Tours et detours de la vilaine fille
Chapitre VII
Marcello, à Lavapiés
Voici cinquante ans le quartier madrilène de Lavapiés, autrefois enclave de
juifs et de morisques, était encore considéré comme un des quartiers les
plus typiques de Madrid, où se conservaient, comme curiosités
archéologiques, le chulapo et la chulapa et autres personnages de zarzuela,
galants à gilet, casquette, foulard au cou et pantalon étroit, et manolas
engoncées dans leurs robes à pois, grandes boucles d'oreilles, ombrelles et
foulards serrés sur des chevelures ramassées en chignons sculpturaux.
Quand je vins vivre à Lavapiés, le quartier avait changé de telle sorte que je
me demandais parfois si dans cette Babel il restait encore quelque
Madrilène de souche ou si tous les habitants étaient, comme Marcella et
moi, des Madrilènes importés. Les Espagnols de Lavapiés provenaient de
tous les coins d'Espagne et, avec leurs accents et leur variété de types
physiques, ils contribuaient à donner à cette bouillie de races, de langues,
d'inflexions, de coutumes, de vêtements et de nostalgies l'allure d'un
microcosme. La géographie humaine de la planète semblait représentée
dans sa poignée de maisons.
En sortant de la rue Ave Maria, où nous vivions au troisième étage d'un
immeuble décrépi, on se trouvait dans une Babylone où coexistaient des
marchands chinois et pakistanais, des laveries et des boutiques indiennes,
des petits salons de thé marocains, des bars pleins de Sud-Américains, de
narcos colombiens et africains, et partout, formant des groupes dans les
halls d'immeuble et aux coins de rue, quantité de Roumains, de
Yougoslaves, de Moldaves, de Dominicains, d'Équatoriens, de Russes et
d'Asiatiques. Les familles espagnoles du quartier opposaient aux
transformations les vieux usages en tenant réunion d'un balcon à l'autre, en
mettant à sécher leur lessive sur des cordons tendus devant leurs fenêtres,
et, le dimanche, en allant en couples, eux en cravate, elles en robe noire,
entendre la messe à l'église de San Lorenzo, à l'angle des rues Doctor Piga
et Salitre.
Notre appartement était plus petit que celui que j'avais rue Joseph-Granier,
ou du moins le semblait-il, tant il était bourré des modèles en carton, papier
et bois des décors de Marcella qui, comme les soldats de plomb de Salomón Toledano, envahissaient les deux pièces et même la cuisine et la petite salle
de bains. Bien que minuscule et rempli de livres et de disques, il ne rendait
pas claustrophobe grâce aux fenêtres sur la rue par lesquelles entrait à flots
la très vive clarté blanche de la Castille, si différente de la parisienne, et
parce qu'il avait un petit balcon où, la nuit, nous pouvions placer une table
et dîner sous les étoiles madrilènes, qui existent quoique estompées par le
reflet des lumières de la ville. Marcella réussissait à travailler dans
l'appartement, couchée sur le lit si elle dessinait, ou assise sur le tapis
afghan du salon-salle à manger si elle montait ses modèles avec des bouts
de carton et de bois, du caoutchouc, de la colle, des bristols et des feutres de
couleur. Je préférais faire les traductions que me procurait l'éditeur Mario
Muchnik dans un petit café voisin, le bar Barbieri, où je passais plusieurs
heures par jour à traduire, lire et observer la faune qui fréquentait le café et
qui ne m'ennuyait jamais, parce qu'elle incarnait toutes les couleurs de cette
arche de Noé au cœur du vieux Madrid.
Le Café Barbieri était dans la même rue Ave Maria et ressemblait —
comme me le dit Marcella la première fois qu'elle m'y mena, et elle s'y
connaissait — à un décor expressionniste du Berlin des années vingt ou à
une gravure de Georg Grosz ou d'Otto Dix, avec ses murs écaillés, ses coins
obscurs, ses médaillons de dames romaines au plafond et ses alcôves
mystérieuses où, semblait-il, on pouvait commettre des crimes à l'insu des
clients, parier des sommes folles dans des parties de poker où pouvaient
surgir les couteaux, ou enfin célébrer des messes noires. Il était immense,
anguleux, plein de détours, de plafonds sombres aux toiles d'araignée
argentées, de tables fragiles et de chaises boiteuses, de bancs et de consoles
prêts à s'écrouler sous le poids des ans, obscur, enfumé, toujours plein de
gens qui semblaient déguisés, une masse de figurants pour opéra-bouffe
pressés dans les coulisses en attendant d'entrer en scène. Je tâchais de
m'asseoir à une petite table du fond, un peu plus éclairée que les autres et
parce que là, au lieu de chaises, il y avait un fauteuil assez confortable,
doublé d'un velours qui fut autrefois rouge et qui se désintégrait sous les
trous ouverts par les brûlures de cigarettes et le frottement de tant de
derrières. Une de mes distractions, chaque fois que j'entrais au Café
Barbieri, consistait à identifier les langues que j'entendais de la porte jusqu'à
la table du fond, et il m'est arrivé d'en compter une demi-douzaine dans le
très bref espace d'une trentaine de mètres.
Les serveuses et serveurs représentaient aussi la diversité du quartier :
suédois, belges, nord-américains, marocains, équatoriens, péruviens, etc. Ils
changeaient tout le temps, parce qu'ils devaient être mal payés, et durant les
huit heures qu'ils faisaient d'affilée, en deux tours, les clients les obligeaient
à aller et venir avec bière, café, thé, chocolat, verres de vin et sandwiches.
Dès qu'ils me voyaient installé à ma table habituelle, avec mes cahiers, mes
stylos et le livre que je traduisais, ils se hâtaient de m'apporter mon petit
crème et ma bouteille d'eau plate.
À cette petite table je feuilletais les journaux du matin et, l'après-midi,
quand j'étais fatigué de traduire, je me mettais à lire, non plus pour le travail
mais pour le plaisir. Les trois livres que j'avais traduits, de Dons Lessing, de
Paúl Auster et de Michel Tournier, ne m'avaient pas coûté un gros effort de
transcription en espagnol, mais ne m'avaient pas trop intéressé non plus.
Bien que leurs auteurs fussent à la mode, les romans qu'on m'avait donnés à
traduire n'étaient pas leurs meilleurs. Comme je m'en étais toujours douté,
les traductions littéraires étaient affreusement mal payées, très au-dessous
des traductions techniques. Mais je n'étais plus bon pour ces dernières, car,
en raison de la fatigue mentale que j'éprouvais dès que je faisais un effort de
concentration prolongé, j'avançais très lentement. De toute façon, ces
maigres revenus me permettaient d'aider Marcella pour les frais de la
maison et de ne pas me sentir entretenu. Mon ami Muchnik avait essayé de
m'aider en me trouvant quelque traduction du russe — ce qui me plaisait le
plus — et nous fûmes sur le point de convaincre un éditeur d'avoir le
courage de publier Pères et fils de Tourgueniev, ou le terrible Requiem
d'Anna Akhmatova, mais ce projet avait avorté parce que la littérature russe
intéressait encore peu les lecteurs espagnols et hispano-américains, et la
poésie moins encore.
Je ne pourrais dire si Madrid me plaisait ou pas. Je connaissais peu les
autres quartiers de la ville, où je m'étais à peine aventuré, quand j'allais au
musée ou au spectacle en accompagnant Marcella. Mais je me sentais bien à
Lavapiés, bien que j'y aie été attaqué dans ses rues pour la première fois de
ma vie, par deux Arabes qui m'avaient volé ma montre, un porte-monnaie
peu garni et mon stylo Mont-Blanc, mon dernier luxe. Oui, je me sentais là
chez moi, immergé dans une vie bouillonnante. Parfois, l'après-midi,
Marcella me rejoignait au Barbieri et nous faisions un tour dans le quartier,
que je finis par connaître comme la paume de ma main. Je découvrais toujours quelque curiosité ou extravagance. Par exemple, la boutique
téléphonique du Bolivien Alcérreca, qui, pour pouvoir mieux servir ses
clients africains, avait appris le swahili. Si on y donnait quelque chose
d'intéressant, nous allions à la Filmothèque voir un film classique.
Pendant ces promenades, Marcella parlait sans arrêt et moi j'écoutais.
J'intervenais de loin en loin pour lui permettre de reprendre son souffle et,
au moyen d'une question ou d'une observation, l'encourager à poursuivre
sur le sujet du projet auquel elle aimerait être associée. Parfois je ne prêtais
pas grande attention à ce qu'elle me racontait, tant je me focalisais sur sa
façon de le faire : sa passion, sa conviction, son illusion et sa joie. Je n'avais
jamais connu quelqu'un qui se livrât d'une manière aussi totale — aussi
fanatique, dirais-je, si le mot n'avait des réminiscences ténébreuses — à sa
vocation, qui sût de façon si exclusive ce qu'il fallait faire dans la vie.
Nous nous étions connus voilà trois ans à Paris, dans une clinique de Passy
où j'allais faire des analyses et elle visiter une amie qu'on venait d'opérer.
Durant la demi-heure que nous avions passée ensemble dans la salle
d'attente, elle m'avait parlé avec tant d'enthousiasme d'une œuvre de
Molière, Le bourgeois gentilhomme, montée dans un petit théâtre de
Nanterre, dont elle avait fait les décors, que j’étais allé la voir. J'avais trouvé
Marcella au théâtre et, à la fin de la représentation, lui avais proposé d'aller
prendre un verre dans un bistrot proche de la station de métro.
Cela faisait deux ans et demi que nous vivions ensemble, la première année
à Paris, et ensuite à Madrid. Marcella était italienne, de vingt ans plus jeune
que moi. Elle avait étudié l'architecture à Rome pour faire plaisir à ses
parents, tous deux architectes, et dès l'université, elle avait commencé à
travailler comme décoratrice de théâtre. Qu'elle n'ait jamais exercé
l'architecture n'avait pas plu à ses parents, qui lui battirent froid pendant
quelques années. Ils s'étaient réconciliés quand ils avaient compris que ce
que vivait leur fille n'était pas un caprice mais une véritable vocation. De
temps en temps, elle allait faire un séjour à Rome, et comme elle avait peu
de ressources — c'était la personne la plus travailleuse du monde, mais les
décors qu'on lui commandait n'étaient pas de première importance, dans des
théâtres marginaux, et on la payait peu et parfois pas du tout —, ses parents,
assez aisés, lui envoyaient des mandats qui lui permettaient de consacrer
son temps et son énergie au théâtre. Elle n'avait pas triomphé mais ce n'était
pas très important à ses yeux, parce qu'elle avait — et moi aussi — la certitude absolue que tôt ou tard les gens de théâtre d'Espagne, d'Italie, de
l'Europe entière, finiraient par reconnaître son talent.
Bien qu’elle parlât énormément, en agitant les mains comme une Italienne
de caricature, moi, elle ne m'ennuyait jamais. Je buvais ses paroles quand
elle me décrivait les idées qui lui trottaient dans la tête pour révolutionner
l'atmosphère de La cerisaie, d'En attendant Godot, d'Arlequin, serviteur de
deux maîtres ou de La Célestine. On l'avait parfois engagée au cinéma
comme assistante à la décoration et elle aurait pu faire son chemin dans
cette branche, mais elle aimait trop le théâtre et n'était pas disposée à
sacrifier sa vocation, même si c'était plus difficile de s'en sortir dans le
décor du théâtre que du cinéma ou de la télévision. Grâce à Marcella,
j'appris à voir les spectacles avec d'autres yeux, à prêter une attention
soutenue non seulement aux histoires et aux personnages, mais aussi aux
lieux, à la lumière dans laquelle ils évoluaient et aux choses qui les
entouraient.
