Tours et detours de la vilaine fille

Mario Vargas Llosa · Chapitre 6 sur 8 · partie 1/3

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Tours et detours de la vilaine fille

prologue avant d'envoyer le manuscrit à mon ami Mario Muchnik. « Il était

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

temps, me répondit-il. Je craignais que l'artériosclérose ou la démence

sénile ne m'atteignent avant ton Bounine. » Quand j'étais à la maison à

l'heure où Yilal regardait son émission de télévision, je lui lisais des

nouvelles. Celles traduites par moi ne lui plurent pas trop et il les écouta

plus par politesse que par intérêt. En revanche, les romans de Jules Verne

l'enchantaient. Au rythme de deux chapitres par jour, je lui en lus plusieurs

au cours de cet automne. Celui qu'il aima le plus — les épisodes le faisaient

sauter de joie — fut Le tour du monde en quatre-vingts jours. Mais Michel

Strogoff le fascina aussi. Comme me l'avait demandé Elena, tout en étant

rongé de curiosité, je ne l'interrogeai jamais sur cet appel que lui seul

pouvait avoir reçu. Durant les semaines et les mois qui suivirent le message

qu'il m'avait écrit sur son ardoise, je ne remarquai jamais le moindre indice

que Yilal fut capable de parler.

L'appel survint deux mois et demi après ce fameux message. Je me trouvais

sous la douche et me préparais à aller à l'Unesco, quand j'entendis sonner le

téléphone et j'eus une intuition : « C'est elle. » Je courus vers ma chambre et décrochai, en me laissant tomber sur le lit, sans prendre le temps de

m'essuyer :

— Tu vas encore une fois me raccrocher au nez, mon bon garçon ?

— Comment vas-tu, vilaine fille ?

Il y eut un bref silence et, enfin, un petit rire :

— Ah, ah ! tu daignes enfin me répondre. À quoi est dû ce miracle, si l'on

peut savoir ? Ton coup de colère t'a passé ou me détestes-tu toujours ?

En entendant ce ton légèrement moqueur et ce relent de triomphe dans ses

paroles, j'eus envie de raccrocher.

— Pourquoi m'appelles-tu ? lui demandai-je. Pourquoi m'as-tu appelé toutes

ces fois ?

— J'ai besoin de parler avec toi, dit-elle en changeant de ton.

— Où es-tu ?

— Je suis ici, à Paris, depuis un bout de temps. Pouvons-nous nous voir un

moment ?

Je fus glacé. J’étais si sûr qu'elle était encore à Tokyo, ou dans quelque pays

lointain, et qu'elle ne remettrait jamais les pieds en France ! Savoir qu'elle

était là et que je pouvais la voir à tout instant me plongea dans une

confusion totale.

— Seulement un petit instant, insista-t-elle, en pensant que mon silence

était négatif. Ce que j'ai à te dire est très personnel, je préfère ne pas le faire

par téléphone. Une demi-heure, pas plus. Ce n'est pas beaucoup pour une

vieille amie, non ?

Je lui donnai rendez-vous pour le surlendemain, au sortir de l'Unesco, à six

heures du soir, à La Rhumerie, à Saint-Germain-des-Prés (ce bar s'était

toujours appelé La Rhumerie martiniquaise, mais ces derniers temps, pour

quelque mystérieuse raison, il avait perdu la mention de son appartenance).

Quand je raccrochai, mon cœur battait la chamade. Avant de retourner à ma

douche je dus rester un moment assis, la bouche ouverte, jusqu'à retrouver

mon souffle. Que faisait-elle à Paris ? Des petits travaux spéciaux pour le

compte de Fukuda ? Ouvrir le marché européen aux aphrodisiaques

exotiques à base de poudre de défense d'éléphant et de corne de rhinocéros

? Avait-elle besoin de moi pour que je lui donne un coup de main dans ses

opérations de contrebande, blanchiment d'argent ou autres trafics mafieux ?

J'avais fait une bêtise en répondant au téléphone. La vieille histoire allait se

répéter. Nous bavarderions, je lui redonnerais ce pouvoir qu'elle avait toujours eu sur moi, on vivrait une brève et fausse idylle, je me ferais toutes

sortes d'illusions et, au moment où je m'y attendrais le moins, elle

disparaîtrait et je me retrouverais meurtri et hébété, pansant mes plaies,

comme à Tokyo. Jusqu'au prochain chapitre !

Je ne dis rien à Elena et Simon de l'appel ni du rendez-vous, et passai ces

quarante-huit heures dans un état somnambulique, entre des flashes de

lucidité et un brouillard mental qui se dissipait de temps en temps pour que

je puisse me livrer à une séance de masochisme avec insultes : imbécile,

crétin, tu mérites tout ce qui t'arrive, t'est arrivé et t'arrivera.

Le jour du rendez-vous fut un de ces jours gris et humides de fin d'automne

parisien, où il ne reste presque plus de feuilles aux arbres ni de clarté dans

le ciel, où la mauvaise humeur des gens augmente avec le mauvais temps et

où l'on voit hommes et femmes dans la rue dissimulés sous leur manteau,

cache-nez, gants et parapluie, pressés et pleins de haine contre le monde. En

quittant l'Unesco je cherchai un taxi, mais, comme il pleuvait et qu'il n'y

avait pas d'espoir d'en trouver un, je choisis le métro. Je descendis à la

station Saint-Germain-des-Prés et dès la porte de La Rhumerie je la vis,

assise à la terrasse, devant une tasse de thé et une petite bouteille de Perrier.

En me voyant, elle se leva et me tendit ses joues :

— Pouvons-nous nous donner l’accolade ou ça non plus ?

L'établissement était rempli de gens typiques du quartier : touristes, play-

boys avec chaînette au cou, coquet gilet et blouson, filles en minijupe et

décolleté plongeant, certaines maquillées comme pour une soirée de gala. Je

commandai un grog. Nous restâmes silencieux, nous regardant un peu

gênés, sans savoir que dire.

La transformation de Kuriko était visible. Non seulement elle semblait avoir

perdu dix kilos — c'était un petit squelette de femme —, mais elle avait

vieilli de dix ans depuis l'inoubliable nuit de Tokyo. Elle était habillée avec

cette modestie et cette négligence que je ne me rappelais lui avoir vues que

ce lointain matin où j'allai l'accueillir à l'aéroport d'Orly sur ordre de Paúl.

