Tours et detours de la vilaine fille

Mario Vargas Llosa · Chapitre 2 sur 8 · partie 1/3

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Tours et detours de la vilaine fille

Chapitre II

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Le guérillero

 

Le Mexico Lindo se trouvait à l'angle de la rue des Canettes et de la rue

Guisarde, à deux pas de la place Saint-Sulpice, et, cette première année

passée à Paris, où je traînais la savate sans un sou, j'allais souvent me poster

le soir à la porte arrière de ce restaurant, attendant que Paúl en sorte avec un

petit paquet de tamales, de tortillas et d'enchiladas, que j'allais engloutir

dans ma mansarde à l'Hôtel du Sénat avant que ça ne refroidisse. Paúl était

entré comme apprenti cuistot au Mexico Lindo, et, peu de temps après,

grâce à son savoir-faire culinaire, il était devenu l'assistant du chef, et quand

il plaqua tout pour se consacrer corps et âme à la révolution, c'était le

premier cuisinier de l'établissement.

Au début des années soixante, Paris vivait la fièvre de la révolution cubaine

et pullulait de jeunes venus des cinq continents rêvant, comme Paúl, de

reproduire dans leur pays la geste de Fidel Castro et de ses barbus et s'y

préparant, pour de bon ou par jeu, dans des conspirations de café. Tout en

gagnant sa vie au Mexico Lindo, quand je fis sa connaissance quelques

jours après avoir débarqué à Paris, Paúl suivait des cours de biologie à la

Sorbonne, plus tard abandonnés aussi pour la révolution.

Notre amitié remontait à ce petit bistrot du Quartier latin, où nous nous

réunissions entre Sud-Américains — ces Pauvres gens de Paris, comme les

appela Sébastian Salazar Bondy dans ses contes du Pérou. Paúl, en

apprenant mes difficultés économiques, s'offrit à me donner un coup de

main quant à la nourriture, car elle était plus qu'abondante au Mexico

Lindo. Aussi pouvais-je, sur le coup de dix heures du soir, passer par la

porte de service où il m'offrirait « un gueuleton gratis et chaud », ce qu'il

avait déjà fait avec d'autres compatriotes dans le besoin.

Il devait avoir tout au plus vingt-quatre ou vingt-cinq ans, et était gras et

gros comme une barrique, et avec ça sympathique, expansif et très sociable.

Toujours un large sourire aux lèvres qui lui gonflait les joues. Au Pérou, il

avait suivi pendant plusieurs années des études de médecine et avait passé

quelque temps en prison pour avoir été, sous la dictature du général Odria,

un des organisateurs de la célèbre grève de l'université de San Marcos en 1952. Avant d'arriver à Paris, il était resté deux ans à Madrid, où il avait

épousé une fille de Burgos. Ils venaient d'avoir un fils.

Il vivait dans le Marais, qui était alors, avant qu'André Malraux, ministre

des Affaires culturelles du général de Gaulle, n'entreprenne le grand

ravalement des antiques demeures déglinguées et crasseuses des XVIIe et

XVIIIe siècles, un quartier d'artisans, d'ébénistes, de cordonniers, de

tailleurs et de Juifs pauvres, avec une foule d'étudiants et d'artistes

insolvables. Outre nos rencontres hâtives à l'entrée de service du Mexico

Lindo, on se retrouvait à midi aussi, d'ordinaire, à La Petite Source,

carrefour de l'Odéon, ou à la terrasse du Cluny, à l'angle des boulevards

Saint-Michel et Saint-Germain, pour prendre un café et nous raconter nos

pérégrinations. Les miennes consistaient exclusivement en de multiples

démarches pour trouver du travail, ce qui n'était nullement facile, car mon

titre d'avocat diplômé d'une université péruvienne n'impressionnait

personne à Paris. Et pourtant je me débrouillais assez bien en anglais et en

français. Quant à Paúl, il s'employait à préparer la révolution qui ferait du

Pérou la seconde République socialiste d'Amérique latine. Un jour où il me

demandait à brûle-pourpoint si j'aimerais avoir une bourse pour aller à Cuba

suivre une instruction militaire, je répondis à Paúl que, malgré toute ma

sympathie pour lui, la politique ne m'intéressait pas le moins du monde ;

mieux, je la détestais, et tout ce que je désirais dans la vie — pardon pour la

médiocrité petite-bourgeoise, mon vieux — c'était décrocher un petit boulot

stable qui me permettrait de passer sans peine ni gloire le restant de mes

jours à Paris. Je lui dis aussi que je ne voulais rien savoir de ses

conspirations, que je ne voulais pas vivre dans l'angoisse de laisser

échapper quelque information qui puisse lui nuire, ainsi qu'à ses

compagnons.

— Ne t'inquiète pas. J'ai confiance en toi, Ricardo.

En effet, au point de ne pas tenir compte de ce que je lui disais. Il me

racontait tout ce qu'il faisait, jusqu'aux confidences les plus intimes sur les

préparatifs révolutionnaires. Paúl appartenait au Mouvement de la gauche

révolutionnaire, le MIR, fondé par Luis de la Puente Uceda, un dissident du

parti apriste. Le gouvernement cubain avait concédé au MIR une centaine

de bourses pour que filles et garçons péruviens suivent un entraînement à la

guérilla. C'étaient les années de confrontation entre Pékin et Moscou, et à

cette époque Cuba semblait pencher pour la ligne maoïste avant de finir, pour des raisons pratiques, par s'allier aux Soviétiques. Les boursiers, en

raison du blocus strict imposé à l'île par les États-Unis, devaient

obligatoirement passer par Paris et Paúl se décarcassait pour les loger à

l'escale parisienne.

