Tristesse de la terre : Une histoire de Buffalo Bill Cody

Les Princes du Divertissement Meurent Tristes

LES PRINCES DU DIVERTISSEMENT

MEURENT TRISTES

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U NE FOIS que le Wild West Show eut rempli sa mission civilisatrice et qu’il eut avantageusement remplacé dans la conscience des hommes les Indiens de Chateaubriand, puisqu’on voulait en même temps les privilèges de l’élection et la cohue grisante, ce mélange d’ancien et de nouveau que Buffalo Bill avait incarné, que ce mélange était devenu à la fois odieux et indispensable, chaque nouvelle génération crut soudain lire, dans sa propre nostalgie, le signe d’une irréparable perte. Et Buffalo Bill lui-même avait senti derrière les murs de sa petite maison de brique, entre les vieux meubles en acajou et une estampe de Naples, je ne sais quel avilissement de la réalité.

Alors qu’il trottinait vers Madison Square, lors d’un de ses séjours à New York, parcourant les fondations sublimes de la V e Avenue, s’égayant ou se renfrognant en jetant un œil aux vitrines des boutiques, se délectant parmi les premiers abonnés du shopping et dégoûté dans le même temps par leur invincible appétit, il devint brutalement évident à Buffalo Bill que la nostalgie n’était pas seulement une résistance vaine contre la nouveauté déchaînée, mais qu’elle était elle-même devenue à présent une forme de notre savoir. La civilisation était devenue cela : un alliage impossible de nouveautés et de regrets. Et pour cette raison sans doute, et pas une autre, Buffalo Bill Cody – lui qui avait inauguré une forme nouvelle, le divertissement de masse – tomba à son tour dans le grand langage oublié.

Lui qui avait présenté sa mise en scène du monde devant la reine Victoria, qui avait même réussi à enchanter l’austère Gladstone ; lui qui avait fait galoper des centaines de chevaux sur des tapis roulants en dessous de la tour Eiffel et dont le portrait avait été placardé sur tous les panneaux publicitaires de la planète ; lui qui avait même fondé une ville portant son nom de baptême, Cody, et pour qui les Indiens avaient vendu leur bimbeloterie du Far West jusqu’en Russie ; lui qui, ayant dressé ses immenses toiles peintes devant le monde, avait joué le drame de la civilisation à guichets fermés, applaudi par des millions de spectateurs, lançant une véritable américanomanie, vendant ses vestes à franges et ses nattes de perles comme des petits pains ; lui, l’entrepreneur de spectacles où les Indiens n’étaient jamais vraiment morts, mais se relevaient après le coup de feu, une fois roulés par terre, et époussetaient rapidement leur veste avant de repartir ; lui qu’on avait vu avec ces mêmes Indiens se promener en gondole sous le Rialto et pour qui on jugea le Colisée trop petit, avait commencé de vieillir.

Ses mises en scène sont soudain inadaptées au monde qui vient. Et voici que par la même opération qui avait relégué les Indiens dans l’indiscernable, il est à son tour attiré lentement dans l’ombre. Et les poignées de mots qu’il jette au visage des spectateurs et les saluts de son stetson n’y suffisent plus. Lui qui servit de modèle, en France, à l’anonyme gardian, dans le delta du Rhône – le baron Folco de Baroncelli, fasciné par le spectacle qu’il avait vu en Arles, ayant affublé ses vachers des costumes du Show, le spectacle offrant alors son folklore à un pays véritable, la Camargue (et qui sait si le théâtre grec n’a pas vêtu les hoplites de Sparte) ; lui dont les bêtes de cirque sont les ancêtres des troupeaux de bisons sauvages du parc de Yellowstone ; lui dont on avait un temps imaginé sculpter le visage sur le mémorial national des États-Unis, ce qui deviendrait plus tard le mont Rushmore ; lui qui avait donné le ton à tout un monde, et qui avait mis en route l’implacable culture commerciale, celle qui astique un visage, le rend aimable, célèbre, puis brusquement s’en détourne, voici qu’il était à son tour guetté par le néant.