Elle portait un veston râpé et un pantalon de flanelle décoloré, d'où

émergeaient de gros souliers usés et ternes. Elle était décoiffée et, à ses

doigts extrêmement fins, ses ongles n'étaient ni coupés, ni limés, comme si

elle se les rongeait. Les os de son front, des pommettes et du menton

ressortaient, tirant sa peau, très pâle, au ton olivâtre accentué. Ses yeux avaient perdu tout éclat et avaient quelque chose d'effarouché, comme d'un

petit animal timide. Elle n'avait pas un seul bijou ni le moindre maquillage.

— Ça a été dur d'arriver à te voir, dit-elle enfin. (Elle tendit la main, me

toucha le bras et esquissa un de ses sourires coquets de naguère qui cette

fois loupa son coup.) Dis-moi, au moins, si ta fureur est maintenant passée

et si tu me détestes un tout petit peu moins.

— Inutile d'en parler, lui répondis-je. Ni maintenant ni jamais. Pourquoi

m'as-tu appelé tant de fois ?

— Tu m’as donné une demi-heure, non ? fit-elle en lâchant mon bras et se

redressant. Nous avons le temps. Parle-moi de toi. Tout va bien pour toi ?

As-tu une petite amie ? Gagnes-tu toujours ta vie en faisant la même chose

?

— Pitchounet jusqu'à la mort, dis-je en riant sans joie, mais elle restait à

m'examiner, l'air grave.

— Avec l'âge, tu es devenu susceptible, Ricardo. Autrefois, ta rancune

n'aurait pas duré si longtemps. (Dans ses yeux, l'espace d'une seconde,

passa un éclat ancien.) Tu dis toujours des cucuteries aux femmes, ou plus

maintenant ?

— Depuis combien de temps es-tu à Paris ? Que fais-tu ici ? Tu travailles

toujours pour ton gangster japonais ?

Elle fit non de la tête. Il me sembla qu'elle allait rire, mais son expression se

durcit, plutôt, et ses lèvres pulpeuses tremblèrent, encore nettement

marquées dans son visage, bien que maintenant un peu fanées, comme toute

sa personne.

— Fukuda m'a larguée, depuis plus d'un an. C'est la raison de ma venue à

Paris.

— Je comprends maintenant pourquoi tu es dans cet état calamiteux, fis-je

ironiquement. Je n'aurais jamais imaginé te voir à ce point défaite.

— J'ai connu bien pire, reconnut-elle âprement. J'ai même cru mourir,

parfois. Les deux dernières fois où j'ai essayé de te parler, c'était pour ça.

Pour qu'au moins ce soit toi qui m'enterres. Je voulais te demander de me

faire incinérer. Je suis horrifiée à l'idée d'être mangée par les vers. Enfin,

c'est passé.

Elle parlait tranquillement, mais ses paroles laissaient entrevoir une colère

contenue. Elle ne semblait pas faire un numéro d'autocompassion, pour

m'impressionner, ou alors elle le faisait avec une habileté consommée. Elle décrivait, plutôt, un état de choses objectivement, avec distance, comme un

policier ou un notaire.

— Tu as tenté de te suicider quand le grand amour de ta vie t'a plaquée ?

Elle fit non de la tête et haussa les épaules :

— Il m'avait toujours dit qu'il se fatiguerait un jour de moi et me larguerait.

J'étais préparée. Il ne parlait pas en l’air. Mais le moment où il l'a fait n'a

pas été bien choisi, pas plus que les raisons qu'il m'a données pour me

renvoyer.

Sa voix trembla et sa bouche se tordit sur une moue haineuse. Son regard

étincela. Tout cela était-il une farce de plus, pour m'émouvoir ?

— Si le sujet te gêne, parlons d'autre chose, lui dis-je. Que fais-tu à Paris et

de quoi vis-tu ? Le gangster t'a-t-il donné au moins des indemnités qui te

permettent de tenir quelque temps ?

— J'ai été en prison à Lagos, pendant deux mois qui m'ont semblé un siècle,

fit-elle comme si, soudain, j'avais cessé d'être là. La ville la plus horrible, la

plus laide, et les gens les plus méchants du monde. Ne va surtout jamais à

Lagos. Quand enfin j'ai pu sortir de prison, Fukuda m'a défendu de

retourner à Tokyo. « Tu es brûlée, Kuriko. » Brûlée dans les deux sens du

mot, il voulait dire. Parce que j'étais fichée par la police internationale. Et

brûlée parce que, probablement, les Noirs du Nigeria m'avaient transmis le

sida. Et après m'avoir dit que je ne devais plus le voir, ni lui écrire, ni

l'appeler, jamais plus, aussi sec, il a raccroché. C'est ainsi qu'il m'a larguée :

comme une chienne galeuse. Il ne m'a même pas payé le billet d'avion pour

Paris. C'est un homme froid et pragmatique, qui sait ce qui lui convient. Je

ne lui convenais plus. II est tout le contraire de toi. C'est pourquoi Fukuda

est riche et puissant, et toi tu es et seras toujours un pitchounet.

— Merci. Finalement, ce que tu dis là est un éloge.

Tout cela était-il vrai ? Ou un autre de ces fabuleux mensonges qui

jalonnaient chaque étape de sa vie ? Elle s'était reprise. Elle tenait sa tasse

de thé à deux mains, buvant à petites gorgées et soufflant sur le liquide.

C'était un spectacle pénible que de la voir si flétrie, si mal fagotée, avec tout

le poids des années.

— Est-ce bien vrai, un tel drame ? N'est-ce pas une autre de tes fariboles ?

As-tu vraiment été en prison ?

— En prison, et par-dessus le marché violée par la police de Lagos, précisa-

t-elle en me transperçant du regard comme si j'avais été coupable de son malheur. Des Noirs dont je ne comprenais pas l'anglais parce qu'ils parlaient

le pidgin English. C'est comme ça que David qualifiait mon anglais, quand

il voulait m'insulter : pidgin English. Mais ils ne m'ont pas transmis le sida.

Seulement des morpions et un chancre. Horrible mot, pas vrai ? L'as-tu

jamais entendu ? Tu ne sais sans doute même pas ce que c'est, mon petit

saint. Le chancre, ce sont des ulcères infectieux. C'est répugnant, mais pas

grave, si on se soigne à temps avec des antibiotiques. Mais dans cette

maudite Lagos on ne m'a pas bien soignée, j'ai eu une infection et j'ai cru

que j'allais mourir. C'est pour ça que je t'ai appelé. Maintenant,

heureusement, je vais bien.

Ce qu'elle racontait pouvait être vrai ou faux, mais la colère

incommensurable qui imprégnait ses paroles n'était pas du chiqué. Bien

qu'avec elle le théâtre soit toujours possible. Une formidable pantomime ?

Je me sentais déconcerté, troublé. Je m'attendais à tout de ce rendez-vous,

sauf à pareille histoire.

