profondeur du socle marin. Les

ouvriers insistèrent pour que je tienne compte de l'avis d'Arquímedes, mais

cela me semblait un caprice de vieil ivrogne qui voulait justifier son salaire.

Et je le bâtis à mon idée. Catastrophe, ami Ricardo ! Je mis deux fois plus

de pierre et de béton que pour le premier, et ce maudit brise-lames se

remplissait toujours de sable. Il provoquait des tourbillons qui altéraient

tout alentour et créaient des courants et des marées qui rendaient la plage

dangereuse pour la baignade. En moins de six mois la mer détruisit mon

satané brise-lames et tu as vu la ruine que c'est devenu. Chaque fois que je passe par ici le rouge me monte au visage. C'est le monument de ma honte !

La municipalité m'a mis à l'amende et j'en ai été de ma poche.

— Quelle explication t'a donnée Arquímedes ? Pourquoi ne pouvait-on

construire de brise-lames à cet endroit ?

— Les explications qu'il te donne ne sont pas des explications, dit Chicho.

Ce sont des conneries du genre « La mer ne l'accepte pas là », « Ici il n'est

pas à sa place », « Là il va bouger et, s'il bouge, l'eau va le renverser ». Des

stupidités de la sorte, sans queue ni tête. C'est n'importe quoi, de la

sorcellerie, comme tu dis. Mais après ce qui m'est arrivé à la Costa Verde,

moi j'écoute et j'obéis, je fais comme dit le vieux. En matière de brise-

lames, il n'y a pas d'ingénieur qui vaille : lui sait mieux que tout le monde.

Si bien que j'étais impatient de connaître cette merveille en chair et en os.

Alberto souhaitait que nous le rencontrions en pleine action : dans

l'observation de la mer. À ces moments-là, Arquímedes devenait un

spectacle : assis sur la plage les jambes croisées comme un bouddha,

immobile, pétrifié, il pouvait passer des heures à scruter les eaux, en état de

communication métaphysique avec les forces occultes des marées et des

dieux des abysses, les interrogeant, les écoutant ou les priant en silence.

Jusqu'à sembler ressusciter enfin. Il se levait en marmonnant et, faisant un

geste énergique, il décrétait : « Oui, on peut », ou « Non, on ne peut pas »,

auquel cas il fallait chercher un autre endroit propice pour le brise-lames.

Et alors, soudain, à la hauteur de la place de San Miguel trempée par la

garúa, cette bruine propre à Lima, sans se douter de la commotion qu'il

allait provoquer au tréfonds de moi, l'ingénieur Chicho Cánepa eut cette

repartie :

— C'est un joli vieillard affabulateur. Il vous raconte toujours des

extravagances, parce qu'il a aussi la folie des grandeurs. À une époque il

s'était inventé une fille à Paris, et qui allait l'emmener vivre là-bas, avec

elle, dans la Ville lumière !

C'était comme si la matinée s'était soudain obscurcie. Je sentis l'acidité que

me produisait parfois un vieil ulcère au duodénum, un crépitement de

pétards dans la tête, une pluie d'étincelles, je ne sais exactement ce que

j'éprouvai encore, mais à ce moment je sus pourquoi, depuis qu'Alberto

Lamiel m'avait raconté au Regatas l'histoire d'Arquímedes et des brise-

lames de Lima, j'avais ressenti de l'anxiété, l'étrange démangeaison qui

précède l'inattendu, la prémonition d'un cataclysme ou d'un miracle, comme si cette histoire contenait quelque chose qui me concernait profondément. Je

résistai à grand-peine à l'envie d'accabler de questions Chicho Cánepa sur

ce qu'il venait de dire.

Dès que nous descendîmes de la Cherokee sur le boulevard Figueredo de La

Punta, devant la plage de Cantolao, je sus qui était Arquímedes sans nul

besoin qu'on me le signalât. Il ne se tenait pas immobile. Il marchait les

mains dans les poches, au bord de l'eau, là où venaient mourir les doux

rouleaux sur la plage de pierres et de galets noirs que je n'avais pas revue

depuis mon adolescence. C'était un métis à visage pâle, d'aspect misérable

et d'une grande maigreur, les cheveux clairsemés et en désordre, quelqu'un

qui avait dépassé depuis sûrement longtemps cet âge où commence la

vieillesse, ce temps anodin où s'effacent les distances chronologiques et où

un homme peut aussi bien avoir soixante-dix ou quatre-vingts ans, voire

quatre-vingt-dix, sans qu'on remarque trop la différence. Il portait une

chemise bleue râpée, où il restait à peine un bouton, gonflée par le vent de

ce matin gris et froid, et ouverte sur la poitrine glabre et osseuse du vieillard

qui, courbé et trébuchant sur les galets de la plage, allait de part et d'autre à

grandes enjambées de héron et menaçant de s'écrouler à chaque pas.

— C'est lui, n'est-ce pas ? demandai-je.

— Ça ne peut être que lui, répondit Chicho Cánepa. (Et, mettant ses mains

en porte-voix, il cria :) Arquímedes ! Arquímedes ! Viens ici, il y a

quelqu'un qui veut te connaître. Il est venu d'Europe pour te voir en face, tu

te rends compte !

Le vieux s'arrêta et tourna vivement la tête. Il nous regarda, déconcerté.

Puis il acquiesça et avança vers nous, en faisant de l'équilibre sur les galets

noirs et plombés de la plage. Quand il fut plus près, je vis qu'il avait les

joues creuses, comme s'il avait perdu toutes ses dents, et son menton était

fendu par ce qui pouvait bien être une cicatrice. Ce qu'il y avait de plus

vivant et de plus puissant dans sa personne, c'étaient ses yeux, petits et

larmoyants, mais intenses et agressifs, qui regardaient sans ciller, avec une

insolente fixité. Il devait être bien vieux, assurément, à en juger par les rides

de son front, celles qui entouraient ses yeux et celles de son cou, qui lui

donnaient l'aspect d’une crête de coq, ainsi que par ses mains noueuses aux

ongles noirs qu'il tendit pour nous saluer.

— Tu es si célèbre, Arquímedes, que, le croiras-tu ? mon oncle Ricardo est

venu de France pour connaître le grand bâtisseur de brise-lames de Lima, lui dit Alberto en lui tapotant le dos. Il veut que tu lui expliques comment et

pourquoi tu sais où l’on peut dresser un brise-lames et où l’on ne peut pas.

— Ça ne s'explique pas, fit le vieux en me tendant la main et en envoyant

une pluie de postillons. Ça se sent dans les tripes. Enchanté, monsieur.

Comme ça, vous êtes un franchute ?

— Non, je suis péruvien. Mais je vis là-bas depuis de nombreuses années.

Il avait la voix cassée et aiguë, et allait difficilement jusqu'au bout des mots,

comme s'il manquait de souffle. Presque sans marquer de temps d'arrêt, il

s'adressa aussitôt à Chicho Cánepa :

— Je suis désolé, mais je crois qu'ici on ne va pas pouvoir, monsieur

l'ingénieur.

— Comment, tu crois ? fit ce dernier furieux, en élevant la voix. Tu es sûr,

ou pas ?