Elle était menue, cheveux clairs, yeux verts, et une peau très blanche et
lisse, avec un sourire très joyeux. Elle respirait le dynamisme. Elle était
toujours vêtue n'importe comment, avec des tennis, des jeans et une
doudoune fatiguée, et elle portait des lunettes pour lire et pour le cinéma,
des verres minuscules sans monture qui donnaient à son expression quelque
chose de clownesque. Elle était désintéressée, spontanée, généreuse,
capable de consacrer beaucoup de temps à des travaux insignifiants, telle
une unique représentation d’une comédie de Lope de Vega par les étudiants
d'un collège, où, pour quatre meubles et deux toiles peintes, elle
s'investissait avec la même obstination que le décorateur à qui l'Opéra de
Paris aurait passé commande pour la première fois. La satisfaction qu'elle
éprouvait compensait largement le peu que lui rapportait cette aventure —
parfois rien du tout. Si l'expression « travailler pour l'amour de l'art »
convenait à quelqu'un, c'était bien à Marcella.
Des modèles qui asphyxiaient notre appartement, moins du dixième étaient
montrés sur scène. La plupart avaient échoué par manque de financement,
des idées qu'elle avait eues en lisant une œuvre qui lui avait plu et pour
laquelle elle avait conçu ce décor qui n'avait pas dépassé le stade du dessin
et de la maquette. Elle ne discutait jamais le cachet quand on l'engageait et
elle était capable de repousser une commande importante si le directeur ou
le producteur lui semblaient des béotiens, se fichant de l'esthétique et soucieux seulement de l'aspect mercantile. En revanche, quand elle
acceptait la commande — en général de troupes d'avant-garde, sans accès
aux théâtres établis —, elle s'y livrait corps et âme. Non seulement elle se
décarcassait pour bien faire son travail, mais elle collaborait à tout le reste,
aidant ses compagnons à chercher des sponsors, à trouver une salle, des
dons et des prêts de mobilier et de costumes, elle donnait aussi un coup de
main aux charpentiers et aux électriciens et, si besoin était, balayait la
scène, vendait les billets et plaçait le public. J’étais toujours émerveillé de
la voir se consacrer autant à son travail, au point que je devais lui rappeler,
dans ces périodes de fièvre, qu'un être humain ne vivait pas seulement de
décors de théâtre, mais qu'il fallait aussi manger, dormir et s'intéresser un
peu aux autres choses de la vie.
Je ne compris jamais pourquoi Marcella était avec moi, ni ce que j'ajoutais à
sa vie. Dans ce qui l'intéressait le plus au monde, son travail, je ne lui étais
d'aucun secours. Tout ce que je savais de mise en scène théâtrale, c'est elle
qui me l'avait enseigné, et les avis que je pouvais lui donner étaient
superflus, car, comme tout authentique créateur, elle savait très bien ce
qu'elle voulait faire sans aide aucune. Je ne pouvais être pour elle qu'une
oreille attentive chaque fois qu'elle avait besoin de répandre à voix haute le
flot d'images, de possibilités, d'alternatives et de doutes qui l'assaillaient
quand elle s'embarquait dans un projet. Je l’écoutais avec envie, tout le
temps qu'il fallait. Je l'accompagnais à la Bibliothèque nationale pour
consulter gravures et livres, ou chez les artisans et antiquaires, dans
l'inévitable tour dominical aux puces du Rastro. Je ne le faisais pas
seulement par tendresse, mais parce que ce qu'elle disait était toujours
insolite, surprenant, parfois génial. A ses côtés j'apprenais chaque jour
quelque chose de nouveau. Je n'aurais jamais deviné, si je ne l'avais
rencontrée, l'importance des éléments de la mise en scène que sont le décor,
l'éclairage, la présence ou l'absence de l'objet le plus courant, un balai, un
simple pot de fleurs.
La différence d’âge — vingt ans — ne semblait pas la gêner. Moi, si. Je me
disais que la bonne relation que nous avions s'appauvrirait quand
j'atteindrais la soixantaine, alors qu'elle serait encore une femme jeune. Elle
tomberait alors amoureuse de quelqu'un de son âge. Et elle partirait. Elle
était séduisante, et bien qu'elle se souciât peu de son physique, les hommes la suivaient du regard dans la rue. Un jour que nous faisions l'amour elle me
demanda : « Ça t'embêterait d'avoir un enfant ? »
Non. Si ça lui faisait plaisir, j'en serais ravi. Mais l'angoisse m'assaillit
aussitôt. Pourquoi avais-je cette réaction ? Peut-être parce que, au vu de
mes aventures et mésaventures pendant tant d'années avec la vilaine fille, il
m'était devenu impossible à cinquante et quelques années de croire à la
pérennité d'un couple, fût-ce le nôtre, qui fonctionnait sans heurts. Ce doute
n'était-il pas absurde ? On s'entendait si bien que nous n'avions pas eu, en
deux ans et demi de vie commune, la moindre dispute. De petites
discussions et des fâcheries passagères tout au plus. Mais jamais quelque
chose qui puisse ressembler à une rupture. « Je suis heureuse que cela ne te
dérange pas, me dit Marcella cette fois. Je ne te l'ai pas demandé pour que
nous commandions un bambino maintenant, mais après que nous aurons fait
des choses importantes. » Elle parlait pour elle qui, certainement, ferait plus
tard des choses dignes de ce qualificatif. Je me contenterais de ce que Mario
Muchnik réussirait à me procurer ces prochaines années : quelque livre
russe qui me donnerait du fil à retordre et beaucoup d'enthousiasme,
quelque chose de plus créatif que ces petits romans light qui me sortaient de
la tête sitôt que je les avais traduits en espagnol.
Elle était avec moi sans doute parce qu'elle m'aimait ; il n'y avait aucune
autre raison. De surcroît, j’étais même, dans une certaine mesure, une
charge économique. Comment avait-elle pu s'enticher de moi, alors que
j’étais pour elle un vieux, nullement gaillard, sans vocation, quelque peu
diminué dans ses facultés intellectuelles et dont le seul but dans la vie avait
été, depuis l'enfance, de s'installer pour le restant de ses jours à Paris ?
Quand j'avais raconté à Marcella que telle avait été ma seule vocation, elle
s'était mise à rire : « Eh bien, caro, tu y es parvenu. Tu dois être content, tu
as vécu à Paris toute ta vie. » Elle le disait avec tendresse, mais je trouvai
ses paroles un peu sinistres.
Marcella s'intéressait à moi plus que moi-même ; elle me faisait prendre
mes médicaments contre la tension, marcher au moins une demi-heure par
jour, ne jamais dépasser deux ou trois verres de vin.
Et elle répétait toujours que lorsqu'elle toucherait un bon cachet, nous
dépenserions cet argent en faisant un voyage au Pérou. Plutôt que Cuzco et
le Machu Picchu, elle voulait connaître le quartier liménien de Miraflores
dont je lui avais tant parlé. Je disais amen à tout, mais je savais bien qu'au fond nous ne ferions jamais ce voyage, car je me chargerais de le remettre
indéfiniment. Je ne pensais pas retourner au Pérou. Depuis la mort de mon
oncle Ataúlfo, mon pays s'était évanoui comme les mirages dans les sables.
Je n'y avais plus de parents ni d'amis et même mes souvenirs de jeunesse
étaient partis en fumée.
J'appris la mort de l'oncle Ataúlfo plusieurs semaines après qu'elle fut
survenue, alors que je vivais déjà à Madrid depuis six mois, par une lettre
d'Alberto Lamiel. C'est Marcella qui me l'apporta au Café Barbieri, et, bien
que m'attendant à cette nouvelle, j'en fus terriblement frappé. Je laissai là
mon travail et allai errer tel un somnambule dans les allées du Retire.
Depuis mon dernier voyage au Pérou, à la fin de l'année 1984, nous nous
étions écrit tous les mois et, déchiffrant comme un paléographe son écriture
tremblotante, j'avais suivi pas à pas le désastre économique entraîné par la
politique d'Alan Garcia, l'inflation, les nationalisations, la rupture avec les
organismes de crédit, le contrôle des prix et des changes, la chute de
l'emploi et du niveau de vie. Les lettres de l'oncle Ataúlfo reflétaient
l'amertume avec laquelle il attendait l'issue fatale. II était mort pendant son
sommeil. Alberto Lamiel ajoutait qu'il faisait des démarches pour s'en aller
à Boston où, grâce aux parents de sa femme nord-américaine, il avait des
possibilités de travail. Il me disait qu'il avait été un imbécile de croire aux
promesses d'Alan Garcia, pour qui il avait voté aux élections de 1985,
comme tant de cadres imprudents. Confiant en la parole du président qui
avait assuré qu'il n'y toucherait pas, il avait conservé ses bons en dollars qui
constituaient toutes ses économies. Quand le candidat nouvellement élu
avait décrété la conversion forcée des devises en soles péruviens, le
patrimoine d'Alberto avait fondu. Ce n'avait été que le début d'une suite de
revers. Ce qu'il pouvait faire de mieux, c'était « suivre votre exemple, oncle
Ricardo, et partir à la recherche d'horizons meilleurs, parce que dans ce
pays il n'est plus possible de travailler si on n'est pas acoquiné avec le
gouvernement ».
Ce fut la dernière fois que j'eus des nouvelles directes du Pérou. Dès lors,
comme à Madrid je ne voyais pratiquement aucun Péruvien, je n'étais au
courant de ce qui se passait là-bas qu'en ces très rares occasions où les
journaux madrilènes en parlaient, par exemple la naissance de quintuplés,
un tremblement de terre ou la chute d'un autocar dans la cordillère des
Andes avec sa trentaine de morts.
Je n'avais jamais raconté à mon oncle Ataúlfo le naufrage de mon mariage,
de sorte que dans ses lettres, jusqu'à la fin, il continua à envoyer son
bonjour à « ma nièce » et moi, dans les miennes, à lui transmettre le sien. Je
ne sais pourquoi je le lui avais caché. Peut-être parce qu'il aurait fallu alors
lui expliquer ce qui s'était passé et toute explication lui aurait paru absurde
et incompréhensible, comme elle me l'avait paru à moi-même.
Notre séparation était arrivée de façon inattendue et brutale, comme
s'étaient toujours produites les disparitions de la vilaine fille. Bien que cette
fois il ne s'agît pas d'une fuite, à proprement parler, mais d'une séparation
courtoise et convenue. C'est d'ailleurs pourquoi je sus qu'à la différence des
autres celle-ci était définitive.
Notre lune de miel, après mon retour de Lima et cette terreur que je
ressentais de la croire partie parce qu'elle ne répondait pas au téléphone,
dura quelques semaines. Au début, elle se montra aussi tendre que le soir où
elle m'avait accueilli avec ces démonstrations d'amour. J'avais obtenu un
contrat de l'Unesco pour un mois, et, quand je rentrais le soir, elle était là et
avait préparé le dîner. Un jour, elle m'attendit, toutes lumières du salon
éteintes et la table éclairée par des bougies romantiques. Ensuite, elle dut
faire deux voyages de deux jours chacun sur la Côte d'Azur pour le compte
de Martine et elle m'appela chaque soir. Que pouvais-je désirer de mieux ?
J'avais l'impression que la vilaine fille avait atteint l’âge de raison et que
notre mariage était désormais solide.