Je lui donnais un coup de main dans ces va-et-vient logistiques, et l'aidais à

réserver des chambres dans des petits hôtels misérables — « d'Arabes »,

disait Paúl — où on casait nos « hôtes » deux par deux, et parfois trois par

trois, dans un sordide galetas ou dans une chambre de bonne prêtée par

quelque Latino-Américain ou quelque Français disposé à apporter sa petite

contribution à la cause de la révolution mondiale. Dans ma mansarde de

l'Hôtel du Sénat, rue Saint-Sulpice, il m'arriva d'héberger, en cachette de

Mme Auclair, qui tenait l'établissement, l'un de ces boursiers.

Ils constituaient une faune bariolée. Beaucoup étaient des étudiants en

lettres, droit, économie, sciences ou pédagogie à l'université de San Marcos,

qui avaient milité aux Jeunesses communistes ou d'autres organisations de

gauche ; pas seulement des Liméniens, mais aussi des garçons venus de

province, voire quelques paysans des communautés andines, des Indiens de

Puno, de Cuzco et d'Ayacucho, de leurs hameaux, où ils avaient été recrutés

sans qu'on sache comment, et perturbés par leur brutale transplantation à

Paris. Ils regardaient tout d'un air hébété. Les rares phrases échangées avec

eux sur le trajet d'Orly à leur hôtel me donnaient parfois l'impression qu'ils

n'avaient qu'une vague idée du genre de bourse qu'on leur allouait et du type

d'entraînement qu'ils recevraient. Tous n'avaient pas reçu leur bourse au

Pérou. Certains avaient été contactés à Paris, parmi la masse bigarrée des

Péruviens — étudiants, artistes, aventuriers, bohèmes — qui traînaient leurs

guêtres dans le Quartier latin. Parmi eux, le plus original était mon ami

Alfonso le Spirite, envoyé en France par une secte théosophique de Lima

pour suivre des études de parapsychologie et de théosophie, et que

l'éloquence de Paúl avait détourné du monde des esprits pour l'installer dans

celui de la révolution. C'était un garçon de bonne famille et timide, qui

ouvrait à peine la bouche, et il y avait chez lui quelque chose de désincarné

et d'étrange, comme un génie précoce. Dans nos conversations de midi au

Cluny ou à La Petite Source, je faisais valoir à Paúl que beaucoup de ces

boursiers que le MIR envoyait à Cuba et parfois en Corée du Nord ou en

Chine populaire profitaient de l'occasion pour faire un peu de tourisme, et qu'ils n'iraient jamais se perdre dans les Andes ou en Amazonie, sac au dos

et fusil à l'épaule.

— Tout ça est prévu, mon vieux, rétorquait Paúl, de l'air professoral de

celui qui a pour lui les lois de l'Histoire. Si la moitié répond à l'appel, la

Révolution est dans la poche.

C'est vrai, le MIR faisait les choses un peu vite, mais comment pouvait-il se

permettre le luxe de s'endormir ? L'Histoire, après avoir cheminé tant

d'années à pas de tortue, était devenue, soudain, grâce à Cuba, un bolide. Il

fallait agir, en apprenant sur le tas, en trébuchant, en se relevant. Il n'était

plus temps de recruter des jeunes guérilleros en leur faisant passer un

examen de connaissances, des épreuves physiques et des tests

psychologiques. L'important était de profiter de ces cent bourses avant que

Cuba ne les propose à d'autres groupes — le Parti communiste, le Front de

libération, les trotskistes — qui rivalisaient pour être les premiers à mettre

en marche la révolution péruvienne.

La plupart des boursiers que j'allais chercher à Orly pour les conduire aux

hôtels borgnes et pensions où ils seraient reclus pendant toute l'escale de

Paris, étaient des hommes très jeunes, voire des adolescents. Je découvris

un jour qu'il y avait aussi des femmes parmi eux.

— Va chercher ces filles et conduis-les à ce petit hôtel de la rue Gay-

Lussac, me demanda Paúl. Ce sont les camarades Ana, Ariette et Eufrasia.

Traite-les bien.

Une règle qu'on avait bien inculquée aux boursiers, c'était de ne pas faire

connaître leur nom véritable. Même parmi eux, ils n'utilisaient que leur

surnom ou leur nom de guerre. Quand les trois filles apparurent, j'eus

l'impression, au premier coup d'oeil, d'avoir vu quelque part la camarade

Ariette.

La camarade Ana était une brunette aux gestes vifs, un peu plus âgée que

les autres, et à l'entendre ce matin-là et les deux ou trois fois où je la vis,

elle avait dû être une dirigeante du syndicat des institutrices. La camarade

Eufrasia, une petite Chinoise aux os fragiles, semblait avoir quinze ans. Elle

était morte de fatigue, parce qu'elle n'avait pas fermé l'œil de tout ce long

voyage et avait vomi deux fois en raison des turbulences. La camarade

Ariette avait une silhouette gracieuse, la taille très fine, le teint pâle, et, bien

que vêtue comme les autres avec une grande simplicité — jupe et chandail

grossiers, chemisier de percale et chaussures sans talons et à lacets, de celles qu'on vend sur les marchés —, il y avait chez elle quelque chose de

très féminin dans sa façon de marcher, d'évoluer et, surtout, de froncer ses

grosses lèvres en posant des questions sur les rues empruntées par le taxi. Je

voyais briller dans ses yeux sombres et expressifs une certaine angoisse à

contempler les boulevards bordés d'arbres, les immeubles symétriques et la

foule des garçons et filles, chargés de sacoches, de livres et de cahiers, qui

rôdaient dans les rues et les bistrots des abords de la Sorbonne, tandis que

nous approchions de son petit hôtel de la rue Gay-Lussac. On leur donna

une chambre sans salle de bains ni fenêtres, avec deux lits qu'elles devaient

partager à trois. En leur disant au revoir, je leur répétai les instructions de

Paúl : ne pas bouger d'ici jusqu'à ce qu'il passe les voir un moment dans

l'après-midi et leur explique leur plan de travail à Paris.

