Tristesse de la terre : Une histoire de Buffalo Bill Cody

Buffalo Bill en Alsace-Lorraine

BUFFALO BILL

EN ALSACE-LORRAINE

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M AIS QUI était donc Buffalo Bill, créateur et présentateur vedette du Wild West Show ? On dit qu’il avait une carrure de bûcheron et des mains d’artiste, des mains très délicates, presque trop fines, ce qui dénote – comme nous l’enseignent les sciences mystérieuses – une prédisposition à la folie. Et toute sa vie, en effet, Buffalo Bill Cody connaîtra des moments de profond découragement, des déprimes sévères. Il avait beau avoir empoché des dollars à la pelle, des salves d’applaudissements, aussitôt le rideau tombé, il se retrouvait seul. Et à peine était-il démaquillé, dans sa vieille grotte de saltimbanque, qu’il éprouvait une horrible angoisse. Devant le miroir, tandis qu’il se peigne mécaniquement, après avoir retiré son stetson pour la millième fois, il lui arrive d’éprouver un pincement affreux dans la poitrine – comme s’il était tout entier fait de vide.

À cette époque, le corps de Buffalo Bill est déjà un pur produit de marketing, une sorte de simulacre. On ne sait plus qui se cache derrière cette débauche de publicité. Quant à ce que pouvait penser l’entrepreneur de spectacles, la superstar qu’il était devenu, c’est encore plus difficile à savoir. Il n’est pourtant pas de ceux qui n’ont pas laissé de traces, mais l’excès est une autre épreuve que le manque, et si l’archéologie est la science des vestiges, il n’existe pas encore de recherches sur ce qu’on a trop vu. Le plus étrange dans cette affaire, c’est ce qu’elle a de plus banal. Buffalo Bill jouait et rejouait sans cesse, selon les mêmes codes, avec le même entrain, les mêmes scènes insignifiantes. Le succès est un vertige. La répétition doit avoir je ne sais quelle vertu rassurante, je ne sais quelle puissance d’hypnose ou de vérité. Héros d’innombrables fanzines, dont il ignora au départ l’existence, sa vie fut façonnée par d’autres. Il n’a décidé ni de son nom ni de son histoire. Vers 1867, alors qu’il bossait pour le chemin de fer, les employés lui donnèrent ce surnom, Buffalo Bill. Puis il raconta ses aventures, par hasard, entre deux coups de gnôle, à Ned Buntline, qui en fit un roman bon marché. Et ce récit d’arsouille, boniment, carotte, tissu d’escobarderies destinées à se faire payer encore un verre, était devenu le thème d’un feuilleton. Et d’épisode en épisode, le personnage de Buffalo Bill, mélange des fanfaronnades d’une nuit et des multiples rallonges, suffixes et incréments ajoutés au fil des pages par Buntline, avait obtenu une sorte de notoriété. Plus tard, Buffalo Bill apprendra qu’un acteur, Jason Ward, tient son rôle sur les planches et que son personnage est devenu célèbre. Il n’a donc décidé de rien. Sa vie lui échappe. La grande puissance contrefactrice l’aspire à elle, le duplique, le corrige. Enfin, on l’encourage à jouer son rôle lui-même. C’est ainsi qu’il monte sur scène, vêtu de costumes de fantaisie, afin de se conformer à son personnage. Il s’imite. Il deviendra lentement celui qu’il joue. Sa vie sera la parodie de sa vie, en quelque sorte, une autre vie fabriquée, promise à d’autres. L’illusion était d’ailleurs si puissante, le public si conquis, qu’il paraît que des acteurs du show, qui n’avaient pourtant jamais mis les pieds dans l’Ouest et n’avaient jamais tiré que des balles à blanc, finirent par croire aux boniments qu’ils contaient, aux aventures qu’ils mimaient. Ainsi, on raconte que Buffalo Bill, ayant joué des dizaines et des dizaines de fois une mise en scène de la bataille de Litte Big Horn, croyait vraiment, à la fin de sa vie, y avoir participé. Pour les besoins du spectacle, on avait même été jusqu’à en modifier le dénouement, le public préférant un happy end. C’est ainsi qu’après des années passées à interpréter avec succès cette version revue de la grande Histoire, Buffalo Bill était persuadé d’avoir sauvé Custer !