Et puis, à un moment que ma mémoire ne pourrait préciser, son humeur et
ses manières commencèrent à changer. Ce fut un changement discret,
qu’elle dissimulait, peut-être parce qu'elle hésitait encore, et dont je n'eus
conscience qu'après coup. Je ne fus pas frappé de voir l'attitude si
passionnée des premières semaines céder peu à peu le pas à une attitude
plus distante, car elle avait toujours été comme ça et l'insolite était qu'elle se
montrât expansive. Je remarquais qu'elle était distraite, qu'elle se perdait, le
sourcil froncé, dans des pensées qui semblaient la mettre hors de ma portée.
Momentanément absente, elle retombait sur terre, effrayée et en sursaut,
quand je la ramenais à la réalité en citant, pour plaisanter, la chanson de
Princesa : « Qu'a-t-elle ma princesse aux lèvres de fraise ? Pourquoi est-elle
si pensive ? La princesse est-elle amoureuse ? » Elle rougissait et me
répondait par un petit rire forcé.
Un soir, en revenant de l'ancien bureau de M. Charnés — celui-ci s'était
retiré dans le sud de l'Espagne afin d'y passer ses vieux jours —, où pour la
troisième ou quatrième fois on m'avait dit qu'on n'avait en ce moment aucun
travail pour moi, dès que j'ouvris la porte de l'appartement de la rue Joseph-
Granier et que je la vis, assise au salon, avec son tailleur marron et la petite
valise qu'elle emportait toujours dans ses voyages, je compris qu'il se
passait quelque chose de grave. Elle avait la mine défaite.
— Qu'est-ce que tu as ?
Elle soupira, rassembla son courage — elle avait de grands cernes bleus et
le regard brillant — et, sans détour, me décocha la phrase qu'elle avait sans
doute préparée longtemps à l'avance :
— Je n'ai pas voulu m'en aller sans te parler, pour que tu ne penses pas que
je cherche à fuir, dit-elle d'un trait, de ce ton glacé qu'elle mettait toujours à
ses exécutions sentimentales. Sur ce que tu aimes le plus, je te prie de ne
pas me faire de scène ni de menacer de te suicider. Nous avons toi et moi
dépassé l'âge pour ce genre de choses. Excuse-moi de te parler si durement,
mais je crois que ça vaut mieux.
Je me laissai tomber sur le fauteuil, en face d'elle. J'éprouvai une infinie
fatigue. Avec l'impression d'entendre un disque qui répétait, de plus en plus
déformée, la même séquence musicale. Elle était toujours très pâle, mais
avait maintenant l'air irrité, comme si de devoir être là à me donner des
explications l'emplissait de ressentiment contre moi.
— Tu as bien vu que j'ai essayé de m'adapter à ce type de vie pour te faire
plaisir, pour te récompenser de l'aide que tu m'as apportée quand j’étais
malade. (Sa froideur semblait maintenant bouillir de fureur.) Je n'en peux
plus. Ce n'est pas une vie pour moi. Si je continue à rester avec toi par
compassion, je finirai par te détester. Et je ne veux pas te détester. Tâche de
me comprendre, si tu le peux.
Elle se tut, attendant que je lui dise quelque chose, mais je me sentais si las
que je n'avais ni la force ni l'envie de rien lui dire.
— J'étouffe ici, ajouta-t-elle en jetant un regard autour d'elle. Ces deux
petites pièces sont une prison et je ne les supporte plus. Je sais quelle est ma
limite. Cette routine me tue, cette médiocrité. Je ne veux pas que le reste de
ma vie soit ainsi. Toi, tu t'en fous, tu es content, tant mieux pour toi. Mais
moi je ne suis pas comme toi, je ne sais pas me résigner. J'ai essayé, tu l'as
bien vu. C'est impossible. Je ne vais pas passer le restant de mes jours à tes côtés par compassion. Excuse-moi de te parler avec cette franchise. Il vaut
mieux que tu saches la vérité et que tu l'acceptes, Ricardo.
— Qui est-ce ? lui demandai-je en la voyant se taire à nouveau. Je peux
savoir au moins avec qui tu pars ?
— Tu vas me faire une scène de jalousie ? réagit-elle, indignée, et elle me
rappela, sarcastique : Je suis une femme libre, Ricardito. Notre mariage n'a
eu d'autre objet que de me faire avoir des papiers. Alors je t'en prie, ne
viens pas me demander des comptes.
Elle me défiait, dressée sur ses ergots comme un coq. À la fatigue s'ajoutait
maintenant une impression de ridicule. Elle avait raison : nous étions trop
vieux pour ce genre de scène.
— Je vois que tu as déjà tout décidé et qu'il n'y a rien à ajouter,
l'interrompis-je en me levant. Je pars faire un tour, pour que tu fasses
calmement tes valises.
— Elles sont déjà faites, rétorqua-t-elle du même ton exaspéré.
Je regrettai qu'elle ne soit pas partie comme les autres fois, en me laissant
quelques lignes. Comme je gagnais la porte, je l'entendis dire dans mon dos
d'une voix qui se voulait conciliante :
— Sache en tout cas que je ne vais rien te réclamer de ce qui me revient en
tant qu'épouse. Pas un centime.
« Trop aimable, pensai-je en fermant lentement la porte. Mais la seule chose
que tu pourrais me réclamer serait les dettes et l'hypothèque de cet
appartement qui, au train où nous allons, sera bientôt saisi. » Dehors, il
commençait à pleuvoir. Je n'avais pas pris de parapluie, aussi allai-je
m'abriter dans le café du coin, où je restai un bon moment, buvant à petites
gorgées une tasse de thé qui refroidit jusqu'à devenir insipide. À vrai dire, il
y avait chez elle quelque chose qu'il était impossible de ne pas admirer,
pour ces raisons qui nous conduisent à apprécier le travail bien fait, si
pervers qu'il soit.
Elle avait réussi une conquête, tout bien calculé, pour, une fois de plus,
accéder à un statut social et économique qui lui donnait plus de sécurité, qui
la faisait sortir de cette prison, ce deux pièces de la rue Joseph-Granier. Et
maintenant, sans sourciller, elle me jetait comme un malpropre. Qui était
cette fois le bonhomme ? Elle avait dû le connaître grâce à son travail avec
Martine, dans un de ces congrès, conférences et manifestations qu'elle
organisait. Un bon travail de séduction, sans doute. Elle était très bien conservée, mais elle avait quand même plus de cinquante ans. Chapeau !
Un petit vieux, sans doute, qu'elle tuerait peut-être de plaisir pour en hériter,
comme l'héroïne de La Rabouilleuse, de Balzac ? Quand il cessa de
pleuvoir, je sortis me balader autour de l'École Militaire, passer le temps.
À mon retour, à près de onze heures du soir, elle était partie en laissant les
clés sur la table de la salle à manger. Elle avait emporté tous ses vêtements
dans les deux valises que nous avions et jeté dans des sacs poubelle ce qui
était vieux ou en trop : des pantoufles, des dessous, un peignoir, des
chemisiers et des bas, ainsi qu'une flopée de pots de maquillage et de crème.
Elle n'avait pas touché à l'argent que nous gardions dans le petit coffre-fort
de l'armoire du salon.
Quelqu'un qu'elle avait connu au gymnase de l'avenue Montaigne, peut-être
? C'était un club cher où allaient gommer leur bedaine de vieux richards qui
pouvaient lui assurer une vie plus amusante et confortable. Je savais que le
pire qui pouvait m'arriver était de continuer à brasser ce genre d'hypothèses
et que le mieux, pour ma santé mentale, était de l'oublier au plus vite. Parce
que cette fois la séparation était définitive. C'était la fin de cette histoire
d'amour. Mais pouvait-on qualifier d'histoire d'amour cette farce de trente et
quelques années, Ricardito ?
Je parvins à ne pas trop penser à elle les jours et les semaines qui suivirent,
où, me sentant un sac d'os, de peau et de muscles dépourvu d'âme, je
marchais toute la journée à la recherche de travail. Cela devenait urgent
parce qu'il me fallait affronter les dettes et les dépenses journalières et parce
que je savais que la meilleure façon de passer cette période était de
m'adonner à quelque obligation.
Deux mois durant je ne pus trouver que des traductions mal payées.
Finalement, un jour on fit appel à moi pour un remplacement dans une
conférence internationale sur les droits d'auteur sous l'égide de l'Unesco.
Depuis quelque temps j'avais des névralgies continuelles, que j'imputais à
mon mauvais moral et au manque de sommeil. Je les combattais à coups
d'analgésiques que me prescrivait le pharmacien du coin. Ma suppléance de
l'interprète de l'Unesco se révéla désastreuse. Les migraines m'empêchaient
de bien faire mon travail et, deux jours plus tard, je dus me rendre à
l'évidence et expliquer au chef des interprètes ce qui m'arrivait. Le médecin
de la Sécurité sociale diagnostiqua une otite et m'envoya voir un spécialiste.
Je dus faire des heures de queue à l'hôpital de la Salpêtrière et revenir plusieurs fois avant de pouvoir consulter le docteur Pennau, un oto-rhino-
laryngologiste. Ce dernier me confirma que j'avais une petite infection à
l'oreille, qu'il me soigna en une semaine. Mais comme les névralgies et les
nausées ne se dissipaient pas, il me dirigea vers un nouveau médecin, un
interne de ce même hôpital. Après m'avoir examiné, celui-ci me fit faire
toutes sortes d'examens, y compris une IRM. Je garde un mauvais souvenir
des trente ou quarante minutes passées dans ce tube métallique, enterré vif,
immobile comme une momie et l'ouïe torturée par des rafales de bruits
assourdissants.
La résonance magnétique établit que j'avais souffert d'une petite attaque
cérébrale. C'était la véritable raison des névralgies et des nausées. Rien de
bien méchant ; le danger était passé. À l'avenir, je devrais me soigner, faire
de l'exercice, suivre un régime, contrôler ma tension, m'abstenir d'alcool et
mener une vie tranquille. « De retraité », prescrivit le médecin. Mon travail
pourrait en être affecté, car il fallait s'attendre à une diminution de la
concentration et de la mémoire.
Heureusement pour moi, à cette époque les Gravoski vinrent passer un mois
à Paris, cette fois avec Yilal. Il avait beaucoup grandi et dans sa façon de
parler et de s'habiller il était devenu un parfait petit gringo. Quand je lui
expliquai que la niña mala et moi nous étions séparés, il prit un air attristé :
« C'est pour ça qu'elle ne répond pas à mes lettres depuis longtemps »,
murmura-t-il.
La compagnie de ces amis fut des plus opportunes. Parler avec eux,
plaisanter, aller au cinéma ou dîner, tout cela me redonna un peu goût à la
vie. Un soir, alors qu'on buvait une bière à la terrasse d'un bistrot du
boulevard Raspail, Elena dit soudain :
— Cette petite folle a été sur le point de te tuer, Ricardo. Et moi qui la
trouvais si sympathique avec tous ses caprices. Mais là, je ne lui
pardonnerai pas. Je t'interdis de te réconcilier avec elle.
— Jamais plus, lui promis-je. J'ai retenu la leçon. Et puis, comme je suis
devenu une loque humaine, il n'y a pas le moindre risque qu'elle refasse
irruption dans ma vie.
— Comme ça, les peines d'amour provoquent des embolies cérébrales ? dit
Simon. Encore le romantisme ?
— Dans ce cas oui, Belge sans âme, répliqua Elena. Ricardo n'est pas
comme toi. C'est un romantique, un homme sensible. Elle aurait pu le tuer avec sa dernière diablerie. Je ne le lui pardonnerai jamais, je te jure. Et
j'espère que toi, Ricardo, tu ne seras pas assez ballot pour lui courir après
comme un toutou quand elle t'appellera encore une fois afin que tu la tires
d'un nouveau guêpier.