— Je suis désolé que tu aies connu cet enfer, dis-je enfin pour dire quelque

chose, car que peut-on dire devant une telle révélation ? Si ce que tu me

racontes est vrai. Tu vois, il m'arrive une chose terrible avec toi. Tu m'as

raconté tant de bobards dans ta vie qu'il m'est maintenant difficile de te

croire.

— Peu importe que tu me croies ou pas, fit-elle en me prenant à nouveau le

bras et en s'efforçant d'être cordiale. Je sais bien que ça t'est resté sur

l'estomac et que tu ne me pardonneras jamais l'histoire de Tokyo. Tant pis.

Je ne veux pas que tu me plaignes. Je ne veux pas d'argent, non plus. Ce que

je veux, en réalité, c'est t'appeler de temps en temps et que, par-ci par-là,

nous prenions un café ensemble, comme maintenant. Rien de plus.

— Pourquoi ne me dis-tu pas la vérité ? Une fois dans ta vie. Allez, dis-moi

exactement ce qui se passe.

— Eh bien voilà, pour la première fois, je ne me sens pas sûre de moi, je ne

sais que faire. Je me sens très seule. Cela ne m'était jamais arrivé jusqu'à

présent, malgré tous les moments difficiles que j'ai connus. Sache-le, je suis

malade de peur. (Elle parlait avec une sécheresse orgueilleuse, sur un ton et

avec une attitude qui semblaient démentir ce qu'elle disait. Elle me regardait

dans les yeux, sans ciller.) La peur est une maladie, aussi. Elle me paralyse,

m'anéantit. Je ne le savais pas et maintenant je le sais. Je connais quelques

personnes ici à Paris, mais je ne me fie à aucune. À toi, oui. C'est la vérité, tu peux me croire. Est-ce que je peux t'appeler, de temps en temps ?

Pourrons-nous nous voir aussi parfois, dans un bistrot, comme aujourd'hui ?

— Oui, bien sûr. Aucun problème.

On bavarda près d'une heure encore, jusqu'à ce que la nuit tombe et que

s'allument les vitrines des boutiques, les fenêtres des immeubles de Saint-

Germain, et les feux rouges et jaunes des voitures formèrent un fleuve de

lumières fluant sur le boulevard, devant la terrasse de La Rhumerie. Je me

souvins alors de ce que je devais lui demander. Qui lui avait répondu au

téléphone chez moi la dernière fois qu'elle avait appelé ? Est-ce qu'elle s'en

souvenait ?

Elle me regarda intriguée, sans comprendre. Mais ensuite elle acquiesça :

— Oui, une petite bonne femme. J'ai pensé que tu avais une maîtresse, mais

ensuite je me suis rendu compte que c'était plutôt une domestique. Une

Philippine ?

— Un enfant. Il a parlé avec toi ? Es-tu certaine ?

— Il m'a dit que tu étais en voyage, je crois. Rien, deux mots. Je t'ai laissé

un message, et je vois qu'il te la transmis. Pourquoi cette question,

maintenant ?

— Il a parlé avec toi ? Es-tu sûre ?

— Deux mots, répéta-t-elle en hochant la tête. D'où sort cet enfant ? Tu l’as

adopté ?

— Il s'appelle Yilal. Il a neuf ou dix ans. C'est un Vietnamien, fils de deux

voisins, mes amis. Es-tu sûre qu'il t'a parlé ? Parce que cet enfant est muet.

Ni ses parents ni moi n'avons jamais entendu sa voix.

Elle fut troublée et, pendant un bon moment, fermant à demi les yeux, elle

sonda sa mémoire. Elle hocha plusieurs fois la tête affirmativement. Oui,

oui, elle s'en souvenait très clairement. Ils avaient parlé en français. Sa voix

était si frêle qu’elle lui avait semblé féminine. Mi-criarde, mi-exotique. Ils

avaient échangé très peu de mots. Que je n'étais pas là, que j’étais en

voyage. Et quand elle lui avait demandé de me dire que « la vilaine fille »

avait appelé, elle le lui avait dit en espagnol. « Quoi, quoi ? » Elle avait dû

épeler « niña mala ». Elle s'en souvenait fort bien. L'enfant lui avait parlé, il

n'y avait pas le moindre doute.

— Alors tu as fait un miracle. Grâce à toi, Yilal s'est mis à parler.

— Si j'ai ces pouvoirs, je vais les utiliser. Les sorcières doivent gagner une

flopée d'argent en France, j'imagine.

Quand, un moment plus tard, on se dit au revoir à l'entrée du métro Saint-

Germain-des-Prés et que je lui demandai son adresse et son téléphone, elle

ne voulut pas me les donner. C'est elle qui m'appellerait.

— Tu ne changeras jamais. Toujours des mystères, toujours des histoires,

toujours des secrets.

— Ça m'a fait du bien de te voir et de parler avec toi, enfin, fit-elle en

coupant court. Tu ne me raccrocheras plus au nez, j'espère.

— Cela dépendra de ta façon de te comporter. Elle se haussa sur la pointe

des pieds et je sentis sa bouche se froncer en un rapide baiser sur ma joue.

Je la vis disparaître dans l'escalier du métro. De dos, si mince, sans talons,

elle ne semblait pas avoir vieilli autant que de face.

Malgré la bruine et le froid relatif, au lieu de prendre le métro ou un bus, je

préférai marcher. C'était mon seul sport maintenant ; je n'avais fréquenté le

club de gymnastique que quelques mois. Les exercices m'assommaient et

plus encore le type de gens que je côtoyais au cardio-training, aux barres ou

à l'aérobic. En revanche, marcher dans cette ville pleine de secrets et de

merveilles me divertissait, et les jours d'émotions fortes comme celui-ci,

une longue marche, fût-ce sous le parapluie, la pluie et le vent, me ferait du

bien.

De tout ce que la vilaine fille m'avait raconté, la seule absolument certaine,

sans doute, c'était que Yilal avait échangé quelques phrases avec elle.

L'enfant des Gravoski pouvait, donc, parler ; peut-être l'avait-il déjà fait

avant, avec des gens qui ne le connaissaient pas, au collège, dans la rue.

C'était un petit mystère qu'il révélerait, tôt ou tard, à ses parents. J'imaginai

la joie de Simon et d'Elena quand ils entendraient cette petite voix grêle, un

peu criarde, que m'avait décrite la vilaine fille. Je remontais le boulevard

Saint-Germain en direction de la Seine, quand, peu avant la librairie

Julliard, je découvris une boutique de soldats de plomb qui me rappela

Salomón Toledano et ses malheureuses amours japonaises. J'entrai et

achetai pour Yilal une petite boîte avec six cavaliers de la garde impériale

russe.