— Je ne suis pas sûr, reconnut le vieux, gêné, fronçant encore plus son

visage. (Il se tut et, jetant un regard rapide sur l'océan, ajouta :) Ou plutôt, je

ne sais même pas si je suis sûr. Ne vous fâchez pas, mais il y a comme qui

dirait quelque chose qui me dit non.

— Fais pas chier, Arquímedes, protesta l'ingénieur Cánepa en agitant ses

mains. Tu dois me donner une réponse catégorique. Ou sinon, putain, je ne

te paie pas !

— C'est que, voyez-vous, la mer est parfois capricieuse, elle vous dit « oui,

mais non », « non, mais oui », fit le vieux en riant et ouvrant grand une

bouche où l’on voyait à peine deux ou trois dents.

Et je me rendis compte que son haleine était imprégnée d'une odeur forte et

piquante, comme de rhum de basse qualité ou de pisco très raide.

— Tu perds tes pouvoirs, Arquímedes, fit mon neveu Alberto en lui

redonnant une tape affectueuse dans le dos. Avant, tu n'avais jamais le

moindre doute.

— Je ne crois pas, m’sieur l'ingénieur, dit Arquímedes d'un air très sérieux,

en signalant les eaux vert grisâtre. Ce sont les choses de la mer, elle a ses

secrets comme tout le monde. Presque toujours je vois au premier coup

d'œil si on peut ou pas. Mais cette plage de Cantolao est drôlement foutue,

elle a ses petites manies et moi je suis largué.

Le ressac et le bruit des rouleaux frappant les galets de la plage étaient très

forts et, par moments, la voix du vieux m'échappait. Je surpris chez lui un tic : de temps en temps il portait une main à son nez et le tripotait, très vite,

comme s'il chassait un insecte.

Deux hommes en bottes et blouson de toile avec des lettres jaunes

imprimées qui disaient « Municipalité d'El Callao » s'étaient approchés.

Chicho Cánepa et Alberto les rejoignirent pour s'entretenir à l'écart.

J'entendis Chicho leur dire, sans se soucier d'être entendu d'Arquímedes : «

Voilà que maintenant cet abruti n'est pas sûr qu'on puisse. C'est donc nous

qui devrons prendre la décision. »

Le vieux était à côté de moi, mais ne me regardait pas. II avait à nouveau

les yeux rivés sur la mer et, en même temps, remuait très lentement les

lèvres, comme priant ou parlant seul.

— Arquímedes, j'aimerais vous inviter à déjeuner, lui dis-je à voix basse.

Pour que vous me parliez un peu des brise-lames. C'est un sujet qui

m'intéresse énormément. Vous et moi, seuls. Accepteriez-vous ?

Il tourna la tête et cloua sur moi son regard tranquille, grave maintenant.

Mon invitation l'avait déconcerté. Il afficha entre ses rides un air de

méfiance et fronça les sourcils :

— À déjeuner ? répéta-t-il, troublé. Où ça ?

— Où vous voudrez. Où ça vous ferait plaisir Choisissez l'endroit et moi je

vous invite. Accepteriez-vous ?

— Et quand ça ? fit le vieux pour gagner du temps, en me scrutant avec une

méfiance croissante.

— Maintenant. Aujourd'hui, par exemple. Disons que je vous retrouve ici

même sur le coup de midi, et nous allons déjeuner ensemble où vous

voudrez. Accepteriez-vous ?

Au bout d'un moment il fit oui, sans cesser de me regarder, comme si j'étais

soudain devenu une menace pour lui. « Que diable peut vouloir de moi cet

individu ? » disaient ses yeux tranquilles et humides, d'une couleur gris-

jaune.

Quand, une demi-heure plus tard, Arquímedes, Alberto, Chicho Cánepa et

les types de la municipalité d'El Callao finirent de discuter, et que mon

neveu et son ami grimpèrent dans la camionnette qu'ils avaient laissée en

stationnement sur le boulevard Figueredo, je leur annonçai que j'allais rester

par ici. Je voulais marcher un peu dans La Punta, en me rappelant ma

jeunesse, quand nous venions parfois, mes amis du Barrio Alegre et moi,

aux soirées dansantes du Regatas Union pour faire la cour à deux petites jumelles blondes, les Lecca, qui vivaient près d'ici et qui participaient aux

championnats de voiliers l'été. Après quoi je retournerais à Miraflores en

taxi. Ils furent un peu surpris, mais partirent finalement, non sans me

recommander d'être prudent, car El Callao était plein de voyous, et les hold-

up et les enlèvements y étaient monnaie courante, dernièrement.

Je fis une longue promenade, en remontant les boulevards Figueredo, Pardo

et Wiese. Les grandes villas de quarante ou cinquante ans en arrière

tombaient maintenant en décrépitude, souillées et rongées par l'humidité et

le temps, et leurs jardins étaient flétris. Mais, bien qu'en franche décadence,

le quartier gardait des traces de son ancienne splendeur, comme une vieille

dame qui traînerait derrière elle l'ombre de la beauté qu'elle fut. J'allai

fureter du côté de l'École navale, à travers les grillages. Je vis un groupe de

cadets, en uniforme blanc de jour, qui défilaient, et un autre qui, au bord du

débarcadère, arrimait une barque au quai. Et pendant tout ce temps je me

répétais : « C'est impossible. C'est absurde. Un caprice sans queue ni tête.

Oublie cette extravagance, Ricardo Somocurcio. » C'était fou, en effet, de

supposer pareille association. Mais en même temps je récapitulais : il

m'était arrivé déjà assez de choses dans la vie pour savoir que rien n'était

impossible, que les coïncidences les plus folles, les hypothèses les plus

invraisemblables pouvaient arriver quand elles touchaient de près cette

petite bonne femme qui était maintenant ma femme. Malgré les dizaines

d'années que je n'étais pas venu par ici, La Punta n'avait pas changé autant

que Miraflores, elle avait toujours un petit air seigneurial, passé de mode,

une pauvreté élégante. Maintenant, au milieu des maisons, quelques

immeubles impersonnels et oppressants avaient surgi, comme dans mon

ancien quartier, mais ils restaient rares et ne parvenaient pas à détruire tout

à fait l'harmonie de l'ensemble. Les rues étaient presque désertes, hormis

quelques bonnes qui venaient faire les courses, quelques maîtresses de

maison poussant un landau avec un bébé ou emmenant leur chien faire pipi

au bord de l'eau.

À midi j'étais à nouveau sur la plage de Cantolao, maintenant presque

entièrement recouverte de brume. Je surpris Arquímedes dans la position

que m'avait décrite Alberto : assis comme un bouddha, immobile, regardant

fixement la mer. Il était si tranquille qu'une bande de mouettes blanches

marchait autour de lui, indifférente à sa présence, picorant entre les pierres

en quête de nourriture. La rumeur du ressac était plus forte. Par moments, les mouettes criaient en même temps : un son entre le rauque et l'aigu,

parfois strident.

— Oui, on peut construire le brise-lames, dit Arquímedes en me regardant

avec un sourire de triomphe, et il claqua des doigts : L'ingénieur Cánepa va

avoir une de ces joies !

— Vous êtes sûr cette fois ?

