Tristesse de la terre : Une histoire de Buffalo Bill Cody
Tristesse de la terre
Tristesse
de la terre
Une histoire
de Buffalo Bill Cody
RÉCIT
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à Stéphane Tiné
et Pierre Bravo Gala
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LE MUSÉE DE L’HOMME
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DR
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L E SPECTACLE est l’origine du monde. Le tragique se tient là, immobile, dans une inactualité bizarre. Ainsi, à Chicago, lors de l’Exposition universelle de 1893 commémorant les quatre cents ans du voyage de Colomb, un stand de reliques, installé dans l’allée centrale, exposa le cadavre séché d’un nouveau-né indien. Il y eut vingt et un millions de visiteurs. On se promenait sur les balcons de bois de l’Idaho Building, on admirait les miracles de la technologie, comme cette colossale Vénus de Milo en chocolat à l’entrée du pavillon de l’agriculture, et puis on se payait un cornet de saucisses à dix cents. D’innombrables bâtiments avaient été construits, et cela ressemblait à une Saint-Pétersbourg de pacotille, avec ses arches, ses obélisques, son architecture de plâtre empruntée à toutes les époques et à tous les pays. Les photos en noir et blanc que nous en avons donnent l’illusion d’une ville extraordinaire, aux palais bordés de statues et de jets d’eau, aux bassins où descendent lentement des escaliers de pierre. Pourtant, tout est faux.
Mais le clou de l’Exposition universelle, son apothéose, ce qui devait attirer le plus de spectateurs, ce furent les représentations du Wild West Show. Tout le monde voulait le voir. Et Charles Bristol aussi – le propriétaire du stand de reliques indiennes qui exhibait le cadavre d’enfant – voulait tout laisser là pour y aller ! Pourtant, il le connaissait ce spectacle, puisqu’au tout début de sa carrière, il avait été manager et costumier pour le Wild West Show. Mais ce n’était plus pareil, c’était à présent une énorme entreprise. Il y avait deux représentations par jour, pour dix-huit mille places. Les chevaux galopaient sur un fond de gigantesques toiles peintes. Ce n’était plus cette vague succession de rodéos et de tireurs d’élite qu’il avait connue, mais une véritable mise en scène de l’Histoire. Ainsi, pendant que l’Exposition universelle célébrait la révolution industrielle, Buffalo Bill exaltait la conquête.
Plus tard, bien plus tard, Charles Bristol avait travaillé pour la Kickapoo Indian Medicine Company, qui employait à peu près huit cents Indiens et une cinquantaine de Blancs à vendre sa camelote. Son médicament phare était le Sagwa, un mélange d’herbes et d’alcool contre les rhumatismes ou la dyspepsie. Et il semblerait que les cow-boys aient particulièrement souffert de ballonnements et de dyspepsie borborique, puisqu’un peu partout dans le pays on cherchait un remède. Enfin, Charles Bristol abandonna la vente de médicaments et entreprit de longues tournées avec sa collection d’objets d’art. Deux Indiens winnebagos, qui faisaient partie de la Medicine Company, avaient décidé de le suivre. Le musée se produisit dans le Middle West, et les petits sketchs qu’il présentait, où les Indiens illustraient par des danses le rôle précis de chaque objet, étaient à la fois divertissants et pédagogiques.
Fin 1890, trois ans à peine avant l’Exposition universelle, Charles Bristol avait fait équipe avec un paumé du nom de Riley Miller. Une fois Bristol acoquiné avec Riley, on ne peut plus croire la légende. Jusqu’ici, les trésors accumulés par Bristol l’auraient été, d’après lui, grâce à ses amitiés indiennes – une longue série de petits cadeaux. Mais Riley Miller était un assassin et un voleur. Il scalpait et déshabillait les Indiens morts, il les assassinait puis il leur prenait leurs mocassins, leurs armes, leurs tuniques, leurs cheveux, tout. Hommes, femmes ou enfants. Une partie des reliques exposées par Bristol à la foire de Chicago venait de là. Plus tard, le musée historique du Nebraska achètera les collections de Charles Bristol ; et de nos jours, on trouve peut-être quelque part, dans les réserves du musée, l’enfant indien desséché de l’Exposition. On voit par là que le spectacle et les sciences de l’homme commencèrent dans les mêmes vitrines, par des curiosités recueillies sur les morts. Ainsi, de nos jours, sur les rayonnages des musées, partout dans le monde, on ne trouve rien d’autre que des dépouilles, des trophées. Et ce que nous y admirons d’objets nègres, indiens ou asiates fut dérobé sur des cadavres.
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