Qu'est-ce qui pouvait encore être vrai dans l'histoire de la vilaine fille ?

Probablement que Fukuda l'avait larguée de sale manière et qu'elle avait été

— peut-être l'était-elle encore — malade. Cela sautait aux yeux, il suffisait

de voir ses os saillants, sa pâleur, ses cernes. Et l'histoire de Lagos ? C'était

peut-être vrai qu'elle avait eu des problèmes avec la police. C'était un risque évident dans les affaires sales où l'avait fourvoyée son amant japonais. Ne

me l’avait-elle pas dit elle-même à Tokyo, enthousiasmée ? La naïve croyait

que ces aventures de contrebandier et de trafiquant, qui mettaient en jeu sa

liberté dans des périples africains, pimentaient la vie, la rendaient plus

savoureuse et amusante. Je me rappelais ses paroles : « En faisant ces

choses, je vis davantage. » Eh bien, quand on joue avec le feu on finit tôt ou

tard par se brûler. Si vraiment elle avait connu la prison, il était bien

possible qu’elle ait été violée par la police. Le Nigeria était connu pour être

le paradis de la corruption, une autocratie militaire, et sa police devait être

pourrie. Violée par Dieu sait combien d'hommes, brutalisée des heures et

des heures dans un immonde réduit, affectée d'une maladie vénérienne et de

morpions et, ensuite, soignée par des toubibs assassins qui utilisaient des

seringues sans les désinfecter. Je fus submergé par un flot de honte et de

colère. Si tout cela lui était arrivé, ne fût-ce qu'un peu de tout cela, et qu'elle

se soit trouvée aux portes de la mort, ma réaction si froide, si incrédule

avait été mesquine, c'était celle d'un amant rancunier qui ne voulait que

défouler son orgueil blessé par le mauvais moment passé à Tokyo. J'aurais

dû lui dire quelque chose d'affectueux, feindre de la croire. Car, quand bien

même le viol et la prison auraient été des mensonges, il est sûr qu'elle était

devenue physiquement une ruine. Et, sans doute, à demi morte de faim. Tu

t'étais bien mal comporté, Ricardito. Très mal, si c'est vrai qu'elle se tournait

vers moi parce qu'elle se sentait seule et incertaine, et si j'étais la seule

personne au monde en qui elle ait eu confiance. Cette dernière chose devait

être vraie. Elle ne m'avait jamais aimé, mais avait confiance en moi, avec

l'affection qu'on a pour un domestique loyal. Parmi ses amis et ses copains

d'occasion, j'étais le plus désintéressé, le plus dévoué. Plein d'abnégation,

docile et con. C'est pourquoi elle t'avait choisi pour brûler son cadavre. Et

que tu jettes ses cendres dans la Seine, ou les gardes dans une petite urne en

porcelaine de Sèvres, sur ta table de nuit ?

J'arrivai rue Joseph-Granier trempé des pieds à la tête et mort de froid. Je

pris une douche chaude, passai des vêtements secs et me préparai un

sandwich jambon-fromage que j'accompagnai d'un yaourt aux fruits. Ma

petite boîte de soldats de plomb sous le bras, j'allai toquer à la porte des

Gravoski. Yilal était déjà couché et eux finissaient de dîner de spaghettis al

pesto. Ils me proposèrent une assiette, mais je n'acceptai qu'une tasse de

café. Tandis que Simon examinait les soldats de plomb et disait en plaisantant que je voulais faire de Yilal un militariste, Elena remarqua chez

moi quelque chose de bizarre.

— Toi, il t'est arrivé quelque chose, Ricardo, fit-elle en me fixant dans les

yeux. La vilaine fille t'aurait-elle appelé ?

Simon leva la tête et me fixa à son tour.

— Je viens de passer une heure avec elle, dans un bistrot. Elle vit à Paris.

C'est une loque humaine et elle en voit de dures, elle est habillée comme

une pauvresse. Elle dit que le Japonais l’a larguée, après que la police de

Lagos l'a arrêtée, lors d'un de ces voyages qu'elle faisait en Afrique, pour

l'aider dans ses trafics. Et qu'on l'a violée. Qu'on lui a refilé des morpions et

un chancre. Et qu'ensuite, dans un hôpital sordide, on a failli l'achever. Peut-

être est-ce vrai. Ou peut-être faux. Je ne sais pas. Elle dit que Fukuda l'a

plaquée parce qu'il craignait qu'Interpol ne l’ait fichée et que les Noirs ne

lui aient transmis le sida. Vérité ou invention ? Je ne le saurai jamais.

— La saga devient de jour en jour plus intéressante ! s'écria Simon,

stupéfait. Vraie ou pas, c'est une histoire formidable.

Elena et lui se regardèrent longuement, et je savais bien à quoi ils pensaient.

Je devançai leur question :

— Elle se rappelle très bien quand elle a téléphoné chez moi. On lui a

répondu en français, une petite voix grêle et criarde qui lui avait semblé

celle d'une Asiatique. Il lui a fait répéter plusieurs fois niña mala en

espagnol. Cela, elle ne peut l'avoir inventé.

Je vis Elena changer de couleur. Elle battait des paupières, très rapidement.

— J'ai toujours cru que c'était vrai, murmura Simon. (Sa voix était altérée et

il avait rougi, comme s'il étouffait de chaleur. Il grattait sa barbe rousse avec

insistance.) J'ai fait le tour de la question et je suis arrivé à la conclusion

que ce devait être la vérité. Comment Yilal aurait-il pu inventer cette

histoire de niña mala ? Quel bonheur tu nous donnes avec cette nouvelle,

mon vieux !

Elena acquiesçait, suspendue à mon bras. Elle souriait, au bord des larmes.

— Moi aussi j'ai toujours su que Yilal lui avait parlé, dit-elle en martelant

chaque mot. Mais, je vous en prie, il ne faut rien faire. Ne rien dire à

l'enfant. Cela viendra tout seul. Si nous essayons de le forcer, il peut y avoir

régression. Il doit le faire, lui, rompre de lui-même cette barrière. Il le fera,

le moment voulu, et il le fera bientôt, vous allez voir.

— C'est le moment de sortir le cognac, fit Simon en clignant de l'œil. Tu

vois, mon vieux, j'ai pris mes précautions. Maintenant, nous sommes

préparés aux surprises que tu nous fais de temps en temps. Un excellent

Napoléon, tu verras !