Je me trouvais à la porte de l'hôtel, allumant une cigarette avant de partir,

quand on me toucha l'épaule :

— Ce trou à rats me rend claustrophobe, dit en me souriant la camarade

Ariette. Et puis ce n'est pas tous les jours qu'on est à Paris, nom d'un petit

bonhomme !

Je la reconnus alors. Elle avait beaucoup changé, certes, surtout dans sa

façon de parler, mais toute sa personne dégageait cette malice que je me

rappelais fort bien, faite d'audace, de spontanéité et de provocation, campée

dans une attitude de défi, les seins arrogants, le visage en avant, un pied

légèrement en retrait, son petit cul cambré, et un regard moqueur qui laissait

son interlocuteur perplexe : était-elle sérieuse ou blaguait-elle ? Elle était

mince, pieds et mains menus, les cheveux maintenant noirs et non plus

clairs, retenus par un ruban et lui tombant aux épaules. Et ce miel obscur au

fond des yeux.

Tout en l'avertissant que ce que nous allions faire était formellement interdit

et que nous risquions pour cela d'être enguirlandés par le camarade Jean

(Paúl), je l'emmenai faire un tour du côté du Panthéon, de la Sorbonne, de

l'Odéon et du Luxembourg, puis, ruinant mon budget, déjeuner à

L'Acropole, un petit restaurant grec de la rue de l'Ancienne-Comédie.

Durant ces trois heures de conversation elle me raconta, en violant les

règles du secret révolutionnaire, qu'elle avait étudié le droit et les lettres à

l'Université catholique, qu'elle militait clandestinement depuis des années

aux Jeunesses communistes, et qu'à l'instar d'autres camarades elle était

passée au MIR, qui lui semblait être un mouvement vraiment révolutionnaire au regard de l'autre parti, sclérosé et anachronique par les

temps qui couraient. Elle me disait ces choses d'un ton un peu mécanique,

sans grande conviction. Je lui rapportai mes déboires dans ma quête de

travail pour pouvoir rester à Paris et je lui dis que tout mon espoir résidait

maintenant en un concours de traducteurs d'espagnol, convoqué par

l'Unesco, et qui avait lieu le lendemain.

— Croise les doigts et touche comme ça la table trois fois, pour être reçu,

me dit la camarade Ariette, très sérieuse, en me regardant fixement.

De telles superstitions étaient-elles compatibles avec la doctrine scientifique

du marxisme-léninisme ? lui dis-je pour la piquer

— Pour obtenir ce qu'on veut, tout est bon, me rétorqua-t-elle d'un ton

décidé, puis haussant les épaules, elle sourit : Je réciterai un rosaire aussi

pour que tu réussisses, bien que je ne sois pas croyante. Dénonceras-tu au

parti mes superstitions ? Je ne le crois pas. Tu as l'air d'un bon garçon... Elle

éclata d'un petit rire, et je vis se former sur ses joues les mêmes fossettes

que lorsqu'elle était petite. Je la raccompagnai à son hôtel. Si elle était

d'accord, je demanderais au camarade Jean la permission de l'emmener

connaître d'autres lieux de Paris avant la poursuite de son voyage

révolutionnaire. « Super », fit-elle en me tendant une main languide qu'elle

tarda à détacher de la mienne. Elle était très jolie et très coquette, ma

guérillera.

Le lendemain, je passai l'examen des traducteurs à l'Unesco avec une

vingtaine de postulants. On nous donna à traduire une demi-douzaine de

textes anglais et français, assez faciles. J'hésitai sur l'expression « art roman

», qu'après avoir compris d'abord comme « art romain » je traduisis

finalement par « arte romanico ». A midi j'allai manger une saucisse-frites

avec Paúl à La Petite Source et, sans tourner autour du pot, je lui demandai

la permission de sortir la camarade Ariette le temps qu'elle serait à Paris. Il

me regarda malicieusement, puis feignit de me sermonner :

— Il est formellement interdit de s'envoyer les camarades. À Cuba et en

Chine populaire, pendant la révolution, tirer un coup avec une guérillera

pouvait te conduire au poteau. Pourquoi veux-tu la sortir ? Elle te plaît,

cette fille ?

— Je suppose que oui, lui avouai-je, un peu honteux. Mais, si cela risque de

t'attirer des problèmes...

— Tu pourrais te retenir ? fit Paúl en riant. Ne sois pas hypocrite, Ricardo !

Sors-la, sans que je le sache. Mais après, tu me racontes tout. Et surtout,

mets une capote.

Ce même soir, j'allai chercher la camarade Ariette à sa petite piaule de la

rue Gay-Lussac et l'emmenai grignoter un steak-frites à La Petite

Hostellerie, rue de la Harpe. Puis, dans une boîte de nuit de la rue

Monsieur-le-Prince, L'Escale, où cette saison une jeune Espagnole,

Carmencita, toute de noir vêtue à la façon de Juliette Gréco, chantait en

s'accompagnant d'une guitare, ou plutôt disait des poèmes anciens et des

chants de la guerre civile. Nous bûmes du rhum avec du coca-cola, une

boisson que l’on commençait à appeler déjà « cuba libre ». La salle était

petite, sombre, enfumée, chaude, les chansons épiques ou mélancoliques, il

n'y avait pas encore beaucoup de monde et, avant d'avoir fini notre verre et

après lui avoir raconté que grâce à ses sortilèges et à son rosaire mon

examen à l'Unesco avait bien marché, je lui pris la main et, entremêlant nos

doigts, lui demandai si elle s'était rendu compte que j'étais amoureux d'elle

depuis dix ans.

Elle se mit à rire :

— Amoureux de moi sans me connaître ? Tu veux dire que depuis dix ans

tu attendais de voir apparaître dans ta vie une fille comme moi ?