—Plus que sûr, évidemment, dit-il en remuant plusieurs fois la tête et d'un

air quelque peu vantard, et ses petits yeux brillaient de satisfaction.

Il me signala la mer avec une conviction absolue, comme pour m'indiquer

que l'évidence était là pour quiconque daignerait la voir. Mais moi, la seule

chose que je voyais c'était une langue d'eau gris verdâtre, tachée d'écume,

qui se précipitait contre les galets en provoquant un bruit symétrique et par

moments fracassant, et se retirait en laissant des écheveaux d'algues couleur

marron. La brume avançait et allait bientôt nous envelopper.

— Vous m'émerveillez, Arquímedes. Quelle faculté vous avez là ! Que

s'est-il passé, vous doutiez ce matin et maintenant vous voilà enfin certain ?

Avez-vous vu quelque chose ? Entendu quelque chose ? Etait-ce une

intuition, une divination ?

Comme le vieux avait quelque difficulté à se relever, je l'aidai en lui prenant

le bras. Il était maigrichon, sans muscles, les os mous, comme un batracien.

— J'ai senti que c'était possible, m'expliqua Arquímedes, en se taisant

aussitôt, comme si ce mot pouvait éclairer tout le mystère.

On remonta en silence la pente de la plage caillouteuse, en direction du

boulevard Figueredo. Le vieux enfonçait dans les galets, avec ses tennis

troués, et, comme je croyais à tout moment qu'il allait tomber, je le saisis à

nouveau par le bras, mais il se dégagea d'un air excédé.

— Où voulez-vous que nous allions déjeuner, Arquímedes ?

Il hésita une seconde, puis signala l'horizon bouché et fantomatique d'El

Callao.

— Là-bas, à Chucuito, je connais un endroit, fit-il en hésitant. Le Chim

Pum Callao. On y fait un bon ceviche, avec du poisson frais. Parfois

l'ingénieur Chicho y va s'envoyer des butifarras.

— C'est parfait, Arquímedes. Allons-y. J'aime beaucoup le ceviche et il y a

des siècles que je n'ai pas mangé de sandwich péruvien.

Tout en allant vers Chucuito, escortés d'une brise froide sous les

glapissements des mouettes et le fracas de la mer, je dis à Arquímedes que le nom de ce restaurant me rappelait les supporters du Sport Boys, la très

célèbre équipe de football d'El Callao qui, lors des matchs au Stade

national, rue José Diaz, quand j’étais enfant, faisaient exploser les tribunes

en scandant et hurlant : « Chim Pum ! Callao ! Chim Pum ! Callao ! » Et

aussi qu'en dépit de toutes ces années passées, je me rappelais toujours ce

duo miraculeux des ailiers du Sport Boys, Valeriano Lopez et Jeronimo

Barbadillo, la terreur de tous les défenseurs qui affrontaient l'équipe des

maillots roses.

— Barbadillo et Valeriano Lopez, je les ai connus tout gosses, dit le vieux.

(Il marchait un peu voûté en regardant le sol et le vent décoiffait ses

cheveux blancs clairsemés.) On chatouillait même le ballon ensemble

quelquefois au stade d'El Potao, où les Boys s'entraînaient, ou sur les

terrains vagues d'El Callao. Avant qu'ils deviennent célèbres, bien sûr. À

cette époque, les footballeurs jouaient seulement pour la gloire. Tout au plus

glanaient-ils des pourboires, de temps à autre. Moi, j'aimais beaucoup le

foot. Mais je n'ai jamais été un bon joueur, je manquais de résistance. Je me

fatiguais vite et j'arrivais à la seconde mi-temps en tirant la langue comme

un chien.

— Oui, mais vous avez d'autres talents, Arquímedes. Ce que vous maîtrisez

bien, l'endroit où bâtir un brise-lames, bien peu de gens le savent au monde.

C'est un don qui n'appartient qu'à vous, je vous assure.

Le Chim Pum Callao était une gargote abominable, à l'un des angles du

parc José Galvez. Les abords étaient pleins de crève-la-faim et de gosses

qui vendaient des bonbons, des billets de loterie, des cacahuètes, des

pommes confites, dans des carrioles en bois ou sur des tréteaux.

Arquímedes devait y venir fréquemment parce qu'il saluait de la main les

passants, et quelques chiens des rues vinrent se coller à ses jambes. Quand

nous entrâmes au Chim Pum Callao, la patronne, une grosse Noire avec des

frisettes qui servait derrière le bar, une simple planche posée sur deux

barils, l'accueillit affectueusement : « Hé, salut, vieux brise-lameur ! » Il y

avait une dizaine de tables rustiques, avec des bancs pour sièges, la moitié

seulement de la toiture en zinc, le reste à ciel ouvert sur l'hiver crachineux.

Une radio diffusait à plein volume une salsa de Rubén Blades : Pedro

Navaja. On s'assit à une table près de la porte et l'on commanda du ceviche,

des butifarras et de la bière Pilsen bien glacée.

La Noire aux frisettes était la seule femme de la gargote. Presque toutes les

tables étaient occupées par deux, trois ou quatre clients, des hommes qui

devaient travailler dans le quartier car certains portaient la blouse des

ouvriers frigorifistes et, à une table, au pied des bancs, on voyait des

casques et des mallettes d'électricien.

— Vous vouliez savoir quoi, monsieur ? fit Arquímedes, ouvrant le feu. (Il

me regardait avec curiosité et, à intervalles réguliers, il portait la main à son

nez, pour le tripoter et chasser l'insecte inexistant.) Je veux dire, pourquoi

cette invitation ?

— Quand avez-vous découvert que vous aviez cette faculté à deviner les

intentions de la mer ? lui demandai-je. Enfant ? Jeune homme ? Racontez-

moi. Tout ce que vous pouvez me dire à ce sujet m'intéresse beaucoup.

Il haussa les épaules, comme s'il ne se rappelait plus ou comme si la chose

n'en valait pas la peine. Il murmura qu'une fois un journaliste de La Cronica

était venu l'interviewer à ce sujet et qu'il n'avait su quoi dire. Il marmonna à

la fin : « C'est pas des choses qui passent par la tête, alors j'ai rien à

expliquer. Je sais où c'est possible et où pas. Mais y a des fois où je sais

rien. Je veux dire, je sens rien, » Il garda le silence un bon moment.