On but notre verre de cognac sans presque parler, plongés dans nos

réflexions respectives. L'alcool me fit du bien, parce que la randonnée sous

la pluie m'avait refroidi. En me disant bonsoir, Elena sortit avec moi sur le

palier :

— Je ne sais pas, il vient de me venir une idée, dit-elle. Ton amie a peut-

être besoin d'un examen médical. Demande-le-lui. Si elle veut, je peux

arranger la chose à l'hôpital Cochin, avec les copains. Sans qu'il ne lui en

coûte rien, je veux dire. J'imagine qu'elle n'a pas la sécu, ni rien qui y

ressemble.

Je la remerciai. J'en parlerais avec elle, la prochaine fois.

— Si c'est vrai, ça a dû être terrible, la pauvre, murmura-t-elle. Une chose

pareille laisse des cicatrices atroces dans la mémoire.

Le lendemain, je rentrai à la hâte de l'Unesco, pour retrouver Yilal. Il

regardait à la télé des dessins animés et avait à côté de lui les six cavaliers

de la garde impériale russe, mis en rang. II me montra son ardoise : « Merci

pour le joli cadeau, oncle Ricardo. » Il me tendit la main en souriant. Je me

mis à lire Le Monde tandis qu'avec son habituelle concentration hypnotique

il se replongeait dans l'émission. Ensuite, au lieu de lui lire quelque chose,

je lui parlai de Salomón Toledano. Je lui racontai sa collection de soldats de

plomb, que j'avais vus envahir tous les coins et recoins de sa maison, et son

incroyable faculté pour apprendre les langues. Il était le meilleur interprète

au monde. Quand, sur son ardoise, il me demanda si je pouvais le conduire

chez Salomón pour voir ses batailles napoléoniennes, et que je lui expliquai

qu'il était mort très loin de Paris, au Japon, Yilal devint triste. Je lui montrai

le hussard que je gardais sur ma table de nuit et qu'il m'avait offert le jour

de son départ pour Tokyo. Au bout d'un moment, Elena vint le chercher.

Afin de ne pas trop penser à la vilaine fille, j'allai au cinéma, dans le

Quartier latin. Dans la salle obscure et chaude, pleine d'étudiants, d'un

cinéma de la rue Champollion, tandis que je suivais, distrait, les aventures

d'un western classique de John Ford, La chevauchée fantastique, dans ma

tête apparaissait et réapparaissait l'image détériorée, dégradée de ma petite

Chilienne. Ce jour-là et tout le reste de la semaine, sa silhouette trotta dans ma tête, tout comme la question à laquelle je ne trouvais jamais de réponse :

M'avait-elle dit la vérité ? Cette histoire de Lagos et de Fukuda était-elle

vraie ? J'étais convaincu, et cela me tourmentait, que je ne le saurais jamais

en toute certitude.

Elle m'appela au bout de huit jours, chez moi, et aussi très tôt le matin.

Après lui avoir demandé comment elle allait — « Bien, maintenant tout à

fait bien, comme je te l'ai dit » —, je lui proposai de dîner ensemble, ce

même soir. Elle accepta et nous convînmes de nous rencontrer au vieux

Procope, rue de l'Ancienne-Comédie, à vingt heures. J'arrivai avant elle et

l'attendis à une table près de la fenêtre qui donnait sur la cour de Rohan.

Elle arriva presque tout de suite. Mieux habillée que la dernière fois, mais

aussi pauvrement : sous son moche veston asexué elle portait une robe bleu

foncé, sans décolleté ni manches, avec des chaussures à mi-talons, au cuir

écaillé, récemment cirées. C'était très étrange de la voir sans bagues, ni

montre, ni bracelet, ni boucles d'oreilles, ni maquillage. Au moins, elle avait

limé ses ongles. Comment avait-elle pu tant maigrir ? Il semblait qu'elle

pourrait se briser, à la moindre chute.

Elle commanda un consommé et un poisson grillé, et goûta à peine une

gorgée de vin pendant le repas. Elle mâchait très lentement, sans envie, et

avait du mal à avaler. Vraiment, se sentait-elle bien ?

— Mon estomac s'est rétréci et je ne supporte presque pas la nourriture,

m'expliqua-t-elle. Au bout de deux ou trois bouchées, je me sens pleine.

Mais ce poisson est excellent.

Je finis par boire à moi tout seul le pichet de côtes-du-Rhône. Quand le

garçon apporta le café pour moi et l'infusion à la verveine pour elle, je lui

dis en lui prenant la main :

— Sur ce que tu aimes le plus, je t'en supplie, jure-moi que tout ce que tu

m'as raconté l'autre jour à La Rhumerie est vrai.

— Tu ne vas plus jamais rien croire de ce que je te dis, je le sais. (Elle avait

l'air fatigué, excédé, et semblait se moquer comme d'une guigne que je la

croie ou pas.) N'en parlons plus. Je te l'ai raconté pour que tu me permettes

de te voir, de temps en temps. Parce que, même si tu ne le crois pas non

plus, parler avec toi me fait du bien.

J'eus envie de lui embrasser la main, mais je me retins. Je lui transmis la

proposition d'Elena. Elle me regarda fixement, déconcertée.

— Mais elle sait tout de moi, de nous ?

Je fis oui. Elena et Simon savaient tout. Dans un élan, je leur avais raconté

toute « notre » histoire. C'étaient de très bons amis, elle n'avait rien à

craindre d'eux. Ils ne la dénonceraient pas à la police pour trafic

d'aphrodisiaques.

— Je ne sais pas pourquoi je leur ai fait ces confidences. Peut-être parce

que, comme tout le monde, j'ai besoin de temps en temps de partager avec

quelqu'un les choses qui m'angoissent ou me rendent heureux. Acceptes-tu

la proposition d'Elena ?

Elle ne semblait pas très enthousiaste. Elle me regardait inquiète, comme

redoutant un coup fourré. L'éclat miel foncé avait disparu de ses yeux. La

malice, l'espièglerie aussi.

— Laisse-moi y réfléchir, me dit-elle enfin. Nous verrons comment je me

sens. Maintenant je suis bien. Tout ce qu'il me faut, c'est de la tranquillité,

du repos.

— Ce n'est pas vrai que tu es bien, insistai-je. Tu es un fantôme. Maigre

comme tu es, une simple grippe peut te mener à la tombe. Et je n'ai pas

envie de me charger de la sinistre tâche de t'incinérer, etc. Tu ne veux pas

redevenir jolie ?

Elle se mit à rire.

— Alors comme ça maintenant je te parais moche. Merci pour ta franchise.

(Elle me serra la main qu'elle avait gardée dans la sienne et, l'espace d'une

seconde, ses yeux s'animèrent.) Mais tu es toujours amoureux de moi, n'est-

ce pas, Ricardito ?