— On s'est bien connus, sauf que tu ne te rappelles pas, lui répondis-je, très

lentement, en guettant sa réaction. Tu t'appelais alors Lily et te faisais

passer pour chilienne.

Je pensai que la surprise lui ferait retirer sa main, ou qu'elle la fermerait,

crispée, nerveusement, mais il n'en fut rien. Sa main demeura

tranquillement entre les miennes, sans frémir le moins du monde.

— Qu'est-ce que tu dis ? murmura-t-elle.

Dans la pénombre, elle se pencha et son visage s'approcha du mien au point

que je sentis son haleine. Ses petits yeux me scrutaient, essayant de deviner

qui j'étais.

— Sais-tu encore imiter si bien l'accent chantant des Chiliennes ? lui

demandai-je tout en lui baisant la main. Ne me dis pas que tu ne sais pas de

quoi je parle. Tu ne te rappelles pas non plus que je me suis déclaré trois

fois et que tu m'as toujours repoussé ?

— Ricardo, Ricardito, Richard Somocurcio ! s'écria-t-elle, amusée, et cette

fois je sentis la pression de sa main. Rikiki ! Ce morveux tiré à quatre épingles qui semblait sortir de sa première communion. Ah, ah ! C'était toi !

Mon Dieu, ça alors ! Tu avais déjà cet air de petit saint.

Pourtant, un moment après, quand je lui demandai comment et pourquoi

elles avaient eu l'idée, sa sœur Lucy et elle, de se faire passer pour

chiliennes en déménageant rue La Esperanza, à Miraflores, elle nia

énergiquement savoir de quoi je lui parlais. D'où avais-je tiré pareille

histoire ? Il s'agissait d'autres personnes. Elle ne s'était jamais appelée Lily

elle n'avait pas de sœur, et n'avait jamais vécu dans ce quartier snob. Telle

serait désormais son attitude : nier devant moi l'histoire des petites

Chiliennes, bien que, parfois, comme cette nuit-là à L'Escale, quand elle me

dit reconnaître en moi le petit morveux à moitié demeuré de dix ans plus

tôt, elle laissât paraître quelque chose — une image, une allusion — qui la

dénonçait comme la fausse Chilienne de notre adolescence. Nous restâmes

à L'Escale jusqu'à une heure avancée et je pus l'embrasser et la caresser,

mais sans qu'elle réponde à mes avances. Elle ne me refusait pas ses lèvres

quand je les cherchais ; mais elle ne faisait pas le moindre geste de

réciprocité ; elle se laissait embrasser avec indifférence et, bien entendu,

sans jamais ouvrir la bouche pour que je puisse goûter sa salive. Son corps

aussi ressemblait à un glaçon quand mes mains lui caressaient la taille, les

épaules, et s'arrêtaient à ses seins durs aux mamelons dressés. Elle resta

passive, résignée à ces effusions comme une reine aux hommages d'un

vassal, jusqu'à ce qu'enfin, avec naturel, notant que mes caresses prenaient

un tour hardi, elle m'écartât.

— C'est ma quatrième déclaration d'amour, ma petite Chilienne, lui dis-je à

la porte de l'hôtel de la rue Gay-Lussac. La réponse est-elle oui, enfin ?

— Nous verrons bien, fit-elle en me soufflant un baiser et en s’éloignant.

Ne perds pas espoir, mon bon garçon.

Les dix jours qui suivirent cette rencontre, la camarade Ariette et moi

connûmes quelque chose qui ressemblait à une lune de miel. On se vit tous

les jours et j'épuisai là tout l'argent qui me restait des virements de ma tante

Alberta. Je la menai au Louvre et au Jeu de Paume, au musée Rodin et aux

maisons de Balzac et de Victor Hugo, à la cinémathèque de la rue d'Ulm, à

une représentation du Théâtre national populaire que dirigeait Jean Vilar

(nous vîmes Ce fou de Platonov, de Tchékhov, avec Vilar lui-même dans le

rôle principal) et, le dimanche, nous prîmes le train de Versailles où, après

avoir visité le château, nous fîmes une longue promenade dans les bois où la pluie nous surprit et nous trempa. Ces jours-là n'importe qui nous aurait

crus amants, car nous marchions tout le temps en nous tenant la main et je

l'embrassais et la caressais sans cesse. Elle me laissait faire, parfois amusée,

d'autres fois indifférente, et elle mettait toujours fin à mes effusions avec

une moue d'impatience : « Ça suffit comme ça, Ricardito. » De rares fois,

elle prenait l'initiative d'arranger ou de déranger une mèche avec sa main,

ou de me passer un doigt effilé sur le nez ou la bouche comme si elle avait

voulu les lisser, une caresse qui ressemblait à celle d'une maîtresse

affectueuse à son caniche.

Cette intimité de dix jours m'apporta une certitude : la camarade Ariette se

fichait éperdument de la politique en général et de la révolution en

particulier. Son militantisme aux Jeunesses communistes puis au MIR, tout

comme ses études à l'Université catholique, n'étaient qu'affabulation. Elle

ne parlait jamais de sujets politiques ni intellectuels, et quand j'amenais la

conversation sur ce terrain, elle ne savait que dire, elle ignorait les choses

les plus élémentaires et s'arrangeait pour changer rapidement de sujet. Il

était clair qu'elle avait obtenu cette bourse de guérillera pour sortir du Pérou

et voyager de par le vaste monde, ce que d'ailleurs, s’agissant d'une fille

d'humble extraction — cela sautait aux yeux —, elle n'aurait jamais pu

faire. Mais je n'osai l'interroger sur rien de tout cela pour ne pas la mettre

dans l'embarras, ni l'obliger à me raconter encore un bobard.