Très vite, dès le début de sa carrière, Buffalo Bill avait décidé que chaque représentation du show devait commencer de cette manière : un cavalier faisait un tour de piste en brandissant le drapeau US, puis un orchestre cow-boy jouait La bannière étoilée. Cet air deviendra par la suite l’hymne national des États-Unis – on voit comment l’Histoire se prosterne devant le spectacle. Mais ce n’est pas tout. Lors de l’une de ses tournées en Angleterre, le cavalier s’arrêta devant la reine. Victoria se leva et salua le drapeau américain. C’était la première fois qu’un monarque anglais avait ce geste. Ce qui fait d’un vague numéro de cirque l’auxiliaire d’un succès diplomatique inespéré.

Tout ça est fini à présent. Le vieux cabotin est là, au milieu de ses vieilles carrioles, de ses carabines qui rouillent, épuisé, essoré, toujours à court d’argent, la gorge nouée, les mains moites, pris soudain de véritables crises d’angoisse. Et, comme toutes les vedettes, ayant vécu au-dessus de ses moyens, il tombe petit à petit entre les mains des autres. Les descendants de Barnum le rachètent. Mais ça ne suffit pas, il a trop emprunté. Alors, on annonce une immense tournée, un ultime show. Pour éponger ses dettes.

En vain. Le cinéma est déjà en train de lui grignoter ses derniers spectateurs. Qu’à cela ne tienne, il peut en faire lui aussi ! Il s’y essaie. Le public ne suit pas. Ses films sont des fours. Buffalo Bill n’a plus une seule carte dans son jeu, elles sont toutes sur la table, graisseuses, cornées. Le cœur n’y est plus. Sa fiole est gravée dans toutes les mémoires, mais il ne reste rien d’autre de lui que cette caricature à cheval blanc, à chapeau blanc. Et, désormais, tout est blanc, le bouc, même les poils du cul. Sur Cody la neige tombe, chaude, lourde. Il est grand-père. Mais il n’a pas le temps de flâner, pas le temps de poser les petites fesses de ses petits-enfants sur ses gros genoux morts. Le vieux bateleur n’a plus un rond, il est même endetté, fini et endetté. Dans ce qu’il reste aujourd’hui de ses films, on le surprend en de grotesques pantomimes, usant de gestes maniérés. Et lorsqu’il joue aux côtés du général Miles une version révisée par leurs soins de la bataille de Wounded Knee – car c’est encore ainsi qu’ils rebaptisent une dernière fois le massacre –, tous les deux apparaissent à cheval, chenus, grossis.

C’est comme simple salarié du cirque Sells-Floto qu’il terminera sa prodigieuse carrière. Les débris de son show sont vendus aux enchères, parmi les floches de brume. Aujourd’hui, pour cent dollars par jour, il doit caracoler et, comme Louis XIV jadis, afin que sa dignité reste inaltérée et rapporte ce qu’elle doit au monde congru, eh bien, il lui faut porter perruque. C’est même écrit dans son contrat. À cet instant, le voici pauvre type, émouvant, au finish, arraché aux vêtements qui le portent, malade, aux ordures. Ainsi, le chef d’orchestre du cirque, apercevant Buffalo Bill Cody par la porte entrebâillée de sa loge, un soir, seul, encore élégant pour son âge, forcé de se grimer toujours et se préparant, vieux clown dégarni, à une énième exhibition de sa personne, fut ému. Et nous aussi nous sommes touchés par cette dignité de camelote, par ce vieil acteur avachi après des années d’une vie de romanichel, usé, exilé dans sa loge. Lui qui a fabriqué la plus grande mystification de tous les temps, voici qu’il appartient soudain au monde qui s’efface et que la grande nostalgie s’empare brusquement de lui.