— Non, plus maintenant. Je ne retomberai plus jamais amoureux de toi.

Mais je ne veux pas que tu meures.

— Ce doit être vrai que tu ne m'aimes plus, tu ne m'as pas encore dit la

moindre cucuterie, reconnut-elle en faisant une moue presque comique. Que

dois-je faire pour te reconquérir ?

Elle rit avec la coquetterie d'autrefois et ses yeux brillèrent d'un éclat

espiègle mais, soudain, sans transition, je sentis mollir la pression de sa

main sur la mienne. Son regard chavira, elle devint livide et ouvrit la

bouche, comme si l'air lui manquait. Si je n'avais pas été à côté d'elle, à la

soutenir, elle aurait roulé à terre. Je lui frottai les tempes avec une serviette

mouillée, je lui fis boire un verre d'eau. Elle récupéra un peu, mais restait

très pâle, presque blanche. Et maintenant, dans ses yeux il y avait une

panique animale.

— Je vais mourir, balbutia-t-elle en me plantant ses ongles dans le bras.

— Tu ne vas pas mourir. Je t'ai passé tous tes caprices depuis que nous

étions petits, mais celui de mourir, non. Je te l'interdis.

Elle sourit, sans forces.

— Il était temps que tu me dises une gentille chose. (Sa voix était à peine

audible.) Ça me manquait, même si tu ne le crois pas non plus.

Quand, un instant plus tard, je tentai de la faire se lever, ses jambes

tremblaient tant qu'elle se laissa retomber sur sa chaise, épuisée. Je

demandai à un garçon du Procope d'appeler un taxi de la station Saint-

Germain et il m'aida à la faire sortir. Nous la portâmes à deux, en la tenant

par la taille. Quand elle m'entendit dire au taxi de nous conduire à l'hôpital

le plus proche — « l'Hôtel-Dieu, dans l'île de la Cité, n'est-ce pas ? » — elle

m'agrippa avec désespoir : « Non, non, pas à l'hôpital, jamais de la vie, non,

non, » Je fus obligé de rectifier et de dire au taxi de nous conduire plutôt rue

Joseph-Granier. Pendant le trajet jusqu'à chez moi — je la tenais appuyée

sur mon épaule — elle perdit à nouveau connaissance durant quelques

secondes. Son corps se relâcha et elle s'affaissa sur le siège. En la

redressant, je sentis tous les petits os de son dos. À la porte de l'immeuble

art déco, j'appelai par l'interphone Simon et Elena pour qu'ils descendent

m'aider.

Nous la montâmes à trois jusqu'à mon appartement et la couchâmes sur

mon lit. Mes amis ne me demandèrent rien, mais ils regardaient la vilaine

fille avec une curiosité vorace, comme une ressuscitée. Elena lui prêta une

chemise de nuit, et elle lui prit la température et la tension. Elle n'avait pas

de fièvre, mais sa tension était très basse. Quand elle recouvra tout à fait les

sens, Elena lui fit boire à la cuillère une tasse de thé bouillant, avec deux

cachets qui, lui dit-elle, étaient de simples remontants. En partant, elle

m'assura qu'elle ne voyait pas de danger imminent, mais que si, au cours de

la nuit, elle se sentait mal, il fallait que je la réveille. Elle-même appellerait

l'hôpital Cochin pour qu'on envoie une ambulance. Au vu de ces

évanouissements, un examen médical complet était indispensable. Elle

s'occuperait de tout, mais cela prendrait au moins deux jours.

Quand je revins dans la chambre, je la trouvai les yeux grands ouverts.

— Tu dois maudire l'heure où tu m'as répondu au téléphone, dit-elle. Je ne

suis revenue que pour te créer des problèmes.

— Depuis que je te connais, tu n'as fait que me créer des problèmes. C'est

mon destin. Et il n'y a rien à faire contre le destin. Regarde ce que j'ai là,

c'est à toi si tu en as besoin. Mais je veux qu'après tu me la rendes.

Et je tirai du tiroir de ma table de nuit la brosse à dents de Guerlain. Elle

l'examina, amusée.

— Alors tu la gardes toujours ? C'est la seconde galanterie de la nuit. Quel

luxe ! Où vas-tu dormir, si on peut savoir ?

— Sur le canapé-lit du salon, ne te fais pas d'illusions. Il n'est pas question

que je dorme avec toi.

Elle rit à nouveau. Mais ce petit effort la fatigua et, se blottissant entre les

draps, elle ferma les yeux. Je l'abritai sous les couvertures et posai aussi ma

robe de chambre sur ses pieds. J'allai me laver les dents, mettre mon pyjama

et ouvrir le canapé du salon. Quand je revins, elle dormait et respirait

normalement. La lumière de la rue qui passait par l'oeil-de-bœuf éclairait

son visage : toujours très pâle, le nez effilé et, au milieu des cheveux, ses

adorables oreilles. Elle avait la bouche entrouverte, ses narines palpitaient

et son expression était de total abandon. En frôlant ses cheveux de mes

lèvres je sentis son souffle sur mon visage. J'allai me coucher. Presque

aussitôt je sombrai dans le sommeil, mais me réveillai à deux reprises

durant la nuit et à chaque fois j'allai, sur la pointe des pieds, la regarder. Elle

dormait en respirant régulièrement. Elle avait la peau du visage très tendue

et ses os ressortaient. Sa poitrine s'élevait et s'abaissait sous les couvertures,

légèrement. Je devinais son petit cœur, imaginant ses battements fatigués.

Le lendemain matin, je préparais le petit déjeuner quand je l'entendis se

lever. Elle apparut dans la kitchenette où je m'occupais du café, drapée dans

ma robe de chambre. Trop grande pour elle et lui donnant l'air d'un clown.

Ses pieds nus étaient ceux d'une enfant.

— J'ai dormi presque huit heures, fit-elle étonnée. Cela ne m'était pas arrivé

depuis des siècles. Hier soir, je me suis évanouie, non ?

— Un truc à toi pour que je t'amène chez moi. Et tu vois, ça a marché. Et

même, tu t'es glissée dans mon lit. Tu es une petite futée, vilaine fille, tu as

plus d'un tour dans ton sac.

— Je t'ai bousillé ta nuit, hein, Ricardito ?

— Et ma journée aussi. Car tu vas rester ici, au lit, pendant qu'Elena

s'occupe de ton admission à l'hôpital Cochin, où on te fera un check-up complet. Et pas de discussions. Il est temps que je t'impose mon autorité,

vilaine fille.

— Eh bien, quels progrès ! Tu parles comme si tu étais mon amant.