Mais la vraie vie est toujours là. Elle nous revient avec chaque goutte de pluie, dans le mystère inconsistant des choses. J’imagine que dormant dans toutes sortes d’hôtels, ou dans son train spécial, avec salon, billard, cuisines et salle de bains, Buffalo Bill sirote un verre, lorsque de grands nuages enténèbrent le wagon. Un instant, il se penche à la fenêtre, et il devine, loin devant, la locomotive énorme, haute et toute noire. Le visage giflé par le vent, il entend l’affreux ronronnement de la machine. Tournant la tête, il aperçoit les larges étendues incultes, des herbes jaunes, les restes d’une forêt toute hérissée de sapins morts. Il se rassied, les yeux rôtis par la fumée. Il songe à tous ces gens qui vont et viennent, qu’il engage puis remercie, comme s’il piochait et tripotait une sache de sel. Et tandis que ses doigts flottent entre les miettes, sur la table, parmi ses petits soucis d’entrepreneur, les difficultés de dernière minute qu’il n’a pas encore résolues, se lève comme un obscur remords.

La fièvre était montée. Louisa avait veillé toute la nuit. Ça avait commencé par des douleurs au ventre ; et après avoir un peu pleuré, au début, il s’était contenté de dire où il avait mal et de gémir. On lui avait fait boire de l’eau tiède, on l’avait assis dans son petit lit, et il s’était mis à vomir. Alors on avait eu très peur et on avait envoyé chercher le médecin. Buffalo Bill était en tournée, loin de North Place. Louisa avait dû se sentir bien seule. Voilà à quoi il pensait quelquefois dans sa loge. Il revoyait les grosses jambes de cette actrice qu’il avait fait monter dans sa chambre ce soir-là ; mais pouvait-il savoir que son fils était malade ? Et qu’est-ce que ça aurait changé ! L’éclair d’une pensée, le visage du petit Kit trouait l’obscurité où toutes nos pensées vivent et meurent, et il était terriblement triste et angoissé. Puis l’instant d’après, c’était Josepha, l’actrice, dont le prénom lui revenait, et comment il était resté assis devant elle à lui pétrir les seins, pendant qu’elle haletait et fourrait sa langue dans sa bouche et le faisait jouir.

Et puis, il continuait à boire, la brèche était ouverte, il avait soif, perdu dans son éternité. Soudain, il repensait à Louisa lorsqu’elle était toute jeune. Comme elle était fine et jolie ! Il repensait à elle, à cette jeune femme qu’il avait aimée et il se demandait ce qui leur était arrivé. Il se demandait ce qui avait lentement fait de la jolie fille de Saint Louis, aux manières douces, gracieuses, cette femme triste et dure. Oui, sans doute qu’entre deux représentations du show, quand il se relevait de sa petite sieste, l’après-midi, fatigué, le visage fripé par le sommeil, où les plis de l’oreiller avaient laissé leurs balafres éphémères, dans cette grisaille étrange du réveil au milieu du jour, il repensait au petit garçon. Kit Carson Cody, son fils, portait le nom d’un éclaireur célèbre, comme si la vie et l’aventure devaient toujours faire, pour lui, une seule et même chose. Et puis il entendait sa petite voix. Car les voix demeurent en nous plus longtemps que le reste. Ah ! si j’avais été là ! se lamentait-il, et il reprenait alors son petit refrain amer contre sa femme, sa mauvaise foi de père ou d’ivrogne.

Il avait continué de voyager, se brûlant au succès, courant aux quatre coins de l’Amérique porter la bonne parole. Il avait été partout dans le monde, à Paris, à Londres et même jusqu’à Rome. Et enfin, ayant traîné son chagrin et sa gloire tout au bout de la terre, jusque devant le Colisée, là où Néron fit martyriser les chrétiens, Buffalo Bill demanda l’autorisation d’y monter son spectacle. On la lui refusa. Ironie du sort, le Colisée n’était pas assez grand.