En janvier 1917, à peine deux mois après la dernière représentation de son show, le vieux William Cody – car il redevint alors William Cody, de son vrai nom – rendit visite à sa sœur. Peut-être qu’il navigua d’abord pendant des heures au pied des Rocheuses, dans la poussière froide. Puis il y eut quelques traînées blanches dans le ciel, des éclairs zébrèrent l’horizon sans qu’une goutte tombe. Soudain, il y eut une violente tempête ; son cheval blanc zigzagua contre le vent, inquiet, perdu au milieu des brumes. Mais voici que le huitième jour de janvier, il vit la terre. Alors, frappé par la beauté des lieux, comme ces petites bestioles rampant vers la lumière, il longea la dernière côte de sa vie, accosta, et, ses poumons s’étant enflammés démesurément à cause d’un coup de froid, il tomba gravement malade.

La fenêtre de sa chambre lui laissait voir le spectacle immense des choses. Il prenait encore par moments des accents de comédien, un ton à haranguer le monde, puis il avait cette gaieté de pauvre type qui ne vaut rien. Il faisait effort pour rire, mais sa blessure secrète n’était pas cicatrisée, et le plafond lui renvoyait ses pires serrements de cœur. Qu’avait-il fait ? Son visage était pâle, son crâne luisant. Oh ! que la réalité était terrible avec sa tablette froide à côté du lit, son verre d’eau tiède et l’oreiller trop chaud, plein de sueur.

Cody devenait sentimental. Il pleurait à propos d’un rien, tenait la main de sa sœur serrée dans la sienne et soupirait. La vieille tige aurait bien voulu donner encore une fleur et sentir son parfum ! Mais Cody était déjà mort, et depuis longtemps. Devenant Buffalo Bill, il s’était effacé derrière les vestes à franges et les répliques de parade. Oui, Cody était mort, mais pas comme Sitting Bull ; sa quintessence était devenue l’Amérique. Une légende vivante est un être mort. Et maintenant, soixante-dix millions de spectateurs plus tard, il lui fallait un instant ressusciter, pour entrer tout vivant dans la mort véritable. Et cela, il n’y arrivait pas. Il continua à jouer son rôle, cabotin jusqu’au bout. Il n’y a rien de plus beau que le spectacle.

Un matin, la voix de William Cody se fit fluette. Son ventre gonfla. Il ne regardait même plus vers la fenêtre. Il sentit en lui la fontaine tarie, la glace, la plaie incurable ; le temps glissait sous sa peau ses longs doigts de squelette. Il vit peut-être un instant une robe de coton, de beaux enfants, un paysage. Et puis il y eut comme un ruisseau féroce dans la chair, une pluie. Et il aperçut, dans un dernier sursaut de conscience, la pente à remonter pour vivre une autre vie… Alors, il lui sembla que la vie avait été comme un horrible piège. Une heure passa. Le soleil entra dans la chambre. Il respirait un peu mieux. Et il crut soudain voir si clairement ses erreurs, qu’il les aima. Il sentit glisser lentement son dos contre le drap rêche, de minuscules touffes de poussière tourbillonnaient près du lit, et il vit une large plaine, des corps allongés et la neige qui leur servait de linceul ; il ouvrit la bouche, mais il n’avait plus la force de parler. Il ne pouvait rien dire. Oh ! il avait brusquement tant de choses à raconter… tant de détails, de confidences à faire… Il ferma les yeux. On ne saura jamais. On est né pour ne pas savoir. On aura eu quinze ans, trente ans, et on sera resté seul, toujours, en compagnie des autres et on les aura aimés très fort, à voix basse. Nul n’a jamais été enfant, personne. On n’a jamais été autrement qu’aveugle et sourd.

La matinée était déjà avancée. Le soleil avait chauffé l’oreiller et, lorsqu’il tourna lentement la tête, il sentit la chaleur du drap sur sa joue. Dieu que c’était bon ! Est-ce que cela n’aurait pas dû suffire ? Tout était à présent si loin… Que s’était-il passé ? Il espérait seulement que sa sœur monterait ce matin ; il aurait tellement aimé qu’elle soit là avec lui, un instant. Il ne voulait pas crever seul, racrapoté dans sa blessure. Ah ! si quelqu’un avait pu se tenir là, près de lui. Il voulait mourir comme tout le monde.

Mais la mort est patiente. Elle se tient face au lit, comme le spectateur devant la scène. On ne lui échappe pas. Elle a payé sa place, et elle verra notre crevure.

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