Mais cette fois je ne réussis pas à lui tirer un sourire. Elle me regardait, le

visage défait, les yeux battus. Elle était très comique, avec ses cheveux en

désordre et cette robe de chambre qui balayait le sol. Je m'approchai d'elle

et l'enlaçai. Je la sentis toute fragile, tremblante. Avec l'impression, si je la

serrais un peu plus, qu'elle se briserait, comme un oisillon.

— Tu ne vas pas mourir, la rassurai-je à l'oreille en embrassant à peine ses

cheveux. On va te faire cet examen et, si quelque chose cloche, on te

soignera. Tu vas redevenir mignonne, et peut-être bien que tu me rendras à

nouveau amoureux de toi. Et maintenant, viens, déjeunons, je ne veux pas

arriver en retard à l'Unesco.

Alors qu'on prenait le café avec des tartines, Elena nous rejoignit, déjà prête

à partir pour son travail. Elle lui reprit la température et la tension, qu'elle

trouva meilleures que la veille. Mais elle lui recommanda de garder le lit et

de manger léger. Elle allait essayer de la faire admettre à l'hôpital dès le

lendemain. Elle demanda à la vilaine fille si elle avait besoin de quelque

chose. Une brosse à cheveux, fit-elle.

Avant de partir, je lui montrai les provisions dans le frigo et le buffet, plus

que suffisantes pour qu'elle se prépare à midi un repas de régime, poulet et

vermicelles au beurre. Je m'occuperais du dîner, à mon retour. Si elle se

sentait mal, elle devait m’appeler immédiatement à l'Unesco. Elle

acquiesçait sans rien dire, en regardant tout d'un air absent, comme si elle

n'arrivait pas à comprendre ce qui lui arrivait.

Je l'appelai au début de l'après-midi. Elle se sentait bien. Le bain moussant

l'avait rendue heureuse, parce que cela faisait au moins six mois qu'elle ne

prenait que des douches dans des bains publics, toujours à la va-vite. En

rentrant, je les trouvai, Yilal et elle, absorbés par un film de Laurel et Hardy,

doublé en français, ce qui le rendait quelque peu absurde. Mais tous deux

semblaient s'amuser et riaient des pitreries du gros et du maigre. Elle avait

mis un de mes pyjamas et, par-dessus, la grande robe de chambre dans

laquelle elle flottait. Elle était bien peignée, le visage frais et souriant.

Yilal me demanda sur son ardoise, en signalant la vilaine fille : « Tu vas te

marier avec elle, oncle Ricardo ? »

— Plutôt mourir, lui dis-je en prenant un air épouvanté. C'est ce qu'elle

voudrait. Il y a des années qu'elle cherche à me séduire. Mais je ne fais pas

cas d'elle.

« Fais-en cas », me répondit Yilal, en écrivant hâtivement sur son ardoise. «

Elle est sympathique et sera une bonne épouse. »

— Qu'as-tu fait pour te gagner cet enfant, ma guérillera ?

— Je lui ai parlé du Japon et de l'Afrique. Il est très bon en géographie. Il

connaît les capitales mieux que moi.

Les trois jours que la vilaine fille resta chez moi, avant qu'Elena ne lui

trouve un lit à l'hôpital Cochin, ma locataire et Yilal devinrent intimes. Ils

jouaient aux dames, riaient et plaisantaient comme s'ils avaient eu le même

âge. Ils s'amusaient tellement ensemble que, tout en laissant la télé allumée

pour sauver les apparences, en réalité ils ne regardaient même pas l'écran,

concentrés sur le Yan-Ken-Po, un jeu de mains que je n'avais pas revu jouer

depuis mon enfance miraflorine : la pierre brise les ciseaux, le papier

enveloppe la pierre et les ciseaux coupent le papier. Parfois elle commençait

à lui lire des histoires de Jules Verne, mais, après quelques lignes, elle

s'écartait du texte et se mettait à délirer sur l'histoire jusqu'à ce que Yilal lui

arrache le livre des mains, secoué de fou rire. Les trois soirs, nous dînâmes

chez les Gravoski. La vilaine fille aidait Elena à cuisiner et à faire la

vaisselle. Et elles bavardaient et blaguaient. C'était comme si tous quatre

étions deux couples d'amis depuis toujours.

La deuxième nuit, elle voulut à tout prix dormir dans le canapé-lit et me

laisser la chambre. Je dus lui céder, parce qu'elle me menaçait, sinon, de

quitter la maison. Ces deux premiers jours, elle eut bon moral ; du moins,

c'est ce qui me semblait, le soir venu, quand je rentrais de l'Unesco et la

trouvais jouant avec Yilal. Le troisième jour, alors qu'il faisait encore nuit,

je me réveillai, sûr d'avoir entendu quelqu'un pleurer. J'écoutai et il n'y avait

aucun doute : c'étaient des pleurs discrets, entrecoupés de silence. Je me

rendis au salon et la trouvai recroquevillée sur le lit, une main sur la

bouche, pleurant à chaudes larmes. Elle tremblait des pieds à la tête. Je lui

nettoyai le visage, lissai ses cheveux, lui apportai un verre d'eau.

— Tu te sens mal ? Tu veux que je réveille Elena ?

— Je vais mourir, dit-elle à voix très basse en pleurnichant. On m'a refilé

une saloperie, là-bas à Lagos, et personne ne sait ce que c'est. On dit que ce

n'est pas le sida mais qu'est-ce que c'est, alors ? Je n'ai presque plus de forces pour rien. Ni pour manger, ni pour marcher, ni pour lever le bras.

Comme Juan Barreto, à Newmarket, tu te rappelles ? Et j'ai tout le temps

des sécrétions en bas qui ressemblent à du pus. Ce n'est pas seulement la

douleur. C'est que tout mon corps me dégoûte, et le reste aussi, depuis

Lagos.

Elle sanglota un bon moment, se plaignant d'avoir froid, malgré les

couvertures. J'essuyais ses larmes, lui faisais boire de l'eau à petites

gorgées, saisi par un sentiment d'impuissance. Que lui donner, que lui dire,

pour la tirer de cet état ? Jusqu'à la sentir enfin endormie. Je retournai dans

ma chambre, le cœur gros. Oui, elle était dans un état très grave, atteinte

peut-être du sida, et allait finir sans doute comme le pauvre Juan Barreto.

Cet après-midi-là, à mon retour du travail, elle avait préparé son bagage

pour entrer à l'hôpital Cochin le lendemain matin. Elle était allée chercher

ses affaires en taxi, et avait une valise et une mallette rangées aux toilettes.