Le huitième jour de notre pudique lune de miel elle consentit, de façon

inespérée, à passer la nuit avec moi à l'Hôtel du Sénat. Ce que j'avais

sollicité — supplié — en vain tous les jours précédents. Elle prit, cette fois,

l'initiative :

— Aujourd'hui c'est moi qui te raccompagne, si tu veux, me dit-elle le soir,

tandis qu'on grignotait des sandwiches au gruyère (je n'avais plus de quoi

payer le restaurant) dans un bistrot de la rue de Tournon.

Mon cœur s'emballa comme si je venais de courir le marathon.

Après une laborieuse négociation avec le veilleur de nuit de l'Hôtel du

Sénat — « Pas de visites nocturnes à l'hôtel, monsieur ! » —, qui laissa de

marbre la camarade Ariette, nous pûmes monter les cinq étages sans

ascenseur jusqu'à ma mansarde. Elle se laissa embrasser, caresser,

déshabiller, avec toujours cette curieuse attitude apathique, sans me

permettre de réduire l'invisible distance qu'elle gardait devant mes baisers,

mes étreintes et câlins, tout en m'abandonnant son corps. Je fus ému de la voir nue, sur le petit lit poussé dans le coin de la pièce où le plafond

s'inclinait et où parvenait à peine la lumière de l’unique ampoule. Elle était

très mince, le corps bien proportionné, la taille si fine que j'aurais pu, me

sembla-t-il, l'entourer de mes deux mains. Sous le léger duvet du pubis, le

grain était plus clair. Sa peau, olivâtre, aux réminiscences orientales, était

douce et fraîche. Elle se laissa embrasser longuement de la tête aux pieds,

en conservant sa passivité coutumière, et elle écouta d’une oreille distraite

le poème Matériel nuptial, de Neruda, que je récitais à son oreille, et les

mots d'amour que je lui balbutiais, d'une voix entrecoupée ; c'était la nuit la

plus heureuse de ma vie, je n'avais jamais désiré personne autant qu'elle.

Oui, je l'aimerais toujours.

— Glissons-nous sous la couverture parce qu'il fait très froid,

m'interrompit-elle, en me faisant redescendre sur terre. Est-ce que tu ne te

gèles pas ici ?

Je fus sur le point de lui demander si elle devait prendre soin de moi, mais

je ne le fis pas, fâché par son attitude désinvolte, comme si elle avait des

siècles d'expérience dans ces joutes, et que j'étais, moi, le débutant. Nous

fîmes l'amour avec difficulté. Elle se donnait sans le moindre embarras,

mais voilà, elle était fort étroite et, à chacun de mes efforts pour la pénétrer,

elle se contractait en grimaçant de douleur : « Plus lentement, plus

lentement. » À la fin, j'y arrivai et fus heureux de l'aimer. Il est sûr que rien

ne me plaisait autant que d'être là avec elle, et que dans mes rares et

toujours fugaces aventures je n'avais jamais éprouvé ce mélange de

tendresse et de désir qu'elle m'inspirait, mais je doute que ce fût aussi le cas

de la camarade Ariette. Qui me donna tout le temps l'impression de se

soumettre à mes caresses sans s'y intéresser le moins du monde.

Le lendemain, en ouvrant les yeux, je la vis, habillée et maquillée, au pied

du lit, m'observant avec un regard qui laissait paraître une profonde

inquiétude.

— Vraiment, tu es amoureux de moi ?

J'acquiesçai plusieurs fois et tendis la main pour prendre la sienne, mais elle

ne me la donna pas.

— Tu veux que je reste vivre avec toi, ici à Paris ? me demanda-t-elle sur le

même ton qu'elle aurait pris pour me proposer d'aller voir un des films de la

Nouvelle Vague, de Truffaut ou de Louis Malle, alors à leur apogée. J'acquiesçai à nouveau, totalement déconcerté. Est-ce que cela voulait dire

que la petite Chilienne était aussi amoureuse de moi ?

— Ce n'est pas par amour, à quoi bon te mentir ? me répondit-elle

froidement. Mais je ne veux pas aller à Cuba, et encore moins retourner au

Pérou. Je voudrais rester à Paris. Et toi, tu peux m'aider à me délier de mon

engagement envers le MIR. Parle à ton camarade Jean et, s'il me libère, je

viendrai vivre avec toi.

Elle hésita un moment et fit, en soupirant, une concession :

— Je finirai bien par être amoureuse de toi.

Le neuvième jour j'en parlai au gros Paúl, lors de notre rencontre de midi,

cette fois au Cluny, devant deux croque-monsieur et deux express. Il fut

catégorique :

— Je ne peux pas la libérer, moi, c'est du ressort de la direction du MIR.

Mais même ainsi, le seul fait de le proposer me créerait un problème de tous

les diables. Qu'elle aille à Cuba, qu'elle suive son stage. Qu'elle démontre

qu'elle ne remplit pas les conditions, physiques et psychologiques, pour la

lutte armée. Je pourrais alors suggérer à la direction qu'elle reste ici, à me

donner un coup de main. Dis-le-lui bien et, surtout, qu'elle n'en parle à

personne, ou sinon, mon vieux, je serais dans la merde.

La mort dans l'âme, j'allai transmettre à la camarade Ariette la réponse de

Paúl. Et le pire, c'est que je l'encourageai à suivre son conseil. J'étais plus

chagriné qu'elle par la séparation. Mais nous ne pouvions pas casser Paúl, et

elle ne devait pas indisposer le MIR, ce qui ne manquerait pas de lui attirer

des problèmes plus tard. Le stage durait à peine quelques mois. Il suffisait

que, d'entrée de jeu, elle démontre une totale inaptitude à la vie de guérilla,

qu'elle fasse même semblant de s'évanouir. Pendant ce temps, moi, à Paris,

je trouverais du travail, je prendrais un petit appartement, je l'attendrais...

— Je sais bien, tu pleureras, tu me regretteras et penseras à moi jour et nuit,

m'interrompit-elle avec un geste impatient, le regard dur et la voix glacée.

