Tristesse de la terre : Une histoire de Buffalo Bill Cody
La Réalité N’est Plus Ce Qu’elle Était
LA RÉALITÉ
N’EST PLUS CE QU’ELLE ÉTAIT
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E T BUFFALO BILL continua ses tournées, inlassablement. Il vieillit sur scène. Rien ne put le faire lâcher. Il était accroché, mordu, drogué. Personne ne pouvait l’en guérir. Cependant, un peu partout naissaient de nouveaux loisirs, de nouveaux spectacles, de nouvelles formes de jubilation. Le Wild West Show était en train de devenir ringard.
Désormais, durant ses longues tournées à travers les États-Unis, dans les petites villes miteuses où l’on commandait encore son spectacle, Buffalo Bill, lorsqu’il ne dormait pas sous sa tente, prenait pension chez des amis. Avec l’âge, les amitiés deviennent précieuses. On se voit moins, mais on est heureux de se retrouver. Ainsi Buffalo Bill passait-il de temps en temps quelques jours chez son ami Elmer Dundy, un vieux camarade. Et tandis qu’ils bavardaient ensemble dans le grand salon, se rappelant tel ou tel épisode de leur vie dans le Nebraska, le petit Elmer (car aux États-Unis le fils aîné porte souvent le prénom du père, comme une seconde preuve de sa filiation) se faufilait entre les lampes à pompons et les fauteuils de cuir. Il écoutait alors, admiratif, béat – comme les enfants le sont devant les figures de plâtre des manèges. Il écoutait pendant des heures Buffalo Bill parler de ses exploits, des soixante-neuf bisons tués en une seule journée contre les quarante-huit de Bill Comstock, grâce à quoi il avait hérité du prénom de Bill et se l’était fichu derrière Buffalo pour commémorer ce jour. Elmer l’écoutait raconter, pour la mille et unième fois, les guerres indiennes, sa jeunesse polissonne, comment il avait débuté dans l’aventure à quatorze ans, comment ses pieds lui faisaient mal, sur la mule, sans chaussures, comment Ned Buntline écrivit sa vie, cette vie qu’Elmer avait lue, dans le petit bouquin à trois cents que lui avait acheté son père. Oui, des heures durant, Elmer écoutait le vieux grigou rabâcher ses prodigieuses fadaises. Il écoutait les histoires de rangers et les édifiants récits de bataille. Mais ce qu’Elmer voulait en réalité entendre et qui le faisait palpiter des heures assis par terre dans le salon, suspendu aux lèvres de Buffalo Bill, ce n’était ni la description de la tour Eiffel ni les récits sur Sitting Bull, non. Ce n’était ni la vie du Far West, ni la mort de Chien Jaune, ni l’histoire de Little Big Horn, non. La seule chose qui intéressait vraiment le petit Elmer, la seule raison véritable qu’il avait d’écouter les élucubrations de ce vieux schnock, c’était qu’après mille divagations sur Sitting Bull et le Pony Express, il finissait toujours par reparler du Wild West Show.
Ce qui intéressait Elmer, c’était le spectacle, rien que le spectacle. Et s’il se foutait bien des cavalcades dans le désert, des saloons du Nebraska, et des aventures véritables de Kit Carson, s’il se foutait éperdument des coutumes indiennes, des victoires indiennes, en revanche, il voulait tout savoir sur la carrière de comédien de Sitting Bull, et ça l’intéressait bigrement plus que les véritables faits d’armes du guerrier. Pour lui, le chef indien appartenait au folklore, et peu importait son rôle à Little Big Horn, peu importait que Sitting Bull soit la traduction approximative et stupide de Thathanka Yotanka qui signifie “bison mâle se roulant dans la poussière”, peu importait son silence légendaire, sa précision au tir à l’arc, peu importait qu’il ait tué son premier bison à l’âge de dix ans, qu’il ait combattu à quatorze pour la première fois et fait tomber un homme de cheval, peu importait la plume blanche de l’aigle, le nom reçu de son père, toutes ces choses essentielles aux Indiens, et à ceux qui avaient véritablement vécu ça. Peu importait que Sitting Bull ait vraiment rêvé ou non de l’oiseau-tonnerre, peu importait le soulèvement des Sioux, l’alliance avec les Cheyennes, et la défaite de Custer. Peu importait Crazy Horse et les autres, l’exil, l’emprisonnement, et la tristesse énigmatique qu’on devinait dans les yeux embués de Buffalo Bill lui-même. La seule chose qui intéressait le petit Elmer Dundy, c’était d’entendre encore une histoire du Wild West Show.
Plus tard, devenu un homme, il avait peut-être rêvé à Lahore, aux Charbagh de Delhi, aux bosquets et aux fines pelouses du Lake Palace Hôtel. Il avait rêvé à l’Inde des maharajahs, aux oasis de brume, entre le Tigre et l’Euphrate, loin de New York. Et il avait traduit tout ça en pavillons à colonnes, ponts, cascades, maisons de coquillages, folies, rocailles, comme il l’avait peut-être vu à l’Exposition universelle, en 1893 – décor de rêves et de carton. Ainsi, tandis que Buffalo Bill poursuivait son immense périple autour du vide, n’attirant plus autant les foules qu’auparavant, perdant de l’argent même, et cependant incapable de s’arrêter, Elmer fondait Luna Park.