Cependant, dès qu'on nous apporta la bière et qu'on trinqua et but un coup,

sa langue se délia et il me raconta sa vie par le menu. Il n'était pas né à

Lima, il venait de la sierra, de Pallanca, mais sa famille était descendue sur

la côte quand il commençait à peine à marcher, si bien qu'il n'avait aucun

souvenir de la sierra, c'était comme s'il était né à El Callao. Il se sentait un

chalaco de cœur, un vrai fils d'El Callao. Il avait appris à lire et à écrire à

l'école publique numéro 5, de Bellavista, mais n'était même pas allé au bout

du primaire parce que, pour « faire bouillir la marmite », son père l'avait

mis à travailler comme vendeur de glaces à tricycle de la maison très

célèbre et aujourd'hui disparue : La Deliciosa, qui se trouvait avenue Sáenz

Peña. Enfant et jeune homme, il avait fait un peu de tout, apprenti

charpentier, maçon, commissionnaire des douanes, et puis finalement il était

devenu marin sur un bateau de pêche, ancré au Terminal maritime. C'est là

qu'il avait découvert, sans savoir comment ni pourquoi, cette chose : la mer

et lui « étaient comme deux doigts de la main ». Il savait et flairait avant

tout le monde où il fallait jeter les filets pour attraper les bancs d'anchois et

aussi où il ne fallait pas, car là les mauvaises eaux feraient fuir les poissons

et nul ne mordrait à l'hameçon, pas même un malheureux poisson-chat. Il se rappelait fort bien la première fois qu'il avait aidé à construire une digue

dans la mer d'El Callao, à la hauteur de La Perla, plus ou moins là où finit

l'avenue de Las Palmeras. Tous les efforts des maîtres d'œuvre pour que la

structure résiste à la houle avaient été inutiles. « Merde alors, qu'est-ce qui

se passe, pourquoi cette saloperie s'effrite tout le temps ? » L'entrepreneur,

un Indien métis de Chiclayo, s'arrachait les cheveux et envoyait se faire

foutre cette putain de mer et tout le monde avec. Mais il avait beau jurer et

maudire, la mer disait non et non. Et quand la mer dit non, monsieur, c'est

non. À cette époque, il n'avait pas encore vingt ans et était sur le qui-vive

car on pouvait encore l'enrôler pour le service militaire. Alors Arquímedes

s'était mis à penser, à réfléchir et, au lieu de l'agonir d'injures, il avait eu

l'idée de « parler à la mer ». Et plus encore, de « l'écouter comme on écoute

un ami ». Il avait porté la main à son oreille et adopté une expression

attentive et soumise, comme si à l'instant même il recevait les confidences

secrètes de l'océan. Une fois, le curé de l'église de Carmen de la Légua lui

avait dit : « Tu sais qui tu écoutes, Arquímedes ? Dieu. Il te dicte ces choses

sages que tu dis sur la mer. » Bon, peut-être, peut-être que Dieu vivait dans

la mer. Et voilà. Il s'était mis à écouter et alors, monsieur, la mer lui avait

fait sentir que si, au lieu de le dresser là ; où elle ne voulait pas, on le

plantait cinquante mètres plus au nord, vers La Punta, « la mer se

résignerait au brise-lames ». C'est ce qu'il était allé dire au maître d'œuvre.

Le Chiclayano en avait d'abord pleuré de rire, comme il fallait s'y attendre.

Mais ensuite, en désespoir de cause, il avait dit : « Essayons, bordel de

merde. » Ils avaient donc essayé à l'endroit que suggérait Arquímedes et le

brise-lames avait stoppé les élans de la mer. Il était encore là, bien entier,

résistant aux grosses vagues. On se donna le mot et Arquímedes acquit la

réputation d'être un « sorcier », un « magicien », un « briseur de lames ».

Dès lors, on ne bâtissait pas un brise-lames dans toute la baie de Lima sans

que les maîtres d'œuvre ou les ingénieurs ne le consultent. Pas seulement à

Lima. On l'avait conduit à Canete, à Pisco, à Supe, à Chincha, à un tas

d'endroits, pour qu'il assiste les constructeurs de digues. Il était fier de

pouvoir dire que, dans toute sa longue vie professionnelle, il ne s'était que

rarement trompé. C'est vrai qu'il avait fait des erreurs, mais que voulez-

vous, monsieur ? le seul qui ne se trompe jamais c'est Dieu, et peut-être le

diable.

Le ceviche mettait la bouche en feu comme si le piment qui l'assaisonnait

avait été du rocoto d'Arequipa. Quand la bouteille de bière fut vide, j'en

commandai une autre, que l'on but lentement, en savourant d'excellentes

butifarras au porc dans du pain de mie, avec de la laitue, de l'oignon et du

piment. Prenant mon courage à deux mains, aidé par les verres de bière,

dans un des moments de silence d'Arquímedes, je lui posai enfin la question

qui me brûlait les lèvres depuis trois heures :

— On m'a dit que vous aviez une fille à Paris. Est-ce vrai, Arquímedes ?

Il me regarda, intrigué que je sois au courant de son intimité familiale. Et

peu à peu, son air décontracté tourna à la grimace. Avant de me répondre, il

se massa le nez furieusement et fouetta de sa main l'invisible insecte.

— Je veux rien savoir de cette fille ingrate, grogna-t-il. Et encore moins

parler d'elle, monsieur. Je vous jure que si, repentie, elle venait me voir, je

lui claquerais au nez la porte de chez moi.

En le voyant si fâché, je lui demandai pardon pour mon impertinence.

J'avais entendu un des ingénieurs de ce matin évoquer sa fille, et comme je

vivais aussi à Paris, j'avais éprouvé de la curiosité, pensant que, peut-être, je

la connaissais. Si j'avais su que ce sujet le dérangeait, je ne l'aurais certes

pas mentionné.

Sans répondre à mes explications, Arquímedes continua à manger sa

butifarra et à siroter sa bière. Comme il n'avait presque plus de dents, il

mâchait avec difficulté, en faisant du bruit avec la langue, et il tardait à

avaler chaque morceau. Gêné par le long silence, convaincu que j'avais

commis une erreur en l'interrogeant sur sa fille — qu’espérais-tu entendre,

Ricardito ? —, je levai la main pour appeler la Noire à frisettes et lui

demander l'addition. Et, au même moment, Arquímedes se remit à parler :

— Parce que c'est une fille ingrate, je vous jure, affirma-t-il, le visage

froncé et l'expression sévère. Pas même pour l'enterrement de sa mère, elle

a envoyé de l'argent. Une égoïste, voilà ce quelle est. Elle est partie là-bas et

nous a tourné le dos. Elle se croit mieux que nous, et elle imagine que ça lui

donne le droit de nous mépriser, maintenant. Comme si elle n'avait pas dans

les veines le même sang que son père et sa mère.

Il se déchaînait. Il faisait en parlant des grimaces qui plissaient encore

davantage son visage. Je murmurai à nouveau que je regrettais d'avoir

abordé ce sujet et que je n'avais pas l'intention de le blesser, qu'il veuille bien parler d'autre chose. Mais il ne m'écoutait pas. Dans ses yeux fixes, les

pupilles brillaient, humides et incandescentes.

 

— Je me suis abaissé à lui demander de m'emmener là-bas, alors que

j'aurais pu le lui ordonner, je suis son père après tout, dit-il en frappant sur

la table, les lèvres tremblantes. Je me suis abaissé, humilié. Elle n'avait pas

à subvenir à mes besoins, pas du tout. J'aurais travaillé à n'importe quoi. Par

exemple, en aidant à construire des brise-lames. On ne construit pas des

brise-lames, là-bas, à Paris ? Bon, eh bien alors je pouvais travailler là-bas à

cela. Si je suis bon ici, pourquoi pas là-bas ? Tout ce que je lui demandais,

c'était le billet d'avion. Pas pour sa mère et ses frères. Pour moi seul. Je me

serais brisé les reins, j'aurais gagné des sous, épargné et fait venir peu à peu

le reste de la famille. C'était trop demander ? C'était peu, presque rien. Et

comment elle a réagi ? Plus aucune réponse à mes lettres. Pas une seule,

jamais plus, comme si elle avait eu peur de me voir rappliquer. C'est ça ce

que fait une fille ? J'ai raison ou pas de la traiter de fille ingrate, monsieur ?