C’est ainsi que, de gare en gare, bien après l’Italie, après d’innombrables autres représentations, la troupe, qui avait traversé l’Atlantique et parcouru l’Europe, était un beau jour arrivée à Nancy. Il avait fallu plusieurs bateaux pour traverser l’océan. Les cales contenaient 1 200 pieux, 4 000 mâts, 30 000 mètres de cordage, 23 000 mètres de toile, 8 000 sièges, 10 000 pièces de bois et de fer, et tout ça devait former une centaine de chapiteaux éclairés par trois dynamos et surplombés par tous les drapeaux du monde. La troupe comptait huit cents personnes, cinq cents chevaux de selle et des dizaines de bisons. On aurait dit une autre arche de Noé. Les bisons tanguaient dans leurs box au rythme de la houle et dégueulaient dans leurs mangeoires ; ils avaient le mal de mer.

Enfin, on s’installa tout au bout du boulevard, au bord d’un grand chemin. Les tentes et les gradins furent montés en quelques heures. L’équipe était rodée. Buffalo Bill décida de donner deux séances par jour, une à quatorze heures, l’autre à vingt heures. Ah ! pour un franc soixante-cinq, comme ils durent être heureux les petits gamins de Nancy et de Bar-le-Duc ! Comme ils durent être subjugués par les bisons, ces aurochs inconnus qu’on avait seulement vus en dessin dans le Larousse universel. On rentrait en tramway de Jarville à la place Carnot, puis on se dispersait dans les rues de l’hiver. C’était presque Noël, les vitrines étaient éclairées, les marchands de marrons hurlaient, ça sentait bon, on rêvait, on avait acheté quelques cartes postales pour les grands-parents. C’est qu’on avait vu Annie Oakley tirer à la carabine et pulvériser des centaines de boules de verre comme une nuée de rêve ; et on avait pris cela pour le rêve lui-même.

En principe, Buffalo Bill ordonnait que l’on démonte le camp aussitôt joué le dernier spectacle. Cela se faisait en moins d’une heure, comme si on remballait un étal de marché ; et puis on partait sans traîner pour l’étape suivante. Mais à Nancy, il avait appris qu’une agitation inquiétante régnait dans le Dakota du Sud. On racontait que les Indiens étaient en train de s’y révolter.

Il réunit sans doute ses employés et leur donna toutes sortes de consignes ; et après un marchandage qu’il sembla pressé de conclure, il loua un petit château où la troupe pourrait patienter. Et puis, une fois distribués quelques ordres et organisé leur séjour, Buffalo Bill mit aussitôt le cap sur Londres et rentra le plus vite qu’il put aux États-Unis. La troupe resta seule en Alsace, pendant plusieurs mois, désœuvrée. De petites expéditions d’anthropologues eurent tout le temps de mesurer les crânes des Indiens à l’aide de curieux compas et de négocier des pièces de leur artisanat de fantaisie pour un futur musée. Et ce dut être un autre spectacle, plus étrange peut-être que le grand show, de voir, aux alentours du château de Benfeld, près de Strasbourg, errer des groupes de cow-boys, entre le vieil étang et la ferme de Muhlbach. Et ce dut être quelque chose de reluquer, depuis la grand-route, un petit troupeau de bisons en lisière du bois de Schiffloch. Ainsi, durant quelques mois, les promeneurs alsaciens ébahis apercevront des Sioux – l’ennui les tirant hors du camp et les poussant vers la ville – tituber ivres morts, rue de la Digue, puis boire l’eau du canal.

On raconte qu’à Marseille, à l’occasion de cette tournée, un Indien du nom de Feather Man avait fait une mauvaise chute. Les cascadeurs sont soumis à ce genre d’aléas. On l’avait alors transporté à l’hôpital de la Conception. Son mal empira, la troupe dut repartir. Et il resta ainsi, seul, à l’autre bout du monde, incapable de parler ni français ni anglais, en proie à la fièvre et à la douleur. Le 6 janvier, à quatre heures du matin, après une agonie pénible et solitaire, il mourut. On transporta son cadavre au cimetière Saint-Pierre, où il fut enterré carré no o 8, tranchée 19, piquet n 2.

Les années passèrent. Personne ne réclama le corps. Ses restes furent exhumés et jetés à la fosse commune.

Dans chaque cimetière, il y a une division pour les pauvres, un petit carré mal entretenu, recouvert d’une lourde trappe, sans croix, sans nom, sans rien. Quelquefois, un galet est posé par terre, un bouquet sec, un prénom est tracé à la craie sur le sol, une date. C’est tout. Il n’y a rien de plus émouvant que ces tombes. Ce sont peut-être les tombes de l’humanité. Il faut les aimer beaucoup.

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