On y arrive par une grande rue, parsemée de quelques bagnoles, entre d’énormes lampadaires. Et partout des affiches, des panneaux : Capitol Luna, et un gros cœur au-dessus du gigantesque portail, avec écrit dedans : The heart of Coney Island ; et juste en dessous, en énorme : LUNA PARK, et encore dessous, en petit : Thompson & Dundy.
À l’entrée (10 ¢), le caissier veille dans une sorte de bateau-comptoir. Mais dedans, c’est une autre ville, avec ses lampadaires, ses bouquets d’arbres, ses curieux campaniles aux bulbes colorés comme des églises russes, kremlins de folklore ; avec ses orphéons, ses buvettes, ses toits doucement incurvés, ses tours pointues, ses maisonnettes de couleur, évoquant aussi bien Prague et son château que l’Italie, l’Inde ou la Chine. Car ici, on est n’importe où. Une foule en canotier défile sous des gargouilles de plâtre, monstres de comics, dans une Venise de bazar. Se mêlent canaux, faux châteaux forts, éléphants avec leurs cornacs nègres et leurs drapeaux américains. Et on s’asperge, glisse, rampe, crie, s’empoigne. Et puis, la nuit, Luna Park scintille, des millions de fées Clochette se posent sur les toits, les devantures, les ponts, le long de fils à linge imaginaires, comme de petites étoiles tombées du ciel. Et le ciel est désormais moins brillant que la Terre. Et la Terre est devenue la Lune, ce vieux machin qui nous faisait rêver, avec ce bon gros visage dont parle Plutarque, mélancolique et solitaire.
Mais sur la Lune de Luna Park, tout n’est que flèches et minarets, gaieté. Ça repose du bureau et de l’usine. Les gens se bousculent gentiment, la tête en l’air, tournés vers l’apogée solitaire des tours, chacune luttant pour être la plus haute. Terminé les Indiens, les bisons, toutes ces vieilles tapisseries de l’Ouest. À présent, le public veut autre chose. C’est cela le public. Il faut lui inventer des trucs sans cesse. Il veut une représentation jamais donnée, un spectacle fou, et qui n’existe pas. Il veut la vie elle-même, toute la vie. C’est sans doute pourquoi Elmer Dundy rajoute sans cesse des tours à Luna Park ; il faut que ça monte, que ça brille, que ça fasse un boucan d’enfer !
Mais au matin, sous le soleil, le toc est manifeste, la vulgarité saute aux yeux. Le maquillage a fondu. Depuis sa cabine de pilotage, Elmer regarde sa forêt endormie, et il repense à la toute première fois où il a assisté au Wild West Show. Il éprouve une sorte de nostalgie, et presque du remords. Décidément, se dit-il, le spectacle n’est plus ce qu’il était.
Enfin, l’heure arrive. Il regarde d’en haut les foules aveugles et molles pénétrer son fief. Maître du Temps et de la Solitude, Elmer installe, dans l’escalier étroit qui mène à la pensée des hommes, une petite lucarne. Et il leur demande juste d’y jeter un œil, un instant, et de regarder sa cité de lumière, ses anges de papier, et de croire – oui, de faire comme si on croyait, l’espace d’une seconde – que ce puisse être vrai. Alors, il sait bien, Elmer, comme Buffalo Bill autrefois, qu’on se laisse prendre – étonnés, mordus, on monte sur ses chevaux de bois, on croque ses gaufres, et on crie ah et oh lorsque le wagonnet monte et descend. Il le sait bien, pourtant, que ce ne sont pas les jardins du Paradis, mais de petits rognons de fer entassés pour récolter de gros sous. Mais ça n’est pas méprisable, dans la chaleur tiède et les pierres mortes, de venir se laver le cœur avec des sensations terribles et légères. Il y a là l’occasion de se connaître, de poser sa main sur une autre main, qu’une robe se soulève un peu et montre le mollet. On a bien le droit de s’aimer, pense-t-il, dans le feu magnifique de minuit, en se baignant dans cette richesse pour pauvres, après la peine. On est venu en tram, il fait beau, le soleil frappe. On rit dans cette chose extraordinaire qui est pour nous. Oh ! que la roue monte et nous laisse seuls, tous les deux au-dessus du monde. Comme ils sont petits les autres, et ce n’est rien soudain notre fatigue, nos efforts ; toute cette vie passée, elle est minuscule vue d’ici, mais si belle ! On ne sait quoi penser. Quelque chose fait peur, là-haut, quand la balancelle de la grande roue nous laisse un instant suspendus au-dessus du vide. On regarde, tout est oublié : la poussière et le chaos, la gêne, les fins de mois ; il n’y a plus que le bleu magnifique, la baie de New York, les mouettes et ce sentiment irrationnel qui nous cuit : “Serions-nous différents ? Différents des autres ? de ceux qui sont en bas, maintenant, et qui font la queue dans la chaleur, pendant que nous, on est au ciel ?”
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