La Noire à frisettes s'était approchée de la table en se déhanchant comme

une panthère, mais au lieu de l'addition je lui demandai d'apporter une autre

bière bien froide. Le vieil Arquímedes avait parlé si fort qu'aux tables

alentour tout le monde se retournait. En s'en rendant compte, il se mit à

tousser pour donner le change, et baissa le ton.

— Au début, elle se rappelait sa famille, il faut bien le dire. Bon, de temps

en temps seulement, mais c'était mieux que rien, poursuivit-il plus

calmement. Pas quand elle se trouvait à Cuba ; là-bas, à ce qu'il paraît pour

raison politique, elle ne pouvait pas écrire de lettres. C'est du moins ce

qu'elle a dit ensuite, quand elle est allée vivre en France, une fois mariée. Là

oui, de temps à autre, pour la fête nationale, ou mon anniversaire, pour Noël

aussi, elle envoyait une lettre et un petit chèque. Quelle affaire pour le

toucher, je ne vous dis pas ! Apporter à la banque les papiers d'identité et ils

prenaient je ne sais combien de commission. Mais enfin, à cette époque,

bien que de loin en loin, elle se rappelait qu'elle avait une famille. Jusqu'à

ce que je lui demande le billet d'avion pour la France. Elle a coupé les

ponts. Jamais plus. Jusqu'à aujourd'hui. Comme si toute sa famille était

morte. Elle nous a enterrés, je vous dis. Pas même quand un de ses frères lui

a écrit pour lui demander de l’aide, pour faire une tombe en marbre à sa

mère, elle n'a daigné répondre.

Je versai à Arquímedes un verre de cette bière mousseuse que la Noire à

frisettes venait d'apporter et je m'en servis un autre. Cuba, mariée à Paris :

comment avoir le moindre doute ? Ce ne pouvait être qu'elle. C'est moi

maintenant qui m'étais mis à trembler. Je me sentais inquiet, comme si de la

bouche du vieux allait sortir à tout moment une révélation terrible. Je dis «

A la vôtre, Arquímedes » et nous bûmes tous les deux un bon coup. D'où

j'étais, je pouvais voir un des tennis troués du vieux, d'où émergeait une

cheville noueuse, avec des croûtes ou de la crasse, et une petite fourmi qui

grimpait et qu'il ne semblait pas sentir. Pareille coïncidence était-elle

possible ? Oui, elle l'était. Maintenant, je n'avais plus le moindre doute.

— Je crois que je l'ai connue, dis-je en feignant de parler pour parler, sans

aucun intérêt personnel. Votre fille a obtenu une bourse pour Cuba, n'est-ce

pas ? Et ensuite elle a épousé un diplomate français, pas vrai ? Un monsieur

qui s'appelait Arnoux, si je ne me trompe.

— Je ne sais pas s'il était diplomate ou quoi, elle ne nous a même pas

envoyé une photo, ronchonna Arquímedes en frottant son nez. Mais c'était

un franchute important et qui gagnait beaucoup d'argent, à ce qu'on m'a dit.

Est-ce qu'une fille, dans ce cas-là, n'a pas des obligations envers sa famille ?

Surtout si sa famille est pauvre et en voit de dures. Il but une autre gorgée

de bière et resta pensif, un bon moment. Une musique chicha, dissonante et

monotone, chantée par les Shapis, remplaça la salsa. A la table d'à côté, les

électriciens parlaient des courses de chevaux de dimanche et l'un d'eux jura

: « Dans la troisième, Cleopatra est donnée favori. » Se souvenant soudain

de quelque chose, Arquímedes leva la tête et me cloua de ses petits yeux

fiévreux :

— Vous l'avez connue ?

— Je crois que oui, vaguement.

— Ce type, le franchute, il avait beaucoup d'argent, pas vrai ?

— Je ne sais pas. Si nous parlons de la même personne, c'était un

fonctionnaire de l'Unesco. Une bonne situation, sans doute. Votre fille, les

fois où je l'ai vue, était toujours très bien habillée. C'était une femme belle

et élégante.

— Otilita a toujours rêvé de ce qu'elle n'avait pas, depuis toute petite, dit

Arquímedes, soudain, la voix adoucie et en ébauchant un sourire inattendu,

plein d'indulgence. Elle était très vive, au collège elle raflait les prix. Mais elle avait la folie des grandeurs dès la naissance. Elle ne se résignait pas à

son sort.

Je ne pus m'empêcher d'éclater de rire et le vieux me regarda, déconcerté.

Lily la petite Chilienne, la camarade Ariette, Mme Robert Arnoux, Mrs.

Richardson, Kuriko et Mme Ricardo Somocurcio, s'appelait en réalité

Otilia. Otilita comme petit nom. Quelle rigolade !

— Je ne me serais jamais douté qu'elle s'appelait Otilia, lui expliquai-je. Je

l'ai connue sous un autre nom, celui de son mari. Mme Robert Arnoux. En

France, c'est l'usage, quand une femme se marie elle prend le prénom et le

nom de son mari.

— En voilà une coutume ! commenta Arquímedes en souriant et en

haussant les épaules. Il y a longtemps que vous ne l'avez vue ?

— Oui, pas mal de temps. Je ne sais même pas si elle vit encore à Paris. À

condition qu'il s'agisse de la même personne, bien sûr. La Péruvienne dont

je vous parle est allée à Cuba et y a épousé, à La Havane, un diplomate

français. Il l'a ramenée ensuite vivre à Paris, dans les années soixante. On

s'est vus là-bas pour la dernière fois il y a quatre ou cinq ans. Je me

souviens qu'elle parlait beaucoup de Miraflores, elle disait qu'elle avait

passé son enfance dans ce quartier.

Le vieux acquiesça. Dans son regard mouillé, la nostalgie avait pris la place

de la colère. Il tenait son verre de bière en l'air et soufflait sur la mousse,

lentement, l'étalant.

— C'est la même, affirma-t-il en hochant la tête à plusieurs reprises tout en

se massant le nez. Otilita habitait à Miraflores quand elle était petite, parce

que sa mère travaillait comme cuisinière dans une famille qui vivait par là-

bas. Les Arenas.

— Rue Esperanza ? demandai-je.

Le vieux fit oui, en clouant ses yeux dans les miens, ébahi.

— Ça aussi vous le savez ? Comment se fait-il que vous sachiez tant de

choses d'Otilita ?

Je pensai : Comment réagirait-il si je lui disais : « Parce que c'est ma femme

» ?

— Eh bien, je vous l'ai déjà dit. Votre fille se souvenait toujours de

Miraflores et de sa maisonnette de la rue Esperanza. C'est un quartier où j'ai

vécu enfant, moi aussi.

Derrière le bar, la Noire à frisettes suivait les rythmes disloqués des Shapis

en secouant la tête d'un côté et de l'autre. Arquímedes but une longue

gorgée et la mousse dessina une muselière autour de ses lèvres enfoncées.

— Depuis toute petite Otilita avait honte de nous, fit-il, à nouveau furieux.