— Il est clair que toi tu m'aimes plus que la vilaine fille, mon amie, dis-je
en lui baisant la main. Par ailleurs, ballot est un mot qui me va à la
perfection.
— Là-dessus nous sommes tous d'accord, conclut Simon.
— Qu'est-ce que ça veut dire, ballot ? demanda le petit gringo.
Sur les instances des Gravoski, j'allai voir un neurochirurgien, dans une
clinique privée de Passy. Mes amis insistèrent en disant que, si bénigne
qu'elle ait été, une embolie cérébrale pouvait avoir des conséquences et que
je devais savoir à quoi m'en tenir. Quant à moi, sans grand espoir, j'avais
demandé un nouveau prêt à ma banque, pour faire face aux intérêts de
l'hypothèque et des deux prêts antérieurs, et à ma grande surprise on me
l'accorda. Je me mis entre les mains du docteur Pierre Joudret, un homme
merveilleux, et, autant que je puisse en juger, un praticien compétent. Il me
fit faire à nouveau toutes sortes d'examens et me prescrivit un traitement
pour contrôler ma tension artérielle et maintenir une bonne circulation
sanguine. C'est à son cabinet, ces jours-là, que je fis la connaissance, un
après-midi, de Marcella.
Et le soir même, à Nanterre, après la représentation du Bourgeois
gentilhomme, nous allâmes boire un verre de vin dans un bistrot. Je trouvai
la décoratrice italienne très sympathique ; l'ardeur et la conviction avec
lesquelles elle parlait de son travail me fascinèrent. Elle me raconta sa vie,
ses disputes et ses réconciliations avec ses parents, les mises en scène dont
elle avait assuré la décoration dans de petits théâtres d'Espagne et d'Italie.
Celle de Nanterre était une des premières qu'elle faisait en France. A un
moment donné, entre mille autres choses, elle m'assura que les meilleurs
décors de théâtre qu'elle ait vus à Paris ne se trouvaient pas sur les scènes
mais dans les vitrines des boutiques. Est-ce que j'aimerais faire un tour avec
elle afin que s'efface cet air sceptique que j'avais en l'écoutant ?
Nous nous quittâmes à la station du métro en nous embrassant sur la joue et
convînmes de nous voir le samedi suivant. L'excursion fut très amusante,
pas tant à cause des vitrines qu'elle me mena voir que de ses explications et
interprétations. Elle me montra, par exemple, que ce tas de sable avec palmiers, en lumière blanche, de La Samaritaine servirait merveilleusement
pour Oh, les beaux jours ! de Beckett, la marquise rouge vif d'un restaurant
arabe de Montparnasse comme toile de fond pour Orphée aux Enfers et la
vitrine d'un magasin de chaussures populaire près de l'église Saint-Paul,
dans le Marais, comme maison de Gepetto, dans une adaptation théâtrale de
Pinocchio. Tout ce qu'elle disait était ingénieux, inattendu, et son
enthousiasme et sa joie m'amusèrent, me réconfortèrent. Pendant le dîner, à
La Petite Périgourdine, un restaurant de la rue des Écoles, je lui dis qu'elle
me plaisait et l'embrassai. Elle m'avoua que depuis le jour où nous avions
parlé dans la salle d'attente de la clinique de Passy, elle avait su que «
quelque chose s'était passé entre nous ». Elle me raconta qu'elle avait vécu
près de deux ans avec un acteur et qu'ils avaient rompu depuis peu, tout en
restant bons amis.
Nous gagnâmes l'appartement de la rue Joseph-Granier et fîmes l'amour.
Elle avait un corps menu, avec des petits seins délicats, et elle était tendre,
ardente et sans complications. Elle examina mes livres et me gronda de
n'avoir que de la poésie, des romans et quelques essais, mais pas une seule
œuvre de théâtre. Elle se chargerait de combler cette lacune. « Tu es tombé
à pic dans ma vie, caro », ajouta-t-elle. Elle avait un large sourire, qui
semblait venir non seulement de ses yeux et de sa bouche, mais aussi de son
front, son nez et ses oreilles.
Marcella devait retourner en Italie deux jours après, pour un éventuel travail
à Milan, et je l'accompagnai à la gare, parce qu'elle voyageait en train (elle
avait peur de l'avion). On se téléphona plusieurs fois et, quand elle regagna
Paris, elle vint directement chez moi au lieu de retrouver le petit hôtel du
Quartier latin où elle logeait. Elle apporta avec elle un sac avec une poignée
de pantalons, de chemisiers, de chandails et de vestes froissées, et une malle
pleine de livres, de revues, de figurines et de maquettes de ses montages.
L'installation de Marcella dans ma vie fut si rapide que je n'eus presque pas
le temps de réfléchir, de me demander si je n'allais pas trop vite. N'aurait-il
pas été plus sensé d'attendre un peu, de se connaître mieux, de voir si la
relation allait fonctionner ? Après tout, c'était une gamine et j'aurais pu être
son père. Mais notre relation fonctionna, grâce à sa faculté d'adaptation, elle
était si simple dans ses goûts, si prête à faire bonne figure devant toute
contrariété. Je n'aurais pu dire que je l'aimais, pas en tout cas comme j’avais
aimé la vilaine fille, mais je me sentais bien à ses côtés, reconnaissant qu'elle fût avec moi et même amoureuse de moi. Elle me rajeunissait et
m'aidait à enterrer mes souvenirs.
Marcella dénichait de temps à autre quelques commandes, des
scénographies dans des théâtres de quartier subventionnés par les mairies.
Alors elle se jetait avec tant de passion dans son travail qu'elle oubliait mon
existence. J'avais de plus en plus de difficultés à trouver des traductions.
J'avais renoncé à l'interprétariat, car je ne me sentais pas capable de faire ce
travail avec l'assurance d'autrefois. Et, peut-être parce que le bruit avait
couru dans le milieu que j'avais des problèmes de santé, on me confiait de
moins en moins de textes à traduire. Et ceux que j'obtenais finalement, à
dure peine, me prenaient beaucoup de temps, parce que, au bout d'une heure
et demie de travail, je recommençais à avoir des nausées et des maux de
tête. Les premiers mois de vie commune avec Marcella, mes revenus se
réduisirent à presque rien et je me retrouvai à nouveau angoissé par le
paiement de l'hypothèque et le remboursement des emprunts.
Le conseiller financier de mon agence de la Société Générale, à qui
j'expliquai le problème, me dit que la solution était de vendre l'appartement.
Il avait pris de la valeur et je pouvais en tirer un prix qui, après avoir
remboursé l'hypothèque et les dettes, me laisserait une certaine somme ; en
la gérant avec prudence, je pourrais respirer pendant un bout de temps. J'en
parlai à Marcella, qui m'encouragea elle aussi à vendre. A me sortir de la
tête le souci de ces traites qui me rongeait chaque mois. « Ne te soucie pas
de l'avenir, caro. Bientôt je vais avoir de bons cachets. Si nous nous
retrouvons sans le sou, nous irons chez mes parents à Rome. Nous nous
installerons dans une mansarde où, petite, je faisais des tours d'illusionniste
et de magie pour mes copains, et où je garde un vrai bric-à-brac. Tu
t'entendras très bien avec mon père, qui a presque ton âge. » Quelle
perspective, Ricardo !
Vendre l'appartement nous prit du temps. C'est vrai, sa valeur avait triplé,
mais les candidats à l'achat faisaient les difficiles, ils demandaient des
remises ou des arrangements et les choses traînèrent près de trois mois.
Enfin, je parvins à traiter avec un fonctionnaire du ministère de la Défense,
un monsieur distingué qui portait un monocle. Il y eut alors les
assommantes démarches avec notaires et avocats et la vente des meubles.
Le jour où nous signâmes l'acte de vente, je sortis de chez le notaire, dans
une rue transversale de l'avenue de Suffren, quand une dame s'arrêta net en me voyant et me dévisagea. Sans la reconnaître, je la saluai d'une
inclinaison de la tête.
— Je suis Martine, dit-elle sèchement sans me tendre la main. Vous ne me
remettez pas ?
— J’étais distrait, m'excusai-je. Bien sûr, je me souviens de vous. Comment
allez-vous, Martine ?
— Très mal, comment voulez-vous que j'aille ? rétorqua-t-elle en faisant la
grimace, sans cesser de me regarder. Mais sachez que je ne me laisserai pas
marcher sur les pieds. Je sais très bien me défendre. Je vous assure que
l'affaire ne va pas en rester là.
C'était une femme grande et sèche, aux cheveux gris. Elle portait un
imperméable et me scrutait comme si elle voulait me briser le crâne avec le
parapluie qu'elle avait à la main.
— Je ne vois pas de quoi vous parlez, Martine. Avez-vous eu des problèmes
avec mon épouse ? Nous sommes séparés depuis un bout de temps, elle ne
vous l'a pas dit ?
Elle resta silencieuse et m'examina, déconcertée. À la façon dont elle me
regardait, je devais lui sembler un oiseau rare.
— Vous ne savez donc pas ? murmura-t-elle. Alors vous vivez dans les
nuages ? Avec qui croyez-vous qu'elle ait foutu le camp, cette sainte-
nitouche ? Vous ne savez pas que c'est avec mon mari ?
Je ne sus que lui répondre. Je me sentais stupide, un oiseau rare, oui.
Prenant sur moi, je murmurai :
— Non, je ne le savais pas. Elle m’a seulement dit qu'elle partait et elle est
partie. Je n'ai plus eu aucune nouvelle. Je suis désolé, Martine.
— Je lui ai tout donné, travail, amitié, et ma confiance, en passant par-
dessus ses problèmes de papiers, qui n'ont jamais été très clairs. Je lui ai
ouvert ma maison. Et c'est comme ça qu'elle m'a remerciée, en raflant mon
mari. Non qu'elle se soit amourachée de lui, mais par cupidité. Par pur
intérêt. Elle s'en fichait de détruire toute une famille.
Il me sembla que, si je ne m'en allais pas, Martine me giflerait, comme
responsable de son malheur familial. Elle avait la voix cassée par
l'indignation.
— Je vous avertis que ça ne se passera pas comme ça, dit-elle en moulinant
son parapluie à quelques centimètres de mon visage. Mes enfants ne le
permettront pas. Elle veut nous manger la laine sur le dos, parce que c'est ce qu'elle est, une coureuse de fric. Mes enfants ont déjà intenté une action en
justice et on la mettra en prison. Et vous, vous auriez mieux fait de
surveiller un peu plus votre femme.
— Je suis vraiment désolé, je dois partir, cette conversation n'a pas de sens,
lui dis-je en m'éloignant à grands pas.
Au lieu de retourner chercher Marcella, qui s'occupait d'envoyer au garde-
meuble le mobilier de l'appartement que nous n'avions pas réussi à vendre,
j'allai m'asseoir dans un café de l'École Militaire. J'essayai de mettre ma tête
en ordre. Ma tension avait dû monter pas mal car je me sentais
congestionné et étourdi. Je ne connaissais pas le mari de Martine, mais un
de ses fils, un homme d'âge mûr que j'avais vu une seule fois, en passant. La
nouvelle conquête de la vilaine fille devait donc être d'un grand âge, un
vieux machin comme je l'avais imaginé. Évidemment, elle ne s'était pas
amourachée de lui. Elle n'avait jamais été amoureuse de personne, sauf,
peut-être, de Fukuda. Elle l'avait fait pour échapper à l'ennui et à la
médiocrité de la vie dans l'appartement de l'École Militaire, à la recherche
de ce qui avait été sa première priorité depuis qu'enfant elle avait découvert
la vie de chien des pauvres et l'aisance des riches : cette sécurité que seul
l'argent garantissait. Une fois de plus elle s’était laissé gagner par le mirage
de l'homme riche ; après avoir entendu Martine dire, avec des accents de
tragédie grecque : « Mes enfants ont intenté une action en justice », j'étais
sûr que cette fois encore les choses ne finiraient pas comme elle le croyait.