Bon, je vois bien qu'il n'y a pas d'autre solution. Nous nous verrons dans

trois mois, Ricardito.

— Pourquoi me fais-tu tes adieux dès maintenant ?

— Le camarade Jean ne te l'a pas dit ? Je pars à Cuba demain matin très tôt,

via Prague. Tu peux commencer à sortir ton mouchoir.

Elle partit, en effet, le lendemain, et je ne pus l'accompagner à l'aéroport,

parce que Paúl me l'avait interdit. À notre rencontre suivante, le gros me sapa le moral en m'annonçant que je ne pourrais pas écrire à la camarade

Ariette, ni recevoir de lettres d'elle, parce que pour des raisons de sécurité

les boursiers devaient couper toute espèce de communication pendant

l'entraînement. Paúl lui-même n'était pas sûr qu'après le stage la camarade

Ariette, avant de rentrer à Lima, puisse repasser par Paris.

Je fus plusieurs jours comme un zombie, me reprochant du matin au soir de

n'avoir pas eu le courage de dire à la camarade Ariette de rester avec moi à

Paris, malgré l'interdiction de Paúl, au lieu de l'exhorter à poursuivre cette

aventure qui finirait Dieu sait comment. Et puis un matin, en sortant de ma

mansarde pour aller prendre mon petit déjeuner au Café de la Mairie, place

Saint-Sulpice, Mme Auclair me remit une enveloppe au cachet de l'Unesco.

J’étais reçu et le chef du service des traducteurs me donnait rendez-vous à

son bureau. C'était un Espagnol élégant, aux cheveux blancs, nommé

Charnés, qui se montra fort aimable. Il rit de bonne grâce quand il me

demanda quels étaient mes « projets à long terme » et que je lui répondis : «

Finir mes jours à Paris. » Il n'y avait pas de poste permanent vacant, mais il

pouvait m’engager comme vacataire pendant l'assemblée générale et pour

les périodes où l'institution serait surchargée de travail, ce qui arrivait assez

fréquemment. Dès cet instant j'eus l'assurance que mon rêve de toujours —

bon, depuis que j'avais atteint l'âge de raison —, passer dans cette ville le

reste de ma vie, allait devenir réalité.

Mon existence, à partir de ce jour, amorça un virage à cent quatre-vingts

degrés. Je commençai à me couper les cheveux deux fois par mois et à

m'habiller en veston-cravate tous les matins. Je prenais le métro à Saint-

Germain ou à Odéon pour rejoindre la station Ségur, la plus proche de

l'Unesco, et j'y restais de 9 h 30 à 13 heures et de 14 h 30 à 18 heures. Je

travaillais dans un réduit où je traduisais en espagnol des documents

barbants sur le transfert des temples d'Abou-Simbel sur le Nil, ou sur la

préservation des restes d'écriture cunéiforme découverts dans des grottes du

Sahara, à la hauteur du Mali.

Curieusement, en même temps que la mienne, la vie de Paúl changea aussi.

Il restait mon meilleur ami, mais on se voyait de plus en plus rarement, en

raison de mes nouvelles obligations de bureaucrate et parce que lui se mit à

parcourir le monde, représentant le MIR dans des congrès ou des rencontres

pour la paix, pour la libération du tiers monde, pour la lutte contre

l'armement nucléaire, contre le colonialisme et l'impérialisme, et mille autres causes progressistes. Paúl se sentait parfois étourdi, vivant un rêve,

quand il me racontait — chaque fois qu'il revenait à Paris il m'appelait et

nous déjeunions ou prenions un café deux ou trois fois par semaine tout le

temps de son séjour en ville — qu'il venait de rentrer de Pékin, du Caire, de

La Havane, de Pyongyang ou de Hanoi, où il avait exposé les perspectives

de la révolution en Amérique latine devant mille cinq cents délégués de

cinquante organisations révolutionnaires d'une trentaine de pays au nom

d'une révolution péruvienne qui n'avait même pas commencé.

Si je n'avais pas si bien connu cette intégrité qu'il dégageait par tous les

pores, j'aurais souvent cru qu'il exagérait, pour m'impressionner. Comment

pouvait-il se faire que ce Sud-Américain de Paris qui, voici quelques mois,

gagnait sa vie comme apprenti cuistot au Mexico Lindo, soit maintenant un

personnage de la jet-set révolutionnaire, effectue des vols transatlantiques et

côtoie les leaders de Chine, de Cuba, du Vietnam, d'Egypte, de Corée du

Nord, de Libye et d'Indonésie ? Mais c'était la vérité. Paúl, du fait des

impondérables et de l'étrange écheveau de relations, d'intérêts et de

confusions dont était constituée la révolution, était devenu un personnage

international. J'en eus confirmation ces jours de 1962 qui connurent quelque

tapage médiatique à la suite de la tentative d'assassinat du leader

révolutionnaire marocain Ben Barka, surnommé la Dynamo, qui, trois ans

plus tard, en 1965, serait enlevé et disparaîtrait à jamais en sortant de la

Brasserie Lipp. Paúl vint me chercher à midi à l'Unesco et nous allâmes à la

cafétéria manger un sandwich.

Il était pâle, les yeux cernés et la voix altérée, une nervosité insolite chez

lui. Ben Barka présidait un congrès international des forces révolutionnaires

à la direction duquel se trouvait aussi Paúl. Tous deux s'étaient beaucoup

vus et avaient voyagé ensemble les dernières semaines. La tentative

d'assassinat de Ben Barka ne pouvait être l'œuvre que de la CIA, et le MIR

se sentait maintenant en danger, à Paris.

Est-ce que je pouvais, donc, pour quelques jours, avec toutes les

précautions qui s'imposaient, garder deux valises dans ma mansarde ?