Elle voulait être comme les Blancs et les riches. C'était une gamine

prétentieuse et capricieuse. Assez vive, mais entreprenante. Ce n'est pas

n'importe qui qui fout le camp à l'étranger sans avoir un sou, comme elle l'a

fait. Une fois elle a gagné un concours, à Radio America. En imitant les

Mexicains, les Chiliens, les Argentins. Elle avait, je crois, neuf ou dix ans à

peine. Comme prix, elle a gagné des patins à roulettes. Elle avait fait la

conquête de la famille chez qui sa mère était employée. Les Arenas. Elle les

a mis dans sa poche, je vous dis. Ils la traitaient comme une fille de la

maison. Ils la laissaient être amie de leur fille. Ils l'ont donc mal élevée.

Après, elle avait honte d'être la fille de sa mère et de son père. Autrement

dit, depuis toute petite on voyait qu'elle deviendrait une fille ingrate.

Soudain, à ce moment de la conversation, j'en eus assez. Qu'est-ce que je

faisais ici, à fourrer mon nez dans cette sordide intimité ? Que voulais-tu

savoir d'autre, Ricardito ? Pourquoi ? Je me mis à chercher un prétexte pour

filer, sortir de ce Chim Pum Callao qui était devenu une cage. Arquímedes

continuait à parler de sa famille. Tout ce qu'il me racontait m'attristait

davantage et me déprimait. Apparemment, il avait un tas d'enfants, de trois

femmes différentes, « tous reconnus ». Otilita était l'aînée de sa première

femme, aujourd'hui disparue.

« Donner à manger à douze bouches, ça vous tue, répétait-il d'un air

résigné. Moi, ça m'a démoli. Je ne sais comment j'ai encore la force de

continuer à gagner mon pain, monsieur. » En effet, il semblait usé et fragile.

Seuls ses yeux, vifs et curieux, montraient de la volonté à poursuivre ; le

reste de son corps semblait vaincu et abattu.

Deux heures au moins avaient passé depuis que nous étions entrés au Chim

Pum Callao. Toutes les tables, sauf la nôtre, étaient vides. La patronne avait

éteint la radio, signifiant par là que c'était l'heure de fermer. Je demandai

l'addition, payai et, en sortant dans la rue, priai Arquïmedes d'accepter

comme cadeau un billet de cent dollars.

— S'il vous arrive encore de tomber sur Otilita à Paris, dites-lui de se

souvenir de son père et de ne pas être une si vilaine fille, car elle pourrait le

regretter dans l'autre vie, fit le vieux en me tendant la main.

Il regarda le billet de cent dollars comme si c'était un objet tombé du ciel. Je

crus qu'il allait pleurer d'émotion. Il balbutia : « Cent dollars ! Dieu vous le

rendra, monsieur. » Je pensai : « Et si je lui disais : Vous êtes mon beau-

père, Arquímedes, savez-vous ? »

Quand, sur la même place José Galvez, au bout d'un moment, surgit un taxi

déglingué que j'arrêtai d'un geste, une nuée de gosses en guenilles

m'entouraient déjà, les mains tendues, demandant la charité. J'indiquai au

chauffeur de me conduire rue Esperanza, à Miraflores. Au cours du long

trajet, dans la carcasse fumante et bringuebalante, je regrettai d'avoir

provoqué cette conversation avec Arquímedes. J'étais triste à en mourir en

pensant à ce qu'avait dû être l'enfance d'Otilita dans un de ces bidonvilles

d'El Callao.

Sachant qu'il m'était impossible d'approcher une réalité si éloignée de mon

enfance miraflorine privilégiée, j'essayai d'imaginer la petite fille qu'elle

avait été, dans la promiscuité et la crasse de ces baraques faites de bric et de

broc des bords du Rimac — en passant près d'elles, le taxi se remplit de

mouches — où les habitations se confondaient avec les pyramides d'ordures

accumulées depuis Dieu sait quand, et la pénurie, la précarité, l'insécurité de

chaque jour, jusqu'à ce que sa mère ait providentiellement déniché ce travail

de cuisinière, dans une famille de classe moyenne, dans un quartier

résidentiel, où elle avait pu traîner sa fille aînée. J'imaginais les ruses, les

mines, les grâces auxquelles Otilita, fillette dotée d'un instinct de survie et

d'adaptation exceptionnellement développé, avait recouru pour faire la

conquête des maîtres de maison. D'abord, ils avaient dû rire d'elle ; ensuite,

la fillette de la cuisinière avait dû leur plaire par sa vivacité. Ils lui

donnaient sans doute les souliers et les robes devenus trop petits pour la

véritable fille de la maison, Lucy, l'autre « Chilienne ». De la sorte, la fille

d'Arquímedes avait grimpé dans l'échelle sociale, en se faisant une petite

place dans la famille Arenas. Jusqu'à obtenir enfin le droit de pouvoir jouer

et sortir, d'égal à égal, comme une amie, comme une sœur, avec la fille de la

maison, bien que celle-ci aille dans un collège privé et elle à l'école

publique. Je comprenais mieux, trente-cinq ans plus tard, pourquoi la petite

Lily de mon enfance ne voulait pas avoir d'amoureux ni n'invitait personne

chez elle rue Esperanza. Et surtout je voyais bien pourquoi elle avait décidé

de faire tout ce théâtre, se « dépéruvianiser», se métamorphoser en

Chilienne pour être admise à Miraflores. Cela m'attendrit jusqu'aux larmes. J'étais fou d'impatience de prendre ma femme dans mes bras, je voulais la

caresser, la cajoler, lui demander pardon pour l'enfance qu'elle avait eue, la

couvrir de chatouilles, lui raconter des blagues, faire le clown pour

l'entendre rire, lui promettre qu'elle n'aurait plus jamais à souffrir.

La rue Esperanza n'avait pas tant changé. Je la parcourus deux fois, de

l'avenue Larco jusqu'au Zanjon, aller et retour. La librairie Minerva était

toujours au coin en face du Parc central, malgré l'absence, derrière le

comptoir, s’occupant des clients, de cette femme italienne aux cheveux

blancs, toujours si sérieuse, la veuve de José Carlos Mariategui. Le

Gambrinus, le restaurant allemand, n'existait plus, pas plus que la boutique

de rubans et boutons où parfois j'accompagnais tante Alberta faire ses

courses. Mais l'immeuble de trois étages où vivaient les petites Chiliennes

était toujours là. Étroit, serré entre une maison et un autre immeuble,

décrépi, avec ses balcons à rampe de bois, il avait l'air pauvre et vieillot.