J'éprouvais pour elle de la rancune, mais maintenant, en l'imaginant avec ce
vieux croulant, une certaine pitié aussi.
Je trouvai Marcella exténuée. Elle avait déjà envoyé la camionnette au
garde-meuble avec tout ce qu'on n'avait pu vendre et quelques caisses de
livres. Assis par terre dans le salon, j'examinai les murs et l'espace vide
avec nostalgie. On alla s'installer dans un hôtel de la rue du Cherche-Midi.
On y habita plusieurs mois, jusqu'à notre départ pour l'Espagne. Nous
avions une petite chambre claire, avec une fenêtre assez large d'où l'on
apercevait les toits voisins et sur le rebord de laquelle les pigeons venaient
picorer les grains de maïs qu'y plaçait Marcella (moi, j'étais chargé de
nettoyer les crottes). Elle se remplit bientôt de livres, de disques et, surtout,
de dessins et de maquettes de Marcella. Il y avait une longue table que
théoriquement nous partagions, mais à vrai dire Marcella l'occupait toute.
Cette année-là, il me fut encore plus difficile d'obtenir des traductions, de sorte que la vente de l'appartement tomba à pic. J'avais placé l'argent qui
restait sur un compte rémunéré, et la petite mensualité que je touchais
exigeait que nous vivions très modestement. Il fallut supprimer les
restaurants trop chers, les concerts, et n'aller au cinéma qu'une fois par
semaine, et au théâtre seulement quand Marcella obtenait des invitations.
Mais quel soulagement de vivre sans dettes !
L'idée de déménager en Espagne naquit après qu'une troupe italienne de
danse moderne, de Bari, avec qui Marcella avait travaillé, et qu'on avait
invitée au festival de Grenade, lui eut demandé de se charger de l'éclairage
et des décors. Elle s'y rendit avec eux et, deux semaines après, revint
enchantée. Le spectacle avait très bien marché, elle avait rencontré des gens
de théâtre, ce qui lui avait ouvert quelques portes. Les mois suivants, elle fit
les décors pour deux jeunes compagnies, l'une à Madrid et l'autre à
Barcelone, et de ces deux voyages elle rentra à Paris euphorique. Elle disait
qu'il y avait en Espagne une vitalité culturelle extraordinaire et que tout le
pays était plein de festivals et de metteurs en scène, d'acteurs, de danseurs et
de musiciens désireux d'ouvrir à la société espagnole des horizons
nouveaux. Il y avait là pour les jeunes plus d'espace qu'en France, où le
milieu était complètement saturé. De plus, à Madrid on pouvait vivre à bien
meilleur prix qu'à Paris.
Je ne fus pas chagrin de laisser la ville que, depuis mon enfance, j'associais
à l'idée du paradis. Durant les années passées à Paris, j'avais vécu des
expériences merveilleuses, de celles qui semblent justifier une vie entière,
mais toutes reliées à la vilaine fille, que maintenant, je crois, je me rappelais
sans amertume ni haine, avec une certaine tendresse même, sachant bien
que mes infortunes sentimentales étaient dues plus à moi qu'à elle, car je
l'avais aimée d'une façon telle qu'elle n'aurait jamais pu m'aimer, moi, bien
qu'en de rares occasions elle l'ait tenté : c'étaient mes souvenirs les plus
glorieux de Paris. Maintenant que cette histoire était définitivement
terminée, la vie que me promettait désormais cette ville serait une
déchéance progressive, aggravée par le manque de travail, une vieillesse
dans la pénurie et la solitude quand la cara Marcella aurait trouvé mieux à
faire que de se coltiner un homme âgé, qui avait la tête faiblarde et qui
pouvait devenir gaga — une façon polie de dire imbécile — s'il avait une
autre congestion cérébrale. Il valait mieux m'en aller et recommencer
ailleurs.
Marcella trouva un petit appartement à Lavapiés et, comme on nous le
louait meublé, je finis par donner à des organismes caritatifs le reste du
mobilier que nous avions au garde-meuble ainsi que les livres de ma
bibliothèque. N'emportant à Madrid qu'une petite poignée de titres préférés,
presque tous russes et français, ainsi que mes grammaires et dictionnaires.
Un an et demi après notre installation à Madrid, j'eus le pressentiment que
Marcella, cette fois, allait faire un malheur. Un soir, elle rappliqua au
Barbieri pour me raconter qu’elle avait rencontré un danseur et chorégraphe
formidable et qu'ils allaient travailler ensemble à un projet fantastique :
Métamorphoses, un ballet moderne inspiré d'un des textes réunis par Borges
dans son Manuel de zoologie fantastique : « A Bao A Qu », une légende
recueillie par un des traducteurs anglais des Mille et Une Nuits. Le garçon
était alicantin, formé en Allemagne, où il avait travaillé jusqu'à ces derniers
temps. Il avait réuni une troupe de dix danseurs, cinq femmes et cinq
hommes, et dessiné la chorégraphie de Métamorphoses. Le conte en
question, traduit et peut-être enrichi par Borges, rapportait le cas d'un
merveilleux petit animal qui vivait en haut d'une tour en état léthargique et
ne s'éveillait à la vie active que lorsque quelqu'un montait l'escalier. Doté de
la propriété de se transformer, quand quelqu'un descendait ou grimpait les
marches, la bestiole se mettait à bouger, à s'éclairer, à changer de forme et
de couleur. Victor Almeda, l’Alicantin, avait conçu un spectacle où, à
l'instar de ce prodige, les danseurs et danseuses, montant et descendant ces
escaliers magiques que dessinerait Marcella et grâce aux effets de lumière
dont elle se chargerait aussi, changeraient de personnalité, de mouvement et
d'expression jusqu'à faire de la scène un petit univers où chaque danseur
serait multiple, où chaque homme et chaque femme contiendraient
d'innombrables êtres humains. L'Olimpia, un vieux cinéma transformé en
théâtre, sur la place de Lavapiés, siège du Centre national des nouvelles
tendances scéniques, avait accepté la proposition de Victor Almeda et
produirait ce spectacle.
Je ne vis jamais Marcella travailler avec autant de bonheur à une mise en
scène, ni faire autant d'esquisses et de maquettes. Elle me racontait chaque
jour, avec une joie débordante, le torrent d'idées qui bouillonnaient dans sa
tête et les progrès que faisait la troupe. Je l'accompagnai à deux reprises au
vétusté Olimpia et, un soir, nous primes un café sur la place avec Victor
Almeda, un garçon très brun, aux longs cheveux attachés en queue de cheval, et au corps athlétique, ce qui supposait de nombreuses heures de
gymnase et de répétition. Contrairement à Marcella, il n'était ni exubérant ni
extraverti, plutôt réservé, mais il savait fort bien ce qu'il voulait faire dans la
vie. Et ce qu'il voulait, c'est que Métamorphoses soit un succès. Doté de
culture littéraire, il avait une passion pour Borges. Pour ce spectacle, il avait
lu et vu mille choses sur le thème de la métamorphose, à commencer par
Ovide, et s'il est vrai qu'il parlait peu, ce qu'il disait était intelligent et, pour
moi, nouveau : je n'avais jamais entendu un chorégraphe et danseur parler
de sa vocation. Ce soir-là, à la maison, après avoir confié à Marcella la
bonne impression que m'avait faite Victor Almeda, je lui demandai s'il était
gay.
Elle réagit avec indignation. Il ne l'était pas. Quel sot préjugé que de croire
que tous les danseurs étaient gays ! Elle était sûre, par exemple, que la
confrérie des traducteurs et interprètes comptait un pourcentage de gays
aussi grand que celui des danseurs. Je m'excusai et lui assurai que je n'avais
pas le moindre préjugé, et que ma question était pure curiosité, sans aucune
arrière-pensée.
Le succès de Métamorphoses fut total et mérité. Victor Almeda obtint
beaucoup de publicité et, le soir de la première, l'Olimpia était plein à
craquer, avec même des gens debout, et un public en majorité jeune. Les
escaliers où les cinq couples évoluaient se métamorphosaient en même
temps que les danseurs, et c'étaient, avec les lumières, les véritables
protagonistes du spectacle. Il n'y avait pas de musique. Le rythme était
marqué par les danseurs, avec leurs mains et leurs pieds, et ils émettaient
des sons aigus, gutturaux, rauques ou sifflants, selon les changements
d'identité. Les danseurs eux-mêmes plaçaient à tour de rôle devant les
réflecteurs des écrans qui modifiaient l'intensité et la couleur de la lumière,
grâce à quoi les personnages devenaient effectivement chatoyants et
changeaient de peau. C'était beau, surprenant, imaginatif, un spectacle d'une
heure où le public se tint immobile, haletant, on aurait entendu une mouche
voler. La troupe devait donner cinq représentations, mais elle finit par en
donner dix. Il y eut des articles élogieux dans la presse et on mentionnait
partout, en la louant, la scénographie de Marcella. La télévision filma le
spectacle pour en passer un extrait dans une émission artistique.
J'allai le voir à trois reprises. À chaque fois, la salle était pleine et
l'enthousiasme du public pareil à celui du soir de la première. La troisième fois, à la fin de la représentation, alors que je grimpais la tortueuse
passerelle de l'Olimpia en direction des loges pour chercher Marcella, je
tombai nez à nez sur elle, dans les bras du superbe et suant Victor Almeda.
Ils s'embrassaient avec fougue et, en m’entendant arriver, ils se séparèrent,
confus. Je fis celui qui n'avait rien vu d'étrange et les félicitai, en leur
assurant que la représentation m'avait plu encore davantage que les deux
fois précédentes.
Plus tard, sur le chemin de la maison, Marcella, qui était très mal à l'aise,
me fit face :
— Bon, je suppose que je te dois une explication pour ce que tu as vu.
— Tu ne me dois aucune explication, Marcella. Tu es une personne libre et
je le suis aussi. Nous vivons ensemble et nous nous entendons très bien.
Mais cela ne doit nullement rogner notre liberté. N'en parlons plus.
— Je veux seulement que tu saches que je le regrette beaucoup, me dit-elle.
Malgré les apparences, je t'assure qu'il ne s'est absolument rien passé entre
Victor et moi. Ce qui est arrivé ce soir n'était qu'une bêtise sans aucune
importance. Et ça ne se répétera pas.
— Je te crois, lui dis-je en lui prenant la main, parce que cela me peinait de
la voir se sentir mal. Oublions tout cela. Et ne fais pas cette tête, je t'en prie.
Tu es belle surtout quand tu souris.
En effet, les jours suivants nous ne reparlâmes pas de l'incident, et elle fit
beaucoup d'efforts pour se montrer tendre. À vrai dire, je n'étais pas très
affecté de savoir qu'une idylle avait probablement surgi entre Marcella et le
chorégraphe d'Alicante. Je ne m'étais jamais fait trop d'illusions sur la durée
de notre relation. Et maintenant, en outre, je savais que mon amour pour
elle, si c'était de l'amour, était un sentiment assez superficiel. Je ne me
sentais ni blessé ni humilié ; seulement curieux de savoir quand j'aurais à
déménager pour vivre seul une fois de plus. Et, dès lors, je commençai à me
demander si je resterais à Madrid ou retournerais à Paris. Deux ou trois
semaines plus tard, Marcella m'annonça qu'on avait invité Victor Almeda à
présenter Métamorphoses à Francfort, dans un festival de danse moderne.
