Tristesse de la terre : Une histoire de Buffalo Bill Cody
Histoires
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A PRÈS LE MASSACRE de Wounded Knee, les Indiens traînèrent une vie de misère sur des terres morcelées et incultes. Ceux qui avaient travaillé pour le Wild West Show revinrent après quelques années, et n’eurent pas davantage de chance. Les Peaux-Rouges étaient considérés comme les débris d’un monde ancien, et le mot d’ordre était désormais qu’ils devaient s’assimiler.
La destruction d’un peuple se fait toujours par étapes, et chacune est, à sa manière, innocente de la précédente. Le spectacle, qui s’empara des Indiens aux derniers instants de leur histoire, n’est pas la moindre des violences. Il fixe dans l’oubli notre assentiment initial. Partout, le premier amour n’a duré qu’une minute. Puis, chaque fois, se produisit la même incontrôlable destruction. Et aucun monde de mots ne créa son monde de choses.
*
À présent, regardons. Oui, regardons de tous nos yeux, de toutes nos forces. Regardons-les, depuis notre aise et notre prodigalité effarantes.
Et maintenant imaginons un instant – oh seulement un court instant – que tout ce que nous avons là autour de nous, nos maisons, nos meubles, nos frusques, notre nom même, nos souvenirs, et encore nos amis, notre situation, tout, absolument tout pourrait nous être retiré, pris, sifflé. Oh bien sûr, on se dit que oui, oui, on y avait pensé, on le savait évidemment, mais ça reste abstrait, tout à fait abstrait, juste des mots, une hypothèse. Oui. C’est une hypothèse. Les autres. Une hypothèse. Eh bien, faisons encore un effort, juste un tout petit effort, pour voir si on peut en tirer quelque chose. Maintenant, essayons de nous dire qu’elle dure depuis très longtemps cette hypothèse, ça fait, mon Dieu, une éternité.
Et ceux-là, sur cette photographie, ils n’ont plus de chez-eux, et plus beaucoup de souvenirs. Pour eux, ce n’est pas seulement une hypothèse. Regardez mieux. Oui, vous les connaissez, vous les connaissez même très bien, vous les avez vus cent fois, deux cents fois. Oh bien sûr, ce ne sont pas tout à fait les mêmes, pas tout à fait eux, et cependant, si vous regardez bien, vous les avez déjà vus.
© Library of Congress, Prints & Photographs Division, John C. H. Grabill Collection,
[LC-DIG-ppmsc-02517 (digital file from original print)]
Regardons-les encore. On n’éprouve pas seulement un étrange malaise à voir leur misère, on ressent aussi une sorte de sympathie, oui, n’ayons pas peur des mots, on éprouve de la sympathie. Mais d’où vient-elle, bon Dieu, cette sympathie, depuis le début des temps, d’où vient-elle ? On ne sait pas. C’est une chose qui vous traverse le corps, les yeux, et qui prend la gorge et remplit la poitrine de larmes. C’est bizarre, la sympathie. On doit bien leur ressembler un peu à ces pauvres bougres. Car ce ne sont rien d’autre que de pauvres bougres, ce sont toujours les mêmes silhouettes fragiles, les mêmes grappes d’enfants, les mêmes loques.
© Library of Congress, Prints & Photographs Division, John C. H. Grabill Collection,
[LC-DIG-ppmsc-02517 (digital file from original print)]
Oui, regardons-les encore, au moment où leur histoire s’achève, et où commence la nôtre. Ah ! c’est à la fois émouvant et pénible de les regarder. Et si ça nous est pénible, si nous éprouvons une sourde angoisse, c’est parce que malgré ce sourire que l’on devine sur le visage de l’homme, eh bien, nous le savons, oui, nous le savons très bien, même : ils vont mourir. Et parce qu’ils vont mourir, et qu’on le sait, et qu’on le devine dans ce que l’on voit ; on se sent soudain tout près d’eux, comme eux, alors que justement, nous, on ne meurt pas, on ne meurt presque jamais.
Regardons-les, ce sont les rescapés de Wounded Knee. Ils doivent être dans une sorte de camp, quelques jours après le massacre, quelques heures avant que le grand spectacle ne s’empare d’eux et ne nous les livre. Et ils nous regardent, ces femmes, ces enfants, et ce type-là, à droite, avec sa drôle de chapka, son pauvre sourire, ses yeux tristes, et son vêtement de l’armée américaine peut-être, par une ironie du sort arraché à la nécessité de se vêtir.
Que c’est étrange une photographie. La vérité y vit comme incorporée à son signe. Et, brusquement, il me semble voir sur cette photographie non point seulement de pauvres bougres, mais le pauvre – comme si ce témoignage excédait l’événement. Et je me dis : ce sont les Miniconjous de Big Foot jusqu’à la fin des temps, ce sont les figurants du Wild West Show, ce sont les pauvres diables, ils sont de la même famille que tous ceux qui nous tendent la main, n’importe où, devant la cathédrale ou le McDonald’s ; oui, c’est toujours ce type et quelques femmes qui sont assis par terre avec leur sale gueule de pauvre.
Que le bonhomme du Dakota nous pardonne. Qu’il nous ramène de son prétérit, s’il le peut, sa besace de soucis, là où les fragments d’Histoire s’emboîtent comme des mâchoires. Regardons-le une dernière fois.
Aimons sa tristesse ; son incompréhension, nous la partageons, ses enfants sont les nôtres, son petit chapeau nous irait peut-être ! Regardons-le. La nuit est blanche. Souffle-moi ce qu’il faut écrire. S’il te plaît, ne me montre plus ton visage, ne me regarde pas. La terre est triste, le corps est seul. Je ne vois plus rien. Et toi, tu es là, roi pauvre, ayant pioché la mauvaise carte.
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