Dans cet appartement aux petites pièces sombres, dans ce cagibi près de la

cuisine qui devait être la chambre de bonne où sa mère étendait chaque soir

un matelas par terre, Otilita avait dû être infiniment moins malheureuse que

chez Arquímedes. Et c'est peut-être ici même, quand elle n'était encore

qu'une morveuse impubère, qu'elle avait pris la décision téméraire d'aller de

l'avant, coûte que coûte, de cesser d'être Otilita la fille de la cuisinière et du

bâtisseur de brise-lames, afin de sortir définitivement de cette trappe, de

cette prison, de cette malédiction qu'était pour elle le Pérou, et de partir

loin, et d'être riche — surtout cela : riche, très riche —, même si elle devait

faire les pires coups fourrés, courir les risques les plus redoutables,

n'importe quoi, jusqu'à devenir une petite femme froide, sans amour,

calculatrice, cruelle. Elle n'y était parvenue que pour de courtes périodes et

l'avait payé très cher, y laissant, par lambeaux, sa peau et son âme en

chemin. En la revoyant, au pire moment de ses crises, assise sur la cuvette

des cabinets, tremblant de peur, accrochée à ma main, je dus faire un gros

effort pour ne pas pleurer. Bien sûr que tu avais raison, vilaine fille, de ne

pas vouloir retourner au Pérou, de détester ce pays qui te rappelait tout ce

que tu avais accepté, souffert et fait pour t'en échapper. Tu as très bien fait

de ne pas m'accompagner dans ce voyage, mon amour.Je fis une longue

promenade dans les rues de Miraflores en suivant les itinéraires de ma

jeunesse : le Parc central, l'avenue Larco, le parc Salazar, le front de mer.

Mon cœur se serrait de l'urgence de la voir, d'entendre sa voix. Évidemment, je ne lui dirais jamais que j'avais rencontré son géniteur. Et je

ne lui confesserais jamais, pour sûr, que je connaissais son véritable

prénom. Otilia, Otilita, quelle rigolade ! Cela ne lui allait pas du tout. Et

évidemment, j'oublierais Arquímedes et tout ce que j'avais entendu de sa

bouche ce matin. Quand j'arrivai chez lui, l'oncle Ataúlfo était déjà couché.

La vieille Anastasia avait laissé mon dîner sur la table, avec un couvercle

pour qu'il reste chaud. Je ne mangeai qu'une bouchée et, sitôt levé de table,

allai m'enfermer au salon. Cela me gênait d'appeler à l'étranger, parce que je

savais que l'oncle Ataúlfo ne me laisserait pas payer, mais j'avais un tel

besoin de parler à la vilaine fille, d'entendre sa voix, de lui dire que je me

languissais d'elle, que je me décidai à téléphoner. Assis dans le fauteuil

d'angle où l'oncle Ataúlfo lisait ses journaux, où se trouvait aussi la petite

table du téléphone, et la pièce dans l'obscurité, je composai le numéro. Le

téléphone sonna plusieurs fois sans que personne ne décroche. Le décalage

horaire, certes ! À Paris il était quatre heures du matin. Mais, précisément, il

était impossible que la petite Chilienne — Otilia, Otilita, quelle rigolade !

— n'entendît pas le téléphone. Il se trouvait sur la table de nuit, près de son

oreille. Et elle avait le sommeil très léger La seule explication était qu'elle

était partie en voyage d'affaires pour le compte de Martine. Je gagnai ma

chambre en traînant les pieds, frustré et triste. Je ne pus évidemment pas

fermer l'œil parce que, chaque fois que je sentais venir le sommeil, je me

réveillais, alarmé et lucide, en voyant se dessiner dans l'ombre le visage

d'Arquímedes, avec son regard moqueur et me répétant le nom de sa fille

aînée : Otilita, Otilia. Était-ce possible que... ? Non, une idée stupide, une

crise de jalousie ridicule chez un homme de cinquante ans. Un autre de ses

petits jeux pour t'inquiéter, Ricardito ? Impossible, comment aurait-elle pu

se douter que tu allais l'appeler au téléphone aujourd'hui et à cette heure de

la nuit ? L'explication logique était qu’elle avait dû partir en voyage

d'affaires à Biarritz, Nice, Cannes ou n'importe laquelle de ces stations

balnéaires où se tenaient conventions, conférences, rencontres, noces et

autres prétextes recherchés par les Français pour boire et manger comme

Héliogabale.

Je l'appelai encore les trois jours suivants et elle ne répondit jamais au

téléphone. Consumé de jalousie, je ne vis plus rien ni personne, et comptai

seulement les jours interminables qui me séparaient du retour en Europe.

L'oncle Ataúlfo remarqua ma nervosité malgré mes efforts exagérés pour paraître normal, et peut-être justement à cause de cela. Il se borna à me

demander deux ou trois fois si je me sentais bien, car je touchais à peine à

mon assiette et refusai l'invitation de l'aimable Alberto Lamiel, qui me

proposait de dîner dehors et d'assister au concert créole où j'entendrais ma

chanteuse préférée, Cecilia Barraza.

Le quatrième jour je rentrai enfin à Paris. L'oncle Ataúlfo avait écrit à la

vilaine fille une lettre où il lui demandait pardon pour lui avoir volé son

mari ces deux petites semaines, mais, ajoutait-il, cette visite de son neveu

avait été miraculeuse car elle l'avait aidé à sortir d'une mauvaise passe et à

renforcer sa longévité. Je ne dormis ni ne mangeai pendant les presque dix-

huit heures que dura ce vol en raison d'une très longue escale de l'avion

d'Air France à Pointe-à-Pitre pour réparer une avarie. Qu'est-ce qui

m'attendrait cette fois, quand j'ouvrirais la porte de mon appartement de

l'École Militaire ? Une autre lettre de la vilaine fille me disant, avec sa

froideur d'autrefois, qu'elle avait décidé de partir parce qu'elle était lasse de

cette assommante vie de maîtresse de maison petite-bourgeoise, fatiguée de

préparer des petits déjeuners et de faire le lit ? Pouvait-elle succomber

encore à ces caprices, à son âge ?

Non. Quand j'ouvris la porte de l'appartement rue Joseph-Granier — ma

main tremblait et je n'arrivais pas à trouver le trou de la serrure —, elle était

là, à m'attendre. Elle m'ouvrit ses bras avec un grand sourire :

— Enfin ! J'en avais marre d'être seule et abandonnée.

Elle s'était habillée comme pour sortir, avec une robe très décolletée et les

épaules dénudées. Quand je lui demandai à quoi l’on devait ces élégances,

elle me dit en se mordillant les lèvres :

— À toi, gros bêta, qu'est-ce que tu crois ? Je t'attends depuis très tôt ce

matin, appelant Air France tout le temps. On m'a dit que l'avion était resté

plusieurs heures en Guadeloupe. Bon, laisse-moi voir comment on t'a traité

à Lima. Tu me reviens avec plus de cheveux blancs, on dirait. À force de te

languir de moi, je suppose.

Elle semblait contente de me voir, et moi, je me sentais soulagé et honteux.

Elle me demanda si je voulais boire et manger quelque chose, mais comme

elle me vit bâiller, elle me poussa vers la chambre à coucher : « Va, va,

mets-toi au lit un moment, je m'occupe de ta valise. » J'ôtai mes chaussures,

mon pantalon et ma chemise, et, feignant de dormir, je l'épiai les yeux

entrouverts. Elle défaisait mon bagage lentement, concentrée, avec beaucoup d'ordre. Elle séparait le linge sale et le mettait dans un plastique

qu'elle emporterait ensuite au pressing. Le linge propre, elle le rangeait

soigneusement dans l'armoire. Les chaussettes, les mouchoirs, le costume,

la cravate. De temps en temps elle jetait un coup d'œil sur le lit et il me

semblait qu'elle avait l'air rassuré de me voir là. Elle avait quarante-huit ans

et personne ne l'aurait cru en voyant sa silhouette de mannequin. Elle était

très jolie avec cette robe vert clair, qui laissait ses épaules et une partie de

son dos nues, et maquillée avec tant de soin. Elle évoluait lentement, avec

grâce. À un moment je la vis s'approcher — je fermai tout à fait les yeux et

entrouvris la bouche, feignant de dormir — et je sentis qu'elle me couvrait

avec l’édredon. Est-ce que tout cela pouvait être une farce ? Sûrement pas.

