Tristesse de la terre : Une histoire de Buffalo Bill Cody
Le Massacre de Wounded Knee
LE MASSACRE
DE WOUNDED KNEE
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L ES DERNIERS pèlerins du monde seront des bandes misérables, peuples chassés, gens que l’on déporte ou que l’on repousse. Ce seront de longues files de morts. Ainsi, dans le Dakota, après une intense campagne des propriétaires de ranchs – qui firent courir la rumeur d’une révolte indienne –, la tension était réellement montée, et de nombreux Indiens envisageaient de fuir. Les grands éleveurs espéraient faire peur aux fermiers qui s’installaient de plus en plus nombreux dans la région et dont les parcelles morcelaient leurs immenses pâturages. Ils armèrent rapidement une Home Guard et harcelèrent les Indiens. À la suite d’une embuscade meurtrière, qui tua des dizaines de guerriers, le ton était encore monté et le général Nelson Miles avait ordonné l’arrestation de Sitting Bull.
Après une saison avec le Wild West Show, le chef indien avait abandonné sa carrière d’acteur et il était retourné vivre parmi les siens dans la réserve de Great River. Il était vieux à présent et fatigué. Et il désirait terminer ses jours ici, paisiblement.
Au petit matin, le 15 décembre 1890, une quarantaine de policiers indiens avancèrent au petit trot jusqu’à environ un kilomètre et demi du camp de Sitting Bull, puis entrèrent au galop dans le village. Tout le monde dormait. Ah ! que nous aimons le petit matin, la fraîcheur de l’air, les grandes lames de lumière sur la terre pierreuse. Mais ce matin-là, ce n’étaient pas les oiseaux qui chantaient, ce n’était pas la jeune fille qui faisait sa toilette en fredonnant dans la cabane voisine, c’étaient les sabots de quarante-trois chevaux qu’on entendait dans un demi-sommeil. Le profit, le respect du pouvoir répondent à la voix de Dieu. L’Histoire est morte. Il n’y a plus que des punaises. Le bruit de l’iniquité en mouvement se reconnaît. Le général Miles est un faiseur d’exemple, un technicien de la discipline. Voici le petit jour. On est devant la cabane du chef indien. Le progrès n’a pas de temps à perdre. Soleil. L’air est glacé. Les bouches soufflent des colonnes de buée. On crie. Sitting Bull sort de sa cabane. Sa figure est comme délavée ; le passé nous arrive sans couleur. Lorsqu’on lui annonce qu’on vient l’arrêter, il répond qu’on lui laisse le temps de s’habiller, qu’il va les suivre.
Les chiens hurlent. La lumière crépite. Des guerriers indiens prennent les policiers à partie. Très vite, c’est le désordre. On insulte les policiers, on les bouscule ; et là plus personne ne sait ce qui se produisit. Les drames emportent avec eux leurs témoins. Un homme sort un fusil et tire. Une bouche tremble. Il n’y a plus de réalité, tout arrive, tout éclate. On se bat. Un bras s’agite furieux. Un premier homme tombe, l’œil tournoie dans la paille, la poussière froide ; brusquement, un policier tire à bout portant. Sitting Bull vacille. Peut-être qu’il entend une dernière fois les huées s’élever des gradins ; il voit les horribles petits visages des hommes vivants, lui, la chose morte. Et puis, un autre policier avance et, d’un coup de carabine, l’achève. On pousse du pied le cadavre.
Alors, les Indiens emportèrent leurs tentes de cuir et de feutre, des lambeaux, vieilles couvertures, sacoches, le peu qui leur restait. Les enfants pleuraient. Le vent entrait dans les chariots. Une voix enrouée hurlait qu’on avance. On régurgitait un peu de bile. Fuyant leur village, les Lakotas trouvèrent refuge au campement de Big Foot ; mais le général Miles ordonna aussitôt son arrestation. L’armée temporisa. Il plut des rafales d’ordres et de contre-ordres. Big Foot était un pacifiste, mieux valait sans doute lui faire confiance et calmer les esprits.
Mais craignant l’arrivée des soldats, les Lakotas, et avec eux les Miniconjous de Big Foot, avaient déjà repris la route. Il faisait horriblement froid, on se traînait sous les arbres pétrifiés, le long des crêts. Big Foot était malade. Beaucoup d’enfants étaient malades. Ils traversèrent l’embouchure de la Cherry Creek, puis longèrent la rivière Cheyenne en suivant une vieille piste de chariots. Les chevaux marchaient lentement, sous une pluie froide. Les cavaliers avançaient en silence, et derrière eux une longue file de canassons et d’hommes et de femmes à pied et de charrettes. Ça râle, ça souffle. Le chemin est si encaissé que les chevaux glissent ; la file repart. Chacun est seul, seul avec sa fatigue. On s’arrêta en fin d’après-midi n’importe où, dans un amas de tentes et de cabanes agglutinées.
C’est alors que le général Miles déploya deux régiments de cavalerie pour bloquer le convoi de fugitifs. Pendant ce temps, les Indiens s’étaient remis en route ; et ils se traînaient, affamés. Le vent balayait la plaine. Le visage se refermait, la peau devenait grise. Les femmes et les enfants se tenaient dans un coin du chariot où pourrissait un peu de paille. Quelques heures plus tard, en dessous de Porcupine Butte, ils tombèrent sur un groupe de cavaliers ; les deux cents hommes du 7e régiment de cavalerie, commandés par le major Whitside, le régiment de Little Big Horn, le vieux régiment carbonisé, celui que Sitting Bull avait vaincu ; oh ! pas les mêmes hommes bien sûr, mais le même numéro, pétri de la même tradition. Le régiment coupa la route à un convoi de moribonds. Un Indien agitait un drapeau blanc, morceau de linge au bout d’une pique. On demanda aux soldats du lait, de quoi manger ; ils promirent de distribuer ce qu’il fallait, à Wounded Knee.