— Je ne te demanderais pas une telle chose, si j avais le choix. Mais si tu

me dis non, pas de problème, Ricardo.

Je le ferais, s'il me disait ce que contenaient les valises.

— Dans l’une, des papiers. De la dynamite pure : plans, objectifs,

préparatifs des actions au Pérou. Dans l'autre, des dollars.

— Combien ?

— Cinquante mille. Je réfléchis un instant.

— Si je livre ces valises à la CIA, me laissera-t-on en récompense les

cinquante mille dollars ?

— Songe que, lorsque la révolution triomphera, on pourra te nommer

ambassadeur auprès de l'Unesco, fit Paúl en entrant dans mon jeu.

On plaisanta un moment et le soir venu il m'apporta les deux valises, qu'on

glissa sous mon lit. Je vécus une semaine les cheveux dressés sur la tête, en

pensant que si un cambrioleur avait l'idée de voler cet argent, le MIR ne

croirait jamais à cette histoire de vol et que je deviendrais la cible des

révolutionnaires. Le sixième jour, Paúl vint chez moi accompagné de trois

inconnus pour récupérer ces hôtes encombrants.

 

Chaque fois qu'on se voyait, je lui demandais des nouvelles de la camarade

Ariette et il ne chercha jamais à me tromper en me donnant de fausses

informations. Il le regrettait beaucoup mais n'avait rien pu savoir. Les

Cubains étaient très stricts sur les questions de sécurité et gardaient le

silence le plus absolu sur son point de chute. La seule chose certaine, c'est

qu'elle n'était pas encore passée par Paris, car il disposait de tout le registre

des boursiers qui retournaient au Pérou.

— Quand elle passera par là, tu seras le premier à le savoir. Tu es vraiment

mordu, non ? Mais pourquoi, vieux ? Cette fille n'est pas si jolie que ça.

— Je ne sais pas pourquoi, Paúl. Mais c'est vrai, je l'ai dans la peau.

À cause du nouveau type de vie que menait Paúl, le milieu péruvien de

Paris commença à dire du mal de lui. C'étaient des écrivains qui n'écrivaient

pas, des peintres qui ne peignaient pas, des musiciens qui ne jouaient ni ne

composaient, bref, des révolutionnaires de café qui se défoulaient de leur

frustration, de leur envie et de leur ennui en disant que Paúl s'était «

embourgeoisé », qu'il était devenu un « bureaucrate de la révolution ». Que

faisait-il à Paris ? Pourquoi n'était-il pas là-bas, avec ces gars qu'il expédiait

pour recevoir un entraînement militaire, et qu'il faisait ensuite entrer en

cachette au Pérou pour entreprendre des actions de guérilla dans les Andes

? Je le défendais dans nos discussions enflammées. Je voyais bien que,

malgré son nouveau statut, Paúl vivait toujours dans une modestie absolue.

Et sa femme avait même travaillé jusqu'à présent comme femme de ménage

pour soutenir le budget familial. Maintenant, le MIR, profitant de son passeport espagnol, envoyait fréquemment celle-ci au Pérou comme agent

de liaison et accompagnatrice des boursiers ou pour convoyer de l'argent et

des papiers, ce qui remplissait d'angoisse son mari. D'un autre côté, par les

confidences de Paúl, je savais que cette vie que lui avaient imposée les

circonstances et que son chef, Luis de la Puente Uceda, exigeait de lui

l'insupportait chaque jour davantage. Il avait hâte de retourner au Pérou où

les actions allaient bientôt commencer. II voulait aider à les préparer, sur le

terrain. La direction du MIR ne l'y autorisait pas et cela le rendait furieux. «

Voilà ce que c'est de connaître les langues, bordel de merde ! » protestait-il

en riant au milieu de sa mauvaise humeur.

Grâce à Paúl, pendant ces mois et ces années de Paris, je connus les

principaux dirigeants du MIR, à commencer par son leader et fondateur,

Luis de la Puente Uceda, et, pour finir, Guillermo Lobatón. Le leader du

MIR était un avocat de Trujillo, né en 1926, dissident du parti apriste,

mince et binoclard, le teint et les cheveux clairs, qu'il peignait toujours

plaqués en arrière comme un acteur argentin. Les deux ou trois fois que je

le vis, il était en veston-cravate avec un blouson de cuir marron. Il parlait

doucement, comme un avocat en fonction, donnant des précisions

juridiques et usant d'un vocabulaire châtié. Je l'ai toujours vu escorté de

deux ou trois gros bras, probablement ses gardes du corps, des hommes qui

le contemplaient avec vénération et ne pipaient mot. Il y avait dans tout ce

qu'il disait quelque chose de si cérébral et abstrait que j'avais quelque mal à

me l'imaginer en guérillero, mitraillette à l'épaule, grimpant et descendant

les escarpements des Andes. Et pourtant, il avait été bien souvent détenu,

exilé au Mexique, et vivait dans la clandestinité. Il donnait plutôt

l'impression d'être né pour briller au barreau, au Parlement, dans les

meetings et les négociations politiques, c'est-à-dire tout ce que ses

camarades et lui méprisaient comme magouilles de la démocratie

bourgeoise.