Je la grondai. Pourquoi ne pas m’avoir attendu pour l'accompagner et

récupérer ses bagages ? Mais elle me rétorqua qu'elle avait honte que je

voie le trou à rats où elle avait habité.

Le lendemain matin, n'emportant que la petite mallette, elle partit avec

Elena. En me disant au revoir, elle murmura à mon oreille quelque chose

qui me rendit heureux :

— Tu es ce qui m'est arrivé de mieux dans ma vie, mon bon garçon.

Les deux jours que devait durer l'examen médical en devinrent quatre et je

ne pus la voir à aucun moment. L'hôpital était à cheval sur les horaires et

quand je sortais de l'Unesco il était trop tard pour les visites. Je ne pus non

plus lui parler au téléphone. Le soir, Elena m'informait de ce qu'elle avait pu

savoir. Elle supportait vaillamment les examens, les analyses, les questions

et les piqûres. Elena travaillait dans un autre service mais s'arrangeait pour

passer la voir deux fois par jour. Et puis le professeur Bourrichon, un

interne de choc de l'hôpital, étudiait son cas avec intérêt. En fin d'après-

midi, quand je retrouvais Yilal devant le poste de télé, il traçait sur son

ardoise la question : « Quand va-t-elle revenir ? »

Le quatrième jour, après avoir donné à dîner à Yilal et l'avoir mis au lit,

Elena revint chez moi m'informer des nouvelles. Bien qu'il restât encore

quelques examens à effectuer, le professeur Bourrichon avait déjà avancé

quelques conclusions. Le sida était écarté, catégoriquement. Elle souffrait

de malnutrition extrême et de dépression aiguë, avec perte d'élan vital. Il lui fallait un traitement psychologique immédiat, qui l'aidât à recouvrer la joie

de vivre ; sans cela, tout le programme de rétablissement physique serait

inefficace. Le viol était avéré ; elle avait des traces de déchirures et de

cicatrices autant au vagin qu'au rectum, et une plaie suppurante, provoquée

par un instrument métallique ou de bois — elle ne s'en souvenait pas —

introduit de force, qui lui avait déchiré une des parois vaginales, tout près

de l'utérus. Il était surprenant que cette lésion, mal soignée, n'ait pas

provoqué de septicémie. Il fallait procéder à une intervention chirurgicale

pour vider l'abcès et suturer la blessure. Mais le plus délicat de son cadre

clinique restait le fort stress qui, à la suite de cette expérience de Lagos et

de l'incertitude de sa situation actuelle, l'accablait, la réduisait à un être sans

assurance, sans appétit et en proie à des crises de terreur. Les

évanouissements étaient la conséquence de ce traumatisme. Le cœur, le

cerveau et l'estomac fonctionnaient normalement.

— On lui fera cette petite intervention à l'utérus demain matin, ajouta

Elena. Le docteur Pineau, le chirurgien, est un ami et il ne se fera pas payer.

Il ne faudra régler que l'anesthésiste et les médicaments. Plus ou moins trois

mille francs.

— Aucun problème, Elena.

— Après tout, les nouvelles ne sont pas si mauvaises, n'est-ce pas ? fit-elle

pour me remonter le moral. Cela aurait pu être pire, quand on voit comment

ces sauvages ont massacré la pauvre petite. Le professeur Bourrichon

recommande un séjour dans une clinique en repos absolu et avec de bons

psychologues. Qu'elle ne tombe pas aux mains de ces lacaniens qui

pourraient la fourrer dans un labyrinthe et compliquer encore plus son état.

Le seul problème, c'est que ces cliniques sont assez chères.

— Je m'occuperai de trouver l'argent qu'il faudra. L'important est de lui

dénicher un bon spécialiste qui la tire d'affaire et lui permette de redevenir

ce qu'elle était, et pas ce cadavre ambulant.

— Nous le trouverons, je te le promets, fit Elena en souriant et me tapotant

le bras. C'est le grand amour de ta vie, hein, Ricardo ?

— Le seul, Elena. La seule femme que j'aie aimée, depuis qu'elle était une

enfant. J'ai fait l'impossible pour l'oublier, mais c'est inutile, je le reconnais.

Je l'aimerai toujours. La vie n'aurait pas de sens pour moi si elle mourait.

— Quelle chance elle a, cette fille, d'inspirer un tel amour, fit en riant ma

voisine. Chapeau ! Je lui demanderai la recette. Simon a raison : ça te va comme un gant, le surnom qu'elle t'a donné.

Le lendemain matin, je demandai à l'Unesco l'autorisation de m'absenter

afin de me rendre à l'hôpital Cochin pour la petite opération. J'attendis dans

un couloir sinistre, au très haut plafond, traversé par un vent glacial, où

circulaient infirmières, médecins, patients et, de temps en temps, des

malades sur des civières avec des bouteilles d'oxygène ou des poches de

sérum suspendues au-dessus de leur tête. Il y avait une pancarte « Défense

de fumer » dont personne ne semblait tenir compte.

Le docteur Pineau parla avec moi quelques minutes, devant Elena, tandis

qu'il ôtait ses gants de caoutchouc et se lavait minutieusement les mains

avec un savon moussant sous un jet d'eau fumante.

C'était un homme assez jeune, sûr de lui, qui parlait sans détour :

— Elle se remettra parfaitement. Mais il faut que je vous dise, vous êtes au

courant de son état. Elle a le vagin endommagé, avec une tendance à

l'inflammation et au saignement. Son rectum aussi est blessé. Tout peut

l'irriter et rouvrir les plaies. Il faudra vous contrôler, mon ami. Faire l'amour

avec beaucoup de prudence et pas très souvent. Au moins pendant deux

mois, je vous recommande l'abstinence. Il vaut mieux ne pas la toucher. Et

si ce n'est pas possible, allez-y avec une délicatesse extrême. Elle a subi une

expérience traumatisante. Ce n'était pas un simple viol, vous comprenez,

mais un véritable massacre.

Je restai auprès de la vilaine fille quand on la ramena du bloc dans la grande

salle commune où on l'avait mise, dans un espace isolé par deux paravents.

C'était un endroit très vaste et mal éclairé, aux murs de pierre et au plafond

concave et sombre qui faisait penser à des nids de chauves-souris, avec un

carrelage implacablement propre et une forte odeur de désinfectant et de

lessive. Elle était encore plus pâle, cadavérique, et les yeux mi-clos. En me

reconnaissant, elle me tendit la main. Quand je l'eus entre les miennes, elle

me sembla aussi menue que celle de Yilal.

— Je suis bien, me dit-elle d'une voix ferme avant que je lui demande

comment elle se sentait. Le docteur qui m'a opérée était très sympathique.

Continuer : partie 2 sur 3