On repartit, escortés par la cavalerie. Une fois arrivés, un officier ordonna aux Indiens de s’installer pour la nuit. Big Foot, malade, fut mené à l’infirmerie. Il ne portait qu’une chemise et un foulard, il avait froid. Très froid. Les Indiens se firent des abris comme ils purent, on leur distribua de la farine et du lard. Les familles se tenaient ensemble près de petits brasiers. On découpait des tranches de lard, qu’on brûlait. Ça crépitait, la graisse coulait. La fumée puait. Les enfants regardaient le feu ; leurs visages luisaient au flamboiement des branches de pin. Un peu d’eau roulait dans les chaudières. Ça clapotait. Puis, la nuit vint. Le vent faisait grincer les chariots. Les hommes restèrent un moment debout, jusqu’à ce que la fatigue les fauche. Et il fit de nouveau froid, encore plus froid.
*
Au matin, il y eut un coup de clairon. Les guerriers furent rassemblés ; on leur ordonna de remettre leurs armes à feu. Mais craignant que des armes ne restent cachées, les soldats fouillèrent les tentes. On grimpait brutalement dans les chariots à la recherche de couteaux, de haches, de n’importe quoi. La colère monta. Un escadron tenait les Indiens en joue depuis le sommet de la colline. Soudain, un coup de feu partit. Il y eut une vague échauffourée ; on ne sait où elle commença ; et puis on entendit un grondement terrible, qui aussitôt couvrit tout autre bruit. C’étaient quatre canons de montagne Hotchkiss. Faciles à recharger, maniables, d’une excellente précision à deux kilomètres, ils se trouvaient sur la colline au-dessus du campement.
Alors, tout bascula. Quelques Indiens, qui avaient réussi à contourner la rangée de fusils, se ruèrent sur les soldats. Il y eut un violent corps-à-corps. Les baïonnettes déchiraient les bras, ripaient sur les crânes. On braillait des ordres impossibles à entendre. Les canons tiraient sur les tentes, au hasard. Les châlits s’écroulaient, carbonisés. On courait de toutes parts. Des chariots s’effondraient sous le poids des corps. Puis les canons se mirent à tirer en direction de la plaine afin d’atteindre les fuyards.
Soudain, il n’y eut plus un bruit. Ça faisait comme un drap dans le vent. Les soldats baissèrent leurs fusils. Que se passait-il ? Le silence avait quelque chose d’effarant. Les soldats se regardaient, interdits.
En contrebas, les Indiens étaient presque tous morts. Une fois réarmés les canons, il y eut encore deux, trois déflagrations. Puis des cris ; certains soldats suppliaient qu’on arrête. Il y eut même un hurlement, on ne sait pas de qui.
Ce fut tout.
Et il se leva une violente tempête. La neige tomba du ciel comme une injonction de Dieu. Les flocons tourbillonnaient autour des morts, légers, sereins. Ils se posaient sur les cheveux, sur les lèvres. Les paupières étaient toutes constellées de givre. Que c’est délicat un flocon ! On dirait un petit secret fatigué, une douceur perdue, inconsolable.
Puis il y eut du vent. Un bourdonnement terrible. Nuit profonde, cimes voltigeant. On avançait l’haleine coupée. Il neigea tant que les militaires durent se retirer un peu plus loin, dans leur casernement, et attendre. On tâcha de dormir. Deux jours passèrent. Lorsque la tempête se fut un peu calmée, on sortit de nouveau et on eut une horrible surprise. Partout, il y avait des cadavres. Rien que ça. La plaine était couverte de morts.
Les militaires réquisitionnèrent des civils. De grosses charrettes de fermiers pénétrèrent dans le campement détruit. Ce fut une moisson sinistre. On voit rarement de telles charrettes pleines de morts. Des mains roidies passaient entre les barreaux. La chair avait gelé.
Il fallut une fosse. La pioche heurta la terre, le mince permafrost de l’hiver. Enfin, la terre devint plus tendre, plus chaude. Une fois que les pelles eurent fini de gratter, trois hommes sautèrent dans le trou. Cela prit du temps, on se passait les morts un par un, on les dépouillait de tout ce qui pouvait se vendre. On les tenait par les bras et par les jambes : un, deux, trois ! et hop ! on les jetait dans le vide. On avait des vertiges à cause de la fatigue et de la puanteur qui montait. Les cadavres s’empilaient, on travaillait, le foulard sur la bouche. On sifflotait en se passant une chique pendant la pause. Et puis ça recommençait, les bras et les pieds, le corps qu’on balance. Un homme endormi. Un autre endormi, un autre, ils dorment tous ! Et ils roulent la tête sur le côté et leurs bras se coincent sous le ventre dans une pose étrange. Et toujours le visage, ces yeux morts, l’œil de cheval. Cent. Ça fait cent cadavres. Cent un, cent deux, cent trois. On empila quatre-vingt-quatre hommes, quarante-quatre femmes et dix-huit enfants. D’abord une rangée qu’on recouvrit de vieilles couvertures, puis une autre rangée dans l’autre sens ; et ainsi de suite. C’était le 2 janvier 1891.
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