C'était une occasion inespérée pour elle de faire connaître son travail en
Allemagne. Qu'est-ce que j'en pensais ?
— Magnifique, lui dis-je. Je suis sûr que Métamorphoses aura là-bas autant
de succès qu'à Madrid.
— Naturellement, tu viendras avec moi, s'empressa-t-elle d'ajouter. Là-bas,
tu pourras continuer à traduire et...
Mais je la caressai et lui dis de ne pas être sotte ni d'avoir cet air angoissé.
Je n'irais pas en Allemagne, nous n'avions pas d'argent pour ça. Je resterais
tranquillement à Madrid à travailler à ma traduction. J'avais confiance en
elle. Qu'elle prépare son voyage et oublie tout le reste, car c'était décisif
pour sa carrière. Elle pleura à chaudes larmes, m'embrassa et me dit à
l'oreille : « Je te jure que cette bêtise ne se répétera plus, caro. »
« Bien sûr, bien sûr, bambina », et je l'embrassai.
Le jour même où Marcella partit à Francfort, en train — je l'accompagnai à
la gare d'Atocha —, Victor Almeda, qui devait partir deux jours plus tard en
avion avec le reste de la compagnie, vint frapper à la porte de notre
appartement rue Ave Maria. Il avait l'air très sérieux, comme si de
profondes questions le rongeaient. Je supposai qu'il venait me donner
quelque explication sur l'épisode de l'Olimpia et lui proposai d'aller prendre
un café au Barbieri.
En réalité, il venait me dire que Marcella et lui étaient amoureux et qu'il
considérait de son devoir de me le faire savoir. Marcella ne voulait pas me
faire souffrir, aussi se sacrifiait-elle en restant à mes côtés malgré son
amour pour lui. Ce sacrifice, outre qu'il la rendait malheureuse, nuisait à sa
carrière. Je le remerciai pour sa franchise et lui demandai si, en me
racontant tout cela, il espérait que je résolve leur problème.
— Eh bien, hésita-t-il un moment, d’une certaine façon, oui. Si vous ne
prenez pas l'initiative, elle ne fera jamais rien.
— Et pourquoi prendrais-je l'initiative de rompre avec une jeune femme
pour qui j'ai tant de tendresse ?
— Par générosité, par altruisme, dit-il aussitôt, avec une solennité si
théâtrale que j'eus envie de rire. Parce que vous êtes un monsieur, un
caballero. Et parce que vous savez maintenant qu'elle m'aime.
Je me rendis compte à ce moment que le chorégraphe me vouvoyait. Les
fois précédentes, nous nous étions toujours tutoyés. Prétendait-il de la sorte
me rappeler les vingt ans qui me séparaient de Marcella ?
— Tu n'es pas franc avec moi, Victor, lui dis-je. Avoue toute la vérité.
Marcella et toi, avez-vous planifié cette visite ? C'est elle qui t'a demandé
de me parler parce qu'elle n'osait pas ?
Je le vis se tortiller sur sa chaise et faire non de la tête. Mais en ouvrant la
bouche, il acquiesça :
— Nous l'avons décidé tous les deux, reconnut-il. Elle ne veut pas te faire
souffrir. Elle a plein de remords. Mais je l'ai convaincue que la première des
loyautés ne va pas au qu'en-dira-t-on mais aux sentiments.
Je fus sur le point de lui dire que ce que je venais d'entendre était une
cucuterie, une huachaferia, et de lui expliquer ce péruvianisme, mais je ne
le fis pas car j'en avais marre de lui et voulais qu'il s'en aille. Alors je lui
demandai de me laisser seul, pour réfléchir à ce qu'il m'avait dit. Je
prendrais vite une décision à ce sujet. Je lui souhaitai beaucoup de succès à
Francfort et lui serrai la main. En réalité, j'avais déjà décidé d'abandonner
Marcella à son danseur et de retourner à Paris. C'est alors que se produisit
ce qui devait se produire.
Deux jours plus tard, alors que je travaillais l'après-midi dans mon antre du
Café Barbieri, une élégante silhouette féminine s'assit soudain à ma table,
devant moi.
— Je ne vais pas te demander si tu es toujours amoureux de moi, parce que
je sais que non, dit la vilaine fille. Pédophile.
Ma surprise fut si grande que, je ne sais comment, je fis tomber par terre ma
bouteille d'eau minérale à moitié pleine, qui se brisa et éclaboussa, à la table
à côté, un garçon aux cheveux de porc-épic et couvert de tatouages. Tandis
que la serveuse andalouse s'empressait de ramasser les bouts de verre,
j'examinai la dame qui, de façon si inattendue, ressuscitait brusquement,
après trois ans, au moment et à l'endroit les plus inattendus du monde : le
Café Barbieri de Lavapiés.
Malgré la chaleur de la fin mai, elle portait une veste de demi-saison bleu
clair sur un chemisier blanc ouvert, et autour de la gorge dansait une
chaînette en or. Le maquillage soigné ne dissimulait pas son visage creusé,
les os saillants de ses pommettes et les petites poches autour de ses yeux.
Trois ans seulement avaient passé, mais il lui en était tombé dix dessus.
C'était une vieille femme. Tandis que la serveuse andalouse nettoyait par
terre, elle tambourinait sur la table d'une main aux ongles soigneusement
limés et vernis, comme si elle sortait de chez la manucure. Ses doigts
s'étaient allongés et avaient maigri. Elle me regardait sans ciller, sans
humour et — comble des combles ! — elle me demandait des comptes sur
ma mauvaise conduite :
— Je n'aurais jamais cru que tu te mettrais en ménage avec une morveuse
qui pourrait être ta fille, reprit-elle, indignée. Et en plus une hippie qui ne se
lave sûrement jamais. Tu es tombé bien bas, Ricardo Somocurcio.
J'avais envie de lui tordre le cou et d'éclater de rire. Non, ce n'était pas une
blague : elle me faisait une scène de jalousie ! elle ! à moi !
— Tu as cinquante-trois ou cinquante-quatre ans, non ? poursuivit-elle en
tambourinant toujours sur la table. Et quel âge a ta Lolita ? Vingt ?
— Trente-trois, lui dis-je. Elle fait plus jeune, c'est vrai. Parce que c'est une
fille heureuse et que le bonheur rajeunit les gens. Toi, par contre, tu ne
sembles pas très heureuse.
— Est-ce qu'elle se lave parfois ? fit-elle, exaspérée. Ou la vieillesse t'a
donné le goût de la crasse ?
— J'ai appris ceci du yakuza Fukuda, lui dis-je, que les cochonneries ont
aussi leur charme, au lit.
— Si tu veux le savoir, en cet instant je te déteste de toute mon âme et je
voudrais que tu meures, dit-elle sourdement.
Elle ne m'avait pas quitté des yeux ni n'avait cillé une seule fois.
— Quiconque ne te connaîtrait pas dirait que tu es jalouse.
— Si tu veux le savoir, oui, je le suis. Mais surtout déçue par toi.
Je lui pris la main et l'obligeai à s'approcher un peu, pour lui dire, sans que
notre voisin, le porc-épic tatoué, puisse entendre :
— Que signifie tout ce cirque ? Que fais-tu ici ?
Elle planta ses ongles dans ma main avant de me répondre. Elle le fit en
baissant aussi la voix :
— Tu ne peux savoir combien je regrette de t'avoir cherché tout ce temps.
Mais je sais que cette hippie va t'en faire voir de toutes les couleurs, elle va
te faire cocu et te jeter comme un malpropre. Tu ne peux pas savoir comme
ça me réjouit.
— Je suis parfaitement entraîné à cela, vilaine fille. Sur les cocus et les
laissés-pour-compte, je sais tout ce qu'il faut savoir et plus encore.
Je lui lâchai la main mais, aussitôt, elle ressaisit la mienne.
— Je m'étais juré de ne rien te dire sur cette hippie, dit-elle en adoucissant
sa voix et son expression. Mais dès que je t'ai vu, je n'ai pu me contenir. J'ai
encore envie de te griffer. Sois un peu plus galant et commande-moi une
tasse de thé.
J'appelai la serveuse andalouse et tâchai de lui lâcher la main, mais la
sienne restait agrippée à la mienne.
— Tu l'aimes, cette hippie répugnante ? me demanda-t-elle. Tu l'aimes plus
que tu ne m'aimais, moi ?
— Toi, je ne crois pas t'avoir jamais aimée, lui assurai-je. Tu étais pour moi
ce que Fukuda était pour toi : une maladie. Maintenant je suis guéri, grâce à
Marcella.
Elle m'examina un moment et, sans me lâcher la main, sourit ironiquement
pour la première fois, en me disant :
— Si tu ne m'aimais pas, tu ne serais pas devenu si pâle, avec la voix si
rauque. Tu ne vas pas te mettre à pleurer, Ricardito ? Parce que tu es assez
pleurnichard, si je me souviens bien.
— Je te promets que non. Tu as la maudite habitude d'apparaître soudain,
comme un cauchemar, aux moments les plus inattendus. Ça ne me fait plus
rire. Vraiment, je croyais ne plus jamais te revoir. Qu'est-ce que tu veux ?
Que fais-tu ici à Madrid ?
Quand on lui apporta sa tasse de thé, je pus l'examiner un peu tandis qu'elle
ajoutait un sucre, remuait le liquide et scrutait la cuillère, la soucoupe et la
tasse d'un air dégoûté. Elle portait une jupe blanche et des chaussures
passées au blanc d'Espagne qui laissaient voir ses petits pieds, et le vernis
transparent de ses ongles. Ses chevilles étaient à nouveau deux baguettes de
bambou. Avait-elle été encore malade ? Ce n'est qu'à l'époque de la clinique
du Petit-Clamart que je l'avais vue si mince.
Elle portait les cheveux tirés en arrière en deux bandeaux retenus par des
épingles à la hauteur des oreilles, toujours autant gracieuses. Je pensai alors
que, sans la teinture à laquelle ils devaient leurs mèches noires, ses cheveux
devaient être maintenant gris, voire blancs comme les miens.
— Tout semble crasseux ici, dit-elle soudain en regardant autour d'elle et en
exagérant son expression de dégoût. Les gens, l'établissement, il y a des
toiles d'araignées et de la poussière partout. Même toi, tu sembles sale.
— Ce matin, je me suis douché et savonné de haut en bas, parole.
— Mais tu es habillé comme un mendiant, dit-elle en me reprenant la main.
— Et toi comme une reine, lui dis-je. Tu n'as pas peur d'être attaquée et
détroussée dans un lieu de crève-la-faim comme celui-ci ?
— Dans cette nouvelle étape de ma vie, je suis prête à courir tous les
dangers pour toi, fit-elle en riant. Et puis, toi qui es un caballero, tu me défendras jusqu'à la mort, non ? À moins qu'à force de te frotter aux hippies
tu aies cessé d'être un petit monsieur de Miraflores !
Sa fureur lui avait passé et, maintenant, me serrant fermement la main, elle
riait. Ses yeux gardaient une lointaine réminiscence de ce miel sombre, une
petite lueur qui éclairait son visage creusé et vieilli.
— Comment m'as-tu retrouvé ?