Guillermo Lobatón, c'était autre chose. De la foule de révolutionnaires qu'il

me fut donné de connaître à Paris, grâce à Paúl, aucun ne me parut aussi

intelligent, cultivé et résolu que lui. Il était encore très jeune, une petite

trentaine, mais il avait déjà un riche passé d'homme d'action. Il avait été le

leader de la grande grève de l'université de San Marcos en 1952, contre la

dictature d'Odria (de là datait son amitié avec Paúl), à la suite de laquelle il

avait été arrêté, expédié à la prison du Fronton et torturé. C'est ce qui avait tronqué ses études de philosophie à San Marcos où l'on disait de ce brillant

étudiant qu'il rivalisait avec Li Carrillo, futur disciple de Heidegger. En

1954, il fut expulsé du pays par le gouvernement militaire et, après mille

déboires, il s'était retrouvé à Paris où, en même temps qu'il gagnait sa vie

avec ses mains, il avait repris ses études de philo à la Sorbonne. Le Parti

communiste lui avait obtenu ensuite une bourse en Allemagne de l'Est, à

Leipzig, où il avait poursuivi ses études tout en intégrant une école des

cadres du Parti. C'est là que l'avait surpris la révolution cubaine. Les

événements de Cuba l'avaient amené à réfléchir de façon très critique sur la

stratégie des partis communistes latino-américains et l'esprit dogmatique du

stalinisme. Avant de le connaître en personne, j'avais lu de lui un travail, qui

avait circulé à Paris, ronéotypé, où il accusait ces partis de s'être coupés des

masses par leur soumission aux diktats de Moscou, en oubliant que, comme

l'avait écrit Che Guevara, « le premier devoir d'un révolutionnaire était de

faire la révolution ». Dans cet essai, où il exaltait l'exemple de Fidel Castro

et de ses compagnons comme modèles révolutionnaires, il y avait une

citation de Trotski. Ce qui lui avait valu de passer devant un conseil de

discipline à Leipzig et d'être expulsé avec perte et fracas d'Allemagne de

l'Est et du Parti communiste péruvien. C'est ainsi qu'il avait échoué à Paris,

où il s'était marié avec une Française, Jacqueline, militante révolutionnaire

aussi. À Paris il avait rencontré Paúl, son vieil ami de San Marcos, et s'était

affilié au MIR. Il avait reçu une formation à la guérilla à Cuba et comptait

les jours pour retourner au Pérou et passer à l'action. Au moment du

débarquement de la baie des Cochons, je le vis se multiplier, assister à

toutes les manifestations de solidarité avec Cuba et y prendre la parole à

deux reprises, dans un bon français et avec une fougueuse éloquence.

C'était un garçon élancé, à la peau d’ébène claire, avec un sourire qui

dévoilait sa magnifique dentition. Tout en pouvant discuter des heures

durant, avec une grande agilité intellectuelle, sur des sujets politiques, il

était capable de se lancer dans des dialogues passionnants sur la littérature,

l'art ou les sports, spécialement le football et les exploits de son club de

prédilection, l'Alianza Lima. Il y avait dans ses façons d'être quelque chose

qui communiquait son enthousiasme, son idéalisme, le détachement et le

sens aigu de la justice qui guidaient sa vie, ce que je crois n'avoir remarqué

— surtout avec autant d'authenticité — chez aucun des révolutionnaires qui

passèrent par Paris dans les années soixante. Qu'il ait accepté d'être seulement un militant du MIR, où personne n'avait son talent et son

charisme, disait bien clairement la pureté de sa vocation révolutionnaire.

Les trois ou quatre fois où je parlai avec lui, je fus convaincu, malgré mon

scepticisme, que si quelqu'un d'aussi lucide et énergique que Lobatón

prenait la tête des révolutionnaires, le Pérou pourrait devenir le second

Cuba de l'Amérique latine.

C’est au moins six mois après son départ que j'eus enfin des nouvelles de la

camarade Ariette, à travers Paúl. Comme mon contrat de vacataire me

laissait beaucoup de temps libre, je m'étais mis à apprendre le russe, en

pensant que si j'arrivais à traduire aussi à partir de cette langue — une des

quatre langues officielles, à cette époque, de l'ONU et de ses filiales — mon

travail de traducteur serait plus stable, et je suivis également un cours de

traduction simultanée. Le travail des interprètes était plus intense et difficile

que celui des traducteurs, mais aussi, pour cela même, ils étaient plus

recherchés. Un de ces jours-là, en sortant de mon cours de russe à l'école

Berlitz, boulevard des Capucines, je tombai sur le gros Paúl qui m'attendait

à la porte de l'immeuble.

— Des nouvelles de la fille, enfin, me dit-il en guise de salut, le visage

allongé. Je suis désolé, elles ne sont pas bonnes, mon vieux.

Je l'invitai à boire un coup dans un des bistrots autour de l'Opéra pour

mieux digérer la mauvaise nouvelle. On s'assit à la terrasse, dehors. C'était

un crépuscule de printemps, chaud, avec des étoiles précoces, et tout Paris

semblait être sorti dans les rues pour jouir du beau temps. On commanda

deux bières.

— Je suppose qu'après tout ce temps tu n'es plus amoureux d'elle, me

prépara Paúl.

— Je suppose que non, lui répondis-je. Raconte-le-moi une bonne fois,

Paúl, sans tourner autour du pot.

Il venait de passer quelques jours à La Havane et le nom de la camarade

Ariette était sur toutes les lèvres des gars péruviens du MIR parce que,

selon l'effervescence des rumeurs, elle vivait des amours torrides avec le

commandant Chacon, le second d'Osmany Cienfuegos, le frère cadet de

Camilo, le grand héros disparu de la révolution. Le commandant Osmany

Cienfuegos était le chef de l'organisation qui apportait son soutien à tous les

mouvements révolutionnaires et partis frères, et c'est lui qui coordonnait les actions rebelles dans tous les coins du monde. Le commandant Chacon,

survivant de la Sierra Maestra, était son bras droit.

— Tu te rends compte, j'en suis tombé sur le cul ! dit Paúl en se grattant la

tête. Cette petite chose sans goût ni grâce vivant le grand amour avec un des

chefs historiques ! Le commandant Chacon, rien que ça !

— Et si c'était seulement un ragot, Paúl ?

Il secoua tristement la tête et me tapota le bras pour me redonner courage.

— J’étais avec eux, à la Casa de las Américas, lors d'une réunion. Ils vivent

Continuer : partie 2 sur 3