Mais pourquoi pas ? Avec elle la vie pouvait devenir à tout moment théâtre,

fiction. Lui demanderais-je pourquoi elle ne m'avait pas répondu au

téléphone ces derniers jours ? Essaierais-je de vérifier si elle était allée en

voyage d'affaires ? Ou, plutôt, allais-je oublier cette affaire et me plonger

dans ce tendre mensonge du bonheur domestique ? Je sentais une fatigue

infinie. Plus tard, alors que je tâchais d'accrocher vraiment au sommeil, je

sentis qu'elle s'étendait à mes côtés. « Quelle bête je fais, je t'ai réveillé. »

Elle était tournée vers moi, et d'une main me démêlait les cheveux. « Tu as

de plus en plus de cheveux blancs, mon petit vieux », fit-elle en riant. Elle

avait quitté sa robe et ses chaussures, et le jupon qu'elle portait était d'un ton

mat clair, semblable à celui de sa peau.

— Je me suis languie de toi, me dit-elle, soudain sérieuse. (Elle clouait sur

moi ses yeux de miel d'une façon qui, tout à coup, me rappela le regard fixe

du bâtisseur de brise-lames.) La nuit, je ne pouvais dormir, je pensais à toi.

Presque tous les soirs je me masturbais, en imaginant que tu me faisais jouir

avec ta bouche. Une nuit j'ai pleuré, en pensant qu'il pouvait t'arriver

quelque chose, une maladie, un accident. Que tu m'appellerais pour me dire

que tu avais décidé de rester à Lima avec une petite Péruvienne et que je ne

te verrais plus.

Nos corps ne se touchaient pas. Elle avait toujours sa main sur ma tête, mais

maintenant elle promenait le bout de ses doigts sur mes sourcils et ma

bouche comme pour vérifier qu'ils étaient vraiment là. Son regard restait

très sérieux. Il y avait au fond de ses pupilles un éclat humide comme si elle

retenait une envie de pleurer.

— Une fois, il y a un tas d'années, dans cette même chambre, tu m'as

demandé ce que c'était pour moi le bonheur, tu te rappelles, mon bon garçon

? Et je t'ai dit que c'était l'argent, rencontrer un homme puissant et très

riche. Je me trompais. Je sais maintenant que tu es pour moi le bonheur.

Et, à ce moment, quand j'allais la prendre dans mes bras parce que ses yeux

s'étaient remplis de larmes, le téléphone se mit à sonner, nous faisant

sursauter tous les deux.

— Ah, enfin ! s'écria la vilaine fille en décrochant. Ce maudit téléphone. On

l’a arrangé. Oui, oui, monsieur. Ça marche très bien maintenant ! Merci.

Avant qu'elle ait raccroché, j'avais sauté sur elle et l'enlaçais, la serrais de

toutes mes forces. Je l'embrassais avec fureur, avec tendresse, et les mots se

bousculaient dans ma bouche.

— Tu sais ce qui est le plus beau, ce qui m'a le plus réjoui de toutes ces

choses que tu viens de dire, petite Chilienne ? C'est : « Oui, oui, monsieur.

Ça marche très bien maintenant ! »

Elle se mit à rire et murmura que c'était la cucuterie la moins romantique de

toutes celles que je lui avais dites jusqu'à présent. Tandis que je la

déshabillais et me déshabillais, je lui dis à l'oreille, sans cesser un instant de

l'embrasser : « Je t'ai appelée quatre jours de suite, à toute heure, la nuit, le

matin, et comme tu ne répondais pas je suis devenu fou de désespoir. Je n'ai

pas mangé, je n'ai pas vécu, jusqu'à voir que tu n'étais pas partie, que tu

n'étais pas avec un amant. Tu m'as ramené à la vie, vilaine fille. » Je

l'entendais se tordre de rire. Quand elle m'obligea de ses deux mains à

écarter mon visage pour me regarder dans les yeux, le rire l'empêchait

encore de parler. « Vraiment, tu es fou de jalousie ? Quelle bonne nouvelle,

tu es encore mon amoureux transi, mon bon garçon ? » C'est la première

fois que nous fîmes l'amour sans cesser de rire.

Finalement nous nous endormîmes, enlacés et heureux. Dans mon sommeil,

de temps en temps, j'ouvrais les yeux pour la voir. Je ne serais jamais aussi

heureux que maintenant, jamais je ne me sentirais autant comblé. Nous

nous réveillâmes à la nuit et, après nous être douchés et habillés, j'emmenai

la vilaine fille dîner à La Closerie des Lilas où, comme deux amants en lune

de miel, nous parlions à voix basse en nous regardant dans les yeux, main

dans la main, nous souriant et nous embrassant, tandis que nous buvions

une bouteille de Champagne. « Dis-moi quelque chose de mignon », me

demandait-elle de temps en temps.

En sortant de La Closerie des Lilas, sur la petite place où la statue du

maréchal Ney menace de son sabre les étoiles, en bordure de l'avenue de

l'Observatoire, assis sur un banc, il y avait deux clochards. La vilaine fille

s'arrêta et me les signala :

— C'est celui-là, celui de droite, le clochard qui t'a sauvé la vie cette

fameuse nuit, sur le pont Mirabeau, n'est-ce pas ?

— Non, je ne crois pas que c'était lui.

— Si, si, fit-elle en colère et en tapant du talon. C'est lui, dis-moi que c'est

lui, Ricardo.

— Oui, oui, c'était lui, tu as raison.

— Donne-moi tout l'argent que tu as dans ton portefeuille, m'ordonna-t-elle.

Les billets et les pièces aussi.

Je fis ce qu’elle voulait. Alors, l'argent dans le creux de la main, elle

s'approcha des deux clochards. Ils la regardèrent comme un oiseau rare,

j'imagine, car il faisait trop sombre pour voir leur visage. Penchée sur celui

de droite, elle lui parla, lui remit l'argent et, finalement, quelle surprise !

embrassa le clochard sur les deux joues. Puis elle revint vers moi en

souriant comme une fillette qui a fait une bonne action. Elle se suspendit à

mon bras et nous descendîmes le boulevard du Montparnasse. Jusqu'à

l'École Militaire nous avions une bonne demi-heure de marche. Mais il ne

faisait pas froid et il n'allait pas pleuvoir.

— Ce clochard croira qu'il a rêvé, qu'une fée tombée du ciel lui est apparue.

Que lui as-tu dit ?

— Merci beaucoup, monsieur le clochard, pour avoir sauvé la vie à mon

amour.

— Toi aussi, tu as tes petites cucuteries, vilaine fille, fis-je en l'embrassant à

pleine bouche. Dis-m’en une autre, veux-tu ?

 

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