— Cela m'a coûté beaucoup de travail et des mois de recherche, de tout
côté. Et un paquet de fric. J'étais morte de peur, j'ai même pensé que tu
t'étais suicidé. Pour de bon, cette fois.
— Ces bêtises, on ne les fait qu'une fois, quand on est crétinisé d'amour par
une femme. Ce n'est plus mon cas, heureusement.
— En essayant de retrouver ta trace, je me suis disputée avec les Gravoski,
dit-elle soudain, à nouveau furieuse. Elena m'a très mal reçue. Elle n'a pas
voulu me donner ton adresse ni rien me dire sur toi. Et elle s'est lancée dans
des tas de reproches. Que j'avais fait ton malheur, que j'avais été à deux
doigts de te tuer, que j'étais responsable d'une commotion cérébrale que tu
avais eue, que j'avais été la tragédie de ta vie.
— Elena t'a dit la pure vérité. Tu as fait le malheur de ma vie.
— Je l'ai envoyée se faire foutre. Je pense ne plus jamais lui parler ni la
revoir. Je le regrette pour Yilal, parce que je crois que je ne le reverrai plus.
De quoi elle se mêle, cette idiote ? Elle ne serait pas amoureuse de toi, des
fois ?
Elle s'agita sur sa chaise et, soudain, il me sembla qu'elle pâlissait.
— Peut-on savoir pourquoi tu m'as recherché ?
— Je voulais te voir et parler avec toi, dit-elle en souriant à nouveau. Je me
languissais de toi. Toi aussi de moi, un petit peu, non ?
— Tu réapparais et me cherches toujours entre deux amants, lui dis-je, en
essayant de me libérer de sa main, et cette fois j'y parvins. Le mari de
Martine t'a mise à la porte ? Tu viens faire un intermède dans mes bras
jusqu'à ce que le prochain vieux beau tombe dans les mailles de tes filets ?
— Plus jamais, m'interrompit-elle en reprenant ma main, sur le ton moqueur
d'autrefois. J'ai décidé de mettre un point final à mes caprices, à mes folies.
Je vais passer mes dernières années avec mon mari. En épouse modèle.
J'éclatai de rire et elle se mit à rire aussi. Elle me grattait la main avec ses
petits doigts et j'avais de plus en plus envie de lui arracher les yeux.
— Tu as un mari, toi ? On peut savoir qui c'est ?
— Je suis encore ta femme et je peux le prouver, j'ai tous les papiers, dit-
elle en redevenant sérieuse. C'est toi, mon mari. Tu ne te souviens donc plus
que nous nous sommes mariés à la mairie du Ve ?
— C'était une farce, pour te procurer des papiers, lui rappelai-je. Tu n'as
jamais vraiment été ma femme. Tu es restée avec moi par périodes, quand
tu avais des problèmes, en attendant de trouver mieux. Vas-tu me dire une
bonne fois pourquoi tu m'as recherché ? Cette fois, si tu es à nouveau dans
la merde, je ne pourrais pas t’aider même si je le voulais. Mais je ne le veux
pas. Je n'ai plus un centime et je vis avec une fille que j'aime et qui m'aime.
— Une hippie crasseuse qui risque de te plaquer à tout moment, dit-elle,
furieuse à nouveau. Qui ne s'occupe absolument pas de toi, à en juger par
tes frusques. En revanche, à l'avenir c'est moi qui te soignerai. Je vais
m'occuper de toi vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Comme une épouse
modèle. C'est pour cela que je suis venue, tu le sais bien.
Elle parlait en prenant son air moqueur d'autrefois, démentant par l'éclat
ironique de ses yeux les mots qu'elle me disait. De temps en temps, elle
buvait une gorgée de thé. Ce petit jeu stupide finit par m'irriter.
— Sais-tu quoi, vilaine fille ? lui dis-je en l'attirant un peu à moi pour
pouvoir lui murmurer à l'oreille, avec toute ma colère accumulée. Tu te
rappelles cette nuit, dans la chambre, où j'ai été sur le point de te tordre le
cou ? J'ai regretté mille fois de ne pas l'avoir fait.
— J'ai encore cette robe de danseuse arabe, susurra-t-elle avec un reste de
coquinerie. Je me souviens très bien de cette nuit. Tu m'as frappée et ensuite
on a fait l'amour merveilleusement. Tu m'as dit de très jolies choses.
Aujourd'hui, tu ne m'en as encore pas dit une seule. Je vais croire que c'est
vrai que tu ne m'aimes plus.
J'avais envie de la gifler, de la sortir du Café Barbieri à coups de pied, de lui
faire tout le mal physique et moral qu'un être humain peut faire à un autre
et, en même temps, grand imbécile, j'avais envie de la prendre dans mes
bras, de lui demander pourquoi elle était si maigre, si fatiguée, de la
caresser, de l'embrasser. Mes cheveux se dressaient sur ma tête à l'idée
qu'elle puisse lire dans mes pensées.
— Si tu veux que je reconnaisse que j'ai mal agi envers toi et que j'ai été
égoïste, je le reconnais, murmura-t-elle en rapprochant son visage tandis
que j'écartais le mien. Si tu veux que je passe le restant de mes jours à te
dire qu’Elena a raison, que je t'ai fait du mal et n'ai pas su apprécier ton amour, ces idioties-là, eh bien ! je le ferai. C'est ce que tu veux pour ne plus
éprouver de rancune envers moi, Ricardito ?
— Je veux que tu t'en ailles. Qu'une bonne fois pour toutes tu disparaisses à
jamais de ma vie.
— Tiens, une cucuterie ! Il était temps, mon bon garçon.
— Je ne crois pas un mot de ce que tu dis. Je sais fort bien que tu me
cherches parce que tu crois que je peux te sortir d'un de tes guêpiers
habituels, maintenant que ce pauvre croulant t'a larguée.
— Il ne m'a pas larguée, c'est moi qui l'ai largué, corrigea-t-elle très
calmement. Ou pour mieux dire, je l'ai rendu tout entier à ses enfants qui se
languissaient tellement de leur papounet. Tu devrais m'être reconnaissant,
mon bon garçon. Si tu savais les maux de tête et d'argent que je t'ai
épargnés en filant avec lui, tu m'embrasserais les mains. Tu ne peux pas
savoir tout ce que cette aventure a coûté à mon pauvre vieux.
Elle partit d'un rire pénétrant, moqueur et on ne peut plus méchant.
— Ils m'ont accusée de l’avoir séquestré, ajouta-t-elle en riant comme d'une
bonne blague. Ils ont fourni de faux certificats médicaux au juge, pour
prouver que leur père souffrait de démence sénile, qu'il ne savait pas ce qu'il
faisait quand il s'était enfui avec moi. Vraiment, ça ne valait pas la peine de
perdre son temps pour lui. Je le leur ai rendu enchantée. À eux et à Martine
de nettoyer sa morve et de lui prendre la tension deux fois par jour.
— Tu es la personne la plus perverse que j’aie connue, vilaine fille. Un
monstre d'égoïsme et d'insensibilité. Capable de poignarder froidement les
personnes qui se comportent le mieux envers toi.
— Bon, d'accord, c'est peut-être vrai, acquiesça-t-elle. A moi aussi on m'a
donné beaucoup de coups de poignard dans ma vie, je t'assure. Je ne
regrette rien de ce que j'ai fait. Bon, sauf de t'avoir fait souffrir, toi. J'ai
décidé de changer. C'est pourquoi je suis ici.
Elle resta à me regarder avec un air de sainte-nitouche qui m'irrita encore
davantage.
— À d'autres ! Tu crois que je vais prendre au sérieux ton petit numéro
d'épouse repentie ? Toi, la vilaine fille ?
— Oui, moi. Je suis venue te chercher parce que je t'aime. Parce que j'ai
besoin de toi. Parce que je ne peux vivre avec personne d'autre que toi.
Même si ça te paraît un peu tard, maintenant je le sais. Aussi, désormais,
même si je dois crever de faim et vivre comme une hippie, je vais vivre avec toi. Et avec personne d'autre. Tu aimerais que je devienne une hippie
et cesse de me laver ? Que je m'habille comme l'épouvantail avec qui tu es ?
Tout ce que tu voudras.
Elle se mit à tousser et ses yeux rougirent sous les spasmes. Elle but une
gorgée de mon verre d'eau.
— Ça ne te fait rien que nous sortions d'ici ? me dit-elle en toussant encore.
Avec toute cette fumée et cette poussière, je ne peux pas respirer. Tout le
monde fume, en Espagne. C'est une des choses qui me déplaisent dans ce
pays. Partout où tu vas, c'est plein de gens qui te jettent au visage des
bouffées de fumée.
Je demandai l'addition, payai, et nous sortîmes. Une fois dans la rue, je la
vis à la lumière du jour et fus épouvanté par sa maigreur. Quand elle était
assise, je n'avais remarqué que son visage émacié. Mais maintenant, debout
et sans la pénombre, c'était une ruine humaine. Elle s'était un peu courbée et
avait la démarche incertaine, comme si elle évitait des obstacles. Sa poitrine
semblait s'être réduite au point de disparaître et les petits os de ses épaules
ressortaient nettement sous son chemisier. Outre son sac, elle avait en main
un volumineux dossier.
— S'il te semble que je suis devenue très maigre, très laide et très vieille, je
t'en prie, ne me le dis pas. Où pouvons-nous aller ?
— Nulle part. Ici, à Lavapiés, tous les cafés sont aussi vieux et poussiéreux
que celui-ci. Et remplis de fumeurs. Alors le mieux est de nous séparer ici.
— Il faut que je parle avec toi. Ce ne sera pas long, je te promets.
Elle était accrochée à mon bras et ses doigts, si menus, si osseux,
semblaient ceux d'une enfant.
— Tu veux aller chez moi ? lui dis-je, en le regrettant en même temps que
je le lui proposais. Je vis tout près d'ici. Mais je t'avertis, ça va te dégoûter
encore plus que ce café.
— Allons n'importe où, dit-elle. Mais fais gaffe, si cette hippie malodorante
rapplique, je lui arrache les yeux.
— Elle est en Allemagne, ne t'inquiète pas.
La montée des quatre étages fut longue et compliquée. Elle gravissait les
marches très lentement et à chaque palier il lui fallait s'arrêter. À aucun
moment elle ne lâcha mon bras. En atteignant le dernier étage, elle était
encore plus pâle, et la sueur perlait à son front.
Dès qu'on entra, elle se laissa tomber sur le petit fauteuil du salon et respira
profondément. Puis, sans dire un mot ni changer de place, elle se mit à
examiner tout ce qu'il y avait autour, d'un œil grave et le sourcil froncé ; les
modèles, les dessins, les chiffons de Marcella éparpillés partout, les revues
et les livres entassés dans les coins et sur les étagères, un désordre
généralisé. Quand son regard atteignit le lit défait, je vis son visage se
décomposer. J'allai à la cuisine lui chercher une bouteille d'eau minérale. Je
la retrouvai au même endroit, regardant fixement le lit.
— Toi qui avais la manie de l’ordre et de la propreté, Ricardito, murmura-t-
elle. Ça me paraît incroyable que tu vives dans cette porcherie.
Je m'assis à côté d'elle et une grande tristesse m'envahit. Ce qu’elle disait
était vrai. Mon appartement de l'École Militaire, petit et modeste, était
toujours impeccablement propre et ordonné. En revanche, ce bordel reflétait
bien ton irrémédiable déchéance, Ricardito.
— J'ai besoin que tu signes quelques papiers, dit la vilaine fille, en me
signalant la chemise, qu'elle avait posée par terre.
— Le seul papier que je te signerais serait celui du divorce, si ce mariage
est toujours valable, lui répondis-je. Te connaissant, je ne serais pas surpris
que tu me fasses signer n'importe quoi et que je finisse en prison. Il y a
quarante ans que je te connais, ma petite Chilienne.
— Tu me connais mal, dit-elle calmement. Peut-être pourrais-je faire des
méchancetés à d'autres. Mais pas à toi.
— Tu m'as joué les pires tours qu'une femme puisse jouer à un homme. Tu
m'as fait croire que tu m'aimais, alors que, bien tranquillement, tu séduisais
d'autres types parce qu'ils avaient plus d'argent, et tu me larguais sans le
moindre scrupule. Tu ne l'as pas fait une fois, mais deux, trois fois. En me
laissant brisé, hébété, vidé. Et, par-dessus le marché, tu as une fois de plus
l'audace de me redire, sans la moindre vergogne, que tu veux que nous
vivions à nouveau ensemble. Vraiment, tu mériterais qu'on t'exhibe dans les
cirques.
— Je suis repentie. Je ne te referai plus jamais de sale coup.
— Tu n'en auras pas l'occasion, parce que je ne vivrai plus jamais avec toi.
Toi, personne ne t’a aimée comme moi, personne n'a fait ce que je... Bon, je
suis stupide de te dire ces âneries. Qu'est-ce que tu veux de moi ?
— Deux choses, dit-elle. Que tu laisses cette hippie malpropre et viennes
vivre avec moi. Et que tu signes ces papiers. Ce n'est pas un piège. Je t'ai transféré tout ce que je possède. Une villa dans le sud de la France, près de
Sète, et des actions d'Électricité de France. Tout est à ton nom. Mais tu dois
signer ces papiers pour que le transfert soit valable.
Lis-les, consulte un avocat. Je ne le fais pas pour moi, mais pour toi. Pour te
laisser tout ce que j'ai.
— Merci beaucoup, mais je ne peux accepter de toi ce cadeau si généreux.
Car probablement cette villa et ces actions ont été volées à des mafieux et je
n'ai aucune envie d'être ton homme de paille, ou bien elles appartiennent au
gangster du moment pour lequel tu travailles. J'espère que ce n'est pas à
nouveau le fameux Fukuda,
Alors, avant que je puisse l'en empêcher, elle jeta ses bras autour de mon
cou et s'accrocha à moi de toutes ses forces.
— Cesse de me gronder et de me dire de vilaines choses, se plaignit-elle
tout en m'embrassant dans le cou. Dis-moi plutôt que tu es content de me
voir. Dis-moi que tu t'es langui de moi et que tu m'aimes, moi et pas cette
hippie avec qui tu vis dans cette porcherie.
Je n'osais pas l'écarter, atterré de sentir le squelette qu'était devenu son
corps, une taille, un dos, des bras où tous les muscles semblaient avoir
disparu et où il ne restait que la peau et les os. De la fragile et délicate petite
personne qui se serrait contre moi émanait une fragrance qui me faisait
penser à un jardin plein de fleurs. Je ne pus feindre davantage.
— Pourquoi es-tu si maigre ? lui demandai-je à l'oreille.
— Dis-moi d'abord que tu m'aimes. Que cette hippie tu ne l'aimes pas, que
tu t'es mis à vivre avec elle seulement par dépit, parce que je t'avais laissé.
Dis-le-moi. Depuis que j'ai appris que tu étais avec elle je meurs de jalousie
à petit feu.
Je sentais maintenant son cœur battre contre le mien. Je cherchai sa bouche
et la baisai, longuement. Je sentais sa petite langue enroulée à la mienne, et
buvais sa salive. Quand je glissai ma main sous son chemisier et caressai
son dos, je sentis toutes ses côtes et sa colonne vertébrale, comme si rien ne
les séparait de mes doigts qu'une infime pellicule de chair. Elle n'avait plus
de poitrine ; ses mamelons, minuscules, étaient à ras de peau.
— Pourquoi es-tu si maigre ? lui redemandai-je. Tu as été malade ? Qu'est-
ce que tu as eu ?
— Je ne peux pas faire l'amour avec toi, ne me touche pas là. On m'a
opérée, on m'a tout enlevé. Je ne veux pas que tu me voies nue. Mon corps est couvert de cicatrices. Je ne veux pas te dégoûter.
Elle pleurait de désespoir et je n'arrivais pas à la calmer. Alors je l'assis sur
mes genoux et la caressai un long moment, comme je le faisais toujours à
Paris, quand elle avait ses crises de terreur. Ses petites fesses avaient fondu,
comme ses seins, et ses cuisses étaient aussi minces que ses bras. Elle
ressemblait à un de ces cadavres ambulants que montrent les photos des
camps de concentration. Je la cajolais, l'embrassais, lui disais que je
l'aimais, que je la soignerais, et en même temps j'éprouvais une horreur
indescriptible car j’étais absolument sûr qu'elle n'avait jamais été dans un
état aussi grave que maintenant, et qu'elle allait bientôt mourir. Personne ne
pouvait maigrir autant et ensuite récupérer
— Tu ne m'as pas encore dit que tu m'aimes plus que cette hippie, mon bon
garçon.
— Bien sûr que je t'aime plus qu'elle et que personne au monde, vilaine
fille. Tu es la seule femme que j'aie aimée et que j'aime. Et bien que tu m'en
aies fait baver, tu m'as apporté aussi un merveilleux bonheur. Viens, je veux
te tenir nue dans mes bras et te faire l'amour.
Je la portai jusqu'au lit, l’étendis et la déshabillai. Elle, les yeux fermés, se
laissa faire, en se tournant de côté pour exposer le moins possible son corps
à ma vue. Mais en la caressant, en l'embrassant, je la fis se décontracter et
s'allonger. On ne l'avait pas opérée mais massacrée. On lui avait coupé les
seins et rafistolé maladroitement les mamelons, en laissant de grosses
cicatrices circulaires, comme deux corolles rouges. Mais la pire cicatrice
partait de son vagin et montait jusqu'à son nombril en serpentant, une croûte
à la fois rose et marron qui semblait récente. Je fus si impressionné que,
sans me rendre compte de ce que je faisais, je la recouvris du drap. Et je sus
que jamais plus je ne pourrais lui faire l'amour.
— Je ne voulais pas que tu me voies comme ça et que tu éprouves du
dégoût pour ta femme, dit-elle. Mais...
— Mais je t'aime et maintenant je vais veiller sur toi jusqu'à ce que tu sois
complètement guérie. Pourquoi ne m'as-tu pas appelé, pour que je sois près
de toi ?
— Je ne te trouvais nulle part. Cela fait des mois que je te cherche. C'était
ce qui me désespérait le plus : mourir sans te revoir.
On l'avait opérée la seconde fois à peine trois semaines auparavant, dans un
hôpital de Montpellier. Les médecins avaient été très francs. La tumeur à l'utérus avait été détectée trop tard et, malgré l'ablation, l'examen
postopératoire avait révélé que les métastases avaient commencé leur travail
et qu'il n'y avait pratiquement rien à faire. La chimiothérapie ne ferait que
retarder l'inévitable et en outre, dans l'état de faiblesse extrême où elle se
trouvait, elle ne la supporterait probablement pas. L'ablation des seins avait
eu lieu l'année précédente, à Marseille. Vu sa grande fragilité, on n'avait pu
la réopérer pour remodeler le buste. Le mari de Martine et elle, depuis qu'ils
s'étaient enfuis, avaient vécu sur la côte méditerranéenne, à Frontignan, près
de Sète, où il avait des propriétés. Il s'était très bien comporté envers elle
quand on avait détecté son cancer. Il s'était montré généreux et attentionné,
et l'avait comblée de gentillesses, sans lui faire sentir sa déception quand on
lui avait retiré les seins. C'est elle, au contraire, qui l'avait peu à peu
convaincu, puisque le sort en était jeté, de se réconcilier avec Martine et
d'annuler le procès avec ses enfants, dont ne profiteraient, dans leur avidité,
que les avocats. Le bonhomme était retourné dans sa famille, en prenant
congé de la vilaine fille avec générosité : il lui avait acheté une villa à Sète,
qu'elle prétendait maintenant me transférer, et il avait placé à la banque à
son intention des actions d'Électricité de France qui lui permettraient de
vivre sans angoisse matérielle le peu de temps qui lui restait. Elle avait
commencé à me rechercher un an plus tôt, jusqu'à me retrouver à Madrid,
grâce à une agence de détectives, qui lui avait «coûté les yeux de la tête ».
Quand on lui avait communiqué mon adresse, elle était en train de passer
des examens à l'hôpital de Montpellier. Comme les douleurs au vagin
remontaient au temps de Fukuda, elle n'y avait pas trop prêté attention.
Elle me raconta tout cela dans une très longue conversation qui dura tout
l'après-midi et une bonne partie de la nuit, tous deux étendus sur le lit, elle
serrée contre moi. Elle s'était rhabillée. Parfois elle se taisait pour que je
puisse l'embrasser et lui dire que je l'aimais. Elle m'avait raconté cette
histoire — Vraie ? très brodée ? totalement fausse ? — sans dramatisme,
avec une apparente objectivité, sans autocompassion, mais assurément avec
soulagement, et satisfaite, comme si, cela fait, elle pouvait mourir en paix.
Elle vécut encore trente-sept jours, et elle se comporta, ainsi qu'elle m'avait
juré de le faire au Café Barbieri, comme une épouse modèle. Du moins
quand ses terribles douleurs ne la tenaient pas alitée et sous morphine. Je
m'en fus vivre avec elle dans un appartement-hôtel de Los Jerônimos, où
elle logeait, en emportant une seule valise avec quatre petites choses à me mettre et quelques livres, et laissai à Marcella une lettre très hypocrite et
digne où je lui disais que j'avais décidé de partir et de lui rendre sa liberté,
parce que je ne voulais pas être un obstacle à un bonheur que, je le
comprenais fort bien, je ne pouvais lui donner, à cause de notre différence
d'âge et de vocations, alors qu'un jeune de son âge qui partageait ses goûts
comme Victor Almeda, etc., etc. Trois jours plus tard nous partîmes, la
vilaine fille et moi, en train pour sa villa des environs de Sète, en haut d'une
colline, d'où l’on voyait la mer magnifique chantée par Valéry dans Le
cimetière marin. C'était une petite maison, austère, belle, bien agencée, avec
un jardinet. Pendant deux semaines elle fut si bien et si contente que, contre
toute raison, je pensai qu'elle pouvait récupérer. Un soir, assis dans le jardin,
à l'heure du crépuscule, elle me dit que, si un jour j'avais dans l'idée d'écrire
notre histoire d'amour, surtout que je ne la charge pas trop, parce que alors
son fantôme viendrait me tirer par les pieds chaque nuit.
— Et comment tu y as pensé ?
— Parce que tu as toujours voulu être écrivain sans l'oser jamais.
Maintenant que tu vas te retrouver tout seul, tu peux en profiter, et ainsi tu
me regretteras moins. Avoue, quand même, que je t'ai donné un sujet en or
pour ton roman, hein, mon bon garçon ?
OceanofPDF.com
Vous avez terminé Tours et detours de la vilaine fille
Mario Vargas Llosa
Des livres comme celui-ci
-
Pays infini
-
La Découverte De L'Amérique Par Les Turcs
-
Un drôle de Valentin
-
Le sang et la mer
-
Fermina Marquez
-
Mr.
Après le livre
Pages fournies avec cette édition, gardées ici pour référence.